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Ce titre serait-il une question, une affirmation ou un espoir ? À vrai dire, il est triste d’en débattre, triste d’avoir tant à argumenter face aux traditions des hommes. Il est triste de voir et d’entendre des hommes et des femmes de notre temps se plonger volontairement dans les ténèbres et les douleurs de la ségrégation, prétendument au nom de la Sunna, du Coran, au nom de Dieu. Quelles terribles frustrations et quelles ignorances les poussent à ce déni d’eux-mêmes, de leur humanité ? Cependant, si l’actualité a pour vocation l’exploitation d’injustices toujours changeantes au gré des “évènements”, nous trouvons en la disparité de traitements des hommes et des femmes en Islam un sujet qui pour le moins se caractérise par sa constance. D’emblée, nous pourrions poser le sujet de manière fort abrupte : si le Coran confirmait ce qu’en dit l’Islam, alors Dieu serait mâle, patriarcal, misogyne, machiste ! Si pour les uns « Dieu a créé l’Homme à Son image », pour l’Islam, sans aucun doute, « l’homme a fait Dieu à son image » ! Mais, si de Dieu nulle foi et nulle raison ne peuvent  admettre un tel “portrait”, alors que dit vraiment le Coran ?

 

• Que dit l’Islam

Concernant “l’(in)égalité homme femme”, l’on a beaucoup fait dire au Coran au nom de l’Islam, et de nombreuses affirmations mâlement assenées à coup de versets coraniques instruisent le sujet : Le Coran n’aurait-il pas dit que les hommes sont supérieurs aux femmes ! N’aurait-il pas permis à l’homme de frapper sa femme ! N’aurait-il pas déclaré que le témoignage de la femme vaut la moitié de celui d’un homme ! N’aurait-il pas décrété que l’héritage de la femme n’était que de moitié ! N’aurait-il pas indiqué qu’en matière de  sexualité un homme pouvait nécessiter quatre femmes ! N’aurait-il pas enseigné que la femme est au service de l’homme ! N’aurait-il pas protégé l’homme de cette éternelle tentatrice en l’emmurant de voiles ! Et, comme pour parachever cette lecture du Coran, le Hadîth investit largement le marché de la misogynie et de la ségrégation, car en substance le Prophète n’aurait-il pas certifié que la femme était à l’homme inférieure en raison et en religion[1] ! Autant de sujets qui se vendent fort bien en format de poche de qamis et se lisent sous la burqa, traduisant ainsi les disparités et dissymétries majeures profondément inscrites en l’inconscient de la Communauté, tout comme en son manque de conscience.

 

• Que dit le Coran

Nous répondrons à cet essentiel vade-mecum islamique de l’injustice du mâl(e) au fil d’une série d’articles.[2] Ainsi, par l’Analyse littérale des versets coraniques mobilisés au nom et selon l’Islam, nous démontrerons sans peine par le Coran qu’il postule, stipule et prône la totale égalité entre l’homme et la femme, les unes et les uns.

Présentement, nous allons mettre en évidence de manière synthétique la position de principe du Coran affirmant sans ambiguïté l’égalité des hommes et des femmes. À partir de ce paradigme coranique, il va de soi que toute affirmation d’une quelconque inégalité ne pourra que reposer sur une interprétation dévoyée ou une surinterprétation patente. Ainsi, est-il possible de mettre en évidence sept niveaux coraniques essentiels  indiquant de manière formelle l’égalité des hommes et des femmes selon le Coran.

1- Égalité ontologique

« Ô Hommes ! Craignez pieusement votre Seigneur, Lui qui vous a créé d’une âme/nafs unique/wâḥida dont Il a créa sa moitié/zawja-hâ et qui de ces deux/min-humâ suscite grand nombre d’hommes et de femmes. Craignez pieusement Dieu dont vous vous réclamez mutuellement ainsi que de vos liens utérins. Certes, Dieu vous observe. »[3]

Il ressort clairement de ce verset que l’homme et la femme en la création de Dieu procèdent d’une même « âme/nafs », le terme nafs en ce contexte ontologique signifiant plus exactement Être, nature. L’Homme et la Femme sont donc intrinsèquement égaux, car tirant origine d’un même prototype unique : « âme/nafs unique/ḥida». Pour le Coran, la Femme n’est donc pas façonnée à partir de l’Homme, mais est un versant de cette entité  « unique/wâḥida » particulière et cependant double, composée d’une paire conjointe/zawja-hâ dont chaque composant est à la fois moitié, égal et complémentaire. Autant de significations du terme zawj, terme mixte par définition et qui en ce contexte ontologique ne peut en aucun cas être réduit et traduit par épouse, comme si le mariage était une institution antérieure aux hommes et aux femmes ! Ce verset postule donc de la communauté d’essence des femmes et des hommes tout en rappelant que tous deux[4] doivent à partir de la prise de conscience de cette égalité foncière respecter l’autre comme soi-même de par « vos liens matriciels » qui les unissent et les conjoignent tout comme ils implorent Dieu qui, tous deux, les a créé uniques, égaux, équivalents, complémentaires !

2- Égalité de genre

« À Dieu la royauté des cieux et de la terre, Il crée ce qu’il veut, Il fait don de fille à qui Il veut et fait don de garçon à qui Il veut. »[5]

Nous ne voyons là que la conséquence directe de l’intrinsèque égalité ontologique de l’Homme et de la Femme. De fait, ce verset s’inscrit clairement contre les mœurs des  Arabes qui s’honoraient de la naissance d’un nouveau-né mâle et s’affligeaient de la naissance d’une fille. Sexisme pathologique auquel le Coran s’oppose  : « Lorsqu’on annonce à l’un d’eux une fille, son visage s’assombrit gravement, il suffoque. Il ne veut point laisser apparaître aux gens ce mal que l’on vient de lui annoncer. En gardera-t-il la honte ou l’ensevelira-t-elle  sous terre. Combien est mauvais ce qu’ils pensent !  »[6] Rien ne justifie donc dans le Coran la discrimination dont les femmes sont l’objet tant en Islam que de par les traditions locales des musulmans.

3- Égalité cognitive

« …Puis, lorsque tous deux eurent goûté de l’Arbre et qu’ils prirent conscience de leur nudité […] leur Seigneur les interpella : Ne vous avais-je pas à tous deux interdit cet Arbre ? Je vous dis qu’en vérité le Shaytân est de vous deux ennemi déclaré ! Tous deux répondirent : Nous nous sommes lésés ! Si Tu ne nous pardonnes pas et ne nous fais pas miséricorde, nous serons très certainement au nombre des perdants ! »[7]

Le Coran revisite ici le mythe judéo-chrétien dit de la Genèse. Il déconstruit ainsi le schéma traditionnel misogyne : la femme n’est pas seule coupable et éternelle tentatrice. En ce verset comme en de nombreux autres, l’entité Adam/Elle[8] est responsable à parts égales de la décision prise et ils en assument conjointement les conséquences. Tout deux ont acquis de par l’intervention du Shaytân la conscience d’eux-mêmes, la réflexion et la raison critique, l’essence même de ce qui caractérise le genre humain.[9] Fondamentalement donc, du fait même de leur égalité ontologique et de la similitude de leur parcours archétypal, la Femme n’est pas inférieure à l’Homme en matière de raison, cognition, mais elle est son exact similaire.

4- Égalité en foi

 « Et qui œuvre vertueusement, homme ou femme, tout en étant croyant, ceux-là entreront au Paradis sans que d’un rien ils ne soient lésés. »[10]

Ce verset, plusieurs fois repris dans le Coran, insiste sur le fait qu’homme ou femme sont égaux tant au niveau de la foi que de la valeur de leurs actes. Du reste, ceci est directement la conséquence logique de deux points précédents : égalité ontologique et égalité en raison. Cette égalité en foi sous-entend une égalité sur le plan religieux, rien donc en la matière ne devrait distinguer les hommes des femmes. Celles-ci, à même religion, sont en religion égales, et elles devraient donc pouvoir diriger la prière, prêcher en public, théologiser et ne jamais connaître de période d’impureté qui les mettrait à l’écart des pratiques religieuses. Si dans le Coran nous retrouvons cette position cohérente,[11] l’Islam quant à lui s’est évertué selon les modèles juifs et chrétiens à institutionnaliser de nombreux plans de clivage infériorisant et marginalisant en religion les femmes et les écartant du leadership religieux, de fait seul attribut de l’homme.

5- Égalité eschatologique

 « Seigneur ! Donne-nous ce que tu nous as promis par Tes Messagers et ne nous affliges pas au Jour de la Résurrection, car Tu es Celui qui point ne faillit à sa promesse. Leur Seigneur les a exaucés : Je ne délaisserai pas le moindre acte que vous aurez accompli, homme ou femme, les uns comme les autres… »[12]

En ce verset, mais aussi en de nombreux autres, il découle logiquement des niveaux successifs d’égalité que nous venons d’évoquer que hommes et femmes seront égaux en matière de récompense divine au Jour du Jugement. Le seul critère mis en jeu, maintes fois répété dans le Coran, est la prise en compte de ce qu’auront « accompli, homme ou femme » ici-bas,  les « uns comme les autres », en toute équité et égalité, telle est la promesse de «  Celui qui point ne faillit à sa promesse ».

6- Égalité spirituelle 

« Lorsque les Anges dirent : Ô Marie ! En vérité, Dieu t’a élue et purifiée. Il t’a élevée au-dessus des femmes de tous les mondes. Ô Marie ! Dévoue-toi à ton Seigneur, prosterne-toi et incline-toi avec ceux qui s’inclinent. »[13]

Selon le Coran, Marie est le modèle insurpassable de la réalisation spirituelle. Ceci avant même qu’elle ne fût enceinte de Jésus. Si une femme de nature strictement humaine, le Coran insiste sur ce point,[14] est capable d’atteindre un tel degré de perfection, alors la Voie spirituelle féminine est ici hautement célébrée. Quant à ceux qui affirment que si les femmes peuvent parfois atteindre le degré de sainteté, telle Marie, seuls les hommes peuvent être prophète, ils ne tirent argument que du silence coranique sur ce sujet, mais l’absence de preuve n’a jamais été une preuve !

7- Égalité sociale

« Les croyants et les croyantes sont soutien intime les uns pour les autres. Ils incitent au convenable et condamnent le blâmable, ils accomplissent la prière, font l’aumône, obéissent à Dieu et Son  messager. À ceux-là Dieu leur fera miséricorde, Dieu, certes, est Tout-puissant, infiniment Sage. »[15]

Est ici manifestement  indiquée une parfaite réciprocité de participation à la société des hommes et des femmes. Elle concerne en ce verset celles et ceux dont la solidarité sociale est basée sur la foi. Ni les uns ni les unes ne sont donc jugés plus aptes les uns que les autres à défendre l’ordre public et la moralité. La participation conjointe et solidaire des hommes et des femmes est donc en toute logique requise du fait que l’ensemble des paliers d’égalité précédemment mentionnés sont ici à l’œuvre.

 

Conclusion

La vérité n’a pas de camp, le mensonge et l’erreur non plus. Les hommes dont le Coran dénonce ici les travers sont un seul peuple, ils vivent en un seul monde, celui où le fort tend à opprimer les faibles et où l’homme accable celle qui est plus que sa moitié : son double.

Il nous faut le reconnaître, il n’ y a que peu de musulmans et encore moins de musulmanes osant critiquer la condition des femmes en Islam, comme si un sentiment antiquement instillé ferait de leur silence la garantie de leur piété. En d’autres termes : « sois pieuse et tais-toi ». Les hommes, quant à eux, prouvent leur virilité en affirmant que toute femme, toute la femme, est tentation, fitna et ‘awra, deux mots-clefs du cadenas de nos fantasmes et de la prison des femmes. Face à eux, quel bien pensant oserait dire que l’Homme est l’égal de la Femme. Or, le Coran, nous venons de le voir, le proclame sans ambages. Ainsi, quelles que soient les religions et les cultures, si l’homme n’a jamais été l’avenir de la femme, le Coran lorsqu’il sera entendu nous laisse supposer  que la Femme sera l’avenir de l’Homme.

Dr al Ajamî

 

[1] Nous rappellerons seulement le fameux hadîth rapporté par al Bukhârî faisant affirmer au Prophète que « … la femme est inférieure en raison et en religion… »

[2] D’ores et déjà nous avons mis en ligne sur ce site les articles suivants : Le témoignage de la femme selon le Coran et en Islam ; Le voile selon le Coran et en Islam ; La polygamie selon le Coran et en Islam. Le mariage interreligieux selon le Coran et l’Islam et  Frapper les femmes selon le Coran et en Islam.

[3] S4.V1 :

 « يَا أَيُّهَا النَّاسُ اتَّقُوا رَبَّكُمُ الَّذِي خَلَقَكُمْ مِنْ نَفْسٍ وَاحِدَةٍ وَخَلَقَ مِنْهَا زَوْجَهَا وَبَثَّ مِنْهُمَا رِجَالًا كَثِيرًا وَنِسَاءً وَاتَّقُوا اللَّهَ الَّذِي تَسَاءَلُونَ بِهِ وَالْأَرْحَامَ إِنَّ اللَّهَ كَانَ عَلَيْكُمْ رَقِيبًا  »

[4] Il ne faut jamais perdre de vue que la plupart du temps le collectif Hommes/an-nâs est en arabe mixte : tous les hommes et femmes.

[5] S42.V49 : « لِلَّهِ مُلْكُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ يَخْلُقُ مَا يَشَاءُ يَهَبُ لِمَنْ يَشَاءُ إِنَاثًا وَيَهَبُ لِمَنْ يَشَاءُ الذُّكُورَ »

[6] S16.V58-59 :

 « وَإِذَا بُشِّرَ أَحَدُهُمْ بِالْأُنْثَى ظَلَّ وَجْهُهُ مُسْوَدًّا وَهُوَ كَظِيمٌ (58) يَتَوَارَى مِنَ الْقَوْمِ مِنْ سُوءِ مَا بُشِّرَ بِهِ أَيُمْسِكُهُ عَلَى هُونٍ أَمْ يَدُسُّهُ فِي التُّرَابِ أَلَا سَاءَ مَا يَحْكُمُونَ »

[7] S7.V22-23 :

 فَدَلَّاهُمَا بِغُرُورٍ فَلَمَّا ذَاقَا الشَّجَرَةَ بَدَتْ لَهُمَا سَوْآَتُهُمَا وَطَفِقَا يَخْصِفَانِ عَلَيْهِمَا مِنْ وَرَقِ الْجَنَّةِ وَنَادَاهُمَا رَبُّهُمَا أَلَمْ أَنْهَكُمَا عَنْ تِلْكُمَا الشَّجَرَةِ وَأَقُلْ لَكُمَا إِنَّ الشَّيْطَانَ لَكُمَا عَدُوٌّ مُبِينٌ (22) قَالَا رَبَّنَا ظَلَمْنَا أَنْفُسَنَا وَإِنْ لَمْ تَغْفِرْ لَنَا وَتَرْحَمْنَا لَنَكُونَنَّ مِنَ الْخَاسِرِينَ

[8] La transcription Adam/Elle se justifie du fait que selon le Coran il s’agit là d’une entité unique. Si « Elle » n’a pas de nom dans le Coran, cela indique qu’elle n’a pas été conçue à partir d’un vulgaire os de l’Homme, mais qu’elle est tout autant que l’homme partie d’une entité unique.

[9] Voir à la rubrique « Exégèse » : S2.V30-39.

[10] S4.V124 : « وَمَنْ يَعْمَلْ مِنَ الصَّالِحَاتِ مِنْ ذَكَرٍ أَوْ أُنْثَى وَهُوَ مُؤْمِنٌ فَأُولَئِكَ يَدْخُلُونَ الْجَنَّةَ وَلَا يُظْلَمُونَ نَقِيرًا »

[11] L’impureté et l’impureté des femmes selon le Coran et en Islam.

[12] S3.V194-195 :

 رَبَّنَا وَآَتِنَا مَا وَعَدْتَنَا عَلَى رُسُلِكَ وَلَا تُخْزِنَا يَوْمَ الْقِيَامَةِ إِنَّكَ لَا تُخْلِفُ الْمِيعَادَ (194) فَاسْتَجَابَ لَهُمْ رَبُّهُمْ أَنِّي لَا أُضِيعُ عَمَلَ عَامِلٍ مِنْكُمْ مِنْ ذَكَرٍ أَوْ أُنْثَى بَعْضُكُمْ مِنْ بَعْضٍ فَالَّذِينَ هَاجَرُوا وَأُخْرِجُوا مِنْ دِيَارِهِمْ وَأُوذُوا فِي سَبِيلِي وَقَاتَلُوا وَقُتِلُوا لَأُكَفِّرَنَّ عَنْهُمْ سَيِّئَاتِهِمْ وَلَأُدْخِلَنَّهُمْ جَنَّاتٍ تَجْرِي مِنْ تَحْتِهَا الْأَنْهَارُ ثَوَابًا مِنْ عِنْدِ اللَّهِ وَاللَّهُ عِنْدَهُ حُسْنُ الثَّوَابِ

[13] S3.V42.43 :

 وَإِذْ قَالَتِ الْمَلَائِكَةُ يَا مَرْيَمُ إِنَّ اللَّهَ اصْطَفَاكِ وَطَهَّرَكِ وَاصْطَفَاكِ عَلَى نِسَاءِ الْعَالَمِينَ (42) يَا مَرْيَمُ اقْنُتِي لِرَبِّكِ وَاسْجُدِي وَارْكَعِي مَعَ الرَّاكِعِينَ 

[14] Cf. S5.V75.

[15] S9.V71 :

  وَالْمُؤْمِنُونَ وَالْمُؤْمِنَاتُ بَعْضُهُمْ أَوْلِيَاءُ بَعْضٍ يَأْمُرُونَ بِالْمَعْرُوفِ وَيَنْهَوْنَ عَنِ الْمُنْكَرِ وَيُقِيمُونَ الصَّلَاةَ وَيُؤْتُونَ الزَّكَاةَ وَيُطِيعُونَ اللَّهَ وَرَسُولَهُ أُولَئِكَ سَيَرْحَمُهُمُ اللَّهُ إِنَّ اللَّهَ عَزِيزٌ حَكِيمٌ