Print Friendly, PDF & Email

En tant qu’examen à la lumière du Coran du cinquième et dernier pilier de l’Islam, nous avons dans un premier temps mis en évidence que pour le Coran le Pèlerinage n’a aucun caractère obligatoire, cf.  L’obligation du Pèlerinage, al Hajj, selon le Coran et en Islam. Plus encore, nous avons établi à cette occasion que le Coran distinguait clairement entre le moment fondateur de la Kaaba par Abraham et l’existence du Pèlerinage tel que l’Islam le connaît. D’une part, cet évènement premier ne destinait pas la “Maison de Dieu/baytu–llâh à être l’objet d’un pèlerinage, mais seulement un lieu « pour ceux qui y accompliront les tournées rituelles, y feront retraite, s’inclinent, se prosternent. », S2.V125. D’autre part, le Coran reconnaît l’établissement bien postérieur par la tradition polythéiste d’un pèlerinage en ce lieu. Ainsi, est-ce seulement du fait que les Arabes y étaient attachés que le Coran autorisa, et non pas institua, le maintien de ce pèlerinage, mais à condition de le consacrer uniquement à Dieu et de l’expurger de tout rituel animiste et polythéiste. C’est donc ce pèlerinage traditionnel seulement permis par le Coran, et sans lui conférer une importance capitale, que nous identifions par une minuscule : le pèlerinage alors que par le Pèlerinage avec une majuscule nous désignerons le rituel reconstruit par l’Islam, le Pèlerinage selon l’Islam.

 

• Que dit l’Islam

Après avoir montré que le Pèlerinage n’était en rien une obligation religieuse, ni même à bien comprendre une institution spécifiquement coranique,[1] nous abordons donc à présent la partie rituelle du Pèlerinage/al–Ḥajj selon l’Islam. Nous n’envisagerons pas ici la complexité de ces rituels ainsi que les nombreuses différences de détails engendrées par les Écoles juridiques et les hadîths mis à leur service, cela fait l’objet d’opuscules spécialisés. Nous nous intéresserons par conséquent aux sept rituels fondamentaux régissant consensuellement le Pèlerinage selon l’Islam et considérés à leur tour comme des piliers obligatoires dudit Pèlerinage. À nouveau, nous donnerons les versets référents mis en jeu par l’Islam selon la traduction standard puisque celle-ci est le reflet de l’Exégèse standard, c’est-à-dire du point de vue de l’Islam :

1 – Période dédiée au Pèlerinage. Le Pèlerinage n’est licite qu’en une période donnée : « Ils t’interrogent sur les nouvelles lunes – Dis : Elles servent aux gens pour compter le temps, et aussi pour le Ḥajj [Pèlerinage] … », S2.V189. Un autre verset précise les choses : « Le pèlerinage a lieu dans des mois connus… », S2.V197 et il est admis qu’il s’agit là des trois mois lunaires consécutifs suivants : shawwâl, dhû–l–qa‘ada, dhû–l–ḥadj. Cependant, il y a divergence pour le troisième de ces mois quant à savoir s’il est compris en sa totalité ou si ne sont concernés que ses dix premiers jours. En pratique, selon une néo-lecture restrictive de S5.V2 et S5.V97 et des objectifs à présent logistiques, le Pèlerinage ne s’accomplit plus que durant dhû–l–ḥadj et tout particulièrement pendant les quinze premiers jours de ce mois, voire du 8 au 12.

2 – L’état de sacralisation. Le pèlerin est tenu de respecter un état de sacralisation dit iḥrâm : « … alors que vous êtes en état d’iḥrâm », S5.V1. Celui-ci est initié par un bain rituel, une tenue spécifique, l’interdiction de rapports sexuels et de nombreuses règles annexes. S’ajoute à cela l’interdiction de la chasse durant cette période : « …Ne vous permettez point la chasse alors que vous êtes en état d’iḥrâm [en état de sacralisation] », S5.V1.

3 – Le Ṭawâf ou tournées rituelles autour de la Kaaba. Ce rituel est un des piliers essentiels du Pèlerinage : « …Purifiez Ma Maison pour ceux qui tournent autour… », S2.V125. Cette circumambulation consiste à tourner sept fois autour de la Kaaba dans le sens anti-horaire.

4 – Le parcours entre Safâ et Marwa. Cette étape fait suite à la précédente après avoir prié au maqâm Ibrahim et bu au puits de Zem-Zem : « Aṣ Ṣafâ et Al Marwah sont vraiment parmi les lieux sacrés d’Allah. Donc, quiconque fait pèlerinage à la Maison ou fait l’Umra ne commet pas de péché en faisant le va-et-vient entre ces deux monts. Et quiconque fait de son propre gré une bonne œuvre, alors Allah est reconnaissant, Omniscient. », S2.V158. Pour une majorité de doctes, ce septuple parcours entre les monticules de Safâ et Marwa a un caractère obligatoire.

5 – La station à Arafat puis à Muzdalifa. La station à Arafat, situé à 21 kilomètres de La Mecque, est sans aucun doute une des étapes majeures du Pèlerinage dont le manquement entraîne l’invalidation du Pèlerinage. Ce pilier du Pèlerinage serait mentionné dans le Coran : « …Puis quand vous déferlez depuis ‘Arafât, invoquez Allah à al Mash‘ar al-Haram (Al-Muzdalifa)… », S2.V198. Pour l’Islam, ce verset évoquerait donc de même le fait de passer la nuit à Muzdalifa, un lieu situé entre Arafat et La Mecque.

6 – Lapidation des stèles. Trois stèles/jamra situées à Minâ représentent prétendument Shaytân et chaque pèlerin se doit symboliquement de le lapider en jetant des pierres sur lesdites stèles.

7- Sacrifice et désacralisation. Lors du séjour à Minâ il convient de procéder aussi à un sacrifice animal : « [des ces bêtes-là] vous tirez des avantages jusqu’à un terme fixé ; puis son lieu d’immolation est auprès de l’Antique Maison. », S22.V33. Enfin, marquant ainsi la fin du Pèlerinage, le pèlerin se rase la tête ou se coupe les cheveux afin de signifier sa désacralisation : « Et ne rasez pas vos têtes avant que l’offrande [l’animal à sacrifier] n’ait atteint son lieu d’immolation… », S2.V196, et : « …ayant rasé vos têtes ou coupé vos cheveux… », S48.V27.

 

• Que dit le Coran

– En l’article consacré à la non-obligation du Pèlerinage selon le Coran, nous avons montré que celui-ci ne prescrivait pas le Pèlerinage au sens où l’Islam l’entend, mais indiquait seulement que l’on pouvait, si on le souhaitait, pratiquer le pèlerinage traditionnel des Arabes polythéistes à la Kaaba à condition de lui conférer une dimension uniquement monothéiste. Il convient donc que dans un premier temps, nous puissions établir les étapes constitutives du pèlerinage tel que le Coran les définit. Or, un paragraphe de la Sourate 22 est effectivement dédié à la structure générale du pèlerinage selon le Coran :

1- L’état de sacralisation/iḥrâm. Il se déduit a contrario de S22.V29.

2- Le ṭawâf/tournées processionnelles autour de la Kaaba, S22.V26.

3- Le sacrifice/uḍḥiya, S22.V28.

4- La désacralisation/taḥalul, S22.V29.

5- Le dernier ṭawâf clôturant le pèlerinage, S22.V29.

Comme nous allons l’expliciter et le vérifier point par point, ce passage coranique diffère du Pèlerinage tel que prescrit par l’Islam et, conformément à ce qui est ici énoncé, l’analyse littérale mettra en évidence les faits suivants : 1- Le pèlerinage/al–ḥajj selon le Coran ne comporte que les cinq étapes indiquées par S22.V26-29 ; 2- Le Coran n’établit pas de différence entre le rituel du pèlerinage/ḥajj proprement dit et la visite pieuse/‘umra ;  3- Le parcours entre Ṣafâ et Marwa n’est pas cité parmi les étapes constitutives du pèlerinage selon le Coran ; 4- La station à ‘Arafât ne fait pas partie du pèlerinage/ḥajj ; 5- Il en est de même pour la veillée à Muzdalifa ; 6- La lapidation du Shaytân ainsi que le séjour à Mina ne sont pas mentionnés; 7- l’ensemble des cinq étapes du pèlerinage selon le Coran se déroule à La Mecque c’est-à-dire auprès de la Kaaba. Nous préciserons que l’on ne peut supposer que le Coran aurait omis des étapes clefs pour les indiquer en d’autres versets, car il est dit en conclusion de cet exposé sur les étapes du pèlerinage en ce même paragraphe : « Il en est ainsi. Et quiconque respecte les sacralisations de Dieu, cela est meilleur pour lui auprès de son Seigneur… », S22.V30 et idem au v32.

– Au-delà du cadre coranique quant au pèlerinage, et sachant que le Coran a dans les faits maintenu le pèlerinage traditionnel des Arabes polythéistes, se pose une autre question : comment déterminer quels rituels du pèlerinage des Arabes le Coran a maintenus et quels rites n’ont pas été retenus ? D’une part, le Coran comme à son accoutumée ne fournit que peu d’informations pratiques et, d’autre part, il énonce clairement que le pèlerinage doit être relu et pensé selon une optique strictement monothéiste : « accomplissez le pèlerinage et la visite pieuse pour Dieu seul », S2.V196. Deux positions sont a priori envisageables. Soit le pèlerinage autorisé par le Coran ne doit s’accomplir qu’en fonction des quelques points rituels qu’il indique, mais alors de nombreux détails feront défaut, par exemple concernant le ṭawâf : le sens de la rotation, le nombre de tours à effectuer. Soit il est nécessaire de trier dans les nombreux rituels que l’Islam a validés des anciennes coutumes ce qui est compatible avec le cadre général coranique tel que nous venons de le souligner. Logiquement, seule la deuxième solution est pragmatiquement recevable et l’on peut raisonnablement penser que c’est cette attitude qui a été suivie par le Prophète et ses premiers adeptes sans que l’on puisse vraiment savoir quels furent ses choix, nous y reviendrons. Comment pouvoir donc opérer a posteriori à l’aide du Coran un tri au sein des rituels existants selon l’Islam ? À cette fin et en fonction de ce qui précède, nous pouvons établir quatre critères de sélection :

1- Du fait du recentrage monothéiste du pèlerinage, il convient d’écarter ce qui à l’évidence est une pratique empreinte de paganisme ou de polythéisme.

2- Du fait que le Coran dénie la réalité des pratiques magiques au nom de la rationalité,[2] l’on ne validera pas les rituels qui relèvent de croyances magiques.

3- Du fait que le Coran a précisé qu’Abraham n’était pas le fondateur du Pèlerinage,[3] l’on écartera tous les récits et légendes reliant Abraham à la signification de certains rituels.

4- Du fait que l’Islam a nécessairement retravaillé les rites anté-coraniques, l’on ne validera pas ce qui est manifestement une rétroprojection de concepts islamiques post-coraniques.

Nous pouvons donc à présent débuter à l’aune du Coran l’examen des piliers du Pèlerinage selon l’Islam.

1 – Période du Pèlerinage

– En la matière, le Coran conserve la tradition des Arabes quant à leur pèlerinage à la Kaaba : « Et ils t’interrogent quant aux croissants de lune,[4] réponds : Ce sont des repères temporels pour les gens et aussi le pèlerinage… », S2.V189. Ce verset fait logiquement suite à S2.V196 qui autorisait la pratique du pèlerinage. Il est à noter que ce verset référent indique lui-même qu’il est la réponse à une demande émanant des fidèles du Prophète quant aux périodes traditionnellement réservées par les Arabes à leur pèlerinage. Le maintien de cette tradition est alors précisé plus avant : « Pour le pèlerinage, il y a des mois connus… », S2.V197. Puisque nous avons signalé qu’en aucun verset le Coran n’établit de différence rituelle entre le pèlerinage/al–ḥajj et la visite pieuse/al–‘umra et dit seulement à leur sujet « accomplissez le pèlerinage et la visite pieuse pour Dieu seul », S2.V196, nous déduisons de S2.V197 que la visite pieuse/al–‘umra se déroule de manière identique au pèlerinage/al–ḥajj, mais qu’elle s’accomplit en dehors « des mois connus » comme étant ceux consacrés au pèlerinage. Or, sur ce point l’Islam diverge et distingue deux rituels différents pour le Pèlerinage et la visite pieuse. Nous y reviendrons plus avant, mais cette position découle directement du fait que l’Islam a regroupé sous un unique processus ce que le Coran considère comme deux évènements distincts : le maintien du pèlerinage à la Kaaba et le maintien du rassemblement à ‘Arafât. Cette opération rendant alors quasi obligatoire de cantonner la visite pieuse aux rituels ne se déroulant qu’auprès de la Kaaba.

– Concernant la détermination des « mois connus », l’on déduit en fonction des vs2-3 et 5 de S9 qu’il s’agissait des trois mois consécutifs déclarés sacrés par la tradition des Arabes. Le Coran ne les mentionnant pas explicitement, nous ne pouvons ici que nous baser sur les données transmises par l’Exégèse, il s’agirait alors des mois lunaires nommés shawwâl, dhû–l–qa‘ada, dhû–l–ḥadj lesquels correspondent de manière logique aux trois derniers mois de l’année lunaire. Leur caractère sacré ne provenait pas du pèlerinage lui-même, mais du fait que cette sacralité interdisait toute agression et tout combat ce qui permettait aux pèlerins de voyager en sécurité en ce monde bédouin. Nous observons donc que selon le Coran les Arabes accomplissaient leur pèlerinage à n’importe quel moment de cette période de trois mois et que le texte coranique maintient cette pratique. Cependant, dans les faits, deux versets ont permis à l’Islam de restreindre la période d’accomplissement à un seul mois : dhû–l–ḥadj, en voici la traduction standard : « Ô les croyants ! Ne profanez ni les rites du pèlerinage (dans les endroits sacrés) d’Allah, ni le mois sacré, ni les animaux de sacrifice, ni les guirlandes… », S5.V2, et : « Allah a institué la Ka‘aba, la Maison sacrée, comme un lieu de rassemblement pour les gens. (Il a institué) le mois sacré, l’offrande (d’animaux) et les guirlandes… », S5.V97. Il y aurait donc une contradiction entre l’emploi du pluriel (lequel en arabe commence à trois unités) en S2.V197 et ici la mention d’un singulier : « le mois sacré » sans que n’apparaisse pour autant dans le texte la volonté de réduire la période initiale de trois « mois connus ». Ceci explique que pour les Écoles juridiques hanafites, shaféites et hanbalites le Pèlerinage peut avoir lieu durant les mois de shawwâl, dhû–l–qa‘ada et les dix premiers jours de dhû–l–ḥadj. Pour les malikites, plus littéral présentement,[5] le Pèlerinage peut aussi se dérouler durant tout le mois de dhû–l–ḥadj. En effet, tous ont compris que l’emploi du singulier dans la locution ash–shahra–l–ḥarâm, conformément à un usage arabe de la détermination par l’article, est une synecdoque connue [désigner le tout par une partie] et que l’on doit donc entendre ainsi les trois mois comme mentionné en S2.V197. Plus précisément encore, cette tournure arabe peut se comprendre comme désignant : la sacralité du mois, c.-à-d. la sacralité des trois « mois connus ». Les versets en question se présentent donc comme suit : « Ô vous qui croyez ! Ne profanez point les bannières de Dieu ni la sacralité des mois, ni la coutume, ni les sacrifices enguirlandés… », S5.V2, et : « Dieu a fait de la Kaaba le Temple sacré en tant que lieu de dévotion pour les gens. Quant à la sacralité des mois, à la coutume et aux sacrifices enguirlandés,[6] il en est ainsi afin que vous sachiez que Dieu connaît parfaitement ce qui est en les Cieux et sur Terre et que Dieu de toute chose est Savant. », S5.V97. Quoi qu’il en soit, la prise en charge du pèlerinage coranique par l’Islam a réduit cette large période de trois mois. L’Islam, en raison de la volonté politique affichée de faire de son Pèlerinage le grand rassemblement annuel des musulmans, et à présent plus que jamais en fonction d’impératifs économiques de gestion des flux, a quasiment ramené la période du Hajj aux quinze premiers jours de dhû–l–ḥadj, avec tous les problèmes logistiques que cela suscite. Enfin, il convient de le souligner, le pèlerinage pouvant s’accomplir selon le Coran au gré de chacun durant ces trois mois, il en ressort en premier sens qu’il s’agit bien plus d’une démarche individuelle que d’une pratique collective, la relation à Dieu ne se satisfaisant du reste que de la relation personnelle. Nous ferons aussi remarquer que l’autorisation coranique d’accomplir le pèlerinage durant cette période de trois mois pose un problème de cohérence avec le fait que le jour de ‘Arafât et les journées consacrées aux sacrifices rituels concluant le Pèlerinage correspondent uniquement aux premiers jours du troisième mois : dhû–l–ḥadj.[7] Au paragraphe concerné, nous reviendrons sur cet important constat littéral et ses conséquences.

2 – L’état de sacralisation/iḥrâm

– Le Coran fait effectivement référence au fait que le pèlerin doit recouvrir un état de sacralisation : « lorsque vous êtes en état de sacralisation/ḥurum », S5.V1 et idem en S5.V95. Notons que le Coran à nouveau ne fait pas distinction entre pèlerinage/ḥajj et visite pieuse/‘umra. Logiquement, il précise qu’elle est la signification de cet état de sacralisation : « pour qui s’y engage à pèleriner, alors point de paroles obscènes, d’immoralité[8] et de querelles[9] durant le pèlerinage. Quelque bien que vous accomplissiez, Dieu le sait ; faites-en provision, car le meilleur des viatiques est la piété. Craignez-Moi pieusement, ô doués de raison ! », S2.V197. L’on constate que l’état de sacralisation, nommé par l’Islam iḥrâm, n’est donc pas selon le Coran un rituel, mais un travail sur soi : « point de paroles obscènes, d’immoralité et de querelles ». Le pèlerin doit s’efforcer par « piété » de cultiver une attitude morale, une rupture dans ses comportements habituels, il doit apprendre à maîtriser son ego/nafs, ses passions, ses colères afin de ne commettre aucun acte moralement répréhensible : « d’immoralité ». Ce faisant, le Coran déconstruit probablement les antiques règles de sacralisation propres au pèlerinage polythéiste des Arabes : « car le meilleur des viatiques est la piété » indiquant en cela la ligne éthique à suivre au nom de la foi pour les croyants monothéistes. Le conseil suivant : « le meilleur des viatiques est la piété. Craignez-Moi pieusement » donne à cette sacralisation une dimension spirituelle dont il est dit « faites-en provision ». Pour le Coran, la sacralisation est donc une école morale et spirituelle destinée à ce que le pèlerin par cette expérience puisse par la suite améliorer de manière durable son comportement et sa relation à Dieu comme cela ressort de l’abord coranique de la désacralisation en fin de pèlerinage : « Puis qu’ils en finissent avec leur salissure et soient fidèles à leurs vœux pieux… », S22.V29. Nous étudierons les particularités littérales de ce verset lorsque nous traiterons de la désacralisation. De même, l’on note que cette exigence est conçue pour dépasser le cadre magique et mythologique des rituels de sacralisation traditionnels et ainsi évoluer vers la rationalité éthique : « ô doués de raison ! ». Tel est donc le sens profond de la sacralisation revisitée par le Coran : une application pieuse à la vertu morale, seul état intérieur par lequel le pèlerin peut entreprendre son voyage spirituel vers Dieu.

– Il convient aussi de signaler que l’Exégèse a modifié le sens du terme rafath qu’elle a interprété comme signifiant rapport sexuel, ce qui serait donc interdit aux pèlerins durant leur période de sacralisation. C’est un souci de pureté physique propre à l’Islam et non de pureté spirituelle ou éthique qui a motivé cette opération exégétique. Cependant, le verbe rafatha signifie tenir des propos obscènes à une femme. Il n’apparaît qu’à deux reprises dans le Coran et, s’il lui donne effectivement en S2.V187 le sens de rapports sexuels, cet emploi néologique coranique pouvait être ainsi compris en ce verset, car le terme rafath avait pour complément « vos femmes » et précisait sa signification particulière par une expression allégorique univoque : elles sont votre vêtement et vous êtes le leur.[10] Mais, ici, aucun complément ne vient indiquer un usage particulier, il convient donc de conserver le sens initial de rafath : paroles obscènes. Il n’y a ainsi pas d’indication coranique à l’interdiction de rapports sexuels pendant le Pèlerinage. De fait, cette pratique courante en divers pèlerinages reposait sur le rapport sacralité/pureté et profane/impur.[11] Nous l’avons déjà signalé, si l’Islam a emprunté au judaïsme le concept pur/impur, le Coran le rejette, voir : L’impureté et l’impureté des femmes selon le Coran et en Islam. Il n’y a donc pas à s’étonner de ce que le Coran ne reconduise pas l’antique pratique de l’abstinence sexuelle en état de sacralisation. Cela ne signifie pas non plus, bien évidemment, que ce soit une pratique recommandée, cette non-mesure coranique ne s’inscrit que dans le cadre de sa cohérence vis-à-vis de la non validation des notions de pureté/impureté. Toutefois, il est aisé de comprendre que dans la perspective d’une sacralisation de dimension uniquement éthique et spirituelle une certaine rigueur charnelle s’impose à titre personnel.

– Le Coran ajoute à ce principe une mesure particulière : « Ô vous qui croyez ! Ne tuez aucun gibier quand vous êtes en état de sacralisation… », S5.V95. Visiblement, en fonction de l’insistance toute particulière du Coran sur ce point, cet interdit n’existait pas dans la tradition de pèlerinage des Arabes : « …Dieu, certes, vous éprouvera par quelque gibier que vous atteindriez de vos mains ou de vos lances, ceci afin que Dieu distingue celui qui Le craint en ce qui relève de l’insondable », S5.V94. À proprement parler, le respect de cet interdit n’est pas inhérent à l’état de sacralisation, mais en raison de la difficulté qu’il représente pour le pèlerin durant son voyage il s’agit d’une limite ordonnée arbitrairement par Dieu afin que le croyant puisse éprouver sa propre sincérité à l’aune de cette interdiction. Il en est du reste de même pour toutes les limites établies par Dieu dans le Coran. Confirmant cela, parmi les règles de sacralisation seule cette mesure est redevable d’une compensation en cas de transgression, S5.V95. Viennent ensuite cinq autres points : « Ne profanez point les bannières de Dieu, ni la sacralité des mois, ni la coutume, ni les sacrifices enguirlandés ainsi que ceux qui se rendent au Temple sacré ». Ces mesures ont en commun de ne pas être établies par le Coran, ce sont des usages traditionnels du pèlerinage des Arabes que la Révélation en autorisant ledit pèlerinage a tout de même conservés.

– Au final, l’esprit profond de la sacralisation selon le Coran relève d’une démarche éthique et spirituelle devant présider au pèlerinage sincère de celui qui dirige son être vers Dieu. L’Islam en élisant le pèlerinage au rang d’obligation canonique, alors qu’il n’était qu’une permission coranique, s’est retrouvé dans l’obligation de générer nombre de détails structurants. Comme de coutume, l’ensemble des sources justificatrices ne repose que sur la production de hadîths adéquats. Si nous appliquons les critères de sélection que nous avons mentionnés, concernant la sacralisation/iḥrâm l’on doit à l’Islam seul : les repères/al–mawâqît, système probablement mis antérieurement en place par les Arabes en fonction des limites territoriales tribales ; le bain purificateur/ghusl initial et ses détails empruntés au judaïsme[12] ; la talbiyya, sans doute déjà pratiquée par les Arabes, mais réduite avec raison à une version monothéiste ; le vêtement unique, pratique commerciale de Quraysh conservée par les marchands du Temple ; et de nombreux autres détails… Ceci étant, que l’on ne se méprenne pas sur notre démarche exégétique, il ne s’agit pas de vouloir rejeter ces éléments constitutifs du Pèlerinage, mais seulement de permettre par cette approche analytique critique d’établir la différence entre la démarche éthique et spirituelle de la sacralisation selon le Coran et tout ce qui relève uniquement de l’orthopraxie de l’Islam et, ainsi, pouvoir prioriser l’essentiel par rapport au secondaire sans que pour autant l’un ne rejette l’autre.

3 – Les tournées rituelles/ṭawâf autour de la Kaaba

Ce rituel est un des essentiels du Pèlerinage : « Et, lorsque Nous précisâmes à Abraham l’endroit du temple… Ne m’associe rien et purifie Ma Demeure pour ceux qui y accompliront les tournées rituelles, y séjourneront, s’inclinent, se prosternent. », S22.V26,[13] et idem en S2.V125. Cette circumambulation/ṭawâf est en réalité le seul rite spécifique institué par Dieu sous l’égide d’Abraham lorsqu’il construisit la Kaaba sur les ruines d’un ancien temple polythéiste. Plus précisément encore, nous l’avons explicité, il ne s’agit pas d’un rite ayant appartenu au Pèlerinage puisque Abraham n’est pas l’initiateur dudit pèlerinage.[14] Là est le lieu d’amalgame pour l’Exégèse et le point de confusion pour le musulman. Il est du reste difficile de concevoir que ces tournées rituelles/ṭawâf abrahamique aient été conservées depuis ces temps immémoriaux jusqu’aux Arabes des temps coraniques. Il est bien plus certain que les polythéistes arabes aient seulement pratiqué ces tournées processionnelles autour de leur Kaaba par conformité avec cette pratique commune à la plupart des temples ou objet d’adoration de l’Arabie, mais aussi de l’antique Moyen-Orient. Les « les tournées rituelles » autour de la Kaaba construite par Abraham relèvent donc de cette même tradition, mais leur particularité est d’être strictement orientées vers le Dieu unique. L’on peut aussi s’interroger sur le sens anti-horaire de cette rotation puisqu’il est bien documenté que les très nombreuses circumambulations connues se réalisent dans le sens horaire, car ainsi l’objet du culte se trouve à la droite de l’officiant. L’inversion de sens est une technique courante en magie et autres pratiques païennes et on la retrouve dans “la prière pour la pluie” malheureusement attribuée au Prophète et qui, à cette occasion, aurait donc retourné son manteau ! Il en est de même pour le chiffre sept et ses vertus magiques ou ésotériques. Les Arabes auraient donc inversé le sens de rotation habituel afin de conférer à leur ṭawâf des propriétés magiques, ceci est d’autant plus cohérent que pour les polythéistes d’alors leur pèlerinage à la Kaaba était principalement consacré aux multiples idoles qu’ils adoraient et dont ils espéraient pouvoir ainsi concrètement bénéficier de leurs services. Dans les faits, c’est bien cette pratique païenne que le Coran a tout de même conservée quand bien même est elle en forme et intention fort éloignée du monothéisme rationnel coranique. A contrario, cette observation confirme que pour le Coran, le Pèlerinage n’est pas un axe rituel central, mais une simple autorisation de conserver partie du pèlerinage des polythéistes auquel les Arabes, ici les fidèles du Prophète, étaient très attachés.[15] Cette autorisation ayant donc été accordée qu’à condition de recentrer la démarche sur Dieu seul, le sens de rotation n’a alors plus aucune signification et importance, Dieu ne loge pas dans la Kaaba, Il n’est ni à droite ni à gauche, ni d’orient ni d’occident, seule l’intention peut être dirigée vers Dieu qui, à la différence d’un cube de pierre, n’est pas localisé dans l’espace, mais se concrétise dans le cœur de Ses adorateurs vrais.

– Là encore, si nous appliquons notre grille de sélection des rituels islamiques en la matière, nous faisons les constations suivantes : 1- Faire les trois premiers tours à foulées rapides et les quatre autres à foulées lentes n’est qu’un aménagement promu par l’Islam qui, en instituant l’obligation du Pèlerinage, a donc concentré une forte foule en un seul lieu et un seul temps. 2- Toucher l’angle sud de la Kaaba et y faire des invocations est un reliquat de pratiques magiques consistant à rechercher physiquement des influences positives de la divinité par l’intermédiaire d’un objet sacré, ici des pierres. 3- Il en est de même pour les supplications au pan de mur de la Kaaba appelé Multazam, pratique qui n’est pas sans rappeler le Mur des Lamentations. 4- Comme précédemment, toucher ou embrasser la Pierre noire/ḥajr al–aswad relève directement d’une pratique polythéiste équivalente. Cette pierre est un ancien bétyle que l’on adorait en tant que symbole d’une divinité et sur laquelle l’on faisait des sacrifices. D’une nature géologique différente des roches de la région elle dû avoir plus de valeur que d’autres bétyles et fut enchâssée à titre révérenciel dans l’angle Est de la Kaaba. Notons que certains ont affirmé sans sourciller que cette pierre était originaire du Paradis et aurait été emportée par Adam lors de son parachutage sur Terre. En version néopaganisme scientiste, cette fantaisie amène certains à penser qu’il s’agit d’une météorite, ce n’est guère mieux rationnellement.[16] 5- Prier au pied du maqâm ibrâhim est une pratique issue d’une mésinterprétation de S3.V97. Nous avons montré qu’en réalité par la locution maqâm ibrâhim il s’agissait du lieu/maqâm où se situe le temple de Bethel et en lequel Abraham stationna, le Coran rappelant et critiquant ce choix conflictuel de certaines factions juives qui s’en tenaient à ce temple au détriment du Temple de Jérusalem.[17] Les diverses légendes tentant de justifier le lien entre Abraham et cette roche-échafaudage sont donc à rejeter, ce n’est qu’un bétyle adoré parmi d’autres du temps du polythéisme des Arabes. 6- Boire au puits de Zem-Zem. Ce puits était traditionnellement sous la responsabilité d’une famille de dignitaires qurayshites qui en tiraient un grand bénéfice financier, les pèlerins étant alors dans l’obligation de payer cette eau tout simplement nécessaire à leur survie, il n’y avait là aucune miraculosité invoquée. En S9.V19 le Coran fustige cette pratique[18] mercantile et ne mentionne aucune vertu particulière de l’eau de ce puits. Quasiment tous les lieux et les rites de pèlerinage et toutes les religions font référence à une eau sacrée censée en général guérir tous les maux, il est donc attendu que l’Islam creusa à la force du Hadîth le puits de son imaginaire mythologique et en fit jaillir une eau bénite miraculeuse. Or, le Coran en dehors de miracles qu’il attribue à certains anciens prophètes, notamment Moïse, récuse l’idée même de miracle concernant le Prophète Muhammad et son temps.[19] Le Coran avait comme intention de propulser l’Humanité vers l’ère du rationnel, l’Islam l’a replongée dans l’imaginaire irrationnel des Hommes qui ont construit cette religion. Rien de critique au fond, ce phénomène est historiquement et sociologiquement compréhensible. De même, il était logique que dans son souci de légitimation abrahamique l’Islam ait forgé des légendes attribuant à Hajar, femme d’Abraham, le miracle du surgissement de la source de Zem-Zem.

 4 – Le parcours/sa‘iy entre Safâ et Marwa

Le Coran aborde effectivement ce rituel : « Certes, Ṣafâ et Marwa font partie des “symboles” de Dieu et, quiconque pèlerine à la Demeure ou en accomplit la visite pieuse, il n’y a pas de mal à ce qu’il processionne entre les deux. Et qui de plein gré agit en bien… Dieu est pleinement remerciant et parfaitement savant. », S2.V158. La locution « “symboles” de Dieu/sha‘â’iri–llâh » est comprise par l’Islam comme signifiant rituels de Dieu, mais, d’une part, cette expression ne fait guère sens puisque l’annexion grammaticale en arabe impliquerait ici que Dieu ait des rituels. D’autre part, le sens de rituels n’a pas ici de soutien étymologique, car la racine verbale sha‘ara signifie percevoir, ressentir, saisir intuitivement, etc. L’on note de plus que sont ainsi qualifiés les deux monticules nommés Ṣafâ et Marwa et non pas le rituel dont ils sont le siège. Étymologiquement le pluriel sha‘â’iri vaut pour étendards, emblèmes, bannières,[20] d’où aussi signes, représentations, termes auxquels le Coran sans doute de manière néologique en contexte monothéiste donne le sens de “symboles. Par « “symboles” de Dieu » l’on entend donc selon le Coran : la Kaaba, le monticule de Ṣafâ et celui de Marwa. Tout comme le Coran a seulement autorisé le pèlerinage, il précise que cela vaut tout autant pour la procession traditionnelle entre ces deux monticules : « il n’y a pas de mal à ce » que vous mainteniez cette tradition. La formulation « il n’y a pas de mal à » indique clairement que cette coutume n’a pas de valeur particulière pour le Coran. Il ne s’agit donc que d’une autorisation d’une pratique que le Coran rend possible à condition de comprendre que Ṣafâ et Marwa doivent être débarrassés des croyances qui les entouraient et être ramenés à un monothéisme pur et, ainsi, les concevoir uniquement comme « des “symboles” de Dieu ». Ceci vaut tout autant pour le pèlerinage/al–ḥajj que pour la visite pieuse/al–‘umra que le Coran encore une fois ne distingue pas du point de vue rituel. Notons que le parcours entre Ṣafâ et Marwa n’est pas mentionné dans le passage de S22.V26-29 présentant les différentes étapes du pèlerinage et donc de la visite pieuse selon le Coran, ce qui renforce clairement l’idée du caractère facultatif de ce rituel. Au final, il est donc évident que ne peuvent être retenues les légendes islamiques mettant en scène Hajar mourant de soif et courant éperdument d’un monticule à l’autre dans l’espoir d’apercevoir quelqu’un, ce ne sont que des mythes générés par l’Islam afin d’effacer les anciennes légendes païennes arabes et inscrire son Pèlerinage en un abrahamisme revendiqué concurrentiellement à celui du judaïsme ou du christianisme.

5 – La station/wuqûf à ‘Arafât Muzdalifa et Mina

En cela, l’Islam se réfère au verset suivant : « Il n’y a pas de mal à ce que vous recherchiez grâces de votre Seigneur. Alors, lorsque vous dévalez de ‘Arafât, invoquez Dieu auprès du lieu sacré d’immolation/al–mash‘ar al-harâm, invoquez-Le pour vous avoir guidés alors même que vous étiez auparavant parmi les égarés. [198] Aussi, déferlez d’où dévalaient les gens et implorez de Dieu le pardon ; Dieu, certes, est Tout pardon et Tout de miséricorde. », S2.V198-199. Or, en introduction de notre analyse coranique nous avons fait observer que lorsque le Coran en S22.V26-29 indique les cinq étapes du pèlerinage il ne fait pas mention de ‘Arafât ou de Muzdalifa ! Comme nous ne pouvons envisager que le Coran lors de cette présentation aurait omis de citer ce que l’Islam nomme le pilier essentiel du Pèlerinage : la station à Arafât, il nous faut donc rechercher une explication restituant la cohérence coranique. De même, en affirmant que « pour le pèlerinage il y a des mois connus… », S2.V197, le Coran ne peut avoir envisagé que tous les pèlerins ayant déjà effectué leur pèlerinage durant de ces trois mois auraient dû converger en un seul et même jour à ‘Arafât à la fin de ladite période.[21] L’on note alors que les vs196-197 précédant notre verset référent sont effectivement en lien avec le pèlerinage/al–ḥajj et la visite pieuse/al–‘umra : « accomplissez le pèlerinage et la visite pieuse pour Dieu seul… [196] Pour le pèlerinage il y a des mois connus… [197] ». Logiquement, ce même v197 conclut visiblement ce sujet par les mots « le meilleur des viatiques est la piété. Craignez-Moi pieusement, ô doués de raison ! ». Ensuite, du fait même que les cinq étapes du pèlerinage selon le Coran se déroulent toutes auprès de la Kaaba comme cela est précisé en S22.V26-29, nous pouvons alors constater que le Coran à partir du v198 ouvre nécessairement un nouveau paragraphe dédié cette fois à une autre tradition des Arabes : le rassemblement des tribus nomades dans la plaine de ‘Arafât. En effet, le v198 débute par la remarque suivante : « Il n’y a pas de mal à ce que vous recherchiez grâces de votre Seigneur », formulation qui ne fait en rien suite aux deux versets précédents. L’Exégèse avait du reste noté cette particularité et avait alors proposé que cette phrase devait énoncer la possibilité de se livrer à des activités de commerce durant le Pèlerinage, ce que visiblement le texte ne dit pas ! Or, le segment « il n’y a pas de mal à ce que » est identique à celui qui en S2.V158 introduisait la permission donnée par le Coran, pour qui le souhaitait, de se conformer à la tradition consistant à processionner entre les monticules de Ṣafâ et Marwa. Il en est donc de même ici, le Coran indiquait qu’il était aussi possible de continuer le rassemblement des tribus nomades à ‘Arafât. De fait, le Coran atteste de la préexistence de cette antique tradition : « déferlez d’où dévalaient les gens », v199, et « invoquez Dieu comme le faisaient vos pères », v200. Par ailleurs, la forme verbale IV afâḍa employée trois fois en ces versets exprime le mouvement rapide d’une grande foule montée qui se précipite vers un objectif, d’où « lorsque vous dévalez de ‘Arafât » et « déferlez d’où dévalaient les gens ». Cette image évoque la cohue des tribus nomades sur leurs dromadaires dévalant du plateau de ‘Arafât vers le « lieu sacré d’immolation » en contrebas, endroit que l’on suppose être le lieu-dit Muzdalifa. Selon la logique de réinvestissement monothéiste des pèlerinages traditionnels, le Coran autorise donc à participer à ce qui n’était rien d’autre qu’un rite païen, mais en déviant alors toute l’intention vers Dieu seul : « implorez de Dieu le pardon », v199, et « invoquez Dieu », v200.

Il ressort de cette première approche que si le Coran permet effectivement de participer à ce rassemblement de ‘Arafat et au rituel sacrificiel qui l’accompagne, il n’associe pas pour autant cette pratique au pèlerinage lié à la Kaaba lui-même qui, répétons-le, selon S22.V26-29 se tient uniquement et logiquement à La Mecque. Il semble donc que l’Islam ait fusionné ces deux pèlerinages de nature, de lieux et de périodes différents en intégrant le pèlerinage d’Arafât aux rituels du pèlerinage/ḥajj selon le Coran, qui ne se tient qu’à la Kaaba, ajoutant ainsi à ce pèlerinage la sortie de La Mecque et constituant de la sorte un seul pèlerinage : le Pèlerinage selon l’Islam que depuis nous concevons tous.

D’autres arguments peuvent être versés à de dossier délicat. L’on trouve trace chez des exégètes comme Tabari de ce que les qurayshites ne se rendaient pas à ‘Arafât, car garants du pèlerinage à La Mecque. Par ailleurs, le Coran a aussi employé une locution spécifique pour désigner le pèlerinage annuel des tribus à ‘Arafât : al–ḥajj al–akbar/le grand pèlerinage et ceci à une seule occasion : S9.V3. Contextuellement, ce verset stipule que la proclamation de la révocation divine du traité de Hudaybiyya devra être faite « aux gens le jour du grand pèlerinage ». Or, nous avons vu qu’antérieurement au temps de la révélation le pèlerinage de la Kaaba pouvait avoir lieu traditionnellement durant les trois mois sacrés et que le Coran maintint cette coutume. Ceci suppose que le flux des pèlerins à La Mecque était à cette époque étalé et perlé sur cette longue période et qu’il ne faisait donc pas sens de choisir un « jour » pour informer un maximum de « gens ». Aussi, est-il parfaitement cohérent que ce « jour » soit celui où les tribus se rassemblaient en masse à ‘Arafât pour ce qui était nommé à cette époque le « grand pèlerinage/al–ḥajj al–akbar » des Bédouins en opposition au pèlerinage/ḥajj mecquois de la Kaaba qui ne réunissait jamais autant de monde à la fois. C’était donc bien là l’occasion parfaite de communiquer l’annonce de la révocation du traité de Hudaybiyya au « jour » de ce grand rassemblement annuel des tribus arabes à ‘Arafât. À la fin de ce « grand pèlerinage » la nouvelle serait ainsi propagée dans tout le monde tribal.[22] Ce trouve donc confirmé qu’au temps coranique existait deux pèlerinages distincts : le pèlerinage des bédouins à ‘Arafât et le pèlerinage mecquois à la Kaaba. Par la suite, l’Islam les réunira en un seul et unique rituel constituant ainsi le Pèlerinage/al–ḥajj tel que nous le connaissons.[23]

– De ce qui précède, nous déduisons que c’est l’Islam et non le Coran qui a institué ce que l’on appelle depuis la station à ‘Arafât/wuqûf ‘arafât. L’Islam a ainsi substitué au grand rassemblement tribal qui se tenait à ‘Arafât le rassemblement des pèlerins, et ce, au sein d’un seul et unique pèlerinage, le Pèlerinage selon l’Islam. Par ailleurs, la raison de ce pilier du Pèlerinage qu’est la station/wuqûf à ‘Arafât, aussi fondamental que consensuel, semble répondre à un triple objectif. Religieusement, ce rassemblement en un seul lieu et en un seul moment de tous les pèlerins a pour fonction de matérialiser la Communauté islamique qui dans les faits est essentiellement virtuelle. Ce rassemblement ne pouvait avoir lieu dans le pèlerinage selon le Coran du fait qu’il pouvait s’accomplir à divers moments durant les trois mois sacrés. Politiquement, cette réunion est aussi une démonstration de force et d’union de la part d’une religion nouvellement installée au pouvoir dans le grand Moyen-Orient. Théologiquement, la station à ‘Arafât est selon l’Islam représentée par le Sermon d’adieu/al–khutba al–wadâ‘ que le Prophète aurait prononcé à ‘Arafât du haut de la petite colline que l’on appelle depuis la Montagne de la miséricorde/jabal ar–raḥma. Il s’agit là d’un moment fort du pèlerinage de Muhammad et d’un marqueur symbolique de l’inscription de l’Islam-religion dans l’Histoire. Or, il est plus que troublant de constater la communauté d’origine entre ce célèbre Sermon sur la Montagne de Muhammad, dont la tradition nous a conservé chaque mot, et le non moins célèbre Sermon sur la Montagne de Jésus ! Il ne s’agit pas là d’une vue de l’esprit de notre part, mais de faits textuels aisément vérifiables.[24] Citons les éléments principaux communs à ces deux textes : invocation de la miséricorde divine, abolition des lois passées, dépassement du Talion, protection de la femme mariée, interdiction du meurtre, condamnation de l’adultère, respect des biens d’autrui, condamnation du faux serment, remise des dettes. Nous ajouterons que nos doctes connaissaient très bien le contenu du Sermon de Jésus sur la montagne, car l’on retrouve de plus de nombreux hadîths directement inspirés de ce texte biblique, exemples : « quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle » ou « quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite ». Le lecteur n’aura aucune peine à identifier les hadîths correspondants. Rien non plus d’étonnant en cette démarche, les religions recyclent toujours à leur profit les matériaux de celles qui les précèdent et, en l’occurrence, le Sermon de Jésus est une revisite de l’épisode du don de la Loi de Moïse sur le mont Sinaï.

– Quoi qu’il en soit, le Coran avait tout de même validé la participation au grand rassemblement annuel de ‘Arafât et, tout comme il l’avait fait pour le pèlerinage à la Kaaba, il réorienta le fond polythéiste de ce pèlerinage vers un monothéisme pur : « implorez de Dieu le pardon », v199, et « invoquez Dieu », v200. Il semble évident que cette mesure ait été destinée à concurrencer les polythéistes au cœur même de leur pratique et ainsi attester de la vitalité du monothéisme naissant. De même, toute nouvelle stratégie d’assimilation a pour vocation d’effacer le passé. En synthèse, et aussi étonnant que cela puisse paraître, ‘Arafât et Muzdalifa ne font pas partie du rituel du pèlerinage que le Coran situe uniquement auprès de la Kaaba. Par contre, cette donnée textuelle est en parfaite cohérence avec le déroulement du pèlerinage fourni par le passage-clef S22.V26-29. À l’inverse, puisque l’Islam a conjoint deux types de pèlerinage différent, cette opération nécessita de les réunir selon un mythe unifié. Conformément à la mythologie des origines mise en place par l’Islam, il fut donc mis en scène en scène Adam et Ève, ou Abraham, à ‘Arafât, légendes que l’on ne peut donc raisonnablement pas valider.

– Nous allons revenir au chapitre prochain sur le sacrifice à Muzdalifa, mais présentement l’on doit s’interroger sur la triple lapidation du Shaytân/rajm ash–shaytân ou ramî al-jumurât à Mina. D’une part, le Coran n’en fait pas mention en tant que telle et, d’autre part, nous sommes là visiblement face à un rituel archaïque que le Coran incidemment évoque et dénonce en S71.V43. Pour autant, la précision de ce rituel laisse à penser que l’Islam ne l’a pas inventé, du reste quelles raisons l’y auraient poussé.  Nous en déduisons qu’il s’agit d’une persistance du pèlerinage païen des tribus bédouines à ‘Arafat. L’islam en fusionnant les deux pèlerinages a donc intégré ce trait de paganisme consistant à lapider trois bétyles de divinités situés au val de Mina à son propre rituel de Pèlerinage. Par la suite, nos théologiens ont retravaillé à leur propre compte la mythologie abrahamique, cette fois réellement inventée, liant ces lapidations à la confrontation d’Abraham et du Shaytân qui tentait de le dissuader de sacrifier son propre fils. Ce faisant, ont été implantés dans le périmètre extérieur à La Mecque les moments forts de l’abrahamisme commun au judaïsme et au christianisme. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une récupération théologique et religieuse par détournement de l’histoire et de la géographie sacrées.

6 – Le Sacrifice/uḍḥiya à Mina

Puisque le Coran a donné la permission de reprendre pour le compte du monothéisme les deux pèlerinages préexistants, le pèlerinage/al–ḥajj de la Kaaba et le pèlerinage tribal de ‘Arafat, il a aussi en conséquence maintenu deux sacrifices distincts : le premier a logiquement lieu auprès du « Temple antique », la Kaaba, S22.V33, et le second à ‘Arafât au « lieu sacré d’immolation », S2.V198.

Premier sacrifice selon le Coran. Il est donc attendu que nous retrouvions mention d’un sacrifice dans le passage dédié par le Coran aux cinq étapes du pèlerinage de la Kaaba : « Vous en tirez avantage jusqu’à un terme déterminé et, de plus, leur lieu d’immolation/maḥillu est auprès du Temple antique. », S22.V33. Il n’y a pas de difficulté à identifier le « Temple antique/al–bayt al–‘atîq » à la Kaaba puisqu’il est dit aussi « qu’ils accomplissent les tournées processionnelles autour du Temple antique/al–bayt al–‘atîq », S22.V29. Il est aisé de comprendre que les sacrifices rituels pratiqués par les polythéistes avaient lieu autour de la Kaaba et de nombreux bétyles/nuṣub servaient à cela, cf. S5.V3. Le Coran a donc conservé cette pratique, mais en a profondément détourné l’intention en lui retirant toute vertu propitiatoire, tout ancrage animiste : « Ni leur chair ni leur sang[25] ne parviennent à Dieu, seule l’atteint la piété de votre part. C’est ainsi que Nous vous les avons assujetties [les bêtes de sacrifice] afin que vous magnifiiez Dieu de vous avoir guidés… », S22.V37. Plus encore, la chair de ces immolations étant considérée sacrée et réservée à la divinité, ce qui explique que dans le judaïsme l’on brûlait la bête sacrifiée, le Coran désacralise totalement les sacrifices en indiquant « mangez-en donc et nourrissez-en le malheureux pauvre », S22.V28. La culture sacrificielle d’origine animiste devait être profondément ancrée dans l’imaginaire mytho-religieux des Arabes, car le Coran en y consacre plusieurs autres versets destinés à une mise en adéquation serrée avec le monothéisme coranique : S22.V30 ; S22.V32 ; S22.V33-37.

Deuxième sacrifice selon le Coran. Nous retrouvons logiquement mention de ce sacrifice dans le passage de la sourate 2 autorisant le rassemblement-pèlerinage à ‘Arafât. Il s’agit là du sacrifice pratiqué par les tribus arabes polythéistes au « lieu sacré[26] d’immolation », v198, situé par la tradition dans les vals de Muzdalifa et Mina. Les Bédouins festoyaient alors sur place plusieurs jours : « des jours comptés », v203. En autorisant aussi ce pèlerinage, le Coran a conséquemment maintenu le sacrifice qui s’y déroulait : « Et quand vous aurez accompli vos sacrifices/manâsik,[27] invoquez Dieu comme le faisaient vos pères ou plus intensément encore », v200. Après avoir reflué du plateau de ‘Arafât, les Bédouins sacrifiaient de nombreuses bêtes à leurs divinités, sans doute afin de s’attirer abondance de biens selon leur conception, troupeau et pluie, et cela ressort de ce même verset « Il en est parmi les Hommes [ces Bédouins] qui disent : Seigneur ! Donne-nous en ce monde… ils n’auront en l’Au-delà aucune part », v200. À nouveau, le Coran va dévier ses intentions païennes vers une conception de l’existence, non plus limitée aux seuls bienfaits de ce bas-monde, mais tournée aussi vers la vie future : « Seigneur ! Accorde-nous du bien en ce bas-monde et du bien en l’Autre, et préserve-nous du tourment du Feu… », v201. L’on comprend d’autant plus cette démarche que les polythéistes arabes croyaient aussi en Dieu, mais nullement en la vie après la mort et que leur conception du monde était bassement matérialiste. Notons aussi qu’il est dit « vos sacrifices/manâsik » sans plus de précision alors que nous avons vu que le Coran en S22 s’attarde sur la compréhension du sacrifice du pèlerinage à la Kaaba. Tout se passe donc comme si le Coran donnait une simple autorisation de perpétuer cette tradition du pèlerinage d’Arafât sans lui donner une importance particulière. Nous allons voir que l’Islam a ici totalement inversé l’esprit de l’approche coranique.

Le sacrifice du Pèlerinage selon l’Islam. Il résulte clairement de ce qui précède qu’en réunissant sous la forme du seul Pèlerinage les deux pèlerinages différents que le Coran autorisa, l’Islam a été amené à fusionner le sacrifice à la Kaaba marquant la fin du pèlerinage selon le Coran et le sacrifice du pèlerinage tribal d’Arafât. C’est donc le sacrifice d’Arafât qui a été retenu et celui du pèlerinage à la Kaaba qui a été effacé et non l’inverse, et ce, sans que le texte coranique n’ait été modifié.[28] À vrai dire, ce choix est logique puisque le vecteur principal du Pèlerinage selon l’Islam reste la Kaaba, les cérémonies de ‘Arafât ne pouvaient donc être resituées qu’en fin de processus. Ce faisant, ce désormais unique sacrifice devait avoir lieu à Mina, à mi-distance entre ‘Arafât et La Mecque. Une telle entreprise pour sembler cohérente nécessita que l’on réunifie la mythologie du Pèlerinage. Ceci explique que l’on ait forgé le mythe du sacrifice d’Abraham selon lequel celui-ci aurait amené son fils à Mina pour se conformer à la volonté divine exigeant de lui qu’il l’immole. En un autre article,[29] nous avons montré que cette légende est elle-même construite sur une habile opération exégétique et que si l’épisode dit du sacrifice d’Abraham est bien coranique, il est sans lien aucun avec le sacrifice à la Kaaba et encore moins bien sûr avec celui d’Arafât.

– Accessoirement cette analyse coranique permet de revisiter un point bien connu de l’histoire du Prophète tout en confirmant l’approche coranique. Nous avons vu que le Coran n’établit pas de différence rituelle entre le ḥajj/pèlerinage proprement dit et la ‘umra/visite pieuse. Cela implique que selon le Coran le pèlerin accomplissant une visite pieuse devait sacrifier auprès de la Kaaba. Or, selon les Sirâ, le Prophète avait eu l’intention d’accomplir en l’an 6 de l’Hégire une ‘umra, mais fut arrêté à proximité de La Mecque au lieu-dit Hudaybiyya, l’épisode est bien connu. Le Coran y fait fréquemment allusion et il n’y a aucune raison de douter de sa réalité historique.[30] Cependant, les sources en la matière rapportent que la petite caravane partit de Médine avec à sa tête le Prophète et amena dans son sillage soixante-dix bêtes devant être sacrifiées lors de cette visite pieuse/‘umra. Par ailleurs, il n’a jamais été mentionné que ces pèlerins devaient se rendre à ‘Arafât, leur seul objectif était la Kaaba et Quraysh d’après les textes ne leur a interdit que l’accès à la Kaaba, c’est donc bien que là se tenaient les sacrifices. Ici, nos historiens n’ont pas prêté attention au fait qu’ils validaient un sacrifice en fin de ‘umra et donc la similarité rituelle entre pèlerinage/ḥajj et visite pieuse/‘umra. De plus, les mêmes récits nous apprennent que le Prophète accomplit ce voyage durant le mois dhû–l–qa‘ada, un des trois mois sacrés durant lesquels il n’est possible selon le Coran que d’accomplir un pèlerinage/ḥajj, les visites pieuses/‘umra devant avoir lieu par définition qu’en dehors de cette période. Nous en déduisons que le Prophète avait donc eu l’intention d’accomplir un pèlerinage/al–ḥajj et qu’en conformité avec le Coran il devait sacrifier à la Kaaba. Comme nous ne pouvons pas accuser le Prophète d’avoir ignoré le sens du Coran ou, pire, de l’avoir transgressé, c’est donc bien que seul l’Islam est responsable de ce détournement. L’on constate de même que les auteurs n’ont pas parfaitement réécrit l’histoire, la production des sources historiques et l’Exégèse n’étant pas toujours nécessairement synchrones.

7– La désacralisation/taḥalul et le ṭawâf d’adieu

La désacralisation. Dans le passage que le Coran consacre aux cinq étapes du pèlerinage selon lui, un verset évoque conjointement le processus clôturant le pèlerinage, à savoir : la désacralisation/taḥalul et les dernières tournées processionnelles/ṭawâf autour de la Kaaba : « Puis, [après le sacrifice au v28] qu’ils éliminent leur salissure/tafatha et qu’ils soient fidèles à leurs vœux pieux et qu’ils accomplissent les tournées processionnelles autour du Temple antique. », S22.V29. Le terme tafatha est un hapax dont le sens premier est crasse, saleté. L’Exégèse a vu là l’occasion de justifier a contrario les nombreux interdits corporels que l’Islam a ajouté à l’état de sacralisation/iḥrâm coranique comme l’interdiction de se couper les ongles, la barbe, les cheveux, de s’épiler et a donné au mot tafatha le sens de mettre fin aux interdits de sacralisation, ce sans vraiment aucun lien étymologique. Si à présent les dictionnaires en témoignent, ce n’est dû qu’à l’emprise de l’Exégèse sur le lexique de la langue arabe, voir sur ce point : Les réentrées lexicales. Ceci étant précisé, rappelons que pour le Coran la sacralisation est strictement éthique : « point de paroles obscènes, d’immoralité et de querelles », S2.V197. L’on constate alors que du point de vue intra-textuel la seule pratique que le Coran relie à la fin du pèlerinage est le rasage des cheveux : « Ne vous rasez point la tête tant que n’est pas parvenue l’offrande à son lieu d’immolation. », S2.V196.[31] Or, selon le sens premier de tafatha, se raser les cheveux ne peut pas être synonyme d’ôter la crasse de sa tête, l’expression serait bien trop forte, voire incorrecte. Nous en déduisons qu’il nous faut entendre ici la locution « qu’ils éliminent leur salissure/tafatha » au sens figuré, le choix de salissure offrant en français une même possibilité de compréhension figurée. Le rasage se comprend donc comme un acte symbolique que le segment « et qu’ils soient fidèles à leurs vœux pieux » renvoie aux comportements éthiques indiqués par le Coran : « point de paroles obscènes, d’immoralité et de querelles », autrement dit : soyez fidèles aux vœux pieux en matière d’éthique de comportement que vous avez fait en vous sacralisant. Ainsi, à la fin de son pèlerinage, comprenant la portée de la dynamique de l’état de sacralisation/iḥrâm, le pèlerin doit-il s’engager à titre personnel à s’appliquer par la suite à maintenir son effort moral au moins contre ces trois salissures de l’âme et c’est par le rasage qu’il signifiera symboliquement son engagement. L’on déduit de cela que selon le Coran le pèlerinage n’est pas un processus de purification qui par on ne sait quelles vertus magiques effacerait de l’âme des pèlerins toute la salissure/tafatha de leurs péchés. Pour le Coran, Dieu n’ayant pas besoin qu’on l’adore, le pèlerinage est donc un cheminement intérieur, un renoncement de l’ego destiné à une profonde prise de conscience du combat éthique que tout un chacun doit mener au nom de sa foi. Par ailleurs, nous avons montré que pour le Coran la prière[32] et le jeûne,[33] notamment, n’étaient pas des pratiques rituelles permettant d’obtenir systématiquement pour service rendu le pardon de Dieu. Le véritable objectif de ces exercices spirituels étant en la matière de préparer à un repentir réel et, en conséquence, d’espérer de « Celui qui accueille le repentir/at–tawwâb ». Il est donc cohérent que concernant le pèlerinage le Coran défende la même position et inscrive le pèlerinage en la même perspective, comme nous venons de le souligner. Conséquemment, les hadîths affirmant que « celui qui a accompli le Pèlerinage pour Dieu revient lavé de tous ses péchés, comme un nouveau-né » sont à rejeter et ne peuvent être attribués à notre Prophète.

Les dernières tournées processionnelles/ṭawâf. Il s’agit de la cinquième et dernière étape du pèlerinage selon le Coran : « qu’ils éliminent leur salissure et qu’ils soient fidèles à leurs vœux pieux et qu’ils accomplissent les tournées processionnelles autour du Temple antique. », S22.V29. Du passage coranique en question, il ressort que l’on doit, dans l’ordre : sacrifier, se désacraliser et conclure par un dernier ṭawâf/tournées processionnelles. Sur ce dernier point, l’Islam est en accord avec le Coran. Toutefois, pour le Coran, le pèlerinage se tenant uniquement auprès de la Kaaba, nous l’avons largement démontré, il est donc aussi simple qu’évident que le pèlerin ait à effectuer comme ses adieux à la Fiancée de noir et d’or drapée comme gravant en son cœur et son esprit l’image symbolique de son parcours intérieur vers Dieu. Par contre, l’Islam ayant amalgamé le pèlerinage à la Kaaba et celui des tribus, le dernier ṭawâf qu’il a maintenu impose des allers-retours de Mina à La Mecque bien moins cohérents.

 

• Conclusion

– L’analyse littérale de l’ensemble des versets auquel l’Islam se réfère pour fonder et justifier le rituel du Pèlerinage tel qu’il le prescrit aura mis en évidence un grand nombre de différences entre le Coran et l’Islam :

1 – Selon le Coran, nous le rappelons, le pèlerinage n’a aucun caractère obligatoire, cf. L’obligation du Pèlerinage, al Hajj, selon le Coran et en Islam. Il ne s’agit que d’une simple autorisation de continuer le pèlerinage antique des polythéistes à condition de le réorienter uniquement vers Dieu seul. Pour l’Islam, le Pèlerinage est le cinquième de ses piliers.

2 – Selon le Coran, le terme pèlerinage/ḥajj désigne le pèlerinage se déroulant uniquement à la Kaaba, c’est-à-dire à La Mecque. Pour autant, le Coran permet aussi de participer à un autre pèlerinage : le grand rassemblement à ‘Arafât.

3 – Selon le Coran, il y a donc deux pèlerinages différents, celui à la Kaaba et celui d’Arafât. Par contre, l’Islam a fusionné le pèlerinage à la Kaaba et le rassemblement à ‘Arafât, constituant ainsi un unique Pèlerinage.

4 – Selon le Coran, le pèlerinage peut avoir lieu à n’importe quel moment des trois mois sacrés : shawwâl, dhû–l–qa‘ada, dhû–l–ḥadj. L’Islam a en pratique réduit cette période au dernier de ces mois, voire à ses quinze premiers jours.

5 – Selon le Coran, le pèlerinage/al–ḥajj et la visite pieuse/al–‘umra se déroulent tous deux auprès de la Kaaba et il n’y a aucune différence rituelle entre ceux deux, la ‘umra se terminant donc aussi par un sacrifice auprès de la Kaaba. Cependant, la visite pieuse/al–‘umra ne peut être accomplie qu’en dehors des trois mois sacrés. Pour l’Islam, le pèlerinage/al–ḥajj et la visite pieuse/al–‘umra sont des rituels différents. La visite pieuse ne se termine alors pas par un sacrifice et peut être accomplie durant les mois sacrés.

6 – Selon le Coran, le pèlerinage et la visite pieuse comportent 5 étapes : l’état de sacralisation/iḥrâm ; les tournées processionnelles/ṭawâf autour de la Kaaba ; Le sacrifice/uḍḥiya auprès de la Kaaba ; la désacralisation/taḥalul ; le dernier ṭawâf clôturant le rituel. L’Islam a ajouté à cela la station/wuqûf à ‘Arafât Muzdalifa et Mina, la lapidation/rajm des stèles sataniques et a supprimé le sacrifice auprès de la Kaaba en le remplaçant par le sacrifice/uḍhiya à Mina.

7 – Selon le Coran, l’état de sacralisation/iḥrâm est strictement moral, éthique et spirituel et le seul interdit concerne la chasse. L’Islam a ajouté à cela des limites territoriales/mîqât, un bain rituel, l’interdiction des rapports sexuels, de nombreuses règles vestimentaires et physiques.

8 – Selon le Coran, les tournées processionnelles/ṭawâf autour de la Kaaba ne sont pas limitées en nombre et en temps, il n’indique aucune autre pratique que celle-là. L’Islam a fixé le sens de rotation et le nombre de tours en se calquant sur les rituels polythéistes préexistants et a donc ajouté plusieurs autres étapes : embrasser ou toucher la Pierre noire/ḥajr al–aswad et certains angles de la Kaaba, la supplication au pan de mur dit Multazam ; la prière au supposé maqâm ibrâhîm, boire au puits de Zem-Zem.

9 – Selon le Coran, le parcours/sa‘iy entre les monticules de Ṣafâ et Marwa est seulement permis, sans précision de forme et à condition de le couper de ses racines païennes. Pour l’Islam, il s’agit d’un septuple parcours à caractère quai obligatoire et émaillé de détails pour lesquels a été forgé la légende de Hajar et Ismaël.

10 – Selon le Coran, il est aussi permis de participer au grand rassemblement de ‘Arafât, pèlerinage qui était pratiqué par les tribus bédouines hors des mois sacrés et sans aucun lien avec le pèlerinage à la Kaaba. L’Islam a réuni le pèlerinage à la Kaaba et le rassemblement à ‘Arafât en un seul et même moment créant ainsi le Pèlerinage tel que nous le connaissons depuis.

11– Selon le Coran, puisque le Prophète ne peut avoir été qu’en conformité avec la Révélation, il n’a donc jamais été présent à ‘Arafât lors de son pèlerinage et n’a par conséquent jamais pu prononcer le fameux Sermon d’adieu/khutab al–wada‘ à ‘Arafât. Pour l’Islam, il s’agit du point culminant du Pèlerinage et de l’occasion d’inscrire dans l’Histoire sa vision concurrentielle d’avec le judaïsme et le christianisme.

12 – Selon le Coran, les stations à Muzdalifa et Mina appartiennent au seul pèlerinage-rassemblement à ‘Arafât et ne font donc pas partie du pèlerinage/al–ḥajj. Pour l’Islam, du fait qu’il a réuni les deux pèlerinages que distinguait pourtant le Coran, les stations à Muzdalifa et Mina font partie intégrante de ce que l’on nomme depuis le Pèlerinage.

13 – Selon le Coran, il n’y a aucune mention des trois stèles de lapidation/ramî al-jumurât de Mina puisqu’il s’agissait de bétyles au pied desquels les Bédouins faisaient leurs sacrifices aux divinités. Pour l’Islam, ces pierres dressées sacrificielles ont été transmutées en stèles de lapidation/rajm du Shaytân. Pour ce faire, l’Islam a relié ce lieu païen au sacrifice dit d’Abraham, créant ainsi ses propres mythologie et géographie sacrées.

14 – Selon le Coran, l’on note un sacrifice/uḍḥiya clôturant la fin du pèlerinage à la Kaaba et, indépendamment, le sacrifice de la fin du rassemblement de ‘Arafât. Pour l’Islam, en réunissant les deux pèlerinages en un seul il devint logique que ne subsiste qu’un seul sacrifice marquant alors la fin de son unique Pèlerinage, sacrifice implanté selon cette logique à Mina.

15 – Selon le Coran, le pèlerinage-rassemblement à ‘Arafât se termine par un sacrifice tandis que le pèlerinage à la Kaaba se conclut par l’intention de désacralisation//taḥalul symbolisée par le rasage ou la coupe des cheveux et un dernier ṭawâf/tournées processionnelles. Pour l’Islam, ce même rituel de fin a été intégré à son unique Pèlerinage.

16 – Selon le Coran, le pèlerinage n’a pas pour fonction de pardonner tous les péchés du pèlerin, mais de le préparer intérieurement à se repentir et par la suite à mieux diriger vers Dieu sa foi et ses actes.[34] Pour l’Islam, suivant en cela sa propre logique marchande, le Pèlerinage efface systématiquement les fautes dès lors que l’on accomplit parfaitement les rites extérieurs.

17 – Selon le Coran, aucune différence rituelle pour le pèlerinage n’est signalée quant aux hommes et aux femmes. Pour l’Islam, suivant en cela sa notion judaïque de pureté/impureté,[35] de nombreuses contraintes ont rendu l’accomplissement de son Pèlerinage plus difficile pour les femmes.

– Puisque pour le Coran le pèlerinage à la Kaaba et la station-rassemblement à ‘Arafât ne sont qu’une permission donnée sous réserve de recentrage monothéiste de ces deux pèlerinages polythéistes préexistants, il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le Coran ne les rattache à aucun mythe fondateur. Or, puisque tout pèlerinage est compris par les religions comme un rite purificateur par un retour spirituel à l’origine symbolisé par un parcours physique, il devenait quasi obligatoire pour l’Islam d’inscrire son Pèlerinage en une mythologie des origines riche et complexe. Pour ce faire, les exégètes ont aisément associé la figure d’Abraham aux récits qu’ils ont imaginés en ce sens. Ce faisant, l’Islam inscrivait son abrahamisme revendiqué en des temps anciens, transcendant ainsi son lien au Patriarche des religions monothéistes : Abraham. Si du point de vue de l’histoire des religions ce processus de rattachement mythique se comprend parfaitement, il est tout aussi évident qu’il ne pouvait en rien être coranique. Ce faisant, le Coran déconstruit fermement les mythes passés sédimentés dans les religions au profit d’une approche rationnelle du Monde et, par conséquent, du vécu de la foi.

– Comme il est de règle dans le Coran, celui-ci ne fournit que très peu de détails pratiques quant au rituel des deux pèlerinages qu’il autorise. Aussi, tout comme nous l’avons montré pour la prière,[36] la marche pratique de ces pèlerinages aurait dû être transmise par imitation du Prophète. Mais, comme de règle aussi, l’Islam a reconstruit sa propre vision des choses et a pour cela enseveli le pèlerinage selon le Prophète sous une avalanche de hadîths. Cela signifie qu’il n’est rationnellement pas possible de reconstituer à partir du Coran les pèlerinages tels que pratiqués par le Prophète et encore moins le Pèlerinage du Prophète puisque celui-ci est un réarrangement qui lui est postérieur. Cela n’implique pas pour autant qu’il faille refuser de suivre le Pèlerinage selon l’Islam, ce n’est pas notre propos. Ce serait aussi dénier à l’Islam le génie dont il a su faire preuve en conférant à notre Pèlerinage une exceptionnelle dimension symbolique, religieuse et humaine. Notre recherche consiste seulement à comprendre le Coran pour mieux comprendre l’Islam et non pas pour nous y opposer. Notre approche déconstructive – non par intention, mais par conséquence – n’a pas pour but de critiquer les fondements de notre religion, mais, au contraire, par une meilleure compréhension du propos réel littéral du Coran de proposer un meilleur entendement de l’Islam en sa genèse, ses spécificités et ses particularités. Bien qu’il résulte de ces observations coraniques un différentiel entre le Coran et l’Islam, une mise en adéquation est souhaitable et possible par une réflexion personnelle menée à la lumière du Coran et harmonisant foi et raison, Message de Dieu et religion des hommes. Il s’agit donc pour qui veut accorder sans oppositions et conflits son rapport à l’Islam d’une approche relevant de son Islamité, conception active individuelle centrale à nos yeux et essentielle au croire-ensemble. Il demeure ainsi possible à tout un chacun de suivre le Pèlerinage de l’Islam tout en sachant au nom du Coran ce à quoi il participe et ce qu’il cherche à vivre ainsi que ce qui en est réajustable par l’intention « accomplissez le pèlerinage et la visite pieuse pour Dieu seul », S2.V196.

Dr al Ajamî

 

[1] Cf. L’obligation du Pèlerinage, al Hajj, selon le Coran et en Islam.

[2] Cf. Sorcellerie et Magie selon le Coran et en Islam ; S2.V102.

[3] Cf. L’obligation du Pèlerinage selon le Coran et en Islam.

[4] « croissants de lune/al–‘ahilla» Il y a là un argument clair contre le faux débat actuel arguant que le Coran utiliserait en réalité un calendrier solaire et non pas lunaire. Néanmoins, le Coran ne fait en l’occurrence qu’employer cette pratique des Arabes et cela ne signifie en rien qu’il la valide de manière définitive et rien n’interdit donc que l’on puisse par la suite utiliser un autre système de calendrier. Voir à ce sujet S9.V36-37.

[5] En effet, en S2.V197 le mot mois est au pluriel : ashhur, ce qui en arabe impose qu’il y ait au moins trois objets dénombrés et implique donc que l’on ne puisse ainsi penser qu’il s’agisse bien de trois mois pleins et non de deux mois et demi ou deux mois et dix jours.

[6] Comme nous l’avons montré au v2, si la « Kaaba, Temple sacré » est d’évidence une institution de Dieu, l’on ne peut textuellement pas en dire autant des « mois sacrés, la coutume et les sacrifices enguirlandés » qui sont visiblement des usages mis en place par les hommes. Ceci implique que le respect de ces traditions ne fait sens qu’en tant que manifestation de la piété lors des pèlerinages. Voir aussi, l’analyse de ce verset en L’obligation du Pèlerinage selon le Coran et en Islam.

[7] Plus précisément encore, et plus limité donc, du 8 au 12 de ce mois.

[8] Le terme fusûq dérive de fasaqa racine évoquant l’excès de maturité de la datte, au figuré cela se comprend comme l’excès immoral, la débauche, d’où immoralité, perversité.

[9] Au singulier dans le texte, mais le français veut préférentiellement ici le pluriel. Le singulier jidâl dérive de la forme III de jadala : se quereller, se disputer.

[10] L’on peut supposer que c’est aussi en fonction de ce verset interdisant les rapports sexuels lors de la retraite pieuse dite i‘tikâf que l’Islam a par assimilation institué cette interdiction concernant l’état de sacralisation.

[11] Le judaïsme a conservé très vivace cette notion et, concernant ce qui préfigure mythologiquement toute forme de pèlerinage, l’on en trouve trace nette en Exode XIX, 14-15.

[12] Cf. L’Impureté et l’impureté des femmes selon le Coran et en Islam.

[13] Nous avons explicité ce verset en : L’Obligation du Pèlerinage selon le Coran et en Islam.

[14] Cf. idem.

[15] Cf. idem.

[16] Cette pratique est si manifestement issue directement des rituels magiques polythéistes qu’elle suscita fut un temps des résistances de la part de nos théologiens. Les traces de ce débat sont visibles dans le fameux hadîth attribué à Omar expliquant qu’il n’acceptait d’embrasser la Pierre noire que du fait qu’il avait vu le Prophète le faire. Ce modus vivendi n’explique ni ne justifie en rien cette pratique, mais exprime seulement l’acceptation tacite imposée au final par l’Islam, mais à contre-raison théologique.

[17] Cf. Bakka ou Makka ?

[18] « Mettriez-vous ceux qui ont la charge d’abreuver les pèlerins et d’entretenir le Temple sacré au même niveau que celui qui croit en Dieu et au Jour dernier et a lutté pour la cause de Dieu ? Ils ne sont pas égaux pour Dieu ! Dieu ne guide pas les gens iniques. », S9.V19.

[19] Cf. S6.V35 où à la demande de miracles des qurayshites de la part du Prophète, la réponse est que le Prophète n’est pas en mesure de réaliser de miracles face à leur demande des qurayshites, cf. aussi v37. Contrairement à ce que l’hagiographie islamique rapporte, Dieu n’a jamais permis au Prophète de miracles. La Révélation marquant l’entrée dans l’ère de la rationalité, son seul argument fut le Coran.  À ce sujet, on lira avec intérêt la séquence S17.V89-107 où est réfuté le fait que Muhammad ait à accomplir des miracles. Il y est de même revendiqué l’inscription du Coran dans l’ordre du rationnel tout en refusant que le surnaturel puisse renforcer sa crédibilité. Les prétendus miracles attribués au Prophète en ces corpus biographiques sont au demeurant empruntés à la liste des multiples prodiges dont les religions ont paré leurs propres prophètes.

[20] Tel est le cas en S5.V2. Le pluriel sha‘â’ir connaît deux autres occurrences :  S22.V32 et S22.V36. L’on note donc que les quatre occurrences de ce terme sont toutes référées au pèlerinage autorisé par le Coran, rigueur lexicale s’inscrivant dans la démarche de recentrage monothéiste strict de ce pèlerinage à l’origine polythéiste.

[21] C’est du reste, la logique inverse qui a mené à réduire en pratique la période du Pèlerinage au dernier de ces trois mois, dhû–l–ḥadj, afin que tous puissent raisonnablement rester jusqu’au 9 de ce mois, jour consacré à Arafât.

[22] Voir Sourate 9, note 3.

[23] Pour que disparaisse de la mémoire collective l’existence de ce grand pèlerinage des tribus, l’on qualifia de grand pèlerinage le Hajj proprement dit et de petit pèlerinage la visite pieuse ou ‘umra. Or, nous l’avons signalé, le Coran n’établit aucune différence rituelle en le ḥajj et la ‘umra qui ne se distingue que par leur période possible d’accomplissement. Ce système d’appellation sans aucun support coranique est donc à considérer comme une trace encore visible du vaste chantier de construction mis en place par l’Islam lors de l’élaboration conceptuelle et concrète de son Pèlerinage et nous ne pouvons que constater l’habilité de ses maîtres d’œuvre.

[24] Cf. Évangile selon Matthieu, chapitre V.

[25] A contrario la formulation coranique montre bien que ce rite était profondément païen : on offrait aux divinités le sang et la chair des animaux afin de les satisfaire et ainsi s’attirer leur bonne volonté en notre faveur. Le Coran n’est absolument pas sacrificiel et en cela il se distingue du judaïsme ancien qui l’était extrêmement et même du christianisme qui selon son propre paradigme a détourné la signification des sacrifices sanglants judaïques sur la personne de Jésus en tant qu’unique, suprême et ultime sacrifice.

[26] Ce qui va suivre va montrer que ce lieu n’est pas dit sacré par le Coran, mais était ainsi désigné par les Arabes eux-mêmes.

[27] Le terme manâsik est morphologiquement un nom de lieu où se pratiquent les sacrifices/nusuk. Il correspond donc au « lieu sacré d’immolation/al–mash‘ar al-harâm » en S2.V198.

[28] Il s’agit d’une preuve supplémentaire de ce que le texte coranique n’a pas été réarrangé pour être mis en conformité avec l’Islam et ses propres développements, la puissance herméneutique de l’interprétation étant l’arme de persuasion massive de l’Islam.

[29] Cf. La fête de l’Aïd selon le Coran et en Islam.

[30] Le Coran développe ce sujet notamment aux sourates 8 et 9.

[31] Du point de vue coranique, il est donc évident que ledit rasage, qu’il s’agisse d’un pèlerinage ou d’une visite pieuse, a lieu à La Mecque et non pas à ‘Arafât.

[32] Cf. La prière selon le Coran.

[33] Cf. Le Jeûne de Ramadan selon le Coran et en Islam.

[34] Cette position coranique est cohérente puisqu’il en est de même pour d’autres pratiques rituelles comme la prière ou le jeûne de Ramadan. Cf. articles supra.

[35] Cf. L’Impureté et l’impureté des femmes selon le Coran et en Islam.

[36] Cf. La prière, la Sunna et la prière du Prophète.