Cette affaire aux origines anciennes puisant ces racines dans le bâbisme et le bahaïsme a été réactivée au cours des années 70 par un dénommé Rashad Khalifa, un des initiateurs majeurs de la mouvance coraniste actuelle. Celui-ci prétendit avoir découvert que la totalité de la structure du Coran et du texte coranique reposait sur le nombre 19 et ses multiples. Ce supposé miracle numérique prouverait donc que le Coran a été révélé par Dieu puisque aucun esprit humain n’aurait pu concevoir un tel encodage ; ferait donc exception l’esprit de Rashad Khalifa choisi par Dieu pour le décoder… À la fin des années 80, Rashad Khalifa s’est autoproclamé God’s Messenger of the Covenant/le Messager de Dieu de l’Alliance. Être illuminé est une chose, prétendre à l’Illumination en est une autre, ce qui en l’occurrence a conduit à son assassinat par un obscur meurtrier.

Le seul intérêt de cette affligeante histoire pour l’Analyse Littérale du Coran est de mettre en évidence la manière d’interpréter et surinterpréter le texte coranique en fonction de présupposés, qu’ils soient en apparence rationnels ou, ici, à l’évidence, saugrenus. Rappelons que de nombreuses déconstructions critiques ont été versées au dossier, prouvant différents niveaux de manipulations de données par Mr Khalifa. Pour notre part, nous étudierons donc les deux axes majeurs exégétiques de la “démonstration” de Mr Khalifa, à savoir : le nombre 19 et la Basmala ainsi que la mention du nombre 19 dans le Coran. Dans notre Exégèse Littérale du Coran nous avons ainsi abordé le sujet en S27.V28-30 et S74.V30-31, en voici les extraits concernés.

 

  • I – Concernant la basmala:

Sourate 27, vs 28-31 : « Va avec ma missive que voici et lance-la vers eux. Puis, éloigne-toi d’eux et regarde ce qu’ils feront en retour. [28] Elle dit : Ô Conseil ! J’ai reçu une noble missive. [29] Elle provient certes de Salomon et, certes, elle est au nom de Dieu le Tout-Miséricorde, le Tout Miséricordieux : [30] « Ne soyez pas hautains à Mon encontre et venez à Moi assujettis. [31] »

اذْهَبْ بِكِتَابِي هَذَا فَأَلْقِهِ إِلَيْهِمْ ثُمَّ تَوَلَّ عَنْهُمْ فَانْظُرْ مَاذَا يَرْجِعُونَ (28) قَالَتْ يَا أَيُّهَا الْمَلَأُ إِنِّي أُلْقِيَ إِلَيَّ كِتَابٌ كَرِيمٌ (29) إِنَّهُ مِنْ سُلَيْمَانَ وَإِنَّهُ بِسْمِ اللَّهِ الرَّحْمَنِ الرَّحِيمِ (30) أَلَّا تَعْلُوا عَلَيَّ وَأْتُونِي مُسْلِمِينَ (31)

Salomon, piqué au vif, envoie donc sa huppe en ambassade : « va avec ma missive que voici et lance-la vers eux ». Cependant, en précisant « éloigne-toi d’eux et regarde ce qu’ils feront en retour », il semble qu’il n’attende pas de réponse officielle à sa missive, celle-ci étant littéralement tombée du ciel. La suite de sa réaction montre qu’il est seulement en train de chercher un prétexte pour attaquer cette reine et son royaume.

– L’Exégèse nous donne ici à voir la basmala : « au nom de Dieu le Tout-Miséricorde, le Tout Miséricordieux » comme si elle était écrite en en-tête de la « missive/kitāb » expédiée par Salomon à la reine des Sabâ’. Cette compréhension, la traduction standard parmi d’autres l’exprime fidèlement, bien que fort maladroitement : « Elle vient de Salomon ; et c’est : Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux ». Cette lecture exégétique classique se justifie de deux intentions : d’une part, cette mention de la basmala en en-tête de ladite lettre serait alors une sunna prophétique, sunna al–anbiyā’, remontant en l’occurrence au prophète Salomon, ce qui justifierait que cette pratique appartienne à l’Islam, si l’on écarte bien évidemment tout anachronisme… D’autre part, selon d’antiques spéculations cabalistiques sur le chiffre 19 une ancienne exégèse d’origine gnostique fit de cette mention de la basmala en la Sourate 27 celle manquant en en-tête de la Sourate 9. De la sorte, il était obtenu 114 mentions coraniques de la basmala dans le Coran, or comme la basmala serait selon eux composée de 19 lettres, alors de manière magique l’on observe que le nombre 114 est un multiple de 19 : 114 = 19 x 6. En sa réactivation dans les années 80 par un dénommé Rashad Khalifa, ceci devint le miracle numérique du Coran : tout le Coran serait codé à partir du chiffre 19, nombre de sourates, nombre de versets, nombre de lettres, etc., tous seraient des multiples de 19. Cette théorie gématrique a été malgré tout examinée et il a été montré que ce personnage a falsifié nombre de ses résultats pour parvenir à ses fins, ce n’est pas un miracle, mais une arnaque. Quoi qu’il en soit, pour ceux qui à l’instar de Quraysh auraient besoin d’un miracle pour croire en la véridicité de la révélation du Coran, il nous suffira de constater de manière simple sept faits qui effondrent cette déviation de la croyance au Coran :

– Premièrement, la basmala, à bien compter et à bien savoir ce qu’est une lettre dans l’écriture arabe, ne comporte pas 19 lettres mais 22, auxquelles il faudrait ajouter pour être encore plus exact le « alif » élidé en bismi [bi-ismi] et deux « alif » suscrits, le premier en allāh/ٱللّٰه, le second en raḥmān/رحمٰن.

– Deuxièmement, en notre commentaire de Sourate al–fātiḥa nous montrons qu’elle n’était pas, à proprement la définir, une sourate du Coran, mais un texte destiné à la liturgie de la prière que seule la tradition a placé en tête du Coran en le comptant comme sourate à part entière ; voir aussi S15.V87. Il ne resterait à ces cabalistes que 113 sourates, et il s’avère que 113 n’est pas un multiple de 19 et que plus encore il s’agit d’un nombre premier, 113 n’est multiple que de lui-même.

– Troisièmement, notre analyse du v1 de la Fâtiha met en évidence que l’énoncé « au nom de Dieu le Tout-Miséricorde, le Tout Miséricordieux » n’est aucunement la basmala comprise en tant que formule indépendante, mais constitue le premier verset de la Fâtiha.

– Quatrièmement, nous montrons de même que découle logiquement de ce qui précède le fait que la basmala figurant en en-tête des sourates est un ajout postérieur au temps coranique.

– Cinquièmement, il n’y a jamais eu de basmala en tête de la Sourate 9 du simple fait qu’elle constituait à l’origine une seule et même sourate avec la Sourate 8, ce que nous notons S8-S9. Ce n’est que pour des intentions exégétiques bien précises que l’on décida de scinder ce bloc S8-S9 au niveau du v75 de ce qui devint ainsi la Sourate 8. Nous démontrons cela en notre Introduction à la Sourate 9. Ainsi, à l’origine, c.-à-d. du temps du Prophète, il n’y avait réellement que 112 sourates, et 112 n’est pas un multiple de 19.

– Sixièmement, dans les plus anciens codex ou fragments de codex qui nous soient parvenus figure parfois la basmala en tête de la Sourate 9 née de cette scission exégétique du bloc S8-S9.

– Septièmement, argument littéral conclusif, la mention « au nom de Dieu le Tout-Miséricorde, le Tout Miséricordieux » en notre v30 n’est pas une basmala, nous allons le constater. Nous ajouterons qu’en S74.V30 nous déconstruisons l’illumination numérique du chiffre 19 qu’est censé recéler ce verset.

– En effet, la phrase que le Coran prête à la reine des Sabâ’ est : inna-hu min sulayman wa inna-hu bi-smi–llāhi–r–raḥmāni–r–raḥīm », à savoir : « elle [la missive] est certes/inna-hu de/min Salomon elle est certes/inna-hu au/bi nom de Dieu ». La construction symétrique de cette phrase en arabe met en relief la différence signifiante entre les prépositions min et bi. L’emploi de min en opposition avec bi réduit les valeurs possibles théoriques qu’offrent ces deux particules et impose de comprendre le syntagme min sulayman comme signifiant : « [cette missive est] de/min [la part] de Salomon » et le syntagme bi-smi–llāhi a alors obligatoirement pour sens : « elle est au/bi nom de Dieu », c.-à-d. « [cette missive] est au nom de Dieu », ce qu’exprime littéralement notre traduction : « elle provient certes de Salomon et, certes, elle est [écrite] au nom de Dieu le Tout-Miséricorde, le Tout Miséricordieux », v30. Autrement formulé, la reine dit aux membres de son conseil que Salomon a envoyé un message en précisant qu’il l’avait transcrit au nom de Dieu le Tout-Miséricorde, le Tout Miséricordieux.

– Le contenu réel de ladite « missive » consiste donc en une seule phrase exprimant la volonté de Dieu : « Ne soyez pas hautains à Mon encontre et venez à Moi assujettis. », v31, d’où la présence des majuscules distinctives en « Mon encontre » et « à Moi assujettis ».

 

  • II – Concernant le nombre dix-neuf:

Sourate 74, vs 30-31 : « “Dix-neuf” y veillent ! [30] Nous avons fait que les responsables du Feu soient uniquement des Anges comme Nous n’avons établi leur nombre seulement à titre de tentation pour ceux qui dénient. Qu’en soient convaincus ceux qui ont reçu le “Livre”, qu’en soient accrus en foi ceux qui croient. Que n’aient plus aucune hésitation, ni ceux qui ont reçu le “Livre” ni les croyants, tandis que ceux qui ont au cœur une maladie et les dénégateurs disent : Que veut donc Dieu par cet exemple ? C’est ainsi que Dieu laisse s’égarer qui veut et guide qui veut ! Hors Lui, nul ne connaît les forces de ton Seigneur et ce n’est là qu’édification pour l’être humain. [31] » 

عَلَيْهَا تِسْعَةَ عَشَرَ (30) وَمَا جَعَلْنَا أَصْحَابَ النَّارِ إِلَّا مَلَائِكَةً وَمَا جَعَلْنَا عِدَّتَهُمْ إِلَّا فِتْنَةً لِلَّذِينَ كَفَرُوا لِيَسْتَيْقِنَ الَّذِينَ أُوتُوا الْكِتَابَ وَيَزْدَادَ الَّذِينَ آَمَنُوا إِيمَانًا وَلَا يَرْتَابَ الَّذِينَ أُوتُوا الْكِتَابَ وَالْمُؤْمِنُونَ وَلِيَقُولَ الَّذِينَ فِي قُلُوبِهِمْ مَرَضٌ وَالْكَافِرُونَ مَاذَا أَرَادَ اللَّهُ بِهَذَا مَثَلًا كَذَلِكَ يُضِلُّ اللَّهُ مَنْ يَشَاءُ وَيَهْدِي مَنْ يَشَاءُ وَمَا يَعْلَمُ جُنُودَ رَبِّكَ إِلَّا هُوَ وَمَا هِيَ إِلَّا ذِكْرَى لِلْبَشَرِ (31)

Le v30, « “dix-neuf” y veillent », est connu pour supposément être le verset fondateur de toute la théorie dite du “miracle numérique du nombre 19”, c.-à-d. selon ses adeptes la clef mathématique de toute la structure du Coran. Selon Rashad Khalifa puis ses disciples, le texte du Coran serait construit selon une architecture numérique reposant sur les multiples du nombre 19 (lettres, mots, sourates, basmala, ordre des sourates, etc.) et le v30 annoncerait ce Code cryptographique. En dehors du fait que l’on ne voit pas en quoi ce code nous éclairerait quant au Coran, si ce n’est sur le “génie” de ses découvreurs et de ses apôtres, nous avons déconstruit cet édifice numérique en S27.V28 à propos du cas emblématique de la basmala selon ces numérologistes. Du reste, l’inspiration de cette théorie ne résulte pas d’une illumination de celui qui par la suite se déclara messager/rasūl, Rashad Khalifa, mais d’un emprunt au bâbisme, puis au bahaïsme, mouvements qui accordent une place centrale au nombre 19. Ceci sans doute à partir de la valeur abjad du qualificatifواحد  /wāḥid/Un concernant Dieu.

– Comme un miracle n’arrive jamais sans un autre, ces partisans n’ont pas pu évacuer la signification littérale de ce v30 : « “dix-neuf” y veillent ». En effet, en arabe ce verset dit littéralement : ‘alay-hā/sur elle tis‘ata ‘ashar/dix-neuf, et le pronom singulier féminin hā ne peut référer qu’à « l’Enfer ignée/saqar », v27, le terme saqar bien que dépourvu de marque morphologique du genre féminin est grammaticalement féminin. Ceci peut être vérifié au v28 où l’on note que le verbeتُبْقِي  /tubqī/subsister et le verbeتَذَرُ  /tadhar/épargner dont saqar est le sujet sont tous deux à la 3ᵉ personne du féminin singulier. Ceci explique qu’en notre « “dix-neuf” y veillent » le « y » renvoie audit « Enfer igné/saqar » et aucune autre possibilité n’est grammaticalement et contextuellement possible. Nous l’avons indiqué, il est dit à la lettre en ce v30 « sur elle dix-neuf » phrase en laquelle le verbe veiller n’est pas directement mentionné. Cependant, la mention au v31 de « responsables du Feu/aṣḥāb an–nār » et les multiples fonctions et significations de la préposition ‘alā impliquent que cette notion de surveillance, de garde du Feu soit sous-entendue, d’où : « “dix-neuf” y veillent ». Par suite, le v30 précise que les gardiens en question sont des « Anges » et non pas un code numérique : « Nous avons fait que les responsables du Feu soient uniquement des Anges ». Le verset suivant confirme cette fonction des Anges : « ô vous qui croyez ! Préservez-vous ainsi que vos familles d’un feu dont le combustible est d’Hommes et de pierres, y veillent des Anges durs, sévères, ne désobéissant point à Dieu en ce qu’Il leur ordonne et exécutant ce qui leur est demandé ! », S66.V6. En S39.V71, ces Anges sont dits : « gardiens/khazana » de la Géhenne. Notons qu’il s’agit de l’image en miroir de l’allégorie présentant des Anges en tant que gardiens du Paradis, voir S21.V103 et S13.V23-24.

– Ainsi, s’il a beaucoup été spéculé sur le nombre 19 notamment par ces numérologues du Coran, ledit code secret s’il existait ne nous apprendrait rien d’autre que le fait qu’il s’agit d’un code qui alors n’est plus secret ! Ceci alors même qu’il est dit au v31 : « Nous n’avons établi leur nombre seulement à titre de tentation/fitna pour ceux qui dénient » ! En soi, cela signifie que ce nombre 19 n’est pas présenté comme possédant une valeur symbolique autonome ni comme une clef numérique du texte et, de fait, il est indiqué l’aspect pleinement relatif de ce type d’informations : « hors Lui, nul ne connaît les forces de ton Seigneur ». Le débat est alors clos en ces termes : « tandis que ceux qui ont au cœur une maladie et les dénégateurs disent : Que veut donc Dieu par cet exemple ? C’est ainsi que Dieu laisse s’égarer qui veut et guide qui veut ! », v31. Comment donc en ces conditions serait-il possible qu’au v30 par « “dix-neuf” y veillent » il soit annoncé un Code numérique alors que le Coran explicite directement lui-même la fonction de ce nombre 19 au v31. Rappelons que l’expression « ceux qui ont au cœur une maladie » qualifie l’état intérieur, la cause profonde de l’hypocrisie/an–nifāq : la relation de l’être à la Foi ontologique et à sa propre foi ; cf. notre analyse en S2.V6-8 et S2.V20.

 

  • III – Conclusion

La morale de cette histoire est donnée par le v31. Le segment : « Nous n’avons établi leur nombre seulement à titre de tentation pour ceux qui dénient », outre le fait qu’il qualifierait par avance les spéculations sur le nombre 19 de « tentation/fitna pour ceux qui dénient », souligne que « ceux qui dénient » – c.-à-d. la foi de manière générale et de manière contextuelle la révélation du Coran et l’Avertissement qu’il délivre : « que non ! Il est, quant à Nos versets, entêté », v16 – ont tendance à donner une grande importance à des points de détail. Refusant la vérité qui les dérange, ici la menace de l’Enfer pour tous les dénégateurs, ils investissent leur esprit dans le vide du mystère qu’ils élaborent afin d’éviter de se poser la bonne question quant à la validité de leur déni de Foi/kufr. Ils posent alors cette question : « que veut donc Dieu par cet exemple ? », v31. Cette interrogation à double sens est retrouvée en S2.26 selon une idée similaire signifiant de manière négative : quel véritable Dieu s’occuperait donc de tels détails, et de manière positive : moi, l’Homme, je suis supérieur, car je peux donner du sens aux détails auxquels ce dieu s’abaisse en disant ne pas y accorder d’importance. Cette attitude n’a pour autre conséquence que de renforcer leur incrédulité et d’égarer de la Foi, en quelque sorte : qui s’y frotte, s’y égare, et c’est en ce sens qu’il est dit : « Nous n’avons établi leur nombre qu’en guise de tentation pour ceux qui dénient », v31.

Dr al Ajamî

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