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Selon le Coran, la Foi et la Raison sont le propre de l’Homme. Sous cet aspect, par Foi le Coran n’entend pas la foi religieuse, mais la Foi ontologique, connaissance innée constituant notre Conscience de Dieu.[1] Par Raison, le Coran n’entend pas la science, mais notre Conscience au Monde.[2] En tant que constitutives de l’Être, ces deux dimensions sont fondamentalement et nécessairement compatibles. Les tensions que nous percevons entre ces deux champs complémentaires opèrent donc à un autre niveau, celui de leur transposition et acquisition correspondant à notre foi personnelle et à notre pensée rationnelle, le conflit entre nos certitudes et incertitudes. Certitude de la foi et incertitude de la raison versus certitudes de la raison et incertitudes de nos croyances.

Transposé au plan de notre réalité, la foi est reconnaître ce que l’on sait être : l’acceptation,  la raison est connaître ce que l’on ne sait pas : l’acquisition. Ainsi, deux plans de vérité s’affrontent : la Vérité de la foi et la vérité de la raison, l’une est absolue, l’autre est relative. Comment donc en la foi savoir raison garder et en la raison savoir foi garder ? Pragmatiquement, en ce qui nous concerne, l’Islamité réalise la recherche du dépassement de l’isthme qui a priori sépare, mais aussi unit,  foi et raison vers une confluence harmonisant l’une et l’autre. Pour un musulman, l’Islamité représente une alchimie concrète entre croire et penser, foi et raison. Mais, à dire vrai, tous les croyants sont dans la même situation vis-à-vis de leurs religions respectives et de leur statut d’êtres humains libres et autonomes. Ce ne sont donc point les définitions de la foi et de la raison qui ici nous intéressent, mais le rapport entre les deux. Comment et en quelle mesure être pensant et croyant, croyant et pensant ? Quelle cohabitation possible entre l’indéniable cogito ergum sum : « Je pense donc je suis » et l’invérifiable credo ergum sum : « Je crois donc je suis »  ?

Le Coran l’affirme et la raison le confirme, nous sommes hommes de Foi et de Raison. Aussi, l’athéisme le plus assumé n’est-il qu’un système de croyances puisque l’objet de sa réflexion : Dieu, échappe par essence à la préhension intellectuelle, à la compréhension. De même, le déisme des croyants, acte de foi premier, est-il a priori médié, voire dicté, par les croyances religieuses. Ce faisant, de cette convergence impensée entre croire et penser résulte un état de schizophrénie qui touche tant le croyant que le non-croyant. En Islam, comme en toutes religions, le conflit entre raison et foi s’est donc soldé par la victoire du non-pensé : croire sans comment : « bi-lâ kayfa » et sans comprendre : « bi-lâ ma‘na ».[3] Comment donc guérir de cette psychose dissociative intégrée à notre patrimoine exégético-génétique ? Si de par cette  pathologie la raison est à l’évidence perdante, une foi qui  ne peut se comprendre est tout autant une défaite pour l’Être de foi et de raison, toutes deux en lui irrémédiablement coexistantes.

Or, le Coran offre une solution à ce dilemme en proposant un abord rationnel multidimensionnel et l’essentiel de nos recherches coraniques porte sur sa mise en évidence. Tout d’abord, le texte coranique délivre une explication rationnelle de la Foi en tant qu’ontologique à l’Homme.[4] Ensuite, pan par pan, le Coran déconstruit tous les systèmes de croyances, qu’elles soient d’ordre religieux : mythes, légendes, règles, dogmes, etc.,  ou d’ordre intellectuel : doutes, supputations, certitudes, dogmatisme, etc. De la sorte, il apparaît que les croyances du croyant comme celles du rationaliste relèvent de certitudes. Si la longue histoire du fait religieux a imposé l’idée que la foi repose sur la certitude et la raison sur l’incertitude, il ressort du propos coranique que la foi doit être éprouvée à l’aune de la raison et la raison approuvée au regard de la foi. Non pas que la foi ait à être validée par la raison, mais qu’elle se doit d’étudier par la raison la signifiance et les significations de ses croyances. Non pas que la raison ait à se soumettre à la foi, mais qu’elle ait à ne pas s’y opposer. En réalité, une foi sans raison et une raison sans foi sont toutes deux malades de leur réduction,  une foi aveugle ne vaut pas plus qu’une raison sourde !

C’est lorsque foi et raison ne sont que certitudes qu’elles s’opposent, car seule la raison repose sur l’incertitude, le doute méthodologique, ce qui n’est en rien incompatible avec la certitude de la foi dont il est tout aussi erroné d’affirmer qu’elle ait à connaître le doute pour être pensée. Ainsi, si l’on n’y prête pas attention, du fait même que foi et raison cohabitent en un même être, la certitude de la foi minorera le doute intellectuel. Il en est de même, mais en miroir, quand la non-foi d’un non-croyant et sa raison interagissent, alors sa certitude intellectuelle majorera l’incertitude quant à sa foi. En conséquence, le pire ennemi de la raison de l’Homme est de dire : « Je crois que  » au détriment de sa pensée, estimant que penser le dispense de croire. Le pire ennemi de la foi de l’Homme est de dire : « Je pense que » estimant que croire le dispense de penser. Loin de clarifier les domaines du croire/credo et du penser/cogito, de tels positionnements génèrent en réalité des états limites de confusion entre foi et raison. Du reste, en de nombreuses langues « je crois » et « je pense » sont anormalement synonymes. Pour autant, la raison ne peut foncièrement s’exercer quant aux articles de la foi puisqu’ils relèvent de l’Inapparent-Imperceptible/al-ghayb non accessible aux instruments de la raison. Inversement, la foi est incompétente pour juger les éléments fournis par la raison puisque le principe de certitude s’oppose à celui d’incertitude. Il y aurait donc là comme une contradiction irréductible entre rationnel/raison et irrationnel/foi et il en découlerait que l’on ne puisse pas croire rationnellement ou penser irrationnellement. Il y aurait donc là comme un hiatus entre Connaissance/Certitude de la foi et Science/Incertitude de la raison. Or, si l’expérience technique prouve que l’on peut penser irrationnellement, l’expérience mystique indique que l’on peut croire rationnellement lorsque l’Imperceptible est dévoilé.

Face à ces apories, une première conclusion s’impose : il nous faut penser ce que l’on croit et ne jamais croire ce qu’il faut penser, et cette position est coranique. Par « penser ce que l’on croit », il ne s’agit pas de la sincérité du croyant, mais d’exercer notre raison sur nos systèmes de croyances, productions dont la religion est un incontestable creuset, c’est le combat contre notre dogmatisme. Par « ne pas croire ce que l’on doit penser », l’on entend l’effort contre le conformisme intellectuel et la lutte contre le suivisme dogmatique. Se profilent alors les limites de l’isthme entre foi et raison. Un isthme  est potentiellement séparation et union, il nous faut donc travailler à ce qui unit plus qu’à ce qui sépare, en cet espace créer du lien interne, tisser du sens. Le Coran illustre abondamment cette situation en des versets que l’on qualifie à tort de théologie naturelle[5] : « En vérité, en la création des Cieux et de la Terre, en l’alternance des nuits et des jours, en les vaisseaux voguant sur les flots chargés de ce qui profite aux hommes, en  ce que Dieu fait descendre du ciel comme eau et dont Il revivifie la terre morte et sur laquelle Il répand toutes bêtes, en la variation des vents et des nuages contraints entre ciel et terre ; en tout cela, certes, des Signes pour ceux qui réfléchissent. »[6] Les « Signes » sont bien ici présentés en tant que signifiants  indirects de l’existence du divin Créateur, mais tels qu’ils sont évoqués ces Signes de Dieu  interpellent la raison : « des Signes pour ceux qui réfléchissent ». Cependant, d’autres versets de même nature, interpellent la foi :  « Ne voient-ils point les oiseaux assujettis au vide du ciel et que nul ne les soutient si ce n’est Dieu ; en cela il y a des Signes pour ceux qui croient. »[7] Cette exemplification coranique indique un champ commun entre foi et raison, une réflexion aux limbes dessinant une passerelle entre ces deux domaines. Ceci concerne à l’évidence le croyant qui est ainsi invité à réaliser une approche rationnelle, non pas de sa foi, mais de ce en quoi il croit. Il ne doit donc pas se limiter à percevoir les « Signes de Dieu » comme autant de confirmation de sa foi, mais s’efforcer à y appliquer sa rationalité. Ainsi, la « création des cieux et de la Terre » ne peut-elle être considérée comme un pur acte surréaliste ni réduit à un phénomène physique aléatoirement soumis à lui-même. La raison doit explorer ce qu’elle peut en mesurer et comprendre et la foi admettre que l’intervention divine se situe à un niveau et des modalités qui ne sont pas ceux que nos croyances enseignent. Notre raison constate que les oiseaux sont « assujettis au vide du ciel », mais seule notre foi accepte que  « que nul ne les soutient si ce n’est Dieu  ». Néanmoins, notre raison  ne peut pas conclure avec certitude que la capacité à voler des oiseaux serait indépendante d’une volonté déterminante de Dieu, pas plus que notre foi ne saurait intelligemment supposer que Dieu maintient réellement chaque oiseau en vol.

À partir de ces exemples, ces Signes, la raison et la foi constatent des faits similaires, mais  divergent quant à l’interprétation qu’ils en font.  Ce n’est donc pas les signes qui sont directement en jeu, mais bien notre capacité à interpréter le monde, notre herméneutique, notre être au Monde. Les sens et le cœur ne sont point des entités pures que tout opposerait, mais deux modes d’interprétation qui ont été historiquement séparés. En Occident, cette séparation est née d’un conflit entre rationalité naissante et religiosité asphyxiante alors qu’en Orient elle résulte d’une victoire du religieux sur le rationnel. Dans le premier cas, penser la foi revient à en triompher et, pour le second, croire est vaincre la raison. À l’heure actuelle, le croyant, entre ces deux mondes, entre marteau de l’un et enclume de l’autre, n’aurait d’autre solution pour y échapper que de « croire sans penser et penser sans croire ». Or, en indiquant que l’opposition entre foi et raison découle uniquement d’un conflit d’interprétation, le Coran propose une voie médiane. Un terrain commun d’entente entre foi et raison où l’on peut croire et penser, c’est-à-dire examiner à l’aune de la raison ce que la foi dicte et envisager à la lumière de la foi ce que la raison affirme. En cela, il ne s’agit pas de rejeter l’interprétation fournie par la raison au nom de la foi ou, inversement, l’interprétation donnée par la foi au nom de la raison, d’accepter ou d’éliminer l’une au détriment de l’autre, mais de rechercher une compréhension qui rendent compatibles les affirmations de l’une et de l’autre.

Bien évidemment, cette recherche personnelle ne relève pas du concordisme. Cet état chimérique qui se veut mi-foi mi-raison n’est en réalité ni foi ni raison puisqu’il vise à interpréter les données coraniques afin d’y découvrir rétroactivement des énoncés scientifiques. Le Coran n’est pas un manuel de sciences et les connaissances scientifiques actuelles ne forment pas catéchisme. Le Coran et la foi traitent du pourquoi : la question du sens. La Science et la raison s’intéressent au comment : la question des sens. Vouloir prouver la foi par la science est donc une quête de sens qui n’a aucun sens ! Une forme moderne de sécularisation extrême dont  les adeptes sont les fossoyeurs du Coran. En voulant sauver le Coran au nom de la science, ils creusent sa tombe puisque par définition les données scientifiques évoluent et, qu’à terme, leurs surinterprétations du Coran l’auront rendu incompatible avec les nouvelles connaissances nécessairement différentes. Au final, leur foi et leur raison seront enterrées au même cimetière et en la même fosse ! Croire au Coran est l’acte de foi par essence, la foi en la Révélation, et cela n’a nul besoin d’être prouvé par la Science. Comprendre la Science est l’acte intellectuel par essence, et ces énoncés n’ont nul besoin d’être prouvés par le Coran. Nos croyances n’ont pas à être une explication physique du monde et nos connaissances une métaphysique du monde. Rendons au Coran sa métaphysique et laissons à la Science sa physique. Le mariage forcé entre ces deux pôles de réflexion  n’est en rien une union de la foi et de la raison, mais deux cadavres dans le même lit ! Confondre science de la foi et foi en la science est un dépassement de sens mortel, car chacune de ces croyances  envahit ainsi le territoire de l’autre, et ce, au détriment de ses propres vérités.

Il n’y a pas selon le Coran d’antinomie entre Foi et Raison, mais uniquement entre ce à quoi nous croyons et ce que nous pensons. Aussi, le Coran a-t-il pour objectif non pas d’expliquer rationnellement la foi, mais de permettre une interprétation rationnelle de nos croyances. Il ne vise pas à déconstruire la connaissance scientifique de notre monde, domaine de la science, mais les mythes et superstitions de notre être au monde, domaine qu’il juge improprement attribué à la foi. De ce point de vue, il ne s’agit pas d’opposer Connaissance et Science, mais vérités à erreurs, la Vérité révélée à l’Homme et la vérité acquise par les hommes devant concourir à une voie commune ouvrant à la réalisation d’un être de foi et de raison. En ce cas, l’Erreur résulte toujours d’une interprétation erronée de la part de la foi comme de la raison ; erreur de la foi lorsqu’elle interprète le monde et erreur de la raison lorsqu’elle interprète la foi. L’équilibre entre ces deux systèmes d’interprétation suppose de bien discerner leur champ d’application respectif et, ainsi, ce qui relève pour chacun d’entre eux de l’interprétation et du vrai, de l’incertitude et de la certitude. Les croyances, et non la foi, peuvent et doivent être examinées par la raison afin d’établir de manière critique quelles certitudes oblitèrent la raison du croyant et quelles certitudes de la raison entravent la foi.

Ce projet coranique exige donc que nous ayons une compréhension rationnelle de ce à quoi nous croyons et que nous menions une critique raisonnée de ce que la raison nous instruit. Nous le répétons, cela ne signifie absolument pas qu’il faille juger la science au nom de la foi ni juger la foi au nom de la raison, mais cela indique que nous devons exercer notre raison critique quant au champ de nos croyances religieuses tout comme mener par la raison l’autocritique du champ de nos pensées. Nous sommes effectivement des êtres hybrides construits conjointement sur ces deux modèles : le religieux et le sociétal, car le non-religieux n’existe qu’en tant qu’anti-modèle du religieux. Pas plus que nul n’est neutre en socialisation, nul n’est donc neutre en religion. Cette double construction qui nous caractérise explique que religion et pouvoir ont toujours coexisté, non pas en tant qu’entités en opposition, mais en participation. Historiquement, religion et pouvoir apparaissent conjointement et toute religion ne s’est imposée que dès lors qu’elle s’est associée avec un pouvoir. Pouvoir céleste et pouvoir terrestre ne sont que deux aspects d’une même volonté, celle de quelques-uns à vouloir dominer la foule des autres. Ces deux pouvoirs ont le même objectif : contrôler les hommes en leur dictant ce qu’ils doivent croire et penser. Comme le rappelle le Coran en tant que symbole de cette union, pas un puissant qui s’étant revendiqué d’ascendance divine n’ait pas été adoubé par une religion. Aussi, combattre le pouvoir religieux au nom du pouvoir politique ne peut-il que libérer de puissantes forces destructives. Cette guerre n’aboutit qu’à la victoire d’une de ces deux idéologies au détriment de l’autre puisque, logiquement, la coparticipation de ces deux pouvoirs les équilibrait malgré tout. Cette lutte, ne peut donc que mener à la dictature du religieux ou à la dictature du politique et, quel que soit le camp vainqueur, c’est l’Homme qui en sort perdant. Pour autant, la solution n’est pas de maintenir ou de revenir à cet antique statu quo entre pouvoir spirituel et pouvoir matériel, mais bien d’exercer notre raison critique à l’égard du religieux comme à l’encontre du politique. Mener par l’exercice de notre raison une analyse critique du quoi et comment croire et une analyse critique du quoi et comment penser, ce qui nous ramène à notre sujet central.

En effet, pouvoirs politiques et religieux tendent à prendre le contrôle des masses en imposant une explication du Monde et de l’être au Monde, lesquels ont en commun d’être des systèmes d’interprétation et non l’analyse des faits réels. Le Coran appelle tous les hommes à se libérer des carcans et des tyrans, le croyant devant user de sa raison pour déconstruire les interprétations propres aux religions et tout être se défaire par elle des interprétations soutenues par les pouvoirs. Que l’on soit croyant ou non, peu importe, puisque le combat personnel est au fond identique : lutter contre l’erreur au service de la vérité, c’est-à-dire rechercher et défendre le réel contre l’interprétation. Il n’y a pas de voie plus juste et performative que celle consistant à  exercer la force de la raison afin de faire tomber les murailles de l’interprétation. Aucune avancée n’est possible sans l’arme de la raison, un combat pacifique non pas contre l’autre mais contre soi, contre nos tendances à préférer l’interprétation, plus aisée, que la recherche du vrai, du réel, plus coûteuse, et, pour le croyant du Réel et du Vrai, représentés dans le Coran par un seul et même attribut divin : al–ḥaqq.

Or, si l’on peut penser sa foi, croire ne relève pas du pensé, ce n’est donc pas la foi qui peut gouverner ces deux domaines, mais la raison, l’Homme en sa plénitude est d’abord raison puis foi. Ainsi, le croyant ne doit-il pas mener un combat contre sa foi, mais contre ses croyances, il ne doit pas non plus se laisser aveugler par les lumières de sa raison. Ce n’est que si sa foi est purifiée des croyances qu’elle peut participer à l’œuvre de la raison par le biais de l’éthique et de la morale, ce bel agir tout de morale et d’éthique appliquées dont le Coran inlassablement rappelle la capitale importance. C’est donc à la lumière de cette foi vécue constructivement que le croyant peut investir et maîtriser le champ du rationnel à la recherche de l’harmonie entre croire et penser. Non pas à l’Islam des Lumières, autre système d’interprétations,  mais à la Lumière du Coran. Dieu n’a pas besoin de nous, Il est la raison pure, Il n’a pas besoin que nous rationalisions Sa Révélation, car elle est en soi rationnelle, éclairée comme éclairante. Il n y a donc pas à prophétiser un Islam des Lumières, comme si la Révélation attendait que l’homme l’éclairât de ses lumières ! Le Coran se dit lampe lumineuse/sirâj munîr, il ne nécessite pas la raison humaine pour briller. C’est à la raison humaine de chercher la Lumière du Coran et, si l’Exégèse a jusqu’à présent produit une multitude d’interprétations diverses comme divergentes c’est qu’elle n’a pas recherché la Lumière du Coran, mais qu’elle s’est évertuée à y projeter nos propres lumières. C’est ainsi que l’on demeure aveugle, en nos ténèbres, sans retour. L’ensemble des exégèses canonisées par la caste des Gardiens du Temple constitue de facto une connaissance et la Connaissance est fondée sur la certitude alors que la Science repose sur le principe d’incertitude, il n’y a donc pas de sciences islamiques.

Rien ne doit combattre la raison que la raison et opposer à la raison la certitude de sa foi est un non-sens, ce n’est pas là un acte de foi. Le Coran appelle le croyant à penser alors que les religions l’appellent au suivisme. Aussi, la raison ne doit-elle pas combattre la foi, mais s’employer à déconstruire la Religion. Cela ne signifie pas qu’il faille la détruire, mais qu’il s’avère nécessaire de la rationaliser, en expurger le légendaire, l’archaïque, l’historique, le politique et la ritualisation du croire afin de reconstruire du sens à la foi, prioriser la verticalité par rapport à l’horizontalité. Pour ce faire, comprendre le Coran tel qu’en lui-même est la condition sine qua non, l’acquisition d’un message antérieur au religieux, un critère de jugement auquel se conformer. Par cette voie coranique l’on ne peut envisager une réforme des religions, Islam y compris, puisque le Coran à l’évidence n’est pas une religion et n’en possède pas le contenu. Par contre, l’éminente éthique coranique permet à tout un chacun de réformer de manière critique et étayée son rapport à l’Islam, son Islamité. L’on perçoit là que l’avenir n’est pas à l’Islam, mais au dépassement de l’Islam, l’avenir n’est pas au religieux, mais à la foi. La foi survivra au temps, elle est intrinsèque à l’Homme et les religions ne sont qu’un système d’explication du monde et des règles d’être au monde. Or, les musulmans peuvent être les premiers à dépasser ce cadre vers une foi pure, la foi en Dieu au travers de la Révélation. En relisant le Coran à la lumière de la raison, ils peuvent être les éclaireurs de cette nouvelle ère. Ils peuvent ainsi régler leur islamité à l’aune de la Lumière du Coran et non à l’ombre de leur religion. La foi lorsqu’elle est ainsi ramenée à sa quintessence ne combat plus la foi de l’autre ni la non-foi, elle est dépassement. Seules les religions se livrent bataille, comme tous pouvoirs, et elles seules ont pour ennemi la raison. Un croyant aujourd’hui doit être un septique puissant, caustique, un douteur vrai. Ne rien accepter que la raison n’ait éprouvé puis approuvé après une enquête minutieuse et prolongée.

L’Ère de la foi est une promesse, quand tous les croyants dépasseront leur religion nous connaîtront l’Âge d’or de la foi. De fait, le dialogue interreligieux tel que prôné actuellement n’est qu’un discours d’interface, voire de surface, car les religions sont sœurs ennemies, les hommes ne peuvent donc pas être frères en religion, mais frères de foi. Le véritable dialogue sera celui d’hommes de foi, d’hommes de Dieu, au-delà des religions, mais cela suppose une foi purifiée par la raison des scories des croyances : l’Âge d’or de la raison. En cela, ils traduiront le dialogue intérieur, en chaque être, entre foi et raison : l’échange pur entre une foi éclairée par la raison et une raison guidée par l’éthique de la foi.

Dr al Ajamî

 

[1] Cf. Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam ; S7.V172.

[2]  Cf. 3– Adam et Elle/Ève, Iblîs et le Shaytân : raison et conscience selon le Coran et en Islam.

[3]  Voir à ce sujet notre article Peut-on « croire sans comment ni signification » ? au lien suivant : https://iqbal.hypotheses.org/1996 

[4]  Voir :  Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam ; S7.V172.

[5]  Sur le rejet de la théologie naturelle par le Coran, voir note 8 en Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam.

[6] S2.V164 :

إِنَّ فِي خَلْقِ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ وَاخْتِلَافِ اللَّيْلِ وَالنَّهَارِ وَالْفُلْكِ الَّتِي تَجْرِي فِي الْبَحْرِ بِمَا يَنْفَعُ النَّاسَ وَمَا أَنْزَلَ اللَّهُ مِنَ السَّمَاءِ مِنْ مَاءٍ فَأَحْيَا بِهِ الْأَرْضَ بَعْدَ مَوْتِهَا وَبَثَّ فِيهَا مِنْ كُلِّ دَابَّةٍ وَتَصْرِيفِ الرِّيَاحِ وَالسَّحَابِ الْمُسَخَّرِ بَيْنَ السَّمَاءِ وَالْأَرْضِ لَآَيَاتٍ لِقَوْمٍ يَعْقِلُونَ

[7]  S16.V79 : « أَلَمْ يَرَوْا إِلَى الطَّيْرِ مُسَخَّرَاتٍ فِي جَوِّ السَّمَاءِ مَا يُمْسِكُهُنَّ إِلَّا اللَّهُ إِنَّ فِي ذَلِكَ لَآَيَاتٍ لِقَوْمٍ يُؤْمِنُونَ »