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S’il est un symbole fort en l’imaginaire des musulmans, c’est sans aucun doute l’orientation qu’ils prennent, individuellement ou collectivement, lors de leurs prières : la Qibla/ آلقبلة, terme indiquant alors la direction de la Kaaba. En soi, il s’agirait d’un acte purement rituel, mais, selon l’Islam, l’histoire de ce choix s’origine dans le politique. En effet,  une fois arrivé à Médine le Prophète aurait prié initialement vers Jérusalem afin de se concilier les faveurs des juifs, mais, face à l’hostilité grandissante de ceux-ci et aux conflits de plus en plus marqués avec cette communauté, Dieu aurait alors inspiré à Muhammad de se diriger en prière vers la Kaaba. L’Exégèse, tout comme l’orientalisme précoce et l’islamologie tardive ont interprété ce supposé « changement de Qibla » comme préfigurant l’opposition entre les religions se référant au Patriarche Abraham alors même que le Coran avait auparavant plaidé l’union abrahamique. Dieu aurait-il donc voulu une religion de rupture, des croyants qui, en prière, se tournent le dos et, dans la vie, s’affrontent au nom du même Dieu ?  Notre analyse démontrera largement le contraire.

 

• Que dit l’Islam

Selon l’Islam, les vs142-148 de sourate « La Génisse » auraient une double fonction : abroger la première direction de prière vers Jérusalem et instituer le fait de se tourner vers la Kaaba : la Qibla des musulmans. Le récit fourni par l’Exégèse est bien connu : à son arrivée à Médine, le Prophète se serait tourné pour prier vers Jérusalem par esprit de conciliation ou de séduction envers les communautés juives de cette oasis. Puis, suite aux trahisons de ces dernières, il aurait souhaité sans détourner, Dieu alors exauça son désir et lui indiqua de s’orienter dorénavant vers la Kaaba. Ainsi, la Qibla symboliserait l’unité de la Oumma et matérialiserait sa différence, sa supériorité sur les autres religions qui toutes auraient perdu la Qibla originale, celle d’Abraham : la Kaaba. Il est évident que l’Exégèse vit là assez précocement un prétexte textuel pour mythologiser l’opposition entre l’Islam et les autres monothéismes. Du point de vue mytho-historique, cette version des faits fonde ce qu’il convient de nommer clairement la judéophobie de l’Islam. Du point de vue historico-critique, « l’affaire de la Qibla » illustre parfaitement le lien entre théologie et politique lors de la construction des primordiaux de l’Islam-religion. Sans envisager pour l’instant le contenu exact desdits versets, plusieurs remarques et objections peuvent être établies :

– Ces versets ne mentionnent pas que le Prophète aurait prié en direction de Jérusalem, voici la traduction standard du premier segment-clef  interprété en ce sens : « Les faibles d’esprit parmi les gens vont dire : Qui les a détournés de la direction (Qibla) vers laquelle ils s’orientaient auparavant ? », v142. De manière manifeste, rien n’est précisé quant à cette « direction (Qibla) ». Si le Coran est muet, le Hadîth parle et c’est par lui que nous apprenons ce que le Coran aurait omis de préciser : lors de son installation à Médine le Prophète aurait prié dix-huit mois tourné vers Jérusalem, jusqu’à la révélation du v144.

– Si un conflit débutant avec les juifs est la cause de ce revirement de qibla, alors il eut été beaucoup plus intelligent et réaliste de choisir à ce moment-là Jérusalem comme Qibla plutôt que la Kaaba ; or c’est le contraire que prétendument Dieu et Son prophète auraient fait ! En une telle situation, décider de tourner le dos à Jérusalem est une quasi déclaration de guerre !

– Ce choix supposerait aussi que Jérusalem aurait eu à cette époque une valeur symbolique pour les musulmans, ce qui est loin d’être le cas. Ce n’est  qu’à partir de la construction du Dôme du Rocher en l’an 72 que Jérusalem revêtit de l’importance pour les musulmans. Il s’agit là du premier projet architectural à visée théologico-politique dans l’histoire de l’Islam. Du reste, la sacralité de Jérusalem n’est nullement mentionnée dans le Coran.

 

• Que dit le Coran

Voici dans un premier temps la traduction littérale du passage concerné : « Les sots parmi les gens diront : Qu’est-ce qui les a détournés du côté/qibla sur lequel ils se tenaient ? Réponds : À Dieu le Levant et le Couchant ; Il guide qui veut vers un chemin droit. [142] Car c’est ainsi que Nous avons fait de vous une communauté médiane afin que vous soyez témoins à l’égard des hommes et que le Messager soit pour vous témoin. Et Nous n’avions établi le côté/qibla sur lequel tu te tenais que pour connaître qui suit le Messager de qui tourne les talons, car même si cela put sembler chose grave, ce ne le fut point pour ceux que Dieu guida ; Dieu ne délaisse point votre foi, Dieu est pour les hommes Très bienveillant et Tout de miséricorde. [143] Nous te voyons souvent te tourner vers le ciel, Nous allons donc t’indiquer une orientation/qibla que tu approuveras : ainsi, oriente ta face vers/shara le Temple sacré et, où que vous soyez, alors orientez vos faces vers/shara lui. Et, certes, ceux qui ont reçu l’Écrit savent vraiment que cela est la vérité de la part de leur Seigneur, et Dieu n’est point sans savoir ce que vous œuvrez. [144]  Et si tu apportais à ceux qui ont reçu l’Écrit tout argument, ils n’auraient point à suivre ton orientation/qibla comme tu n’as pas à suivre leur orientation/qibla tout comme entre eux ils ne suivent point l’orientation/qibla de l’autre. Et si tu suivais leurs passions après ce qui t’est parvenu de connaissance, tu serais alors vraiment au nombre des injustes. [145]  Ceux à qui Nous avons donné l’Écrit le connaissent aussi bien qu’ils connaissent leurs enfants, mais nombre d’entre eux dissimulent la vérité consciemment. [146] La vérité vient de ton Seigneur, alors ne soit pas de ceux qui doutent [147] et à chacun la direction/wijha qu’Il lui donne. Rivalisez donc en bonnes œuvres, où que vous soyez Dieu vous fera venir, tous ; Dieu, certes, sur toute chose a pouvoir. [148] »

– Le v142 introduit un paragraphe médinois consacré à la problématique de l’orientation durant la prière : vs142-148, versets qui envisagent les réactions vis-à-vis de l’institution de la Qibla au v144. Le segment initial « les sots parmi les gens diront » est au futur avéré, ce qui indiquerait que l’évènement auquel il est ici fait allusion : « qu’est-ce qui les a détournés du côté sur lequel ils se tenaient ?  » aurait déjà eu lieu alors que l’institution de  la Qibla n’est exprimée qu’au v144. Les vs142-144 se comprennent donc selon une séquence chronologique différente :

1 – v143 : Dans un premier temps, Dieu avait indiqué au Prophète un côté vers lequel se tenir en prière : « Nous n’avions institué le côté/qibla sur lequel tu te tenais ».

2- v144 : Puis Dieu indique au Prophète de s’orienter en prière et de prendre la Kaaba comme Qibla : « oriente ta face vers/shara le Temple sacré ».

3- v142 : Suite à cette modification, les « sots parmi les gens » critiquent cette décision.

– Notons d’emblée que les deux affirmations principales de l’Exégèse quant à ce passage coranique ne sont pas expressément mentionnées par le texte coranique, à savoir : 1- les « sots parmi les gens » seraient des juifs de Médine qui se seraient offusqués du fait que le Prophète aurait changé de Qibla, 2- Cette première Qibla aurait été Jérusalem.  Cette version des faits fournie par l’Exégèse ne repose que sur des sources extratextuelles, hadîths et avis exégétiques,[1]  et a pour unique intention de concevoir  la Qibla des musulmans comme symbole de la rupture théologique et politique entre l’Islam et les autres religions monothéistes, le  judaïsme notamment ; en quelque sorte une Qibla d’opposition. Or, l’analyse contextuelle invalide d’emblée cette interprétation. En effet, la totalité du chapitre coranique précédent, vs122-141, est consacrée à l’union abrahamique monothéiste et, conséquemment, à une reconnaissance interreligieuse impliquant de la bienveillance et du respect quant aux rites de chacun. Point d’orgue de cette démarche inclusive, le Coran appelait alors « au Baptême de Dieu », v138. En ces conditions, comment supposer que la Qibla ait été conçue comme une ligne de démarcation et une rupture interreligieuse ! Du reste, l’esprit d’ouverture coranique est confirmé en notre passage puisque le Coran se refuse à faire de la Qibla un point de discorde et, à cette fin, intime au Prophète de répondre : « à Dieu le Levant et le Couchant », v142. Cette réponse reprend une affirmation essentielle précédemment énoncée : « À Dieu le Levant et le Couchant et, où donc que vous vous tourniez, là est la “Face” de Dieu. Dieu, certes, est Infini, parfaitement Savant. », v115. Autrement dit : peu importe l’orientation durant la prière, c’est le même Dieu que vous priez et Il n’a pas de direction. À partir de cette base fondamentale, les religions ne sont pas en concurrence, mais tendent toutes vers l’unique objectif du croyant : l’unique Dieu Unique et « à chacun la direction/wijha qu’Il lui donne », v148. L’objectif de la pluralité religieuse, ici exprimée par la diversité des orientations lors de la prière, doit être : « rivalisez donc en bonnes œuvres », car quelles que soient vos religions et vos qiblas « Dieu vous fera venir, tous », v148.[2]

– La conception coranique de l’Orientation en prière suppose donc le respect de la qibla de chacun et, de cette vision inclusive, l’on déduira directement et nécessairement que Dieu ne peut pas avoir inspiré au Prophète de s’orienter initialement vers Jérusalem, prétendument pour se concilier les faveurs des juifs médinois, alors que « à chacun la direction/wijha qu’Il lui donne », v148. La Qibla selon le Coran n’est donc pas un choix d’opposition, mais d’ouverture et de tolérance et, contextuellement, un autre verset le confirme à nouveau : « où que tu sortes, oriente ta face vers le Temple sacré et, où que vous soyez, orientez vos faces vers lui afin que les gens n’aient point à votre encontre d’objection, sauf ceux qui sont injustes. Ne les craignez donc point, mais craignez-Moi afin que Je parachève Ma grâce à votre égard, puissiez-vous être bien-guidés ! », v150. Il est ici parfaitement précisé que le choix de la qibla est destiné à ce « que les gens n’aient point à votre encontre d’objection », le choix de la qibla ne repose donc pas sur une quelconque notion de conflit, mais, au contraire, d’apaisement, et seuls « ceux qui sont injustes », c’est-à-dire les « Les sots parmi les gens » du v142 émettront critiques et réticences. Enfin, il est tout aussi évident que le Prophète n’avait jamais prié auparavant vers la Kaaba puisqu’il lui est dit : « Nous allons donc t’indiquer une orientation/qibla que tu approuveras : ainsi, oriente ta face vers/shaṭra le Temple sacré », v144.

–  Ceci étant acquis, reste à déterminer les deux inconnues de notre passage : qui sont les « sots parmi les gens  » ? Quel était le « côté/qibla sur lequel ils se tenaient » ?

– Pour ce qui est du premier point, nous observerons que le v143 rappelle de manière critique le comportement « de qui tourne les talons », v143, c’est-à-dire refuse de suivre le Prophète. Or, il s’agit là de musulmans puisqu’il leur est dit « Dieu ne délaisse point votre foi », v143. De plus, il est précisé de ceux-là qu’ils appartiennent à une « communauté médiane  » et que le « Messager » est leur « témoin ». Les  « sots parmi les gens »[3] sont donc visiblement des musulmans qui ont rechigné à suivre le  « Messager  » lors de l’institution de la Qibla par le v144 et non pas des juifs ou des chrétiens. Du reste, l’on ne voit pas en quoi ces derniers auraient  été désignés par « qui suit le Messager », v143, puisque si l’on affirme que Muhammad a prié en direction de Jérusalem c’est alors lui qui aurait suivi les juifs et non le contraire. Cependant, comment expliquer que des musulmans aient pu rechigner à prier en direction de la Kaaba ? Si selon le Coran la prescription de la prière en commun remonte à la fin de la période mecquoise, ce n’est réellement qu’à leur installation à Médine qu’ils purent la mettre en pratique. Ainsi, à La Mecque, la prière était-elle essentiellement individuelle et plus ou moins clandestine. En ces conditions, il serait hasardeux de supposer que le Prophète ou les musulmans aient prié naturellement tournés vers la Kaaba. En effet, cette pratique était étrangère à la fonction qu’occupait la Kaaba pour les Arabes, l’on y faisait des tournées processionnelles, des sacrifices, mais la Kaaba et son enceinte n’était pas un lieu de prière.[4] Ceci explique que des musulmans aient pu avoir de l’aversion à prier en direction de la Kaaba celle-ci étant pour eux, et à juste titre, un lieu de rituels sacrificiels polythéistes, d’où le segment « même si cela put sembler chose grave », v143. Plus précisément encore, il y a en réalité deux catégories de musulmans ayant posé problème lors de l’édiction de la Qibla : ceux qualifiés de « sots parmi les gens » dont le propos « qu’est-ce qui les a détournés du côté sur lequel ils se tenaient », v142, est critique et quasi sarcastique. Cette attitude est à rapprocher de celle des hypocrites opposants du Prophète. Ces derniers doivent être distingués du cas de musulmans sincères mais ayant éprouvé des difficultés face au choix de la Kaaba polythéiste comme Qibla ayant pu se traduire par un refus momentané : « qui tourne les talons », v143. Au demeurant, cette pensée ne leur est pas reprochée, car le Coran reconnaît qu’effectivement « cela put sembler chose grave », mais qu’une telle orientation ne remet pas en cause la foi de celui qui prie ainsi orienté : « Dieu ne délaisse point votre foi ». Ils ne sont donc blâmés que parce qu’ils refusèrent d’obéir à la révélation transmise par le Prophète, le changement du « côté » vers la « Qibla » ayant mis à cette occasion en évidence « qui suit le Messager de qui tourne les talons », v143. À tous, il est rappelé qu’ils n’ont pas compris du point de la vue de la foi qu’« à Dieu le Levant et le Couchant ». Pour autant, le blâme qui leur a été adressé est minoré puisqu’il leur est rappelé que « Dieu ne délaisse point votre foi, Dieu est pour les hommes Très bienveillant et Tout de miséricorde », v143.

– Pour ce qui est du deuxième point : déterminer le « côté/qibla sur lequel ils se tenaient », l’analyse lexicale note que le terme-clef qibla avant de devenir un terme technique signifiant l’orientation en prière désigne en première intention un côté auquel on fait face ou qui nous fait face. Ensuite, du point de vue de l’analyse sémantique, l’on constate que le Coran use de deux locutions différentes : le  « côté/qibla sur lequel ils se tenaient  », v142, « le côté/qibla sur lequel tu te tenais », v143, et celle employée au v144 : « oriente ta face vers/shara le Temple sacré » et, « orientez vos faces vers/shara-hu lui». Notre traduction de la première de ces deux locutions est littérale, mot à mot :  « côté/qibla sur/‘alâ lequel/al–latî ils se tenaient/kânû », formulation particulière en laquelle le mot qibla revêt son sens premier : côté. En effet, lorsque le Coran va conférer au terme qibla un sens plus spécifique, l’expression employée l’indique clairement et notre traduction en est tout aussi littérale : « oriente/walli ta face/wajha vers/shara le Temple sacré/al–masjid al–arâm ». Le mot shara signifie aussi coté, mais, plus précisément, ce qui se situe de part et d’autre de celui qui regarde. Il ne s’agit donc pas d’un côté précis mais d’une indication large d’orientation, sens qu’alors le mot qibla accepte techniquement: « Nous allons donc t’indiquer une orientation/qibla », v144. Par comparaison, l’on peut en déduire que le « côté sur lequel ils se tenaient », v142, n’était pas à proprement parler une qibla au sens d’orientation de prière définie, mais seulement un « côté/qibla sur/‘alâ lequel ils se tenaient », v142. Ceci est du reste directement confirmé par le fait que la préposition ‘alâ/sur n’est en rien directionnelle à la différence de shara/vers ou autres équivalents comme ilâ ou nawa.

C’est de l’existence des lieux de culte que naît la nécessité d’une orientation, pas de la prière elle-même. Or, une fois à Médine en l’an 622 le Prophète eut à gérer deux situations nouvelles : la prière dans la première mosquée et la nécessité de coordonner la prière en commun. Ces deux éléments suffisent à expliquer que le Prophète dut naturellement se placer sur/‘alâ un « côté » de la mosquée, côté « sur lequel ils se tenaient », c’est-à-dire les musulmans. Par ailleurs, le v143 indique que ce « côté » avait été indiqué au Prophète par Dieu : « Et Nous [Dieu] n’avions établi le côté/qibla sur lequel tu te tenais… » Il ne s’agit donc pas contrairement à ce que l’on affirme d’une initiative personnelle de Muhammad, ce qui en soi invalide nombre de hadîths et de spéculations quant au fait que Muhammad aurait prétendument choisi de s’orienter vers Jérusalem pour des raisons prosélytes et/ou politiques. Cependant, le Coran ne fournit aucune indication précisant l’orientation de ce « côté », ce dont on peut déduire qu’il n’avait pas été à ce moment-là institué une Qibla au sens institutionnel du terme, mais seulement un « té » de la mosquée destiné à permettre d’organiser la prière. Sa détermination n’a donc aucune importance et, comme le rappelle le Coran, l’essentiel est en son cœur  de se tourner vers Dieu :  « À Dieu le Levant et le Couchant et, où donc que vous vous tourniez, là est la “Face” de Dieu. Dieu, certes, est Infini, parfaitement Savant ».[5] Il est donc cohérent qu’il ne nous soit donné aucune indication directionnelle concernant ce premier « côté » celui-ci n’ayant pas d’intérêt particulier. Ainsi, autant sommes-nous certain que ce « côté » n’était pas une qibla et ne cherchait pas à orienter les musulmans en direction d’un lieu particulier, et tout particulièrement donc vers Jérusalem, autant il est textuellement avéré que nous ne serons jamais en mesure d’identifier ledit « côté ».[6]

– Le v144 confirme l’analyse précédente, car le segment « Nous te voyons souvent te tourner vers le ciel » ne signifie pas que le Prophète demandait à Dieu de lui donner comme Qibla la Kaaba comme l’Exégèse a pu le dire, mais indique qu’il espérait que Dieu lui donne une Qibla spécifique. En effet, Muhammad a pu constater à Médine que les juifs avaient une qibla/orientation de prière, vers Jérusalem, et les chrétiens la leur : vers l’Est, alors que les musulmans priaient simplement sur un « côté » sans signification symbolique précise. L’on comprend donc qu’il ait souhaité que Dieu lui indique une Qibla pour sa communauté, ce que la révélation fit, non pas pour répondre à une attente particulière du Prophète, et encore moins en rétorsion contre les juifs, mais parce qu’il était du plan de Dieu d’instituer cette Qibla puisqu’au v148 il est dit : « à chacun la direction/wijha qu’Il lui donne ». C’est ainsi que Dieu a institué la Qibla des musulmans : « vers/shara le Temple sacré ». Or, l’on note que dans un premier temps il s’adresse au Prophète : « oriente ta face vers/shara le Temple sacré » étant entendu la difficulté potentielle qu’un tel choix pouvait représenter puisque la Kaaba polythéiste, nous l’avons signalé, n’était pas à ce moment-là un lieu à même de symboliser le monothéisme coranique. Ceci explique qu’il soit expressément demandé au Prophète d’accepter cette volonté divine, d’où le sens de l’incise suivante : « Nous allons donc t’indiquer une orientation/qibla que tu approuveras/tardâ-hâ », v144. Cela ne signifie pas que le Prophète fut satisfait de cette Qibla parce que tel était son souhait, mais, qu’au contraire, il devra l’approuver malgré les réticences légitimes qu’un tel choix divin pouvait soulever. Le verbe raâ signifie agréer, approuver, aimer, et quand la traduction standard le rend en ce segment par  « Nous te faisons donc orienter vers une direction qui te plaît/tarâ-hâ » elle ne fait qu’exprimer l’interprétation imposée par l’Exégèse : le Prophète avait voulu de lui-même prier en direction de Jérusalem par esprit de conciliation puis, face aux comportements hostiles des Juifs, il désira prier en direction de la Kaaba pour, littéralement leur tourner le dos, ce que Dieu accepta !  Outre le fait que ce n’est pas à la Révélation de suivre le Prophète mais au Prophète de la suivre, nous avons largement démontré qu’il ne s’agit là que d’une fiction destinée à faire de la Qibla des musulmans une Qibla d’opposition.

Conclusion

L’analyse littérale de ces versets aura permis de mettre en évidence les faits littéraux suivants :

– Rien n’indique dans le Coran que le Prophète ait pris comme première Qibla la direction de Jérusalem.

– Cette hypothèse défendue par l’Exégèse sans aucun appui coranique est le résultat d’une théologie d’affrontement : en inventant l’abandon de cette Qibla commune, l’Islam signe sa volonté de différentiation et de rejet de l’autre. Une telle construction exclusiviste est un des fondements de la judéophobie caractérisant des pans entiers de la théologie islamique. Ce faisant la Qibla des musulmans devient une Qibla d’opposition.

– Ce n’est pas le Prophète qui a choisi cette prime orientation en prière, mais Dieu :  « et Nous n’avions établi le côté/qibla sur lequel tu te tenais que pour connaître qui suit le Messager de qui tourne les talons », v143. Si ce « côté » avait été Jérusalem, cela supposerait que Dieu ait voulu faire des concessions prosélytes, ce qui n’est guère concevable.

– À son arrivée à Médine, le Prophète s’est trouvé dans l’obligation d’organiser la prière collective et, sur indication de Dieu, il se tint sur un « côté/qibla » de la mosquée, « côté/qibla sur lequel ils se tenaient », v142. Ce côté n’avait aucune orientation symbolique, type Jérusalem ou l’Est, ce qui justifie que le Coran ne donne aucune précision sur ce point.

– Il n’y a donc pas eu deux qibla comme l’Islam l’affirme, mais selon le Coran une seule : la Kaaba. Avant cette édiction divine, les primo-musulmans priaient en faisant seulement face à un simple « côté » de la mosquée, ou en tous lieux, côté indifférencié et sans portée symbolique.

– Lorsque Dieu révèle au Prophète qu’à présent il doit se tourner vers la Kaaba :  « oriente ta face vers/shara le Temple sacré et, où que vous soyez, alors orientez vos faces vers/shara lui », v144, ce fait est donc sans aucun rapport avec un problème relationnel avec les communautés juives de Médine.

– En réalité, ce passage traite des difficultés qu’éprouvèrent certains des compagnons du Prophète à accepter de prier en direction du « Temple sacré ». Un tel choix put effectivement leur « sembler chose grave », v143, puisque la Kaaba représentait à leurs yeux le pire des polythéismes sacrificiels et le siège de l’ennemi. Au temps de la Révélation, la Kaaba n’avait pas la valeur symbolique que nous lui connaissons depuis, cette représentation ne lui ayant été conférée qu’à partir de l’ordre de Dieu l’instituant comme Qibla des musulmans.

– Le choix de la Qibla selon le Coran n’entre donc pas en compétition avec les orientations de prière des autres religions et ceci est clairement exprimé : « à chacun la direction qu’Il lui donne », v148. Comme de règle dans le Coran, l’Unicité de Dieu et l’unité de la Foi se traduisent au monde dans la pluralité de la foi personnelle et des religions : « à chacun d’entre vous, Nous avons indiqué une voie générale/shir‘a et une voie spécifique/minhâj ».[7]

Au final, l’institution coranique de la Kaaba en tant que Qibla ne s’inscrit ni en polémique interreligieuse ni en une politique anti-juive. Il ne s’agit pas d’une Qibla d’opposition, mais de complémentarité. Contrairement à l’Islam, le Message coranique se caractérise par une approche inclusive de l’altérité,[8] la diversité religieuse étant à considérer positivement. C’est selon cet esprit que la Qibla selon le Coran se comprend, l’essentiel n’étant pas le formalisme religieux, mais la foi de chacun et la sincérité de l’engagement à agir pour le bien, d’où cet appel conclusif en ce paragraphe coranique dédié à l’institution de la Qibla : « Rivalisez donc en bonnes œuvres », v148.

Dr al Ajamî

[1] Pour notre critique des sources exégétiques extratextuelles, voir : Intertextualité, critique des sources exégétiques.

[2] Rappelons que le segment-clef « rivalisez donc en bonnes œuvres » exprime dans le Coran  le respect des particularités des différentes religions et non pas une démarche œcuménique ou une fusion des liturgies, chacune des religions ayant pour mission de favoriser l’adoration de Dieu en fonction d’une voie spécifique, notion que nous avons plusieurs fois explorée notamment lors de l’analyse de S5.V48 : « à chacun d’entre vous Nous avons indiqué une voie générale/shir‘a et une voie spécifique/minhâj. Et si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté religieuse/umma, mais il en est ainsi afin que vous puissiez exprimer/li-yabluwa-kum ce qu’Il vous a donné. Rivalisez donc en bonnes œuvres, c’est vers Dieu que vous retournerez tous ensemble…», voir : La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam. Il est tout à fait remarquable du point de vue de la convergence coranique, de constater que ce segment-clef «rivalisez donc en bonnes œuvres  » n’est présent à la lettre qu’en ce verset relatif à la Qibla et en ce v48 fondamental quant à l’économie coranique interreligieuse. Sur la notion de convergence coranique, voir : Intratextualité : Exhaustivité, Non-thématicité, Cohérence, Convergence.

[3] Le pluriel sufahâ’ possède un sens mineur : sots, sens qu’il convient de retenir ici s’agissant de musulmans, et un sens majeur : insensés, comme en S2.V13 et qui ne s’applique pas dans le Coran aux musulmans.

[4] Le Coran l’indique : « Leur prière au Temple n’est que sifflements et battements de mains… », S8.V35. Par ailleurs, l’on pratiquait autour de la Kaaba de nombreux sacrifices effectués sur des bétyles ou pierres dressées servant d’autels sacrificiels, le pourtour de la Kaaba devait donc ressembler plus à un abattoir à ciel ouvert qu’à un lieu de prière et de recueillement ; contrairement aux affirmations de la Sîra, comment donc prier en un tel lieu ! Au demeurant, et à titre de preuve complémentaire, ceci confirme que le Prophète suite à la prise de La Mecque fut dans l’obligation de purifier l’enceinte de la Kaaba des cultes païens qui y avaient lieu. Et, à l’encontre de la Tradition, ce ne sont point des statues d’idoles que le Prophète dut faire ôter, mais les nombreux bétyles sacrificiels qui occupaient l’enceinte. Rappelons que les Arabes, de culture encore très archaïque, ne sculptaient guère leurs dieux et qu’il est complètement improbable que ladite enceinte de la Kaaba pût être jonchée de 360 statues de divinités.

[5] S2.V115.

[6] Nous ajouterons que les étranges hadîths dit de la mosquée de al–qiblatayn/les deux qiblas sont seulement destinées à mettre en scène et en œuvre l’invention exégétique d’une première qibla vers Jérusalem. Du reste, tout esprit censé peut comprendre que l’opération consistant à prendre la direction opposée en pleine prière est parfaitement irréaliste !

[7] S5.V48, voir note 2.

[8] Sur cette notion coranique, voir : La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam.