À bien lire, il ne s’agit pas d’une question, mais d’une exclamation ! En quoi donc cette question ferait sens sur un site dédié au Coran ? Quel musulman se poserait une telle question ? L’esprit critique, certes, doit être la règle pour qui use de sa raison au service de sa foi, mais l’une et l’autre définissent précisément des limites communes.
La question pourtant existe, mais elle émane d’autres bords. L’athée, l’islamophobe, l’islamologue, du reste nous les remercions de ne nous avoir poussé à explorer rationnellement ce sujet.
Ceci étant, c’est en particulier à l’islamologue que s’adresse la présente étude. En effet, son révisionnisme méthodologique confine parfois au négationnisme historique et va jusqu’à mettre en cause l’existence du Prophète. Il ne pouvait donc manquer, a minima, de vouloir faire disparaître son nom : Muhammad.
Étant donné que le nom de Muhammad n’apparaît qu’à quatre reprises dans le Coran, c’est au sujet de S47.V2 que la charge islamologique sort ses armes. Sans doute est-ce du fait que cette sourate a l’outrecuidance d’être nommée Sourate Muhammad, c’est là qu’il fallait frapper…
Voici donc le verset mis en jeu, la traduction des versets que nous utilisons est celle de notre Traduction Littérale du Coran, l’analyse que nous présentons de ce verset-clef est extraite de notre Exégèse Littérale du Coran :
- V2 « Ceux qui ont cru et œuvré en bien et ont eu foi en ce qui fut révélé progressivement à Muhammad, et c’est la vérité de la part de leur Seigneur, Il a racheté leurs mauvaises actions et amélioré leur état d’esprit – le leur.»
وَالَّذِينَ آَمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ وَآَمَنُوا بِمَا نُزِّلَ عَلَى مُحَمَّدٍ وَهُوَ الْحَقُّ مِنْ رَبِّهِمْ كَفَّرَ عَنْهُمْ سَيِّئَاتِهِمْ وَأَصْلَحَ بَالَهُمْ (2)
L’on notera dans l’ordre canonique du texte coranique la troisième mention du prénom du Prophète : Muhammad/muḥammad, ce qui en soi ne devrait pas poser de problèmes particuliers. Pour autant, l’islamologue affirme que le terme muḥammad est un participe passif adjectivé de la forme II ḥammada signifiant louer Dieu. Le mot muḥammad signifierait alors dans le texte coranique « celui qui est loué », « celui qui est comblé de louanges » et ne serait donc pas le nom propre du Prophète. Cela est linguistiquement possible puisque la plupart des prénoms et des noms propres ont en arabe une signification précise, mais en quoi cela implique-t-il que tous les prénoms arabes n’existent pas, voire que l’ensemble des dénommés n’existe pas ! Il est alors ajouté à titre de faux-argument que si Muhammad était bien le prénom du Prophète, pourquoi ne serait-il mentionné que quatre fois dans le Coran ? Pourquoi de même, le nom de Muhammad n’apparaît-il pas dans les graffitis sur pierre les plus anciens alors que sa mention devient quantitativement importante à partir de l’institutionnalisation de l’Islam durant le règne du calife Abdel Malik vers l’an 70 en même temps que l’appellation Muhammad messager de Dieu/muḥammad rasūlu–l–llāh ?
– À cet argumentaire peuvent être apportées les réponses suivantes. Tout d’abord, d’un point de vue sémantique, ce qui distincte en arabe un prénom de son substantif initial correspondant est l’absence d’article. L’on ne dit pas al–muḥammad ou al-‘alī mais muḥammad et ‘alī, ainsi Dieu est-Il par contre dit dans le Coran être al–‘alī/le Très-Haut. Aussi, les quatre occurrences du mot muḥammad dans le Coran sont-elles toutes sans l’article ce qui malgré tout devrait alors être compris par : un loué, un comblé de louange. Cette indétermination grammaticale ne permettrait absolument pas de savoir de qui l’on parle, exemple pour ce v2 : « ceux qui croient à ce qui a été révélé à un loué/muḥammadin ». Or, dans les quatre mentions coraniques du terme muḥammad il est nécessaire au contraire de préciser le sujet, ici, non pas un personnage ou un objet non défini, mais bien le Prophète nominalement qui en cette Introduction doit être clairement identifié puisqu’il est le personnage, l’homme, autour duquel se cristallise toute la problématique traitée par cette sourate. De manière remarquable et probante, il en est de même pour les trois autres occurrences :
1 – « Muhammad n’est qu’un messager, avant lui d’autres messagers sont certes passés. Si donc il mourait ou venait à être tué, tourneriez-vous les talons ? … », S3.V144. Le contexte est identique à celui de notre v2 : les défections et tergiversations tactiques autour de la bataille de Uḥud. Explicitement, ce n’est pas le prophète, le messager/rasūl qui est visé. Au contraire, en la matière sa fonction prophétique est mise hors-champ. C’est bien l’homme qui est impliqué, le simple mortel dont on met en doute les capacités militaires, d’où la nécessité pour insister sur cet aspect relationnel et la polémique l’entourant de le nommer : Muhammad. À titre de comparaison, si l’hypothèse de l’islamologue était retenue nous lirions ceci : « un loué/muḥammadun n’est-il pas qu’un messager, etc. », ce qui perd totalement en pertinence, voire égare le sens sans en proposer un autre.
2 – « Muhammad n’est le père d’aucun homme parmi vous, mais il est le Messager de Dieu et le Sceau des prophètes… », S33.V40. Là encore, dans un contexte de polémiques et de difficultés autour de la personne physique du Prophète et non de sa fonction de prophète, il s’avérait nécessaire de le mentionner par son prénom, d’autant plus que l’enjeu sur sa succession est ici majeur. Selon l’hypothèse de l’islamologue nous devrions lire : « un loué/muḥammadun n’est le père d’aucun homme parmi vous, etc. », ce qui de nouveau perd totalement en pertinence, voire égare le sens sans en proposer un autre.
3 – « Muhammad est le messager de Dieu… », S48.V29. Comme précédemment, l’on relève un contexte de tension autour de la personne physique du Prophète engagé dans des conflits armés, situation nécessitant de le mentionner par son nom. L’on note qu’à l’inverse de sa mention nominale en S3.V144 ce procédé est destiné à mettre en avant la fonction prophétique de Muhammad dont l’autorité sur le terrain était cette fois discutée. Selon l’islamologue nous devrions donc lire : « un loué/muḥammadun est le messager de Dieu », inutile de souligner de nouveau la vacuité du propos.
– Ces situations particulières exceptionnelles expliquent donc pourquoi le nom de Muhammad n’est mentionné qu’à quatre occasions dans le Coran. Ceci peut aussi se justifier par le raisonnement suivant : l’on constate sans peine dans l’Ancien Testament, livre d’Histoire et d’histoires s’il en est, d’innombrables mentions des noms de prophètes. Ce fait est logique puisque les divers livres qui le composent sont pour la plupart des biographies de tel ou tel prophète, à commencer par celle de Moïse. De même dans les évangiles, biographies de Jésus mentionnant abondamment son nom. Tout aussi logiquement, force est de constater que le Coran n’est ni un livre d’Histoire, ni d’histoires, ni une biographie de Muhammad. Il est donc attendu que le nom de Muhammad n’y figure pas, en dehors des quatre seules mentions ci-dessus étudiées qui, nous l’avons montré, se justifient contextuellement. L’objectif du Coran est de délivrer un message révélé et, de ce fait, il met uniquement en avant la fonction de Muhammad : être le messager/rasūl de Dieu, titre mentionné une trentaine de fois.
– Par ailleurs, prétendre que le nom de Muhammad n’apparaît pas dans les graffitis sur pierres qui représentent les plus anciennes inscriptions arabes immédiatement postérieures au temps coranique est faux. Ainsi, sur les 435 graffitis du Néguev qui ont été étudiés 12% seulement mentionnent des noms de prophètes, Moïse est cité 23 fois, Muhammad 17 fois et Jésus 10 fois, l’on est loin de l’absence nominale. Comme nous l’avons indiqué ci-dessus, soutenir que le nom de Muhammad n’apparaît de manière quantitativement importante que vers la fin du VIIe siècle est un fait, mais une explication et une démonstration par l’absurde s’opposent à ceux qui en déduisent que le prénom Muhammad a été inventé à ce moment-là. En effet, dans les premiers temps ayant suivi la révélation du Coran ce qui prédomine conformément à l’esprit coranique est le message monothéiste que le Prophète a délivré, pas sa personne. L’on peut donc constater que dans les quatre mentions nominatives de Muhammad/muḥammad ci-dessus mentionnées sa fonction de messager/rasūl de Dieu est systématiquement mise explicitement en avant, jamais l’homme. Les premières générations de croyants étaient foncièrement tournées vers Dieu ce qui correspond à ce que nous qualifions d’islam-relation, thème majeur du Coran ; sur ce point, confer Vol. III : Le terme islām selon le Coran : l’islam-relation. Il est donc cohérent que le nom de Muhammad n’ait pas été particulièrement mis en avant à cette période. Ceci étant, il est tout aussi cohérent que ce ne soit qu’à partir de l’élaboration de l’islam-religion que Muhammad ait pris une très grande importance puisque la religion s’est alors construite autour de sa figure, son exemple, sa Sunna, ses hadîths. De facto, le sunnisme voue un “culte” non avoué à Muhammad et à son nom, mais une vénération assumée, tout comme le shiisme pour des raisons identiques à l’égard de ‘Alī. Cela peut aussi s’expliquer par la nécessité conjointe de posséder une figure prophétique bien identifiée et mise nominalement en valeur face à Moïse dans le judaïsme et Jésus dans le christianisme qui, rappelons-le, furent longtemps les religions majoritaires de l’empire musulman. De même, déduire du peu de présence du prénom Muhammad dans les premiers temps post-coraniques que ce prénom a été inventé à partir du participe passé muḥammad/le loué présent dans le Coran est une interprétation non crédible ; supra nous avons démontré l’infondé de cette “hypothèse”. De même, pourquoi en ce cas faire le choix d’un terme qui n’apparaît que quatre fois dans le Coran, cela n’est pas logique. De très nombreux autres termes très fréquents dans le Coran auraient pu être adoptés de manière pertinente comme noms propres, c.-à-d. quantitativement identifiables, d’autant que les noms propres comme nous l’avons indiqué sont en arabe des substantifs ayant donc toujours une signification. Ainsi, il aurait pu être retenu les termes nadhīr ou bashīr, le premier étant cité une cinquantaine de fois dans le Coran et le second 9 fois, ex. : « je ne suis qu’un avertisseur/nadhīrun et un annonciateur/bashīrun pour des gens qui croient ! », S7.V188. Or, ceci aurait alors bien pu s’entendre comme signifiant : « je ne suis que Nadhîr, un annonciateur pour les gens qui croient » ou, seconde option : « je ne suis qu’un avertisseur, Bashîr pour ceux qui croient », du reste Bachîr est devenu un prénom porté fréquemment par les musulmans, tandis que Nadhîr l’est aussi de manière plus marginale. L’on mesure donc plaisamment l’arbitraire du propos islamologique. Quant à ceux qui prétendent que par un loué/muḥammadun serait désigné Jésus, il n’est pas nécessaire d’opposer la raison à l’irraison.
– Pour clore ce débat n’ayant d’intérêt que pour l’islamologue, faut-il lui rappeler que certains de ses confrères ont eu l’amabilité de mettre en évidence l’existence d’un dénommé Muhammad en tant que leader religieux des Arabes musulmans. Muhammad est donc un personnage historique, c.-à-d. selon le point de vue occidento-centré dont l’existence est attestée par des sources non-musulmanes. Il en est ainsi de la Doctrina Jacobi, texte chrétien en grec rédigé vers l’an 634 mentionnant l’existence d’un prophète arabe, soit à peine deux ans après son décès. De même, Thomas le Presbytre dans sa Chronique syriaque vers l’an 640 mentionne un certain m.h.m.d ou m.ḥ.m.t en lien avec les Arabes, tayyāyē d-Mḥmt. Pareillement, vers l’an 650 l’historien araméen Sébéos décrit dans sa Chronique d’Héraclius assez précisément un dénommé m.h.m.d en tant que chef religieux ayant prêché le monothéisme et uni les Arabes. Ces trois références quasi contemporaines de la vie de Muhammad selon les sources islamiques, mais d’autres encore ont été relevées, attestent donc de l’historicité de Muhammad et, plus encore, du fait qu’il était pour les Arabes un prophète.
Dr al Ajamî

