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Si notre analyse littérale ne cesse de démontrer que le Coran et l’Islam diffèrent grandement, cette situation n’a en réalité rien d’étonnant puisque le premier est un message et le second une religion. Ceci explique que le Message coranique soit nécessairement constant alors que l’Islam ne peut qu’évoluer en fonction des problématiques auxquelles les musulmans sont confrontés. Contrairement à ce que le mythe collectif instille, l’Islam est donc une entité religieuse impérativement en mouvement. Cette évolutivité n’est jamais linéaire, mais de nature chaotique, l’Islam au gré des circonstances va de l’avant ou fuit en arrière, toute poussée progressiste entraînant une réaction conservatrice. De cet équilibre des forces résulte l’impression d’une relative stabilité de l’Islam.

Aussi, le très actuel débat sociétal quant à l’homosexualité illustre-t-il parfaitement l’implication de l’Islam dans le temps des hommes. L’Occident se posant au présent comme norme du monde, les musulmans sont à nouveau sommés de s’exprimer sur le sujet. En réalité, il ne leur est pas vraiment demandé de proclamer leur rejet normatif de l’homosexualité, mais bien plutôt de se conformer à l’opinion dominante. Peu ou prou, cette exigence pèse sur l’exégèse coranique puisqu’il est parfaitement connu que le Coran est en la matière le référent. C’est donc cet aspect de la question qui nous concerne ici tout particulièrement : la capacité de l’Islam et des musulmans à interpréter et réinterpréter le texte coranique en fonction des besoins ou des vicissitudes.

Ainsi, ce ne sont point les avis des musulmans qui nous intéressent, chacun est libre d’avoir son jugement personnel, mais le fait de pouvoir observer in vivo la pression exégétique exercée sur le Coran. Comment, sous nos yeux, le texte coranique est travaillé et retravaillé afin d’être mis au service des opinions des uns et des autres. Nous avons-là une occasion unique d’étudier comment le Coran a été tout au long de l’Histoire pris en otage par les hommes, les interprètes de leurs désirs. Deux camps s’affrontent à l’instant, mais ils ont un seul juge et arbitre : le Coran. Or, loin des passions et de leurs subjectivités, notre recherche exégétique littérale réclame une approche dépassionnée et objective afin, en l’occurrence, de comprendre quelle est la teneur exacte du propos coranique quant à l’homosexualité. Le Coran condamne-t-il l’homosexualité et les homosexuels ou est-il tendance gay-friendly comme d’aucuns le supposent ou l’affirment ?

 

• Que dit l’Islam

1- Point de vue de l’Exégèse classique

Celui-ci est consensuellement établi : l’homosexualité est un péché grave, une abomination et, pour l’Islam, les homosexuels méritent la peine de mort.  De nombreux passages coraniques rapportent l’histoire de Loth et de son peuple dont la première mention explicite dans l’ordre du texte est la suivante : « Et Loth lorsqu’il dit à son peuple : Vous livrerez-vous à la turpitude en quoi nul ne vous a précédé parmi les hommes. Certes, vous allez aux hommes avec désir au lieu des femmes ! Vraiment, vous êtes des gens outranciers […] Nous fîmes alors pleuvoir sur eux une pluie [de pierres]. Considère donc ce que fut la fin des coupables. », S7.V80-84. En Islam les seules divergences portent donc sur les modalités de la mise à mort des homosexuels. Doivent-ils être lapidés, jetés du haut d’une falaise, passés au fil du sabre, etc. Par assimilation à la lapidation de l’adultère tel que le conçoit l’Islam,[1] ce procédé a la préférence des juristes. En la matière, ces derniers ont surtout tiré argument de versets tels que le suivant : « Lorsque vint Notre ordre, Nous la mîmes [la cité de Loth] sens dessus dessous et fîmes pleuvoir sur eux des pierres d’argile[2] amoncelées. », S11.V82. D’autres, sur le modèle de l’Antiquité tardive, ont discuté afin de savoir si l’on devait mettre à mort l’homosexuel actif ou le passif, ou les deux.  Quoi qu’il en soit, appliquer une sanction aux homosexuels est un net dépassement de sens, car dans le Coran le châtiment divin ne concerne que le peuple de Loth. Autrement dit, si ce peuple a été anéanti par Dieu, le Coran n’édicte de manière générale aucune mesure rétorsive contre les homosexuels, nous le démontrerons plus avant. Se voulant au nom de Dieu représentants légaux de l’ordre sur terre, les juristes musulmans ont donc visiblement outrepassé le propos coranique, nous y reviendrons.

2- Point de vue de la néo-exégèse inclusive

Comme nous le mettons constamment en évidence, la pensée islamique, l’Exégèse et le Droit, ne fondent guère directement leurs développements à partir du Coran. Le procédé est inverse et c’est à partir de la réalité – nécessités, débats, courants et évolutions qui traversent les sociétés en lesquelles ils vivent – que penseurs, exégètes et canonistes recherchent dans le Coran des versets susceptibles d’être interprétés conformément aux idées, avis et opinions qu’ils défendent. Il ne s’agit pas là d’une approche des textes sacrés spécifique aux musulmans, mais il en est exactement de même pour le judaïsme et le christianisme en particulier. La problématique contemporaine de l’homosexualité nous offre donc un parfait exemple de l’orientation textuelle de nos autorités. Ainsi, puisque ce n’est que récemment que le monde occidental a adopté une attitude tolérante envers l’homosexualité et les homosexuels, ce n’est que tout aussi nouvellement que sont apparues des néo-exégèses inclusives. De la sorte, si les exégèses juives et chrétiennes classiques de la Bible condamnent sans détour l’homosexualité, les judaïsmes et christianismes progressistes actuels ont réinterprété différemment l’Ancien et le Nouveau Testament. Ce ne serait alors plus du fait de leur homosexualité que les habitants de Sodome auraient été détruits par Dieu, mais parce qu’ils refusaient le devoir d’hospitalité envers l’étranger, en l’occurrence les anges envoyés par Dieu, et/ou qu’ils se livraient à des actes de violences sexuelles, en l’occurrence le viol à l’encontre de ces hôtes de Loth. Ce qui donc aurait été stigmatisé dans la Bible, c’est le refus de l’autre. L’on parvient ainsi à un étonnant retournement de sens, l’homophobie serait donc de la même nature que le péché des habitants de Sodome : le rejet de l’altérité !

Même cause, même effet, et si le Coran n’est pourtant pas la Bible, force est de constater que la néo-exégèse musulmane inclusive reprend terme à terme le même raisonnement interprétatif que ses prédécesseurs. En effet, selon elle, les divers passages coraniques ne permettraient pas de conclure que l’homosexualité y aurait été qualifiée de perversion et aurait justifié la destruction par Dieu du peuple de Loth. Comme pour le judaïsme et le christianisme progressistes, ce serait donc la violence sexuelle des habitants de Sodome, leurs mœurs débridées et leur volonté de commettre des viols en réunion à l’encontre des étrangers de passage qui auraient été qualifiées de perversités et auraient entraîné le châtiment divin. Seul avis n’appartenant pas à l’argumentaire de la néo-exégèse juive et chrétienne, l’interprétation progressiste inclusive musulmane pose aussi que Sodome ne fut anéantie qu’à cause de l’impiété de ses habitants, ce dernier point appartenant en réalité à l’Exégèse classique.

Interprétation classique de l’Islam et interprétation moderniste diffèrent donc grandement, mais quel est le propos coranique réel ?

 

• Que dit le Coran

Comme nous l’avons signalé, plusieurs passages coraniques se réfèrent à la destruction du peuple de Loth de manière plus ou moins développée ou succincte.[3] L’ensemble de ces données permet par recoupement de mettre en évidence les lignes principales du récit coranique :

1– Condamnation de l’homosexualité

Il est parfaitement explicite que ce qui fut principalement reproché au peuple de Loth est le pratique de l’homosexualité et leur débauche sexuelle, comportement qui fut la cause de leur destruction : « Et Loth, lorsqu’il dit à son peuple : Vraiment ! Vous vous livrez à la turpitude/al–fâḥisha en quoi nul ne vous a précédé parmi les hommes.[4] [28] Irez-vous aux hommes ! Briganderez-vous ! Vous adonnerez-vous en vos lieux de réunion au vice/al–munkar ! La seule réponse de son peuple fut de dire : Fais donc que nous vienne le châtiment de Dieu si tu es au nombre des véridiques. [29] […] Aussi, allons Nous faire descendre sur les habitants de cette cité un châtiment/rijz du ciel en raison de leur perversité. [34] Nous en avons laissé une trace/âya évidente à destination des gens qui réfléchissent. [35] », S29.V28-35.

– Nous avons cité ces versets, car ils sont les seuls à mentionner trois méfaits attribués au peuple de Loth : 1- l’homosexualité : « irez-vous aux hommes », locution ailleurs explicitée par la phrase suivante : « vous allez aux hommes avec désir au lieu des femmes ».[5] 2- le brigandage, mot à mot le fait de couper les chemins. 3- des pratiques de débauche sexuelle : « vous adonnerez-vous en vos lieux de réunion au vice », pratiques qui apparemment diffèrent de l’homosexualité puisqu’il n’est pas repris le terme turpitude/al–fâḥisha, mais qu’il est employé un terme plus large : le vice/al–munkar.

– Nous allons le constater, aucun autre verset ne vient ajouter un motif supplémentaire. Aussi, contrairement à l’affirmation de la néo-exégèse inclusive, le peuple de Loth n’a pas été détruit à cause d’un supposé manquement au devoir d’hospitalité. Le Coran le précise expressément, le problème ne relevait pas de l’hospitalité, mais du fait même que ces gens-là voulurent appliquer leur homosexualité à l’encontre des hôtes de Loth : « Ils lui demandèrent de les laisser séduire[6] ses hôtes… ainsi les avons-Nous aveuglés. Goûtez donc Mon châtiment et Mes avertissements ! », S54.V23. Autre point, cette fois en opposition aux allégations de l’Exégèse classique et de la néo-exégèse, il n’est nullement fait mention de l’impiété du peuple de Loth, laquelle aurait justifié le châtiment divin. À vrai dire, cet argument provient principalement de la surinterprétation de deux versets : « Nous en fîmes sortir [c.-à-d. de la cité de Loth] ce qu’il y avait comme croyants/mu’minîn, mais Nous n’y avons trouvé qu’une seule demeure de ceux qui s’en remettent à Dieu/muslimîn. », S51.V35-36, l’on suppose que cette demeure est celle de Loth. À la lettre, ceci n’implique en rien que l’impiété des autres habitants de la cité de Loth ait été la cause de leur destruction. Il est simplement et clairement évoqué le fait qu’il s’agit là d’une mesure de sauvegarde des croyants et non d’un motif de châtiment. Un autre passage coranique pourrait induire en erreur, surtout lorsqu’on lit ces versets selon la traduction standard : « Le peuple de Loth traita de menteurs les Messagers/al–mursalîn, quand leur frère Loth leur dit : Ne craindrez-vous pas [Allah] ? Je suis pour vous un messager/rasul digne de confiance. », S26.V160-162. La graphie « Messagers » rendant ici le pluriel mursalîn[7] indiquerait qu’il s’agit de prophètes antérieurs que le peuple de Loth aurait donc rejetés. Cette affirmation étant située présentement en tête du récit de Loth, l’on imagine alors que ces gens-là étaient des dénégateurs opposés aux prophètes de Dieu et que ce serait donc pour leur incroyance qu’ils auraient subi Sa colère vengeresse. Cependant, en tous les autres passages rapportant ce récit, lesdits mursalîn sont indiscutablement les Anges envoyés à Loth par Dieu afin de l’avertir de la menace du châtiment divin si ces dépravés ne cessent leurs pratiques sexuelles jugées déviantes. Aussi, le pluriel mursalîn se comprend-il tout à fait régulièrement et étymologiquement par envoyés ou, en l’occurrence : émissaires, c.-à-d. les Anges sous forme humaine qui vinrent prévenir Loth de l’imminence de la destruction de son peuple. Du reste, en ces mêmes versets, l’on note que Loth n’est pas qualifié de mursal, mais bien de rasul cette fois-ci au sens de messager-prophète. Enfin, toujours quant à l’hypothèse posant que l’impiété du peuple de Loth serait la cause de leur destruction, cette conjecture est aussi tirée du fait que le Coran rapporte effectivement l’éradication soudaine de plusieurs peuples anciens à cause de leur impiété polythéiste. Il en est bien ainsi du peuple de Noé, S7.V59, ou du peuple de ‘Âd, S7.V65. Toutefois, nous venons de le souligner, tel n’est jamais le cas concernant le peuple de Loth. Pour autant, cela ne signifie pas que le peuple de Loth ait été croyant au sens monothéiste du terme, car Loth étant le neveu d’Abraham et le peuple de celui étant astrolâtre, l’on en déduit sans peine qu’il devait en être de même pour les concitoyens de Loth. L’absence même de mention de cette impiété sur l’ensemble des passages coraniques évoquant le récit de Loth est donc en soi nécessairement signifiante. Ce procédé rhétorique coranique permet ainsi de distinguer ce récit de ceux relatifs aux cités détruites du fait de leur mécréantise et, conséquemment, de mettre en avant le thème ciblé présentement par le Coran : l’homosexualité du peuple de Loth. Ainsi, parce que le Coran dissocie la foi des comportements homosexuels, devons-nous faire de même et comprendre qu’il n’y a aucun rapport de causalité entre foi et homosexualité, et inversement. L’on en déduira directement qu’il n’y a aucun argument coranique permettant de disqualifier ou dénier la foi des homosexuels musulmans.

– En somme, le seul péché reproché de manière récurrente au peuple de Loth en tant que cause de leur châtiment est bien l’homosexualité, ex. : « Viendrez-vous aux mâles/dhukrân de ce monde et délaisserez-vous ce que Dieu a créé pour vous en vos compagnes. Vraiment, vous êtes un peuple de transgresseurs ! […]  Alors Nous le sauvâmes ainsi que sa famille […] puis Nous anéantîmes les autres. », S26.V165-171 ; « Et lorsque Loth dit à son peuple : Vous vous livrez à la turpitude/al–fâḥisha alors que vous êtes lucides ! Certes, vous allez aux hommes avec désir au lieu des femmes, vous êtes en réalité un peuple d’insensés ! […] Nous fîmes alors pleuvoir sur eux une pluie [de pierres] ; et combien est mauvaise la pluie du peuple qui avait été prévenu ! », S27.V54-58. Sauf à ne pas vouloir entendre le message coranique, il est indubitable que le Coran en rappelant à plusieurs reprises l’histoire du peuple de Loth dénonce l’homosexualité, édification « à destination des gens qui réfléchissent ».[8]

2– Condamnation morale de l’homosexualité

Comme de règle dans le Coran, ce n’est pas réellement l’aspect historique du sujet qui importe, mais en quelque sorte la morale de l’histoire. Sur ce point, le Coran condamne moralement l’homosexualité de manière parfaitement explicite. En effet, l’on observe en premier lieu que l’homosexualité, en l’occurrence masculine, est systématiquement qualifiée, non pas de turpitude/fâḥisha, mais comme étant : la turpitude/al–fâḥisha, c.-à-d. selon l’usage grammatical en arabe de l’article dit universel : la turpitude par excellence. Ceci étant, le terme fâḥisha dérive du verbe faḥasha signifiant être affreux, abominable, détestable, ce terme a donc pour sens : turpitude, abomination, acte immoral.  Nous retenons préférentiellement le mot turpitude du fait qu’étymologiquement il indique de même la laideur morale. Un tel qualificatif suffirait donc à constater que le Coran critique moralement l’homosexualité.

Plus encore, l’emploi par le Coran du terme fâḥisha pour qualifier l’homosexualité n’est pas lexicalement anodin, car ce choix renvoie à une typographie coranique précise. En effet, en la série d’articles que nous avons consacrée à l’étude du concept de haram selon le Coran,[9] nous avons montré l’existence d’une catégorie dite at–taḥrîmât, laquelle à partir d’un recours particulier du verbe ḥarrama correspond à sept interdits moraux.[10]  Or, un de ces interdits est désigné par l’appellation générale al–fawâḥish/les turpitudes. Ce pluriel de fâḥisha/turpitude désigne un ensemble de comportements immoraux, lesquels ne sont pas directement listés par le Coran, caractéristique permettant d’englober l’ensemble des comportements que la morale réprouve. Ce procédé de classification repose donc sur le concept de morale universelle, ce par quoi l’on est en mesure de connaître et reconnaître les actes immoraux. Ainsi, quand le Coran dit de l’homosexualité qu’elle est la turpitude/al–fâḥisha ceci revoie directement à cette catégorie d’interdits moraux universels. De fait, si la pratique de l’homosexualité est quasi universelle, sa réprobation l’est tout autant, même si celle-ci varie dans le temps et l’espace. Aux partisans de l’immoralité universelle, le Coran oppose donc la morale universelle. Telle fut l’attitude du peuple de Loth qui lorsque celui-ci leur dit : « vous vous livrez à la turpitude/al–fâḥisha alors que vous êtes lucides ! Certes, vous allez aux hommes avec désir au lieu des femmes, vous êtes en réalité un peuple d’insensés ! », ces derniers répondirent : « expulsez la famille de Loth de votre cité, car ce sont des gens se targuant de pureté ! », S27.V54-56. Par ailleurs, la condamnation morale de l’homosexualité explique que le Coran ait désigné le peuple de Loth par les cinq qualificatifs suivants : « des gens outranciers », S7.V81 ; « des coupables », S7.V84 ; ceux qui ont mérité « un châtiment du ciel en raison de leur perversité », S29.V34 ; « un peuple de transgresseurs », S26.V166 ; « un peuple d’insensés », S27.V55. Ce ne sont pas directement ces comportements qui ont justifié leur destruction, mais ce qui est ainsi souligné est l’égarement du rapport à Dieu, car le Coran le répète à plusieurs reprises : « …Dieu n’aime pas les outranciers », S7.V31, « …Dieu n’aime pas les transgresseurs », S2.V190, « …Dieu n’aime pas les pervertisseurs », S5.V64.

Notons que le fait que le Coran inclut l’homosexualité dans la catégorie regroupant les interdits moraux, at–taḥrimât, implique qu’il n’est pas coraniquement justifié d’affirmer que ces pratiques sont haram au sens classique d’illicite ou de prohibé. Répétons-le, la condamnation coranique de l’homosexualité est uniquement d’ordre moral. Or, selon cette logique coranique, tout ce qui relève de la morale est d’ordre personnel : ce que l’on doit s’interdire à soi-même. Cette voie coranique est exigeante, elle impose à chacun de mener une lutte/jihâd permanente contre son propre ego/nafs, les penchants de notre âme. Ceci a pour conséquence que l’homosexualité ne relève pas du juridique, mais de l’éthique individuelle. Nous l’avons évoqué, tel n’est point l’avis des juristes de l’Islam. Ainsi, en dehors de l’adoption du point de vue punitif juif et chrétien, le seul verset que l’exégèse juridique ait pu mobiliser pour parvenir à statuer une peine légale pour les homosexuels a été amplement surinterprété. Que l’on en juge, car après avoir mentionné la destruction de la cité de Loth il est dit en ce verset : « Nous en avons laissé une trace[11] pour ceux qui craignent le Tourment terrible. », S51.V37. Bien évidemment, la locution « Tourment terrible » dans le Coran renvoie systématiquement à l’Enfer et nullement à une quelconque punition ici-bas ! Avec cohérence, il en est de même de la transgression de l’ensemble des interdits moraux, cf. Le haram : les interdits moraux selon le Coran, at–taḥrîmât. En conséquence, la destruction du peuple de Loth est seulement à comprendre comme un exemple édifiant à destination des croyants qui craignent leur Seigneur et le châtiment dans l’Au-delà. Si le Coran condamne l’homosexualité uniquement du point de vue moral, c’est donc afin de faire appel à la conscience de chacun.  Ceci explique avec cohérence que le Coran ne mentionne aucune sanction, peine ou châtiment à l’encontre de l’homosexuel avoué ou non.

La morale du croyant est ce par quoi il aura dirigé sa vie et ses actes et ce par quoi il se présentera devant son Seigneur, seul face à Lui seul. Des données que nous avons mises en évidence, il est tout aussi évident que la réprobation morale à titre personnel de l’homosexualité n’autorise pas à l’homophobie. Désapprouver l’homosexualité demeure une ligne de conduite personnelle qui, comme tout engagement éthique, ne doit pas mener au rejet, à l’exclusion ou, pire, à la haine.

3– L’homosexualité est un acte contre-nature

Depuis que l’homosexualité est entrée dans le débat public, s’est dessinée une ligne argumentaire particulière sous-tendant les néo-exégèses inclusives. Ainsi, entendons-nous régulièrement arguer que l’homosexualité ne serait pas contre-nature et que l’hétéro-norme ne serait qu’une construction sociétale. L’on apporterait alors pour preuve que les animaux ont parfois des comportements homosexuels, que l’homosexualité serait quasiment universelle et que la génétique aurait découvert le gène de l’homosexualité. Sans rentrer dans le détail de la déconstruction de cet approximatif argumentaire, nous soulignerons les faits suivants : 1- d’une part, nous ne sommes pas des animaux. 2- d’autre part, ce n’est pas parce que le mal est universel qu’il en devient une norme.  3- la génétique, bien que cela soit régulièrement prétendu, n’a jamais découvert le moindre gène à l’origine des comportements homosexuels. Enfin, et surtout, le Coran s’est prononcé sur le sujet : « Viendrez-vous aux mâles/dhukrân de ce monde et délaisserez-vous ce que Dieu a créé pour vous en vos compagnes. Vraiment, vous êtes un peuple de transgresseurs ! », S26.V165-166. Le propos est explicite, la norme voulue par Dieu est l’hétérosexualité : « ce que Dieu a créé pour vous en vos compagnes » et l’homosexualité est donc qualifiée de transgression de la norme hétérosexuelle propre à l’espèce humaine : « vraiment, vous êtes un peuple de transgresseurs ».

4- Condamnation de l’homosexualité féminine

Apparemment, la condamnation du peuple de Loth ne semblerait concerner que l’homosexualité masculine. Cette lacune présumée a permis à certains de réactualiser l’idée que le Coran ne considérerait pas avec la même sévérité l’homosexualité féminine, voire l’innocenterait. Or, selon le Coran, lorsque Loth et sa famille s’enfuirent de nuit, sa femme ne l’a pas suivi et, en restant dans la cité, elle a été anéantie avec ses habitants. À l’évidence, elle sera « atteinte par ce qui les frappera », S11.V81, et il ne peut lui avoir été reproché pour un tel châtiment que le péché du peuple de Loth : l’homosexualité, féminine en l’occurrence. Nous proposons l’analyse littérale et une démonstration détaillée de ce constat logique au lien suivant : L’homosexualité féminine ; S11.V77-83.

 

Conclusion

L’examen minutieux de l’ensemble des sources coraniques quant au récit de la destruction du peuple de Loth aura mis en évidence une ligne de sens qui n’est ni exactement celle de l’Islam ni celle voulue par la néo-exégèse. En synthèse nous soulignerons les points suivants :

– Le motif pour lequel le peuple de Loth a été détruit est bien l’homosexualité.

– La condamnation coranique concerne l’homosexualité masculine et l’homosexualité féminine.

– Le Coran condamne sans ambiguïté l’homosexualité en tant qu’acte contre-nature.

– Le Coran n’a pas détruit ces gens du fait qu’ils n’auraient pas respecté les lois de l’hospitalité.

– Le Coran ne les a pas non plus anéantis du fait qu’ils auraient été incroyants.

– Le Coran ne les a pas châtiés pour une perversion autre.

– Le Coran ne prescrit aucune sanction ici-bas à l’encontre des homosexuels.

– Le Coran inclut l’homosexualité dans la catégorie des interdits moraux.

– Comme pour tout interdit moral, le jugement des homosexuels est renvoyé à Dieu.

– Le Coran condamne l’homosexualité, mais ne rejette pas les homosexuels.

– Le Coran ne renie pas la foi des homosexuels.

– Le Coran n’incline pas à l’homophobie.

Ce rappel coranique et son aspect radical ne sont pas destinés à jeter l’opprobre sur les homosexuels, mais à édifier les croyants en les mettant en garde contre cette déviance contre-nature. En qualifiant l’homosexualité de fâḥisha/turpitude, le Coran renvoie à la catégorie générale des interdits moraux.[12] Le lien ainsi établi indique clairement qu’il n’y a pas à batailler contre les homosexuels, car tout interdit moral relève de l’éthique personnelle laquelle passe par un sincère combat de purification de sa propre âme/nafs, lutte-clef de réussite spirituelle pour tout croyant. C’est en cela que le Coran conclut l’évocation du sort du peuple de Loth par ces mots : « Nous en avons laissé une trace évidente à destination des gens qui réfléchissent ».[13]

Dr al Ajamî

[1] Ce qui n’est absolument pas la position du Coran, voir : Adultère et fornication selon le Coran et en Islam.

[2] Le sens du mot non arabe sijjîl est donné par S51.V33 où ce terme est glosé par ṭîn : argile.

[3] S7.V80-84 ; S11.V77-83 ; S15.V58-77 ; S26.V160-173 ; S27. V54-58 ; S29.V28-35 ; S37.V133-136 ; S51.V31-37 ; S54.V33-39.

[4] Rappelons quatre acceptions coraniques du calque hébraïque al–‘âlamîn : les Mondes, ex.  S1.V2 ; le monde créé, ex : S7.V54 ; les hommes, comme ici, l’humanité au sens de la pluralité des êtres, ex. S21.V107.

[5] S7.V80.

[6] Le verbe employé ici est la forme III râwada qui avec la proposition « ‘an » prend le sens de demander à quelqu’un d’avoir avec soi un rapport sexuel.  C’est ce même verbe qui est employé par l’épouse de l’Intendant lorsqu’elle s’adresse à Joseph afin de lui imposer de coucher avec elle, S12.V23.

[7] Sur la terminologie coranique en la matière, voir : La Sunna selon le Coran et en Islam, fonction et mission du Messager.

[8] Cité dans le même contexte : S29.V35.

[9] Concernant l’ensemble de ces interdits moraux, voir : Le “haram” selon le Coran : synthèse.

[10] Voir : Le haram : les interdits moraux selon le Coran, at–taḥrîmât ; S6.V151 ; S7.V33.  Pour mémoire : trois catégories générales : 1- al–fawâḥish : les turpitudes manifestées ou dissimulées ; 2- al–baghî : outrepasser sans droit aucun. 3- al–ithm : le crime. À cela s’ajoute quatre cas précis : 1- qatl an–nafs : attenter à la vie humaine ; 2- az–zinâ : commettre l’adultère ; 3- ar–ribâ : le prêt à doublements ; 4- al–khamr ; consommer des boissons enivrantes ; 5- al–maysir croire en la divination.

[11] « trace » traduit ici le mot âya. Cette remarque conclusive du Coran se comprend à la lumière du verset suivant : « [cette cité] est sur un chemin pratiqué », S15.V76.

[12] Cf. Le haram : les interdits moraux selon le Coran.

[13] S29.V35.