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La violence aveugle, lorsqu’elle s’abat, meurtrit les êtres et les cœurs, frappe l’imaginaire et sidère les consciences. Pour autant, il est légitime tout comme urgent de s’interroger sur les causes de la violence. Violence politique, économique, écologique, sociale, morale, les formes sont multiples et , de manière aiguë : la violence religieuse. Plus exactement, celle qui se justifie au nom de la religion et y puise sa légitimité. Que l’on soit croyant ou non, quelle que soit sa religion ou ses convictions, nous sommes tous au pied du même mur de terreur, réagir est nécessaire, comprendre plus encore. Quand bien même il y aurait fort à dire sur les diverses causes de l’actuelle violence, je ne suis guère qu’un exégète et un théologien. Et, si des théologiens ont fourni et fournissent encore aux feux de la guerre qui le bois, qui l’huile, d’autres veulent éteindre l’incendie dont la lueur des flammes est prise pour la Lumière de Dieu.

De manière générale, l’on a coutume de dire que le monothéisme est un concept porteur en soi de violence puisque n’admettant plus la présence des dieux de l’autre, il refuse ainsi l’altérité religieuse. Cette posture dogmatique contiendrait potentiellement le germe de toute forme de violence à l’encontre de celui que l’on considère alors impie, au pire impur, au mieux égaré. Ce raisonnement est juste, sauf que l’on ne peut l’imputer à l’idée du monothéisme, mais bien à la constitution des religions monothéistes.[1] Ici, le pluriel s’impose, et les trois sœurs ennemies : le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam, partagent en la matière les mêmes croyances. Non point quant au Dieu auquel ils croient, mais s’agissant du Peuple élu, de la Nation élue ou de la Communauté élue, juifs, chrétiens et musulmans ont tous fondé leur religion, de par la Sainte-Alliance entre théologie et pouvoir, sur la suprématie de leur confession respective.

Nous voici au cœur du problème, le fondement des luttes d’expansion des uns et des autres et la cohorte des violences et oppressions faites à l’autre, ce que l’on nomma les guerres de religion. Ce lourd bagage commun repose sur trois postulats intrinsèques à ces trois religions, à savoir : le refus de l’universalité de la foi, la prétention à l’exclusive du Salut, la non-reconnaissance de la pluralité des religions et des croyances. Nous ne cherchons pas à faire le procès des religions, mais parce que nous sommes musulmans, nous traiterons de l’Islam. Cet objet toujours étranger à nos yeux d’Occidentaux, mais qui ces dernières décennies, et plus encore depuis les évènements récents, a été projeté sur le devant de la scène, là où maintenant l’horreur le dispute à l’incompréhension. Or, la peur et l’incompréhension ne peuvent qu’enfanter la haine.

 

• Que dit l’Islam

Pour l’Islam donc, le refus de l’universalité de la foi, premier des trois ingrédients toxiques que nous avons identifiés, est une croyance bien ancrée. Une certitude qui porte à bout de bras la foi des musulmans.  Mais croire que sa propre foi est seule à être vraie a pour corollaire que la foi de l’autre ne peut l’être ; ce dont l’Islam, à l’instar du judaïsme et du christianisme, ne doute pas. Par voie de conséquence, la prétention à l’exclusive du Salut devient un dogme aussi cohérent que nécessaire : en dehors de moi point de Salut. Si seule ma foi est juste, Dieu ne peut accorder son Salut en l’au-delà qu’à ceux qui la partagent. Tout aussi logiquement, la non-reconnaissance de la pluralité des religions et des croyances est alors une évidence. Ma foi étant celle de l’Islam, et l’Islam étant la religion qui l’exprime, les autres religions ou croyances ne peuvent que reposer sur une foi égarée et sont donc vérités nulles et non avenues. Comment briser ce cercle herméneutique mortel ?

 

• Que dit le Coran

Seules les sources scripturaires font autorité, et si ce sont les textes de l’Islam qui ont secrété cette croyance mortifère, alors, pour ceux qui s’interrogent quant à leur rapport avec cette religion, la leur ou pas, ne reste que la question décisive : qu’en dit le Coran ? Pourquoi le Coran ? Parce qu’il est l’ultime arbitre des musulmans, le critère leur permettant de juger ce que l’Islam dit, mais le Coran et aussi l’aune à laquelle les non-musulmans doivent juger, non pas l’Islam, mais les musulmans. Or, en la matière, le propos du Coran n’est pas celui de l’Islam, voir : Le Coran et l’Islam. Pour preuve, nous examinerons quelques énoncés coraniques quant aux trois constituants que nous avons mis en cause.

– S’agissant de l’universalité de la foi, le Coran dit : « Bien au contraire, quiconque abandonne entièrement son être à Dieu, tout en étant bienfaisant/musinun, aura sa récompense auprès de son Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. »[2] Le message est explicite, la foi est universelle : « quiconque », c’est-à-dire tous les croyants, elle concerne l’Homme et n’a d’autre finalité que la réalisation en Dieu pour qui « abandonne entièrement son être à Dieu/man aslama wajha-hu li-llâh ». Pour une analyse détaillée de cette notion de foi universelle, voir Le terme islâm selon le Coran : l’Islam-relation ; Le (terme) islâm selon l’Islam : L’Islam-religion ; Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam.

– S’agissant de la pluralité religieuse, le concept coranique de foi universelle implique corollairement que les religions ne sont que des expressions diverses de ladite foi « …à chacun d’entre vous, Nous avons indiqué une voie générale/shir‘a et une voie spécifique/minhâj  », S5.V48. Ceci suppose obligatoirement que toutes les religions monothéistes aient même grâce aux yeux de Dieu, le même verset le précise : « et si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté religieuse/umma, mais il en est ainsi afin que vous puissiez exprimer ce qu’Il vous a donné. Rivalisez donc en bonnes œuvres, c’est vers Dieu que vous retournerez tous ensemble, et Il vous informera sur ce en quoi vous divergiez.»[3] Notons que la finalité spirituelle de cette pluralité est « rivalisez donc en bonnes œuvres, c’est vers Dieu que vous retournez tous. » Pour l’analyse littérale détaillée de ce verset, voir : La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam.

– S’agissant du Salut universel, les concepts coraniques d’universalité de la foi et d’égalité des religions monothéistes en sont la base théologique. Aussi, est-ce de manière cohérente que nous lisons : « En vérité, ceux qui croient : les judaïsés, les chrétiens et les sabéens – qui croit en Dieu et au Jour Dernier et œuvre en bien – ceux-là auront leur récompense auprès de leur Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. »[4] En ce verset, le Salut divin n’est pas l’apanage de certains au détriment des autres, les seuls critères pour l’obtenir sont : croire en Dieu et agir en bien. Pour une analyse plus avancée, voir : Le Salut universel selon le Coran.

– Le Message du Coran concernant les trois prétentions exclusivistes que nous avons identifiées, et que malheureusement partagent les religions, n’a donc rien de commun avec ce que l’Islam soutient et, par anticipation, le Coran le mentionne sans appel : « Il n’en est point selon vos désirs ni selon les désirs des Gens du Livre, mais qui commettra un mal en sera payé, et il ne trouvera contre Dieu ni allié ni secoureur. Mais qui aura œuvré en bien, homme ou femme, en tant que croyant…ce sont ceux-là qui entreront au Paradis, et ils ne seront pas lésés d’un iota. »[5] Il semble que les hommes de religions ne tendent pas l’oreille à la Parole de Celui en qui ils croient,  or c’est à Son écoute que l’on devient homme de Dieu. Pour ce verset, voir idem : Le Salut universel selon le Coran.

– Par ailleurs, nous avons mentionné en introduction la notion de Communauté élue, celle que les musulmans qualifient au nom du Coran « meilleure communauté suscitée parmi les hommes ». Si cette affirmation s’avérait coranique, cela serait effectivement en contradiction avec l’ensemble des postulats coraniques que nous venons succinctement d’évoquer. De manière caractéristique, nous avons là le parfait exemple d’une manipulation exégétique du Coran, car le verset ainsi mis au service du point de vue de l’islam dit précisément : «  [Ô Gens du Livre !]Vous avez été une excellente communauté suscitée pour les hommes. Vous incitiez au convenable, condamniez le blâmable, et vous croyiez en Dieu. Si les Gens du Livre croyaient, ce serait meilleur pour eux ; parmi eux il y a des croyants, mais la plupart  sont des déviants. »[6] Or, à l’évidence, ce verset parle des juifs et des chrétiens et les appelle à revenir à la voie droite qui avait fait d’eux la meilleure communauté de croyants et, peu avant dans cette sourate, ce rappel est aussi adressé aux musulmans : « Qu’il soit donc parmi vous une communauté qui appelle au bien, incite au convenable et condamne le blâmable ; ceux-là auront réussi », v104. Pour l’analyse détaillée de ce verset-clef, voir : La Oumma, la meilleure communauté selon le Coran et en Islam. Ce sont donc en réalité selon le Coran les croyants de ces trois religions qui sont invités à agir vertueusement au nom de leur foi en Dieu, telle est leur égalité et aucun ne forme une quelconque communauté élue. Au final, le message du Coran invite tous les croyants à revenir à la notion d’un Dieu Unique et à abandonner l’erreur de toutes les religions pour qui Il est seulement et uniquement leur Dieu.

 

Conclusion

Nous l’aurons constaté, sur des points aussi essentiels que La Foi universelle, le Salut universels ainsi que la pluralité religieuse,  le Coran n’est pas l’Islam ; en la matière la confusion herméneutique règne et il y a loin de la coupe aux lèvres. Le Dieu de l’Islam n’est pas le Dieu du Coran. L’Islam n’est pas le contenu plus ou moins développé du Coran, mais une suite d’interprétations et de surinterprétations du texte coranique et de lui-même que les aléas de l’histoire ont promulguées au rang de religions orthodoxes ou hétérodoxes selon le point de vue de chacun, car il existe de nombreux islams. L’on peut effectivement faire un choix interprétatif personnel en la nébuleuse des propos de l’Islam. C’est une première solution, il y a un islam de tempérance, de miséricorde, de tolérance, un islam spirituel, un islam rituel, un islam des lumières, un islam de guerre, un islam de patience et un islam de violence. Mais face aux barbares nihilistes qui massacrent et nous massacrent au nom de l’Islam, il ne peut que demeurer un espace de doute. Une zone d’ombre qui taraude la conscience des musulmans refusant cette horreur, sans pour autant pouvoir se prouver, et prouver, que leur religion en quelques de ses méandres textuels ne fournissent pas effectivement d’arguments à ces légions de criminels à bout de course. Afin de crever l’abcès qui les gangrène, les musulmans doivent parcourir le chemin qui les amènera à une relation au monde, aux autres. Ils doivent se purger du doux poison de l’exclusivisme qui, bu jusqu’à la lie, provoquera dans d’effroyables affres la mort de leur religion comme celle des autres. Et, pour se faire, l’ultime recours est donc bien le Coran qui sur ces points diffère radicalement de l’Islam. Rappelons-le, pour le Coran il n’y a pas d’élection divine, pas d’exclusive du Salut, et la pluralité des religions et des croyances n’a pour d’autres finalités que d’encourager toutes les sensibilités humaines à adorer Dieu et à agir en bien.

Dr al Ajamî

 

[1] Pour être tout à fait équitable, et contrairement à ce que l’on suppose autant légèrement que de principe, il en est de même des religions polythéistes. Il suffira de se rappeler les 70.0000 morts sri-lankais et du rôle de l’hindouisme, la violence actuelle de l’Inde polythéiste contre les musulmans hindous, le massacre de la minorité musulmane de Birmanie organisée par le bouddhisme.

[2] S2.V112 : « بَلَى مَنْ أَسْلَمَ وَجْهَهُ لِلَّهِ وَهُوَ مُحْسِنٌ فَلَهُ أَجْرُهُ عِنْدَ رَبِّهِ وَلَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُونَ »

[3] S5.V48 :

لِكُلٍّ جَعَلْنَا مِنْكُمْ شِرْعَةً وَمِنْهَاجًا وَلَوْ شَاءَ اللَّهُ لَجَعَلَكُمْ أُمَّةً وَاحِدَةً وَلَكِنْ لِيَبْلُوَكُمْ فِي مَا آَتَاكُمْ فَاسْتَبِقُوا الْخَيْرَاتِ إِلَى اللَّهِ مَرْجِعُكُمْ جَمِيعًا فَيُنَبِّئُكُمْ بِمَا كُنْتُمْ فِيهِ تَخْتَلِفُونَ…

[4] S2.V62 :

إِنَّ الَّذِينَ آَمَنُوا وَالَّذِينَ هَادُوا وَالنَّصَارَى وَالصَّابِئِينَ مَنْ آَمَنَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآَخِرِ وَعَمِلَ صَالِحًا فَلَهُمْ أَجْرُهُمْ عِنْدَ رَبِّهِمْ وَلَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُونَ

[5] S4.V122-124 :

 وَالَّذِينَ آَمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ سَنُدْخِلُهُمْ جَنَّاتٍ تَجْرِي مِنْ تَحْتِهَا الْأَنْهَارُ خَالِدِينَ فِيهَا أَبَدًا وَعْدَ اللَّهِ حَقًّا وَمَنْ أَصْدَقُ مِنَ اللَّهِ قِيلًا (122) لَيْسَ بِأَمَانِيِّكُمْ وَلَا أَمَانِيِّ أَهْلِ الْكِتَابِ مَنْ يَعْمَلْ سُوءًا يُجْزَ بِهِ وَلَا يَجِدْ لَهُ مِنْ دُونِ اللَّهِ وَلِيًّا وَلَا نَصِيرًا (123) وَمَنْ يَعْمَلْ مِنَ الصَّالِحَاتِ مِنْ ذَكَرٍ أَوْ أُنْثَى وَهُوَ مُؤْمِنٌ فَأُولَئِكَ يَدْخُلُونَ الْجَنَّةَ وَلَا يُظْلَمُونَ نَقِيرًا

[6] S3.V110 :

كُنْتُمْ خَيْرَ أُمَّةٍ أُخْرِجَتْ لِلنَّاسِ تَأْمُرُونَ بِالْمَعْرُوفِ وَتَنْهَوْنَ عَنِ الْمُنْكَرِ وَتُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَلَوْ آَمَنَ أَهْلُ الْكِتَابِ لَكَانَ خَيْرًا لَهُمْ مِنْهُمُ الْمُؤْمِنُونَ وَأَكْثَرُهُمُ الْفَاسِقُونَ