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En l’article consacré à l’étude du Paradis selon le Coran[1] nous avions introductivement souligné que le couple Paradis/Enfer reflétait la dualité de l’âme humaine, son aptitude au “bien” comme au “mal”. Aussi, le devenir de l’âme ici-bas conditionne-t-il son avenir en l’Au-delà. De ce fait, le Coran propose une image en miroir entre ce Monde et l’Autre-monde et une approche antithétique du Paradis et de l’Enfer. L’objectif affiché de ce discours coranique est d’inciter le croyant, au nom de sa foi, à s’appliquer autant que faire se peut à la réalisation du “bien” et d’éviter dans la mesure de ses possibilités de commettre le mal, car « Dieu n’exige d’une âme que selon sa capacité », S2.V286.

Par ailleurs, bien que la doxa exégétique ait voulu l’existence d’un état intermédiaire emprunté au christianisme : le Purgatoire, il est clair que selon le Coran cette échappatoire n’est qu’une fiction théologique[2] et que Dieu n’a promis à l’Homme que l’alternative suivante : le Paradis ou l’Enfer ! Ceci étant, et contrairement aux apparences ou aux croyances, la présentation de cette thématique essentielle en tant que conséquence directe du Jugement dernier, lui-même finalité inéluctable de l’Homme, ne tombe pas dans le schématisme qu’on lui prête et s’avère être plus subtile qu’il n’y paraît. Ainsi, du point de vue de l’analyse littérale avions-nous observé que le Coran décrivait le Paradis selon trois niveaux de compréhension : concret, allégorique, spirituel. L’antithèse entre Paradis et Enfer suppose donc a priori que nous retrouvions la même complexité dialectique s’agissant de l’Enfer, ce que notre plan rédactionnel suivra. Une question se pose alors : si nous avons montré que le Paradis est au final le retour en Dieu des âmes élues, qu’en est-il s’agissant de l’Enfer ?

 

• Que dit le Coran

– Principe général : Nous l’avions rappelé concernant le Paradis, la vie d’ici-bas n’est qu’une brève étape dont la finalité est un Au-delà de notre réalité revêtant un double aspect : le Paradis ou l’Enfer. Nous envisagerons donc présentement les données essentielles coraniques quant à l’Enfer, ce que le Coran décrit comme étant le « détestable devenir », S3.V162, enfer ayant de nombreux qualificatifs coraniques :  le Feu, le Brasier, la Fournaise, le Tourment, la Géhenne, etc.

I- Universalité de l’Enfer

En l’article sur le Paradis nous avons souligné que son caractère d’universalité impliquait selon le Coran qu’il était promis à tous les croyants ayant agi en bien, quelle que soit leur religion.[3] Or, il est bien établi en théologie coranique que l’accès au Paradis repose sur deux critères : croire et agir en bien. Il est donc attendu que nous retrouvions en opposé un équivalent concernant l’Enfer qui est alors réservé, d’une part, aux dénégateurs et, d’autre part, à tous ceux qui auront agi en mal. Ces deux notions demandent à être précisées.

–  S’il y a donc indiscutablement selon le Coran un Salut universel[4] concernant tous les croyants, le texte coranique développe alors de manière antithétique le concept de Damnation universelle. Celle-ci fait sens pour une catégorie globale : les dénégateurs/al–kâfirîn, c’est-à-dire tous ceux qui dénient/yakfurûna : « En vérité, ceux qui auront dénié et seront morts dénégateurs, ceux-là seront en la damnation de Dieu… », S2.V162. Le dénégateur est une entité théologique spécifiquement coranique dont la compréhension repose fondamentalement sur le concept de Pacte primordial, S7.V172.[5] Selon ce Pacte, tout être humain naît porteur de la pré-connaissance de l’existence de Dieu, ce que nous nommons la Foi ontologique ou innée.[6] Ainsi, le dénégateur/kâfir est-il celui qui dénie/kafara l’existence de Dieu contre ce que sa Foi ontologique lui indique de manière non contraignante,[7] c’est cet acte volontaire de la part d’un être doué de raison que le Coran qualifie logiquement de déni/kufr : le fait de cacher ce que l’on sait être, et tel est le sens premier du verbe kafara.[8] Voilà en quoi nous pouvons parler de Damnation universelle, car cette notion de déni de Foi/kufr n’est pas contingentée par la religion ou l’absence de religion, ni la culture ni le milieu. En effet, le Coran postule de plus que tout être humain conscient aura été informé de l’existence d’un message monothéiste d’une manière ou d’une autre et quel que soit son habitus : « Nous avons suscité en chaque peuple un messager : Adorez Dieu et écartez-vous des idoles… », S16.V36.[9] Plus encore, et outre que tout individu est orienté à l’origine par sa Foi ontologique monothéiste, le Coran atteste que Dieu proposera à tout être humain de le guider : « …assurément, il vous parviendra de Ma part une guidée ; quant à qui suivra Ma guidée… alors nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. Quant à ceux qui dénient et réfutent Mes Signes, ceux-là sont les hôtes du Feu, ils y demeureront. », S2.V38-39. Les dénégateurs sont donc ceux qui d’eux-mêmes se seront égarés du fait de leur déni de la Foi ontologique : « Dis : À qui appartient ce qui est en les Cieux et sur Terre ? Réponds : À Dieu. Il s’est destiné pour Lui-même la Miséricorde et, certes, Il vous rassemblera tous au Jour de la Résurrection, point de doute à cela. Ceux qui d’eux-mêmes se seront perdus … c’est qu’ils ne croient pas. », S6.V12. En conséquence de quoi le Coran condamne à l’Enfer de manière holistique tous les dénégateurs : « Quant à ceux qui dénient [la Foi ontologique] et réfutent Mes signes [les signes de Ma guidée],[10] ceux-là sont les hôtes du Feu, ils y demeureront. », S2.V39.

– Ensuite, selon le Coran l’Enfer est aussi le devenir de tous ceux qui auront commis le mal, affirmation coranique qui ne tient pas compte du statut de croyant ou de dénégateur quoi que les théologies aient pu spéculer : « Il n’en est point selon vos désirs ni selon les désirs des Gens du Livre, mais qui commettra un mal en sera payé, et il ne trouvera contre Dieu ni allié ni secoureur », S4.V123.[11] Tout Homme est donc ici à nouveau concerné, car de manière universelle l’âme humaine est portée au bien comme au mal : « Par l’Âme et ce qui l’équilibra et lui inspira son impiété comme sa piété. Certes, a réussi qui la purifiera et, certes, a perdu qui en mésusera ». De ce fait, l’Homme est capable du pire et du meilleur, mais bien évidemment il ne s’agit pas de dire que celui qui aurait fait le moindre mal serait alors condamné à l’Enfer. Ainsi, en toute équité et rigueur, l’image de la pesée des actes au Jour du Jugement montre-t-elle qu’au final c’est le bilan comptable de chacun qui sera pris en considération, ex. : « La Pesée, ce Jour, sera juste. Quant à ceux dont auront été lourdes les mesures [du bien accompli]… ceux-là seront les bienheureux. Quant à ceux dont auront été légères les mesures… ceux-là se seront perdus eux-mêmes. », S7.V8-9. Ce bilan négatif en quelque sorte et ses conséquences sont clairement exprimés : « Qui aura acquis un mal et sera cerné par ses fautes… ceux-là seront les hôtes du Feu, ils y demeureront. », S2.V81. C’est ainsi en toute justice que tous ceux qui n’auront pas par le bien accompli triomphé ici-bas de leur combat contre le mal personnel seront au nombre des perdants et leur « seul refuge sera le Feu, et quel détestable Séjour que celui des injustes ! », S3.V151. Que l’on soit croyant ou non-croyant, le poids de nos mauvaises actions lorsqu’il sera supérieur à celui du bien que nous aurons accompli nous entraînera vers « l’Abîme » de l’Enfer, S101.V9, et c’est avec cohérence que chacun ne sera tenu responsable que de ses actes : « nul ne portera le fardeau d’autrui », S6.V164, tout comme personne ne pourra bénéficier d’une quelconque intercession : « il n’y aura ni marchandage, ni amitié, ni intercession », S2.V254.

– En résumé, l’universalité de l’Enfer repose sur le fait que Dieu a offert à tout Homme la Foi ontologique et une guidée de Sa part ainsi que raison, conscience, libre arbitre. L’Homme est donc en mesure d’accepter positivement les dons de Dieu ou de s’y refuser. Telles sont les conditions sine qua non pour que le Jugement universel soit concevable, non arbitraire et équitable, car Dieu est le Juste par excellence/al–‘adl, le Juge parfait/aḥkamu–l–ḥâkimîn, l’infiniment Sage/al–ḥakîm.

II- Descriptions de l’Enfer

L’Homme appréhende le Monde selon trois modalités : 1- ce que notre raison comprend ; 2- ce que notre esprit interprète ; 3- ce que notre âme perçoit. À une nuance près, tout comme il en a été pour le Paradis, le Coran présente donc l’Enfer selon trois dimensions du même ordre, à savoir :  concrète, hyperbolique, spirituelle.

 Premier niveau de compréhension : l’Enfer concret

De nombreux versets décrivent l’Enfer en termes concrets, descriptions matérielles s’adressant à ce que notre raison connaît et identifie. Tout comme le Paradis est dépeint en fonction de la conception du bonheur et de l’aisance de la vie bédouine, l’Enfer en sera point par point l’image opposée, l’expression de la pire fournaise du désert : « Nous avons préparé pour les injustes un feu dont la chaleur intense les cernera de toutes parts… », S18.V29. La nourriture infernale rappelle les temps de famine où le Bédouin, tel un chameau, consommait pour survivre les feuilles des rares arbustes du désert : « Leur seule nourriture sera faite d’amers épineux qui jamais ne nourrissent et n’apaisent la faim », S88.V6-7. S’abreuver sera pire encore : « eau bouillante et purulence », S38.V57. Les damnés seront maintenus au sein de ce brasier infernal : « La Géhenne sera leur couche et, par-dessus eux, couvertures. C’est ainsi que nous payons les iniques », S7.V41. Tout ne sera qu’incandescence : « …quant aux dénégateurs, habits de feu leur seront taillés et eau bouillante sur leur tête sera versée. », S22.V19.

Deuxième niveau de compréhension : l’Enfer hyperbolique

Concernant les descriptions du Paradis, nous avions fait observer que le Coran signalait lui-même leur valeur allégorique par le recours à la locution mathalu–l–janna/l’allégorie du Paradis est en laquelle le terme mathal vaut indubitablement pour parabole, métaphore, allégorie.[12] Or, s’agissant de l’Enfer, l’on ne peut retrouver un tel marqueur sémantique dans le Coran, il n’est jamais dit par exemple à son sujet mathalu–l–jahannam /l’allégorie de la Géhenne est, et cette importante différence est nécessairement signifiante. Or, puisque nous avons montré que le Coran qualifiait d’allégorie la description du Paradis du fait qu’il n’était que l’image de la Réalité divine, c’est-à-dire de Son l’Essence/Être/wajh/Face”, nous en déduisons logiquement qu’étant donné la rigueur des constructions coraniques, l’Enfer est la non-image de la Réalité divine, ce qui rigoureusement justifie qu’il ne puisse pas en être fourni d’allégories. Nous confirmerons et expliciterons cette avancée textuelle et théologique au paragraphe consacré à l’Enfer spirituel. Une approche superficielle de cette absence d’allégories pourrait en déduire que l’Enfer est une “réalité vraie”, mais alors une telle compréhension imposerait que par opposition le Paradis en soit une aussi, ce que le Coran infirme nous l’avons montré. Aussi, en fonction de la précision des parallèles antithétiques des constructions coraniques, le Coran recourt-il tout de même à un autre procédé que celui de l’allégorie pour évoquer la non-réalité concrète de l’Enfer, à savoir : l’hyperbole, ex. « Certes, ceux qui auront dénié Nos signes Nous les précipiterons au Feu. Chaque fois que leurs peaux seront consumées, Nous les changerons pour une peau nouvelle afin qu’ils goûtent encore le tourment ; Dieu est Tout de puissance et de ferme exécution ! », S4.V56. L’on ne peut effectivement brûler en la Fournaise qu’une seule fois, il est donc rendu ici possible ce qui ne l’est pas dans la réalité et, tout comme un fait matériel impossible impose une lecture au sens figuré, l’antithèse du réel est de fait l’irréel. Il en est de même au verset suivant : « La mort lui viendra de toutes parts, mais il ne mourra pas », S14.V17.

Troisième niveau de compréhension : L’Enfer spirituel

– Au delà des descriptions concrètes et hyperboliques de l’Enfer, certains versets confirment qu’il ne s’agit pas là d’une réalité physique et que la compréhension des images ainsi proposées doit être dépassée : « Celui qui sera exposé à l’immense Feu… de plus, point ni mourra et point ni vivra », S87.V12-13. En effet, ce propos indique que le cas particulier de l’Enfer n’exprime pas une réalité, car la réalité telle que nous la concevons est précisément conditionnée par la vie et la mort : « …vous aurez sur Terre un lieu de séjour et d’usage pour un temps. Il [Dieu] dit : Là vous vivrez et là vous mourrez… », S7.V24-25 ; « Point d’autre dieu que Lui, Il fait vivre et mourir », S7.V158. Cette particularité suppose donc que l’Enfer en plus de n’être point une réalité concevable est donc un non-état. Pour nous en faire percevoir le sens, le Coran procède alors par comparaison antithétique d’avec le Paradis : « le Jour où “faces” s’éclaireront et “faces” s’assombriront », S3.V106. Nous rappellerons que nous avons démontré que le Coran en ce contexte désignait par “faces/wujûh l’essence des êtres, leurs âmes. Ceci étant, le Coran explique alors son propos quant aux âmes élues : « Quant à ceux dont sera éclairée la “face”, ils seront donc en la Miséricorde de Dieu, ils y demeureront éternellement. », v107, et de même quant aux âmes damnées : « Quant à ceux dont sera assombrie la “face”… Alors, goûtez le Tourment pour avoir dénié. », v106. À ce stade, l’image positive est précisée : « Ce Jour-là, il y aura des “faces” resplendissantes, leur Seigneur contemplant », S75.V22-23. Nous en déduisons directement que la locution opposée : « ceux dont sera assombrie la “face” » correspond aux âmes/wujûh/“faces” qui ne contempleront pas leur Seigneur. Ceci est par ailleurs corroboré : « Prenez-garde ! Ils seront, ce Jour, de leur Seigneur exclus. », S83.V15. Du reste, le Coran stipule cet éloignement et cette absence à la présence divine : « …ceux-là sont ceux qui n’auront aucune part en l’Au-delà. Dieu ne s’adressera point à eux ni ne les regardera au Jour de la Résurrection. Il ne les purifiera point et ils subiront un tourment terrible. », S3.V77. Nous pouvons donc avancer dès à présent que puisque le Paradis est indiscutablement pour les âmes élues la présence à Dieu, l’inclusion, alors pour les âmes damnées l’Enfer en est donc l’exclusion, l’absence à Dieu. Ainsi, selon les indications coraniques, les âmes damnées ni ne vivent ni ne meurent, elles sont en un état de négation de leur être/wahj/face/essence, assombries, sans lumière, exclues de Dieu, telle est la non-Réalité absolue représentée par l’Enfer.

– La terminologie mise en place par le Coran est aussi à ce sujet explicite. Examinons d’une part le mot-clef ‘adhâb : peine, tourment, châtiment, celui-ci dérive de la racine ‘adhaba signifiant empêcher d’approcher, éloigner, chasser d’un endroit, abandonner. Il en résulte que le participe actif al–‘âdhib qualifie celui qui éloigne, repousse ou éloigne. Comprises dans la culture clanique arabe, ces notions d’exclusion représentaient le pire châtiment, car un individu chassé de sa tribu était ainsi privé d’existence et de subsistance collective, condamné ainsi à l’errance, il était en danger et en grande souffrance. Il en découle que le terme ‘adhâb désigna la peine d’exclusion, la punition, le tourment, le châtiment tout en conservant le sens premier d’éloignement. Cependant, ce champ lexical uniquement pragmatique a été sous l’influence directe de l’Exégèse coranique déplacé et en vint à ne plus qualifier que le châtiment/‘adhâb/tourment de l’Enfer, ce au sens physique. Or, en fonction de ce qui précède du statut des âmes condamnées à l’Enfer, nous constatons que c’est bien au sens premier que le Coran emploie le verbe ‘adhaba et le substantif ‘adhâb/éloignement, c.-à-d. celui des âmes. Ceci explique de même que le Coran utilise le qualificatif ‘adhâb pour désigner l’Enfer : al–‘adhâb/le Châtiment, le Tourment : « [ils seront] refoulés au plus profond du Tourment/al–‘adhâb », S2.V85. Le châtiment de l’Enfer représente ainsi le tourment, la souffrance en l’Au-delà des âmes repoussées loin de Dieu. D’autre part, et à contexte égal, le Coran a aussi recours à la racine verbale la‘ana et à son substantif la‘nat. La racine la‘ana signifie chasser quelqu’un de sa présence, le repousser, l’éloigner le plus loin possible. Là encore, pour les mêmes raisons culturelles que nous avons ci-dessus évoquées, ce verbe en vint à signifier maudire au sens d’éloigner et en conséquence le terme la‘nat signifia malédiction, mais au sens d’éloignement, de repoussement, car de plus comment supposer que Dieu puisse maudire.[13]  Nous pouvons donc lire un verset type selon ces perspectives coraniques : « …il a encouru colère de Dieu et Sa damnation/la’nat/repoussement, Il lui a préparé un tourment/‘adhâb/éloignement, peine d’exclusion immense. » S4.V93. Le choix lexical coranique est donc en parfaite cohérence avec le fait que la damnation des âmes est en réalité leur séparation d’avec Dieu. C’est donc bien métaphoriquement que l’indication suivante doit être comprise : « …on élèvera alors entre eux une muraille nantie d’une porte ; à l’intérieur, la Miséricorde et, à l’extérieur, de Sa part, l’éloignement/al–‘adhâb/le Tourment/l’Enfer. », S57.V13.

– De l’ensemble de ces indications coraniques, nous en déduisons que l’Enfer en lequel l’âme « ni mourra ni vivra » représente un non-état. Un « éloignement/‘adhâb » de la « Miséricorde » divine. À l’opposé du retour des âmes élues en Dieu, Réalité du Paradis, les âmes damnées/repoussées/la‘ana/refoulées demeurent « à l’extérieur » et ne sont pas retournées à leur Seigneur. Elles errent ainsi dans un intense tourment/‘adhâb, une terrible souffrance/‘adhâb alîm due à ce non-retour. Elles seront en l’Au-delà tenues éloignées/lu‘inât de la Réalité divine, tel est l’Enfer. Tout comme le Paradis est le retour en Dieu des âmes élues, l’Enfer pour les âmes damnées en est donc leur bannissement : l’absence à Dieu.

III- Réflexions sur la non-Réalité de l’Enfer

– La théologie islamique s’est fortement interrogée sur l’éternité du séjour en Enfer. Quelques versets ont alors été versés au dossier. D’une part, il est dit, ici selon la traduction standard : « Ainsi la rétribution des ennemis d’Allah sera le Feu où ils auront une demeure éternelle, comme punition pour avoir nié Nos versets. », S41.V28, formulation explicitement univoque : les âmes damnées resteront éternellement en Enfer. Mais, d’autre part, un autre verset semble soutenir le contraire, en voici la compréhension selon l’Exégèse standard et sa traduction : « [Dieu] dira : L’Enfer est votre demeure, pour y rester éternellement, sauf si Allah en décide autrement. Vraiment votre Seigneur est Sage et Omniscient. », S6.V128. Selon l’Exégèse, ce verset signifierait que Dieu pourrait décider d’extraire de l’Enfer des âmes qui y étaient condamnées. Mais en ce cas, les propositions de S41.V28 et S6.V28 sont contradictoires. Par ailleurs, il est plus fréquemment encore cité les versets suivants, en voici la traduction standard : « Le jour où cela arrivera, nulle âme ne parlera qu’avec Sa permission (celle d’Allah). Il y aura des damnés et des heureux. Ceux qui sont damnés seront dans le Feu où ils ont des soupirs et des sanglots. Pour y demeurer éternellement tant que dureront les cieux et la terre – à moins que ton Seigneur en décide autrement/illâ mâ shâ’a rabbu-ka – car ton Seigneur fait absolument tout ce qu’Il veut. », S11.V105-107. Selon cette interprétation exégétique, Dieu pourrait comme précédemment décider d’extraire de l’Enfer qui Il veut. Néanmoins, apparaît de nouveau une impossible antinomie entre les propositions « demeurer éternellement » et « tant que dureront les cieux et la terre », car l’infini (demeurer éternellement) et le fini (tant que dureront les cieux et la terre) ne peuvent être égaux ! Or, il est omis de prendre en compte le v108 faisant suite, lequel selon la lecture standard se lit : « Et quant aux bienheureux, ils seront au Paradis, pour y demeurer éternellement tant que dureront les cieux et la terre – à moins que ton Seigneur n’en décide autrement/illâ mâ shâ’a rabbu-ka – c’est là un don qui n’est jamais interrompu. » La compréhension classique du v107 impliquerait alors que Dieu puisse aussi extraire du Paradis qui Il veut ! Pour les placer où ? Une nouvelle contraction apparaît puisque l’on ne peut pas supposer que Dieu pourrait exclure du Paradis certaines âmes alors qu’Il dit que le Paradis est « un don qui n’est jamais interrompu » ! Nous constatons donc que ces interprétations et spéculations classiques génèrent des contradictions insolubles.

Ce constat nous amène à comprendre différemment la construction grammaticale du segment-clef illâ mâ shâ’a rabbu-ka retrouvé en S6.V128 et S11.V107-108. En effet, celui-ci est compris de manière classique par « à moins que ton Seigneur n’en décide autrement », et c’est cette formulation qui crée les incohérences que nous avons soulignées. Aussi, sachant que la particule illâ se décompose aussi en in d’hypothétique + de négation et que la préposition équivaut régulièrement au démonstratif « ce que », notre segment-clef se lit alors ainsi : Si/in ce n’est/lâ ce qu’a/mâ voulu/shâ’a ton Seigneur/rabbu-ka, soit : « si ce n’est ce qu’a voulu ton Seigneur ». Seule cette solution sémantique permet de ne pas engendrer de contradictions entre ces divers versets, voici donc à présent la traduction littérale de S11.V105-108 : « Un Jour viendra où aucun être ne prendra la parole sans Sa permission, et il n’y aura parmi eux que l’affligé ou le satisfait. [105] Quant à ceux qui seront alors désespérés : au Feu, il n’y aura pour eux que gémissements et râles. [106] Ils y seraient demeurés aussi longtemps que les Cieux et la Terre auront duré si ce n’est ce qu’a voulu ton Seigneur/illâ mâ shâ’a rabbu-ka, car ton Seigneur est vraiment à même d’agir comme Il veut. [107] Quant à ceux qui seront alors satisfaits : au Paradis, ils y seraient demeurés aussi longtemps que les Cieux et la Terre auront duré si ce n’est ce qu’a voulu ton Seigneur/illâ mâ shâ’a rabbu-ka : un don ininterrompu. [108] ». Pour comprendre la signification de ces versets, l’on doit observer que les vs107 et 108 établissent un parallèle strict entre l’Enfer et le Paradis. De la sorte, l’incidente du v107 : « ton Seigneur est vraiment à même d’agir comme Il veut » correspond à celle du v108 : « un don jamais interrompu ». Par conséquent, puisque l’on ne peut admettre que Dieu puisse valoir une chose et son contraire, ceci indique que l’unique volonté de Dieu en matière de durée de l’Enfer et du Paradis, « ce qu’a voulu ton Seigneur », est une situation ininterrompue et cette affirmation est en parfaite cohérence avec l’ensemble des très nombreux versets énonçant que les hôtes du Paradis ou de l’Enfer y demeureront à jamais. C’est donc bien cette notion “d’éternité” que le propos des vs 107-108 vient préciser malgré la contrainte des connaissances et la pauvreté conceptuelle de la langue arabe à cette époque. De la sorte, l’évocation de la durée des Cieux et de la Terre : « aussi longtemps que les Cieux et la Terre auront duré » est-elle destinée à faire comprendre aux hommes que le séjour paradisiaque ou infernal est d’une durée de temps la plus longue qu’ils puissent imaginer. Cependant, selon les termes nécessairement employés : « aussi longtemps que les Cieux et la Terre auront duré », cette durée serait néanmoins finie. C’est cette finitude temporelle que la proposition « si ce n’est ce qu’a voulu ton Seigneur/illâ mâ shâ’a rabbu-ka » vise à dépasser, car l’infinité n’a de sens que pour un espace-temps donné lequel est indissociable de la matière et, inversement, sans matière pas de temps. Or, nous avons montré que l’Enfer et le Paradis n’étaient point choses créées, matérielles, et il n’aurait donc pas été parfaitement exact de dire que la durée de l’Enfer et du Paradis est infinie, éternelle. Aussi, la formulation « si ce n’est ce qu’a voulu ton Seigneur », précise-t-elle par ce procédé que la durée de l’Enfer et du Paradis doit être comprise comme intemporelle.[14] En d’autres termes, le Paradis et l’Enfer n’ont pas de durée au sens strict du terme et cette non-durée les définit tous deux en tant qu’intemporels. Cette avancée littérale est alors en parfaite adéquation avec ce que nous avons démontré quant à la conception spirituelle du Paradis et de l’Enfer selon le Coran : le retour des âmes en Dieu ou leur absence à Dieu. Les âmes élues demeureront intemporellement en Dieu et les âmes damnées seront intemporellement, indéfiniment, écartées de la présence divine.

 

Conclusion

L’analyse littérale des versets-clefs aura montré que la définition de l’Enfer est déclinée par le Coran selon trois degrés de compréhension : concret, hyperbolique, spirituel. Bien évidemment, cela ne signifie pas que l’Enfer représente trois réalités différentes co-existantes, mais qu’il est uniquement une non-Réalité matérielle correspondant à la non-réintégration des âmes en l’Essence divine, ce que nous pouvons qualifier d’absence à Dieu, et quels pires châtiment et torture que cette errance intemporelle hantée par la perte définitive du retour en Dieu ! À la différence de ce que nous avions mis en évidence concernant le Paradis, le long parcours des âmes exsufflées du “Souffle divin” ne se terminera donc pas par leur retour à l’Origine. L’Enfer est bien ainsi l’antinomie du Paradis. Pour les âmes élues se réalisera “l’unification en Dieu” tandis que les âmes damnées, éloignées de Dieu, seront maintenues “hors de l’existence en Dieu”. Par ailleurs, puisque tout souffle ne retire rien à celui qui le produit, l’exsufflation de l’âme par Dieu n’a pas altéré l’unité de Son Essence. Ainsi, le retour des âmes en Dieu n’ajoutera rien à Son unité pas plus que leur absence en sera une incomplétude.

Selon les perspectives coraniques constamment morales, éthiques et spirituelles, le Coran tient compte à double titre de la faiblesse inhérente à l’Homme. D’une part, en lui proposant une ligne de conduite claire basée sur la polarité Bien/Mal et Paradis/Enfer et, d’autre part, en lui rappelant qu’au delà de ses propres limites, de ses réussites, mais aussi de ses échecs, il trouvera par-devant lui la Miséricorde unitive de Dieu : « Dis : Ô Mes créatures qui avaient agi outrancièrement contre vous-mêmes, ne désespérez point de la Miséricorde de Dieu, car, certes, Dieu pardonne tous les péchés. Il est le Tout Pardon, le Tout Miséricorde. », S39.V53.

Dr al Ajamî

 

[1] Cf. Le Paradis selon le Coran.

[2] Voir. Notre analyse littérale en S7.V44-50.

[3] Cf. Le Paradis selon le Coran ; 1- L’universalité du Paradis concernant tous les croyants.

[4] Cf. Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[5] La catégorie dénégateur/kâfir englobe des distinctions plus fines : les polythéistes, les athées, les agnostiques, voir :  Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam. Par le concept global de dénégateurs, le Coran décrit en fait les mécanismes psychologiques intimes, conscientisés ou non, et non les différents aspects résultant de ces processus, lesquels sont fonction du temps et des cultures.

[6] Sur ce point essentiel et l’analyse littérale de ce verset-clef, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam ; S7.V172.

[7] Voir : Nulle contrainte en religion ? ; S2.V256-257.

[8] De ce fait, l’Humanité est répartie par le Coran uniquement en deux groupes : ceux qui témoignent de leur foi en conformité avec la Foi ontologique, ce sont les croyants/al–mu’minûn, et ceux qui la dénient, ce sont les dénégateurs/al–kâfirûn, ceci est confirmé par cette parole essentielle : « …qui veut croit et qui veut dénie… », S18.V29.Quant à celui qui accepte sa Foi ontologique, il acquiert ainsi une foi personnelle, il est dit alors croyant/mu’mîn.

[9] Ce verset est d’ordinaire compris comme indiquant que Dieu a envoyé pour chaque peuple un messager. Cependant, le verbe ba‘atha employé avec la préposition «  » ne signifie pas envoyer vers ou dans, mais seulement susciter en. Autrement dit, l’on doit comprendre qu’au sein de tout groupe humain il y a au moins un homme qui se dresse conformément à sa Foi ontologique pour dire : « Adorez Dieu et écartez-vous des idoles ».

[10] Le pluriel « Signes » fait ici référence à la guidée de Dieu envers tous les hommes mentionnée au verset précédent : S6.V12.

[11] Pour l’analyse littérale de ce verset et sur le principe théologique capital qu’il exprime, voir : le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[12] Cf. Le Paradis selon le Coran ; Deuxième niveau de compréhension : le Paradis allégorique.

[13] Ceci explique par exemple que nous traduisions fidèlement la locution la‘nata–llâhi par « éloignement de Dieu », ex. S3.V61, et non pas par malédiction de Dieu.

[14] Aussi devrions-nous traduire la locution khâlidîna fî-hâ et ses équivalents employés pour qualifier la “durée” de ces deux séjours par : ils y demeureront intemporellement.