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Dernier volet de notre réflexion littérale dédiée aux cinq piliers de l’Islam examinés à la lumière du Coran, nous consacrerons deux articles au Pèlerinage/al–ḥajj. Nous étudierons donc présentement le caractère obligatoire, prescriptif, du Pèlerinage selon les affirmations de l’Islam et selon le propos coranique puis, en un deuxième article, nous envisagerons Le Rituel du Pèlerinage selon le Coran et en Islam.

Si le Pèlerinage à La Mecque est le cinquième et dernier pilier de l’Islam, ce qui, dans un premier temps, doit retenir notre attention est le lien universel entre mythes et pèlerinages. En effet, plus il y a de mythes en jeu en un pèlerinage, plus la puissance évocatrice et transmutante par processus d’identification est forte. Il n’y a pas de pèlerinage qui ne soit la mise en forme, en images, de mythes anciens fondateurs afin que le pèlerin par son parcours initiatique, représenté par un parcours physique, revive ainsi le retour au mythe d’origine, à sa propre origine donc. Ce processus implique alors des rituels de purification, tant physiques que mentaux, afin d’obtenir l’épuration de soi par ce retour aux sources. De la sorte, l’initié itinérant renaît à lui-même, comme revitalisé par l’énergie magique du mythe originel, purifié des péchés générés par son éloignement premier de la matrice originelle. De fait, nous verrons en les deux articles que nous lui consacrons que le Pèlerinage selon l’Islam présente une remarquable accumulation de croyances d’ordre mythologique. Or, nos recherches ont montré que le Coran déconstruit fermement les mythes passés sédimentés dans les religions au profit d’une approche rationnelle du Monde et, par conséquent, du vécu de la foi. Concernant la supposée obligation du Pèlerinage, nous allons donc constater que le Coran ne fournit aucun mythe des origines relatif à la Kaaba et au pèlerinage dit d’Abraham.

 

• Que dit l’Islam

Ceci étant, nous l’avons dit, l’Islam a érigé le Pèlerinage à La Mecque, plus précisément le Pèlerinage à la Kaaba, en tant que cinquième et dernier pilier de l’Islam. Selon la logique juridique de l’Islam, il fallait donc que le Pèlerinage eût impérativement un caractère obligatoire. Pour ce faire, l’Exégèse a mobilisé trois lignes argumentaires chacune appuyée par les seuls versets référents que l’interprétation pouvait orienter. Nous citerons donc ici ces références coraniques selon la traduction standard, fidèle reflet de l’exégèse standard :

1- L’Islam postule que la Kaaba est chronologiquement le premier Temple de Dieu bâti sur Terre : « La première Maison qui ait été édifiée pour les gens, c’est bien celle de Bakka (la Mecque) bénie et une bonne direction pour l’univers. », S3.V96.

2- De là, l’Islam considère que le Pèlerinage à la Kaaba a été voulu par Dieu : « Allah a institué la Ka‘aba, la Maison sacrée, comme un lieu de rassemblement pour les gens… », S5.V97.

3- Pour l’Islam, c’est donc Abraham qui institua le Pèlerinage : « Et quand Abraham et Ismaël élevaient les assises de la Maison : Ô notre Seigneur, accepte ceci de notre part […] et montre-nous nos rites… », S2.V127-128.

4- Du point de vue de l’Islam, il en découle alors que le Pèlerinage est une obligation : « …c’est un devoir envers Allah pour les gens qui ont les moyens d’aller faire le pèlerinage de la Maison. Et quiconque ne croit pas… Allah Se passe largement des mondes. », S3.V97.

Nous ferons observer que selon cette dernière interprétation, l’Islam a généré un illogisme irréductible puisque le même verset prescrirait une obligation collective du Pèlerinage tout en indiquant que cela ne concernerait que ceux qui « ont les moyens d’aller faire le pèlerinage », S3.V97. Les juristes ont noyé cette aporie en produisant de nombreux hadîths pour préciser que le Pèlerinage n’était obligatoire qu’une seule fois en sa vie, que les enfants et les vieux en étaient exemptés, que la femme ne pouvait l’accomplir qu’accompagnée de son mari ou d’un homme lui étant légalement interdit de mariage, que le voyage devait être sans danger et que l’on devait disposer des vivres et de la monture suffisantes, que l’on ne devait pas contracter de dettes pour partir au Pèlerinage, que l’on pouvait faire le Pèlerinage par procuration, que les héritiers pouvaient l’accomplir à titre posthume pour leurs parents, etc. Cependant, soit une chose est obligatoire, soit elle est facultative, mais rien de cohérent ne permet de supposer qu’elle puisse être obligatoire tout en étant facultative ! Il n’y a donc aucune saine raison de penser que si Dieu avait rendu le Pèlerinage obligatoire il serait possible d’une manière ou d’une autre de ne pas obéir à cette injonction divine. En effet, selon l’avis de l’Islam lui-même, ne pas accomplir une obligation divine/farḍ altère la qualité du musulman, voire remet en question sa foi et son statut de musulman comme cela est le cas pour la prière par exemple du fait précisément du caractère obligatoire que l’Islam lui confère. L’étude du propos coranique réel permettra d’innocenter à nouveau le Coran d’avoir engendré de telles contradictions et difficultés.

 

• Que dit le Coran

Nous allons à présent réexaminer point par point les sources coraniques que nous venons de citer et sur lesquelles l’Islam fonde sa mythologie relative au Pèlerinage ainsi que son caractère obligatoire. Ce faisant, l’analyse littérale permettra à nouveau de mesurer le différentiel entre le Coran et l’Islam.

1- L’origine mythologique de la Kaaba

L’origine de la Kaaba telle que conçue par l’Islam ancre la réalité physique de ce Temple monothéiste dans l’histoire et les temps mythologiques. Voici la traduction littérale du verset référent mis en jeu par l’Islam : « En vérité, le premier temple qui fut institué pour les gens est celui du rassemblement/bakka, béni, guidée pour les hommes. », S3.V96. Nous avons réalisé l’analyse littérale complète de ce verset-clef dans l’article nommé « Bakka ou Makka ? », nous en présenterons donc ici une synthèse. Ce qui dans un premier temps doit être remarqué est l’emploi à cette unique occasion dans le Coran du terme bakka au lieu de makka/La Mecque, nom qui selon la compréhension de ce verset par l’Islam aurait pourtant dû figurer ici. Pour donner à la Kaaba une dimension mythologique, l’Exégèse a affirmé que par bakka il fallait entendre makka/La Mecque comme en témoigne du reste la traduction standard : « la première Maison/bayt édifiée […] c’est bien celle de Bakka (la Mecque) ». Cependant, le terme bakka est ici syntaxiquement un nom propre désignant le temple/bayt/Demeure dont il est question en cette phrase et, selon l’interprétation même de ce verset selon l’Exégèse, il aurait donc fallu que soit employé le nom propre kaaba et non pas celui de makka/La Mecque que l’on ne peut réellement pas qualifier ni de Maison de Dieu ni de temple. Par conséquent, cette observation invalide aussi l’hypothèse de ceux qui prétendirent que Bakka était l’ancien nom de Makka/La Mecque. Certains exégètes ayant noté cette difficulté ont proposé sans plus de preuves que Bakka était le nom du creux de vallée où la Kaaba est construite. Or, le Coran leur donne directement tort lorsqu’en S48.V24 il cite justement cet endroit précis sous le nom par lequel il était réellement connu : baṭn makka/le creux du val de La Mecque. L’on ne voit donc pas pourquoi le Coran aurait désigné à ses contemporains un lieu que tous connaissaient, La Mecque/Makka, par un nom que nul ne connaissait : Bakka ! Une fois écartées ces hypothèses classiques sans fondement, l’analyse contextuelle indique que ce verset s’inscrit dans un paragraphe relatif aux juifs Médinois, lequel conclut un chapitre consacré à ce même thème. Il n’y aurait donc guère de sens à évoquer le pèlerinage à la Kaaba au sein d’une dialogique critique concernant les juifs médinois. Par ailleurs, nous avons démontré en un contexte exactement similaire que dans la première partie du verset S2.V125 le terme bayt désignait le Temple de Jérusalem. De fait, et comme le soulignait Tabari, le mot bakka dérive de la racine arabe bakka signifiant être serré, rassemblé en foule et a pour sens : rassemblement. Aussi, le syntagme la-ladhî bi-bakka se référant au Temple/bayt de Jérusalem se comprend-il grammaticalement et sans difficulté comme signifiant « il est celui du rassemblement ». Notre verset a donc contextuellement le sens littéral suivant : « en vérité, le premier temple qui fut institué pour les gens [les juifs de la période du Temple] est celui du rassemblement/bakka [c.-à-d. celui de Jérusalem], béni, guidée pour les hommes. ». Nous reverrons plus avant d’autres points de démonstration.

Contrairement donc à ce que soutient l’Islam, le Coran n’affirme pas que la Kaaba fut le premier Temple monothéiste de l’Histoire. Par conséquent, ce constat invalide les légendes que l’Islam a forgées quant à la Kaaba afin, rappelons-le, de l’inscrire dans un mythe premier des origines. En fonction du Coran et en opposition avec maints hadîths, l’on comprendra qu’il convient de rejeter les récits mythologiques suivants : Sur ordre de Dieu des Anges auraient bâti la Kaaba terrestre selon le modèle de la Kaaba céleste autour de laquelle ils processionnaient ; Adam aurait été le bâtisseur de la Kaaba et y aurait institué le premier pèlerinage monothéiste ; Après le Déluge, l’Arche de Noé aurait tourné quarante jours autour de la Kaaba, curieusement non submergée.

2- La fondation de la Kaaba par Abraham

Selon le Coran, c’est sur ordre de Dieu qu’Abraham a construit la Kaaba. Dans un premier temps, il est dit ceci : « Et, lorsque Nous précisâmes à Abraham l’endroit du temple/al–bayt… », S22.V26. Or, la locution makân al–bayt/l’endroit du temple ne signifie pas « l’endroit où bâtir la Kaaba », mais l’endroit où se trouvait déjà un ancien temple/bayt et ceci est confirmé par ce verset : « Et, voilà qu’Abraham élève les assises de la Demeure, ainsi qu’Ismaël… », S2.V127. En effet, le verbe rafa‘a signifie élever, mettre au-dessus de, hisser, rehausser, et le pluriel qawâ‘id, de qa‘ada/s’asseoir, correspond en français selon le même rapport étymologique aux « assises » d’une construction, à savoir : les premiers rangs de pierres de taille posés généralement sur des fondations. Du reste, en arabe le mot technique pour fondation est asâs/ussus et non pas qâ‘ida/qawâ‘id. De fait, l’orientation de la Kaaba confirme qu’elle a été construite sur les anciennes fondations des ruines d’un temple astrolâtre, car ses quatre angles correspondent aux quatre points cardinaux.[1] Ceci est de plus renforcé par le vocabulaire employé en S22.V26 : d’une part, le mot makân qualifie un endroit existant et, d’autre part, la forme II bawwa’a signifie diriger, pointer une lance contre quelqu’un et, avec la préposition « li », indiquer avec précision, d’où notre « Nous précisâmes » en S22.V26. En ce contexte, al–bayt[2] représente donc l’ancien temple astrolâtre préexistant et non pas le Temple qu’Abraham doit construire, c.-à-d. la Kaaba. C’est donc bien sur les fondations de cet ancien temple astrolâtre en ruines qu’Abraham va édifier la Kaaba, ce qui démontre à nouveau que la Kaaba n’avait jamais existé auparavant et que, par conséquent, le Coran ne lui confère aucune origine mythologique, contrairement aux croyances générées par l’Islam.

3- L’institution du Pèlerinage par Abraham

Le Coran n’affirme donc pas que la Kaaba est le premier temple monothéiste bâti pour les Hommes, mais il enseigne que Dieu chargea Abraham de la construire et, une fois bâtie, il est dit ceci : « …Et, Nous enjoignîmes à Abraham et Ismaël : Purifiez Ma Demeure/baytiya pour ceux qui y accompliront les tournées rituelles, y feront retraite, s’inclinent, se prosternent. », S2.V125. La communauté de contexte, de termes, et de locutions avec S22.V26, laquelle ne se retrouve que pour ces deux versets, permet d’affirmer que par baytiya/Ma Demeure il faille entendre la Kaaba. Le segment « purifiez Ma Demeure » signifie consacrer la Kaaba à Dieu seul, en dehors de tout culte idolâtre.[3] La vocation de la Kaaba selon l’intention prêtée à Abraham est ainsi pleinement monothéiste même si par la suite l’on sait que ce lieu tombera en désuétude et sera réinvesti par les polythéismes d’Arabie. Par ailleurs, la présence nominative d’« Ismaël » atteste ici de l’existence de cette branche abrahamique en tant que lignée monothéiste, laquelle est confirmée au verset suivant : « Seigneur ! Fais que nous te soyons tous deux pleinement remis et, parmi nos descendants, une Communauté qui le soit aussi ! », S2.V128. L’on peut donc contextuellement considérer que la Kaaba fut effectivement le symbole du monothéisme abrahamique,[4] sans que pour autant rien n’indique qu’elle ait été le seul temple dédié uniquement à Dieu.

Cependant, en ces versets comme en aucun autre, il n’est indiqué qu’Abraham en érigeant la Kaaba a aussi institué le rituel du Pèlerinage, ce contrairement à ce que l’Islam affirme. En effet, tant en S2.V125 qu’en S22.V26, il est clairement précisé que Dieu a conféré uniquement trois fonctions à la Kaaba bâtie par Abraham : « ceux qui y accompliront les tournées rituelles, y feront retraite, s’inclinent, se prosternent ». Un seul rite en réalité : « les tournées rituelles » auquel s’ajoute une pratique ascétique : la « retraite », que l’on suppose spirituelle, et le fait de prier Dieu : ceux qui « s’inclinent, se prosternent ». On le constate donc aisément, aucune mention de pèlerinage en soi, aucun rituel suffisamment élaboré pour établir un pèlerinage, il suffit pour s’en convaincre de comparer avec la complexité du Pèlerinage tel que l’Islam l’a défini. Ceci permet aussi de comprendre la portée d’un verset que l’on pourrait opposer à notre constat littéral, à savoir lorsqu’Abraham et Ismaël demandèrent à Dieu : « Seigneur ! Fais que nous Te soyons tous deux pleinement remis et, parmi nos descendants, une Communauté qui le soit aussi ! Et fais-nous connaître nos rituels », S2.V128. Or, comme nous venons de le souligner, puisqu’il n’est pas mentionné dans le Coran qu’Abraham eut à accomplir un rite de pèlerinage, c’est donc qu’il invoqua Dieu afin qu’Il fît « connaître »[5] à l’avenir aux diverses communautés monothéistes de la « Communauté » de tous les croyants qui contracteront l’Alliance d’Abraham leurs « rituels »[6] propres, diversité qui est parfaitement exprimée en S5.V48.[7]

4- Institution du Pèlerinage par Le Prophète Muhammad

Il ressort donc de ce qui précède que l’institution du Pèlerinage dans le Coran est sans lien direct avec Abraham et, conséquemment, il est logique que conception de celle-ci soit référée au Prophète Muhammad : « Informe les Hommes du pèlerinage/al–ajj : ils viendront à toi à pied ou sur quelque monture affûtée arrivant par tout profond défilé. », S22.V27. La majorité des commentateurs a pensé que cet ordre s’adressait à Abraham puisque leur opinion est que ce dernier, mentionné au v26, est l’initiateur du Pèlerinage à la Kaaba, ce dont nous avons démontré l’inexactitude. Or, l’on peut constater aux vs2830 que ce passage concerne en réalité les réceptionnaires du Coran : « Vous ont été permises toutes les bêtes de troupeaux [ici pour le sacrifice lors du Pèlerinage] en dehors de ce qui vous a été dicté [dans le Coran, c.-à-d. les bêtes qui ont été rendues tabous]… », v30, c’est donc bien Muhammad  qui est chargé d’informer au sujet du pèlerinage et non pas Abraham. L’on déduit aussi de ce verset que si Muhammad a dû indiquer que ce pèlerinage polythéiste était maintenu : « Informe les Hommes du pèlerinage/al–ajj », c’est qu’il était légitime que ses adeptes se soient demandé si le pèlerinage tel qu’ils le connaissaient auparavant pouvait être à présent accompli étant donné que celui-ci était fortement ancré dans le polythéisme des Arabes. Ce verset autorisant le pèlerinage est donc logiquement le premier verset révélé sur le sujet, même si cela ne correspond pas à la chronologie traditionnelle.[8] Nous verrons en l’article consacré au rituel du Pèlerinage[9] que ce maintien du pèlerinage antérieur impose qu’il ait été totalement expurgé par le Coran de toute trace d’animisme, de paganisme et de polythéisme : « Accomplissez le pèlerinage et la visite pieuse pour Dieu seul », S2.V196. Par ailleurs, le segment « qu’ils viennent vers toi » suppose une participation active du Prophète faisant suite à cette annonce. En ce contexte réel, le segment « arrivant par tout profond défilé » est factuel et correspond à ce que la Kaaba étant construite en un lieu très encaissé, l’on ne pouvait y accéder que par des défilés ouvrant la voie entre les montagnes qui l’entouraient.

Contrairement à ce que l’Islam postule avec constance, il n’existe donc pas dans le Coran de rapport direct entre le Pèlerinage et Abraham, le seul lien déclaré étant le fait qu’Abraham fut effectivement le constructeur de la Kaaba. La mention du pèlerinage dans le Coran n’est référée qu’au Prophète Muhammad et ne consiste qu’en une permission, une possibilité offerte à ceux qui malgré tout le voudraient, de l’accomplir en une perspective monothéiste nécessairement épurée des rites polythéistes. Ainsi, est-ce l’Islam qui construisit toute une mythologie du Pèlerinage basée sur la présence à toutes les étapes d’Abraham, mythe fondateur ayant tracé la trame du parcours initiatique nécessaire à tout pèlerinage comme nous l’avons souligné en introduction et dont nous verrons les détails en l’article examinant le rituel du Pèlerinage selon le Coran.[10]

5- Le caractère obligatoire du Pèlerinage

En sa volonté de structurer son Pèlerinage autour de la figure du Patriarche Abraham, l’Islam a donc nivelé l’ensemble des nuances informatives coraniques relatives à ce sujet, nous l’avons constaté. Ceci explique que le Pèlerinage ait pu être inscrit en tant que cinquième pilier de l’Islam. Or, puisque tout pilier de l’Islam est de principe fondé sur une obligation prescrite par Dieu, il fallut en apporter une preuve coranique, rôle que l’on fit jouer à l’unique passage référent suivant que nous donnons en précisant entre crochets le sens littéral : « en vérité, le premier temple qui fut institué pour les gens [les juifs de la période du Temple] est celui du rassemblement/bakka [c.-à-d. celui de Jérusalem], béni, guidée pour les hommes. [96] S’y trouvent des Signes évidents [dont l’Arche d’Alliance], en ce lieu où se tint Abraham [c.-à-d. au temple de Bethel] et, quiconque y pénètre [dans l’enceinte du Temple de Jérusalem], est en sécurité. Aux gens, pour Dieu, incombe le pèlerinage au Temple [de Jérusalem], et ce, pour celui qui est en mesure de trouver vers lui un chemin [du fait de l’insécurité qui régna à cause de leurs schismes politico-théologiques]. Et celui qui dénie… certes, Dieu Se suffit quant aux Hommes. [97] Dis : Ô Gens du Livre ! Pourquoi déniez-vous les Signes de Dieu, car Dieu est témoin de ce que vous œuvrez ? [98] », S3.V96-98.  Nous avons réalisé l’analyse littérale de ce passage en l’article Bakka ou Makka ? auquel on peut se rapporter. Présentement, nous rappellerons que le segment mis en jeu par l’Islam pour postuler du caractère obligatoire du Pèlerinage est le suivant, tel que traduit par la traduction-exégèse standard : « …c’est un devoir envers Allah pour les gens qui ont les moyens d’aller faire le pèlerinage de la Maison. », v97. Ce faisant, l’Islam conféra au Pèlerinage un caractère obligatoire : « c’est un devoir envers Allah […] d’aller faire le pèlerinage de la Maison [la Kaaba]», prescription impérative  qu’il dut selon sa propre logique nécessairement modérer nous l’avons signalé. Ainsi, les exégètes comprirent-ils que l’expression « pour les gens qui ont les moyens » signifiait principalement « qui a les moyens [financiers] de s’y rendre ». Or, si nous avons cité plus largement notre traduction littérale, c’est pour que l’on mesure contextuellement qu’il s’agit là d’un propos du Prophète lors d’une controverse avec les juifs médinois. En ce passage, le Prophète rappelle aux juifs, en prenant à témoin la Thora, v93, que leur « incombe le pèlerinage au Temple,[11] [de Jérusalem] et ce, pour celui qui est en mesure de trouver vers lui un chemin [du fait de l’insécurité qui régna à cause de leurs schismes politico-théologiques][12] Quoi qu’il en soit des mésinterprétations exégétiques en jeu, l’obligation de pèlerinage dont il est ici question concerne le judaïsme et le Temple de Jérusalem selon les affirmations de la Thora et absolument pas le Pèlerinage de la Kaaba à La Mecque ! Aucun verset du Coran n’indique donc que le Pèlerinage ait un caractère obligatoire. De même, lorsque l’Islam cite le verset suivant : Allah a institué la Ka‘aba, la Maison sacrée, comme un lieu de rassemblement pour les gens… », S5.V97, la traduction standard ici mentionnée traduit l’Exégèse qui explicite le terme qiyâman par lieu de rassemblement afin de former l’image voulue pour le Pèlerinage selon l’Islam, or ce terme se traduit contextuellement et bien plus correctement par lieu de dévotion. Par ailleurs, ce verset se comprend comme suit : « Dieu a fait de la Kaaba, le Temple sacré, en tant que lieu de dévotion pour les gens. Quant au mois sacré, à la coutume et aux sacrifices enguirlandés, il en est ainsi afin que vous sachiez que Dieu connaît parfaitement ce qui est en les Cieux et sur Terre et que Dieu de toute chose est savant. » En conformité avec l’ensemble des versets que nous venons d’étudier, la première proposition : « Dieu a fait de la Kaaba… en tant que lieu de dévotion pour les gens » concerne la fonction de la Kaaba telle que Dieu l’a voulu et la seconde « quant au mois sacré, à la coutume et aux sacrifices enguirlandés » est relative à la conservation de certaines traditions des Arabes pour laquelle il est précisé que ceci est pour que nous sachions « que Dieu de toute chose est savant ». Autrement dit, que nous comprenions que Dieu lorsqu’Il autorise un pèlerinage qui n’est en réalité que le fruit de la tradition des Arabes fait bien la part des choses entre ce qui a relevé de Sa volonté et ce qui résulte des pratiques des hommes et il en est de même en S5.V2. Ainsi, si la « Kaaba, Temple sacré » est d’évidence une institution de Dieu, l’on ne peut pas en dire autant des : « mois sacré, la coutume et les sacrifices enguirlandés » qui sont des usages mis en place par les hommes. Ceci implique que le respect de ces traditions ne fait sens qu’en tant que manifestation de la piété lors du pèlerinage autorisé par le Coran.

L’ensemble de ces résultats littéraux est logique, car le Coran ne put rendre obligatoire le Pèlerinage, même sous conditions, puisqu’en réalité il autorise seulement le pèlerinage traditionnel à la Kaaba, celui qui tenait tant à cœur aux Arabes malgré leur adhésion au message monothéiste délivré par le Prophète Muhammad. Voilà pourquoi il est dit au Prophète : « Informe les Hommes du pèlerinage/al–ajj [c.-à-d. de l’autorisation d’accomplir ce pèlerinage] », S22.V27, mais à condition qu’il ne soit plus accompli qu’en vue de « Dieu seul » et que, comme nous le verrons,[13] il soit débarrassé de tous ses rituels de nature païenne et polythéiste : « Accomplissez le pèlerinage et la visite pieuse pour Dieu seul », S2.V196.

 

• Conclusion 

L’analyse littérale des versets référents aura mis en évidence que, contrairement à ce que l’Islam soutient, le Pèlerinage à la Kaaba n’a pas été institué par Abraham et n’a de plus dans le Coran aucun caractère obligatoire. En cela, le Coran est cohérent puisqu’en la série d’articles consacrée aux quatre autres piliers de l’Islam nous avons montré que jamais le Coran n’avait rendu obligatoire ce qu’il considère comme des pratiques pieuses auxquelles il invite les croyants pour leur développement spirituel.[14] Il en est donc de même pour le Pèlerinage que le Coran n’a pas prescrit, mais uniquement autorisé : « Informe les Hommes du pèlerinage/al–ajj », S22.V27.

Par ailleurs, ceci explique que l’approche coranique de ce pèlerinage superpose deux niveaux conceptuels différents. D’une part, le Coran définit fondamentalement la Kaaba en tant que symbole de Dieu et, dès sa fondation par Abraham, nous enseigne que la profondeur spirituelle de cette démarche s’acquiert uniquement par trois actes de dévotion : les tournées rituelles, la retraite pieuse et la prière : « ceux qui y accompliront les tournées rituelles, y feront retraite, s’inclinent, se prosternent », S2.V125. L’on peut donc observer que le Coran ne qualifie jamais de Pèlerinage, ni même de pèlerinage, cette démarche spirituelle centrée sur la Kaaba, et il n’y a là d’étonnant que notre ignorance instruite par l’Islam. D’autre part, le Coran emploie le terme pèlerinage/al–ajj exclusivement lorsqu’il désigne le pèlerinage à la Kaaba que les Arabes avaient pour coutume ancestrale de faire.[15] Ce pèlerinage, issu du polythéisme arabe, sans aucun rapport avec la fonction initiale et initiatique de la Kaaba telle que fondée par Abraham, le Coran en autorisera le maintien non pas pour s’inscrire dans une tradition antique de polythéisme, même réformée, mais, au contraire, pour détourner, et au final éradiquer, la fonction de ce haut lieu du polythéisme, ce au profit du monothéisme pur prêché par le Coran et le Prophète. À ceux qui souhaiteraient malgré tout accomplir cedit pèlerinage, il leur est rappelé : « accomplissez le pèlerinage et la visite pieuse pour Dieu seul », S2.V196. Le rapport distancié que le Coran établit avec le pèlerinage est donc sans aucune mesure avec la place rituelle centrale que l’Islam lui a attribuée. Rien d’une institution, d’une obligation, seulement l’idée d’une autorisation, d’une possibilité donnée dès lors que le Coran indiquera par ailleurs quelles modalités conserver pour que ledit pèlerinage soit purifié du polythéisme et dédié à Dieu seul. [16]

Que reste-t-il de la Kaaba mystique d’Abraham face au Pèlerinage mythologique de l’Islam ? Que reste-t-il de la simple et pure beauté de la Demeure de Dieu dans l’enfer clinquant des tours des nouveaux pharaons de sable ? Les marchands du Temple sont toujours là, galvaudant le voile de brocart noir de la Fiancée de Dieu dans le désert d’un Las Vegas religieux. Le lieu de retraite spirituelle élevé par Abraham n’est plus, la recherche du ravissement en Dieu par la solitude et le dépouillement a laissé place à l’expérience collective matérialiste de la soumission à l’Islam. Dieu n’a pas de Demeure, la Kaaba du cœur de l’amant éperdu l’accueille et, dans l’absence, en sait la Présence, n’a de Seigneur que le serviteur.

Dr al Ajamî

 

[1] L’archéologie a montré que de très nombreux temples orientés de la sorte émaillaient la région, des grandes ziggourats de Mésopotamie aux modestes sanctuaires du sud de l’Arabie. Cette disposition faisait aussi des temples astrolâtres des observatoires astronomiques. Ainsi, plus précisément, le grand axe de la Kaaba est-il pointé vers Canopus, l’étoile concurrente de Sirius, alors que l’angle où a été enchâssée la Pierre noire indique le levant au solstice d’hiver.

[2] Le Coran use de sept appellations différentes pour la Kaaba, mais la désignation explicite Kaaba n’est-elle utilisée qu’à deux reprises : S5.V95 et 97, ce qui peut parfois poser quelques difficultés d’identification les autres qualificatifs employés étant moins spécifiques : al–bayt [S2.V158 ; S8.V35 ; S106.V3 ; S3.V96] ; baytiya, [S2.V125 ; S22.V62] ; al–bayt al–ḥarâm [S5.V2 et 97] bayti-ka–l–ḥarâm [S14.V37] bayti-ka–l–muḥarram [S14.V37] al–bayt al–‘atîq [S22.V29 et 33]. Ceci étant, une étude de l’ensemble de ces occurrences montre que par recoupement elles sont toutes corrélées, soit par la mention d’Abraham et d’Ismaël, soit par celle du Pèlerinage et qu’il existe des points de croisement. Au final, toutes sont reliées par S8.V35 au sanctuaire de La Mecque. Ceci ne retire rien au fait que le terme bayt lorsqu’il est donné isolément et en un contexte particulier puisse désigner un autre temple que la Kaaba, mais permet d’infirmer l’islamologie quand elle s’aventure dans le déni du lien coranique entre la Kaaba et Abraham. Signalons que la locution baytu–allâh/la Maison de Dieu n’est pas coranique, ceci s’explique sans doute par le fait que cette notion de lieu sacré contenant la divinité est ainsi rejetée, la Kaaba n’est pas au sens littéral la « Demeure de Dieu » qui, en Son absoluité, ne peut être en aucune manière l’objet d’une localisation, fût-elle mentale, voire symbolique. Il en est donc de même des autres appellations comme baytiya/Ma Demeure qui ne se comprennent que métaphoriquement.

[3] Ceci se comprend du fait qu’Abraham a construit la Kaaba sur les fondations d’un ancien temple astrolâtre dont il a sans doute qui plus est réutilisé une partie des pierres de construction.

[4] Précisons que pour le Coran Abraham ne peut être le patriarche fondateur du monothéisme tel que s’en réclament le judaïsme et le christianisme puis l’Islam en concurrence. En effet, selon le concept de “Pacte primordial” spécifiquement coranique toute être humain possède de manière innée la pré-connaissance monothéiste de l’existence Seigneuriale, ce que nous nommons la Foi ontologique. Sur ce point capital de la théologie coranique, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam. Nous rappellerons aussi que l’islamologie depuis les travaux orientalistes à destination colonialiste de Snouck Hurgronje [1857-1936] n’a de cesse de supposer que la figure d’Abraham dans le Coran n’était en réalité qu’une tentative tardive de la part de Muhammad – lors des premières controverses avec les juifs à Médine – destinée à réinvestir apologétiquement cette figure emblématique au service de l’Islam. Or, il est pourtant évident que l’abrahamisme au sens coranique du terme était déjà parfaitement en place dès la prédication mecquoise, ex. : S14.V35-41 ; S6.V161 ; S16.V123.

[5] « connaître » traduit ici directement le verbe ra’â, voir, au sens figuré. Il existe une variante de lecture ou l’impératif ari-nâ/fais nous connaître est lu ar-nâ, voir alors au sens premier : voir avec les yeux. Il s’agit d’une tentative avouée d’infléchissement du sens coranique permettant à certains exégètes d’affirmer que Dieu montra à Abraham les rites du Pèlerinage. Sur ces variantes exégétiques, voir : Les variantes de récitation ou qirâ’ât.

[6] Bien qu’en premier lieu le sens du pluriel manâsik soit sacrifices, offrandes, cf. v200, la racine nasaka indique la piété, la dévotion, et il aurait été juste de le traduire par dévotions de même connotation, seules des raisons d’usage nous ont fait retenir ici rituels, rites.

[7] Voir : La Pluralité religieuse selon le Coran et en Islam ; S5.V48.

[8] Confirmant cela, l’on constate que ce passage coranique est le plus complet quant au Pèlerinage. Cependant, la chronologie traditionnelle classe cette sourate 22, 103e, donc postérieure à la sourate 2, 87e, alors même, nous l’avons montré, que le syntagme « Informe les Hommes du pèlerinage/al–ḥajj » indique qu’il s’agit de la première réponse apportée par le Coran au questionnement quant au maintien ou non du pèlerinage à la Kaaba perçu comme le symbole du polythéisme. Pareillement, les syntagmes « accomplissez le pèlerinage et la visite pieuse pour Dieu seul » en S2.V196 et « En vérité, Safâ et Marwa font partie des sacralisations de Dieu et, quiconque pèlerine à la Demeure ou en accomplit la visite pieuse, point d’empêchement à ce qu’il processionne entre les deux… », S2.V158 se présentent comme un complément d’information faisant logiquement et nécessairement suite à la première intervention en S22.V27 qui rendait possible ce pèlerinage, ce qui invalide la chronologie traditionnelle. À nouveau, la démarche diachronique mise en lumière par l’analyse contextuelle du sens littéral s’avère être la seule pertinente tout en confirmant que l’approche synchronique découlant de la chronologie proposée par la tradition exégétique classique est tout simplement erronée et, plus, impossible en réalité à établir avec rigueur.

[9] Cf. Le rituel du Pèlerinage selon le Coran et en Islam.

[10] Cf. Le rituel du Pèlerinage selon le Coran et en Islam.

[11] Il est ici fait référence à Exode, XXIII, 14-17 et XXXIV, 18-23 ou Deutéronome XVI, 16.

[12] Nous avons montré en S2.V125 que selon les données bibliques plus ou moins recoupées par l’archéologie, il apparaît que le royaume dit d’Israël maintient comme lieu de culte le temple de Béthel en opposition au Temple de Salomon à Jérusalem et au royaume de Juda, ce qui ne manqua pas d’engendrer de graves tensions.

[13] Cf. Le rituel du Pèlerinage selon le Coran et en Islam.

[14] Il en est bien ainsi selon le Coran de l’ensemble des piliers érigés en tant que tel par l’Islam, voir : Le (terme) islâm selon l’Islam : l’Islam-religion ; La shahâda ou double attestation ; La prière obligatoire selon le Coran et en Islam ; Le Jeûne de Ramadan selon le Coran et en Islam ; La Zakât selon le Coran et en Islam.

[15] Ce n’est donc que lorsque l’on traite du Pèlerinage institutionnalisé par l’Islam en tant que pilier qu’il convient de nantir ce terme d’une majuscule : le Pèlerinage.

[16] Nous verrons que si le Coran avait expurgé ce pèlerinage de toutes traces de rituels animistes et polythéistes, l’Islam en sa construction destinée à instituer un Pèlerinage central a été amené à en complexifier les rites, démarche qui servit de porte de réentrée de pratiques polythéistes, voire animistes, que le Coran avait pourtant refusées.