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Le présent article est destiné à lever l’ambiguïté terminologique régnant autour de l’emploi commun des termes littéral et littéralisme sachant que l’objet central de notre recherche est le Sens littéral du Coran et que ce concept doit être clairement distingué du littéralisme. Ceci, d’autant plus que le  salafo-wahhabisme prétend au littéralisme et met en avant une exégèse et une traduction du Coran dites littérales.[1] Or, la notion de littéralisme est aussi confuse que les fondements théoriques exégétiques de cette École. D’autre part, le français, et plus encore la langue arabe, ne permettent pas selon l’usage courant une distinction fine entre littéral, littéralisme et littéralité.

 

• Littéral

Nous concernant, nous n’employons le substantif littéral qu’en lien avec ce qui caractérise la détermination du sens littéral des versets coraniques. Pour rappel, le sens littéral est ce que le Coran signifie en première intention, avant toute interprétation et sans recours à d’autres sources informatives que le Coran lui-même. Le sens littéral correspond aussi à la conjonction de l’intention de l’auteur, du texte et du lecteur, voir : Sens littéral.

Le littéral est donc pour nous ce qui est fidèle au texte selon le texte lui-même. Cette fidélité au texte est ainsi à distinguer d’une supposée fidélité à la lettre qui, elle, est censée représenter le littéralisme. Le distinguo pourrait paraître inutilement subtil, mais, comme nous allons le voir, d’un point de vue méthodologique la différence est grande entre sens littéral et sens selon le littéralisme, lequel se veut prétendument fidèle à la lettre. S’agissant du Coran, et de manière parfaitement limitée et délimitée, est pour nous littéral ce qui résulte de l’application de l’Analyse Littérale du Coran. En effet, cette méthodologie permet de déterminer le sens littéral des versets, sens qui est non-interprétatif et non-herméneutique. Seront donc qualifié de littéral les résultats de sens non-interprétatifs et non-herméneutiques. Sur ces deux notions capitales, cf. les deux liens ci-dessus.

Enfin, nous préciserons que selon cette approche méthodologique, le littéral n’est pas à confondre avec le sens apparent/aẓ–ẓâhir, sens compris comme le contraire d’un supposé sens caché, al–bâṭin. Bien au contraire, le littéral n’est méthodologiquement rien d’autre que la forme la plus directe d’accès au message écrit. Non pas le sens le plus immédiat, puisqu’en réalité c’est le cercle herméneutique de l’Interprétation qui le premier se met en mouvement, mais celui qui résulte de la cessation la plus immédiate de la circularité de nos interprétations. Sur ces points théoriques relatifs à la cognition lors de la compréhension d’un texte ou propos, voir Herméneutique et Vérité et Sens et Interprétation.

 

• Littéralisme

De ce qui précède, il résulte que dans nos écrits nous ne relions le substantif littéralité qu’au littéralisme et non pas à ce qui caractérise le sens littéral tel que nous l’entendons. Ceci étant précisé, le littéralisme a une histoire aussi ancienne que l’exégèse du Coran. C’est à partir du IIIe siècle  de l’Hégire que triompha le littéralisme défendu par Ibn Ḥanbal et l’orthodoxie sunnite naissante. L’on soutint, contre le courant mutazilite, que la Parole de Dieu ne pouvait être réellement comprise. Elle était donc par essence inaccessible à la raison humaine et inatteignable en grandeur et en profondeur. Ceci implique qu’en dehors des interprétations du Coran transmises du Prophète Muhammad tout n’est que spéculation. Le littéralisme fut dès lors condamné à ne pouvoir toucher de principe que la surface du sens. L’on doit à Ibn Ḥanbal lui-même cette sentence : « Trois choses sont sans fondement, le tafsîr, les malâḥim et les maghâzî ».[2]

Selon cette logique, le littéralisme n’est donc pas comme on le suppose la lecture du Coran selon sa lettre, mais la recherche d’informations extra-coraniques quant à la compréhension du Coran. Cette intertextualité repose sur des sources externes peuvent être regroupées en cinq catégories : les hadîths exégétiques prophétiques[3]  et les propos/khabar de Compagnons ; les circonstances de révélations/asbâb an–nuzul ; l’hagiographie prophétique/Sîra ; les avis exégétiques/aqwâl d’autorités anciennes ; les isrâ’îlliyyât/sources judéo-chrétiennes.[4] De la sorte, ce n’est pas le Coran qui est lu directement, mais un ensemble d’avis exégétiques que l’on superpose au texte coranique, la compréhension du Coran est donc en ce cas indirecte. Or, ces textes disparates sont issus d’interprétations produites par l’Orthodoxie en fonction des opinions, conceptions et besoins exégético-juridiques nécessaires à la construction de l’Islam,  voir : Le Coran et l’Islam. Concernant l’analyse critique de ces sources extra-coraniques, voir Interprétation du Coran et Intertextualité, ainsi que dans le détail Méthodologie de l’Analyse Littérale du Coran ; 3.a Analyse contextuelle, B– L’Intertextualité.

Il n’y a donc pas à s’étonner de ce que le littéralisme n’ait pas cherché à mettre en œuvre ce qui aurait dû être son objectif prioritaire : l’explication du Coran par lui-même. En voici l’aveu signé par le pourtant réputé très littéraliste Ibn Taymiyya : « Le meilleur tafsîr du Coran est celui du Coran par lui-même, tafsîr al–qur’ân bi-l–qur’ân, mais parce que celui-ci est extrêmement délicat à réaliser, il est préférable de choisir l’explication s’appuyant sur l’information remontée au Prophète ou, à défaut, aux trois premières générations des pieux salafs. »[5] Notons que cette citation provient de Ibn Kathîr dont, effectivement, le célèbre commentaire du Coran est uniquement réalisé à partir des cinq sources extra-coraniques ci-dessus mentionnées. Son ouvrage, référence du littéralisme s’il en est, est donc tout, sauf le respect de la lettre coranique. L’histoire et les productions du littéralisme démontrent ainsi clairement que ledit littéralisme n’est en réalité qu’un ensemble d’interprétations superposées au texte coranique. Concrètement, la fidélité à la lettre revendiquée par le littéralisme n’est que fidélité à l’opinion d’interprètes reconnus par l’Orthodoxie musulmane. Ceci explique aussi que le mouvement salafo-wahhabite actuel se revendique du littéralisme, non pas qu’il soit de la sorte conforme ou contraint par le Coran, mais, qu’au contraire, le littéralisme lui permet par un recours sélectif aux sources extra-coraniques de justifier plus aisément  ses propres croyances et prétentions passéistes.

En résumé, ce que l’on nomme littéralisme n’est donc en rien une lecture de la lettre, mais une substitution herméneutique fournissant la compréhension du Coran à partir d’un vaste corpus exégétique extra-coranique et de nature interprétative. En ces conditions, le texte coranique ne sert plus que de pré-texte et prétextes aux textes de l’Islam. La lettre du Coran dont tant se réclame le littéralisme est ainsi l’otage herméneutique de l’Islam. Ce rapt de sens est parfois si manifeste que les différences entre sens littéral du Coran et affirmations propres à l’Islam peuvent être directement imputées aux interprétations fournies et défendues par le littéralisme. Sur ce jeu de différences, voir : Le Coran et l’Islam.

 

Conclusion

Nous aurons montré que le distinguo que nous opérons entre littéral et littéralisme est un enjeu bien plus essentiel qu’il n’y paraît de prime abord. Face à la problématique qui nous anime : la compréhension du Coran, il est absolument nécessaire de comprendre les principes exégétiques couramment mis en œuvre sous couvert de littéralisme. Dans les faits, le littéralisme n’est qu’un système d’interprétation basé sur un vaste corpus extra-coranique, une intertextualité qui, nécessairement, éloigne du sens littéral premier du Coran. Qu’il s’agisse des exégèses classiques ou contemporaines, qu’elles se disent littéralistes, modernistes, historisantes ou mystiques, toutes ont comme point commun de ne faire recours qu’à l’interprétation en tant que mode d’explication des versets coraniques. Toutefois, le littéralisme est bien le seul courant exégétique à ne pas avouer son crime herméneutique et à vouloir représenter la lettre du Coran. Nous ajouterons que ce déni l’éloigne d’autant plus de l’esprit du texte. Le littéralisme, crée donc l’illusion d’une fidélité à la lettre coranique alors qu’il n’est en réalité que fidélité à des interprétations imposées par des textes extra-coraniques. Au demeurant, c’est en cette confusion herméneutique que se fonde le culte contre-productif et contre raison voué aux gardiens littéralistes desdites interprétations non-coraniques.

Nous aurons donc dénoncé la supposée fidélité à la lettre coranique du littéralisme. Prétention d’autant plus préoccupante que tout musulman cherche à comprendre le texte coranique au plus près. Il était donc important de montrer que le littéralisme n’est qu’un système interprétatif et herméneutique superposant au texte coranique un ensemble d’interprétations représentées par des textes non-coraniques. Autrement dit, cette intertextualité impose au Coran les significations fournies par des sources scripturaires extra-coraniques. Or, ces sources, quelles qu’elles soient, n’expriment que l’opinion de leurs auteurs et ont été conçues pour répondre aux besoins de la construction de l’Islam-religion.[6] Résultat de ce processus  interprétatif, la substitution de sens réalisée par ces interprétations génère le cercle herméneutique islamique par lequel nous lisons en réalité le Coran avec les yeux de l’Islam.

À l’opposé du littéralisme, et donc de tous les systèmes d’interprétation du Coran, le concept littéral que nous défendons au travers du Sens littéral permet de ne plus lire le texte coranique avec les yeux de l’Islam, mais avec ceux du Coran. Cette spécificité repose sur le fait que le sens littéral est méthodologiquement non-herméneutique, non-interprétatif. Il est en conséquence intratextuel, c’est-à-dire uniquement déterminé par des informations coraniques. Aussi, la détermination du sens littéral des versets coraniques ne peut-elle être  obtenue que par un processus d’analyse à même de court-circuiter les phénomènes d’interprétation à l’œuvre lors de l’acte de la lecture et la compréhension des versets coraniques. C’est à ce strict cahier des charges que répond notre Méthodologie d’Analyse Littérale du Coran.

Paradoxe, mais en apparence seulement, la recherche littérale que nous menons s’avère être bien plus “littéraliste” que ce à quoi prétendent les littéralistes. Les littéralistes devraient donc agréer notre détermination du sens littéral, mais leur profond désaccord effectif provient de ce qu’en réalité  ils ne défendent pas la lettre du Coran, mais l’idée qu’ils en ont, l’interprétation qu’ils en font. Ce n’est point le Coran qu’ils ont en vue, mais leur interprétation de l’Islam, fut-ce au détriment du Message coranique. Autre point d’accord tout aussi improbable, par la détermination du sens littéral du Coran nous relevons le défi de l’explication du Coran par le Coran, tafsîr al–qur’ân bi-l–qur’ân ; approche littérale intra-coranique à laquelle tous les littéralistes se réfèrent pourtant sans exception, mais à laquelle depuis Ibn Taymiyya tous ont renoncé.[7]

Dr al Ajamî

 

[1] Voir La traduction standard du Coran.

[2] Cité par Ibn Taymiyya in Muqaddima fî uṣûl at-tafsîr, Dâr, al–Qur’ân al–Karîm, Kuwait, 1971, p. 59. Par tafsîr, Ibn Ḥanbal entend tout sens du Coran qui ne serait pas transmis par le Prophète. Les malâhim désignent les récits eschatologiques et les maghâzî les récits des faits de guerre attribués au Prophète, sans preuves historiques réelles au demeurant.

[3] Le problème directement posé est que nous ne disposons pas de ce supposé « tafsîr du Prophète ». En effet, contrairement à la croyance commune, les hadîths dits exégétiques ne concernent au mieux que 1% du texte coranique ! Faible apport souffrant qui plus est de la carence méthodologique propre à la l’origine des hadîths. En soi, ce constat montre que le Prophète Muhammad n’a pas réalisé le « commentaire » du Coran, mais que conformément à son unique mission il s’est contenté de transmettre le Coran sans en fournir d’exégèse. Pour plus d’informations sur ce point, voir : Intertextualité, critique des sources exégétiques.

[4] Par isrâ’îlliyyât l’on désigne classiquement des emprunts faits au corpus de la Mishna et du Talmud et quelques autres traditions orientales.  Il est classique d’affirmer que ces isrâ’îlliyyât furent pour la plupart introduites par les juifs – l’on se demande du reste comment ils s’y seraient pris ! Mais, en réalité, les besoins mêmes de la construction exégétique de l’Islam expliquent que ce sont les exégètes musulmans eux-mêmes qui ont été puiser à ces sources riches en détails et concepts que le Coran ne contenait pas mais que les théologiens et juristes musulmans recherchaient. Voir idem : Intertextualité, critique des sources exégétiques.

[5] Selon Ibn Kathîr, Tafsîr al–qur’ân al–‘aẓîm, Dâr al–hadîth, Le Caire, Vol I/IV, p. 8.

[6] Pour notre notion d’Islam-religion, voir : Le (terme) islâm selon l’Islam : l’Islam-religion.

[7] Cf. la citation de Ibn Taymiyya précédemment mentionnée en cet article.