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S5.V5 ; S5.V3 ; S6.V118-119-120-121

 

Nous avons consacré une série de cinq articles[1] quant à l’Analyse littérale des versets mis en jeu par l’Islam s’agissant du concept dit du “halal et du haram”. Les résultats de cette recherche ont mis en évidence des différences et divergences fondamentales entre la notion de ḥalâl/ḥarâm selon le Coran et le concept juridique de même dénomination spécifiquement développé par l’Islam. Nous avions alors souligné que le halal/haram selon l’Islam ne reposait que sur un vaste système de surinterprétation du Coran dirigé par la volonté claire d’intégrer au Droit islamique le principe de pur/impur emprunté directement au judaïsme. D’une part, ce lien direct aux règles alimentaires de la kashrut juive explique l’expansion des interdits dits haram en Islam, alors que le Coran prône au contraire une réduction drastique des tabous religieux. D’autre part, ces emprunts renvoient pour partie à la question de l’abattage rituel par lequel le judaïsme déclare cascher la consommation animale et que l’Islam s’est donc aussi réapproprié sous une forme équivalente dite de la « viande halal ». Qu’en est-il donc du fondement coranique de la pratique de l’abattage rituel et du concept de « halal » qui la sous-tend ?

 

• Que dit l’Islam

Selon l’Islam en son propos actuel, la consommation animale pour être déclarée licite/halal requiert quatre conditions dites de l’abattage rituel islamique :

1- Égorgement de la bête vivante, ou autre technique la vidant rapidement de son sang circulant.

2- Que par le nom de Dieu la bête sacrifiée soit consacrée.

3- Que le sacrificateur soit musulman.

4- Orientation vers la Mecque du sacrificateur et de l’animal sacrifié.

En réalité, seule la première mesure fait l’objet d’un consensus classique chez les ulémas. Cependant, la recherche du halal en tant que marqueur identitaire religieux et la course à la certification halal ont, dans les faits, plus ou moins validé les trois autres points. Nous n’entrerons pas dans ce débat de marchands byzantins.

Autre âpre débat actuel généré par les mêmes causes : la licéité des viandes dites des Gens du Livre que la tendance actuelle tend à considérer comme non licite pour les musulmans. Pourtant, sur ce point, le Coran est on ne peut plus clair : « …la nourriture/ṭa‘âm de ceux qui ont reçu le Livre vous est permise, tout comme votre nourriture leur est permise…»[2] En ces conditions, aucun des critères de licéité ci-dessus cités n’a de raison d’être. En effet, si les juifs égorgent leurs bêtes ils ne prononcent pas le nom de Dieu à cette occasion[3] et, quant aux chrétiens, ils ne suivent ni l’une ni l’autre de ces pratiques rituelles. Or, contrairement à ce qu’affirment les exégètes et les défenseurs du tout haram (versus tout halal), il en était déjà ainsi du temps de la révélation du Coran, ni les rites en la matière ni les dogmes de ces deux religions n’ont changés depuis. À contrario, l’on déduit de cette affirmation coranique et de la réalité des pratiques des Gens du Livre que les musulmans peuvent consommer des bêtes n’ayant pas été abattues rituellement. La nécessité d’un abattage rituel dit halal est donc une prescription de l’Islam en parfaite contradiction avec le propos coranique, ce qui pose à nouveau la question : en ces conditions, en quoi le Coran prescrirait-il un abattage rituel afin de rendre halal les aliments carnés ?

 

• Que dit le Coran

Premièrement, nous avons montré que dans le Coran le seul sens du terme ḥarâm est sacré, voir : 1- Le haram : le sacré selon le Coran. Deuxièmement,  nous avons  constaté que le Coran avait seulement déclaré tabous quatre aliments carnés :  1- les bêtes trouvées mortes ; 2- le sang extravasé ; 3- le porc ; 4- les animaux consacrés à un autre que Dieu, mais sans avoir recours quant à cette édiction au terme ḥarâm, voir : 2– Le haram : les tabous selon le Coran et en Islam. Troisièmement, nous avons démontré que lorsque le Coran indiquait qu’en dehors de ces quatre tabous les hommes pouvaient consommer ce qu’il leur convenait, il utilisait le complément de manière ḥalâlan avec le sens de librement, c’est-à-dire consommer librement ce qui par essence est non tabouisé, voir : 5 – Le halal selon le Coran et en Islam.

Malgré tout, le Coran aurait-il prescrit comme condition supplémentaire l’abattage rituel des animaux non tabous ? À cette question, l’on observe que  l’Islam a mobilisé des versets censés prouver les trois premières conditions de licéité qu’il défend et que nous avons précédemment cités.

1- Égorgement de la bête vivante, ou autre technique la vidant rapidement de son sang circulant

Première remarque, aucun verset du Coran n’édicte directement cette obligation supposée, ce qui en soi pose problème. Aussi, l’exégèse juridique n’a pu malgré tout interpréter en ce sens qu’un seul verset : «  Vous ont été tabouisés/ḥarrama la bête trouvée morte, le sang, la viande de porc, ce qui a été sacrifié à un autre que Dieu, la bête tuée par étouffement ou à coups de bâton, mais aussi celle qui a chuté ou a été encornée ou ce que les fauves ont attaqué, sauf ce que vous aurez pu abattre/dhakkâ. De même [vous ont été tabouisés] ce qui a été immolé/dhabaḥa sur les bétyles et à ce que vous procédiez  à la répartition par les flèches sacrées…»[4] Nous avons déjà analysé ce verset dont l’objectif est d’apporter des précisions quant au quatre tabous alimentaires.[5] Présentement, c’est le segment-clef « sauf ce que vous aurez pu abattre/dhakkâ » qui est en jeu. Ici, le verbe dhakkâ a été interprété et traduit comme signifiant égorger. Il nous faudrait donc comprendre que serait là désignée l’unique modalité de mise à mort des animaux non tabous, en somme le mode d’abattage rituel islamique. Or, manifestement, le verbe dhakkâ ne porte ici que sur le cas des bêtes expressément susmentionnées « celle qui a chuté ou a été encornée ou ce que les fauves ont attaqué ». Cela revient à dire que ces bêtes ont été blessées, mais sont encore en vie, elles n’entrent donc pas dans la catégorie taboue de la « bête trouvée morte/al–mayta ». En ce cas, il est possible de les abattre avant qu’elles ne décèdent des suites de leurs blessures. Il s’agit bien d’un cas particulier et non de l’indication d’un mode opératoire d’abattage général supposé conférer  à l’ensemble des bêtes à consommer un statut licite. De plus, le verbe dhakkâ, hapax uniquement employé en ce verset, ne signifie pas égorger, contrairement à ce prétend l’exégèse juridique ni purifier comme l’affirme l’islamologie.[6] En effet, il s’agit de la forme II de la racine dhakâ signifiant attiser vivement le feu, d’où au figuré : être vif d’esprit, intelligent, tout comme l’on dit en français la flamme de l’esprit, l’étincelle du génie. Or, comme souvent en arabe, une forme verbale peut prendre des sens opposés dits aḍḍâd, d’où le fait que dhakkâ signifie aussi faire rapidement céder la chaleur naturelle, ce qui métaphoriquement signifie ôter la vie, c’est-à-dire éteindre la flamme de la vie : tuer. Ce n’est donc qu’une volonté exégétique postérieure au Coran qui conféra à ce verbe le sens restreint de égorger. Se trouve ainsi justifiée notre traduction « sauf ce que vous aurez pu abattre/dhakkâ », laquelle est destinée en mettre en évidence le fait que ce segment indique seulement la simple possibilité de pouvoir abattre des bêtes blessées afin de les consommer avant qu’elles n’appartiennent à la catégorie taboue de la « bête trouvée morte ». Conséquemment, il n’est pas précisé dans le Coran de quelle manière les bêtes non taboues peuvent être mises à mort, mais il est par contre indiqué que cela ne peut être fait selon les deux modalités suivantes : « tuée par étouffement ou à coups de bâton »,[7] en dehors de quoi toute méthode est donc possible.

2- Que par le nom de Dieu la bête sacrifiée soit consacrée

– Bien qu’il existe à ce sujet des divergences d’École, cette pratique possède une forte charge symbolique au point que la grande majorité des musulmans est intimement persuadée qu’elle est une condition obligatoire du caractère licite/halal. Quoi qu’il en soit, lorsque l’Islam invoque le Coran pour justifier de l’obligation de prononcer le nom de Dieu lors de l’abattage rituel, il fait généralement référence au verset suivant : « Et ne mangez pas de ce sur quoi le nom de Dieu n’a pas été mentionné, car c’est une abomination. Certes, les démons inspirent à leurs alliés d’en controverser et, si vous les suiviez, vous feriez acte de polythéisme. »[8] Plus exactement, l’on cite rarement ce verset en intégralité, mais seulement son segment initial : « ne mangez pas de ce sur quoi le nom de Dieu n’a pas été mentionné ». Ainsi isolé, ce propos est aisément surinterprétable et on lui confère alors la signification suivante : il est interdit à un musulman de manger la viande d’un animal qui aurait été sacrifié sans que le nom de Dieu [c.-à-d.la basmala] n’ait été prononcé au moment de son égorgement. Autrement dit, une telle viande serait haram, ce qui supposerait qu’à l’inverse une viande halal ait été consacrée par le nom de Dieu au moment de l’abattage de l’animal. Cependant, comme en matière d’interprétation et de surinterprétation la seule limite réelle d’un texte est la capacité de l’interprète,[9] l’on a aussi affirmé que ce segment signifiait l’obligation faite à un musulman de dire la basmala au moment de manger la viande d’un animal. Ceux qui ont défendu cette interprétation ont soutenu que c’était là la seule condition, mais obligatoire, pour que ladite viande soit halal.

Or, ce segment, tout comme le verset dont il est extrait, ne fait réellement sens qu’en fonction du passage coranique en lequel il s’inscrit : « En vérité, ton Seigneur est celui qui connaît le mieux qui s’égare de son chemin, tout comme Il est celui qui connaît le mieux ceux qui sont les bien-guidés. [117] Mangez donc de ce sur quoi a été mentionné le nom de Dieu si en ces versets vous êtes croyants ! [118] Car, qu’avez-vous donc à ne pas manger de ce sur quoi a été mentionné le nom de Dieu, alors même qu’il vous a été détaillé ce qui vous a été rendu tabou/ḥarrama, sauf si vous y êtes contraints ! Cependant, nombreux sont ceux qui s’égarent du fait de leurs passions, sans aucun savoir ! Certes, ton Seigneur est celui qui connaît le mieux qui sont les transgresseurs ! [119] Abandonnez  le péché, manifesté ou dissimulé, car ceux qui acquièrent le péché seront rétribués pour ce qu’ils auront commis ; [120] et ne mangez pas de ce sur quoi le nom de Dieu n’a pas été mentionné, car c’est une abomination/fisq. Certes, les démons inspirent à leurs alliés d’en controverser et, si vous les suiviez, vous feriez acte de polythéisme. »[10]

Conséquemment, l’Analyse contextuelle est ici précieuse. De manière globale, l’ensemble de nombreux versets de la sourate VI traitant des tabous alimentaires est en prise avec la problématique que cette édiction coranique a suscitée. Lorsque nous avons étudié la prescription des quatre tabous édictés par le Coran,[11] nous soulignions qu’il s’agissait là d’une réforme radicale des pratiques et des superstitions que les Arabes tenaient pour sacrées. Cette révolution cultuelle et culturelle n’a pas été sans poser problème aux musulmans eux-mêmes puisque l’incise du v118 : « mangez-donc de ce sur quoi a été mentionné le nom de Dieu si en ces versets vous êtes croyants » indique que certains d’entre eux s’étaient refusé à consommer ce qu’à priori des versets du Coran ne rendaient pas tabou. Ils sont donc sévèrement admonestés par le Coran : « qu’avez-vous donc à ne pas manger de ce sur quoi a été mentionné le nom de Dieu », V119.

Ceci étant, il ne serait pas en apparence ici explicitement précisé de quels aliments ces musulmans refusaient la consommation ; comment donc les déterminer ? L’on note alors que cette interpellation coranique est immédiatement suivie de la justification suivante : « alors même qu’il vous a été détaillé ce qui vous a été rendu tabou/ḥarrama », laquelle remarque commente directement le rappel : « si en ces versets vous êtes croyants ». Lesdits versets chronologiquement antérieurs donc correspondent obligatoirement au passage S6.V136-153 consacré à la critique des tabous des Arabes et à la première édiction par le v145  des seuls quatre tabous coraniques, pour mémoire : 1- les bêtes trouvées mortes ; 2- le sang extravasé ; 3- le porc ; 4- les animaux consacrés à un autre que Dieu. [12] Or, notre passage ne peut pas faire allusion aux trois premiers tabous rappelés ci-dessus puisqu’en toute logique ils ne peuvent relever « de ce sur quoi a été mentionné le nom de Dieu ». Il n’est donc ici possiblement fait allusion qu’au seul quatrième tabou, à savoir : « ce qui a été sacrifié à un autre que Dieu », S6.V145. Une seule ligne d’explication permet de comprendre en ces conditions en quoi des musulmans auraient refusé de manger des bêtes qui auraient été sacrifiées au nom de Dieu : « qu’avez-vous donc à ne pas manger de ce sur quoi a été mentionné le nom de Dieu » ? En effet, il est coraniquement établi que les polythéistes arabes croyaient en Dieu/Allâh en tant qu’entité supérieure à qui ils associaient par suite d’autres divinités.[13] Aussi, est-il attendu à ce qu’en dehors de ce que les polythéistes sacrifiaient « à un autre que Dieu » ils aient pu aussi offrir des sacrifices à Dieu. L’on en déduit donc que lesdits musulmans s’étaient abstenus de consommer la viande de sacrifices consacrés pourtant au nom de Dieu, mais par des polythéistes. Le Coran rappelle donc ici que la formulation de référence « rien d’autre qui ne soit tabou […] si ce n’est ce qui a été sacrifié à un autre que Dieu », S6.V145, vise uniquement l’explicite et qu’en conséquence l’implicite : ce que des polythéistes sacrifient au nom de Dieu est par définition non-tabou. D’où en ces conditions : « qu’avez-vous donc à ne pas manger de ce sur quoi a été mentionné le nom de Dieu » quand bien même s’agirait-il de sacrifices offerts à Dieu par les polythéistes.

Cette mise au point adressée aux musulmans est sévère, car elle condamne plus fondamentalement l’interprétation des propos coraniques en indiquant que les interprétations sont le fruit de l’intervention de notre ego sur la « Parole révélée » : « nombreux sont ceux qui s’égarent du fait de leurs passions, sans aucun savoir ! », v119. C’est ainsi que donner le pas aux penchants de nos âmes vis-à-vis de la Révélation est durement qualifié : « les démons inspirent à leurs alliés d’en controverser et, si vous les suiviez, vous feriez acte de polythéisme », v121. L’on note le puissant retournement de sens ici opéré puisqu’il est dit à ceux qui veulent s’abstenir selon leur propre avis de ce que les polythéistes sacrifiaient à Dieu qu’en réalité ce sont eux qui  font « acte de polythéisme », c’est-à-dire en substituant au Coran leur propre opinion et interprétation ! Selon la logique de cette mise au point, il est de plus indiqué que s’agissant de l’édiction des tabous, le Coran considère qu’interdire ce qu’il a déclaré lui-même non-tabou est une transgression : « certes, ton Seigneur est celui qui connaît le mieux qui sont les transgresseurs ! », v119. [14] En conséquence de quoi, il est ordonné à ces musulmans, et par suite à tous les musulmans,  de ne pas spéculer au-delà de ce que le Coran a décrété explicitement tabou : « abandonnez  le péché, manifesté ou dissimulé, car ceux qui acquièrent le péché seront rétribués pour ce qu’ils auront commis », v120.

Ceci nous amène à la compréhension du segment mis en jeu par l’Islam cité au début de cette analyse : « et ne mangez pas de ce sur quoi le nom de Dieu n’a pas été mentionné, car c’est une abomination », V121. L’on comprend dès lors que ce n’est là que la conclusion logique du rappel coranique concernant le quatrième tabou « rien d’autre qui ne soit tabou […] si ce n’est ce qui a été sacrifié à un autre que Dieu », S6.V145. Contextuellement, ce rappel ne concerne que les sacrifices d’animaux faits par les polythéistes pour une autre divinité que Dieu. En conséquence de quoi il est rappelé que l’on doit uniquement s’abstenir de ces offrandes : « et ne mangez pas de ce sur quoi le nom de Dieu n’a pas été mentionné », v121.

Nous aurons ainsi vérifié qu’affirmer qu’il faille entendre par ces mots l’obligation de prononcer le nom de Dieu sur les animaux, soit au moment de les abattre soit avant d’en consommer, est une interprétation aussi orientée qu’erronée rendue possible par une décontextualisation avérée. Plus encore, il est donc possible de consommer de ce que des polythéistes auraient sacrifié pour Dieu.  Accessoirement, nous trouvons là un argument complémentaire à opposer à ceux qui prétendent que l’autorisation coranique de consommer les bêtes sacrifiées par des chrétiens ne tient plus parce que les chrétiens seraient des polythéistes. Quoi qu’il en soit, sans doute Dieu attendait-Il ces théologiens haramistes pour connaître le dogme chrétien !

– Pour être complet, un autre segment de verset est parfois cité pour affirmer qu’il faut prononcer le nom de Dieu au moment de sacrifier les bêtes destinées à la consommation afin de les “halaliser” : « Ils t’interrogent sur ce qui leur est permis. Réponds : Il vous est permis les bonnes choses. Et quant à ce que vous avez dressé parmi les carnassiers[15] à la manière des chiens, considérez-les en fonction de ce que Dieu vous a enseigné[16] et donc mangez ce qu’elles ont saisi pour vous et mentionnez dessus le nom de Dieu. Craignez Dieu,  car Dieu est prompt au compte. »[17] L’on constate qu’en ce verset il n’est absolument pas précisé si les proies ainsi chassées sont retrouvées mortes ou encore en vie. D’autre part, il est clair que ce verset répond à une question directement posée au Prophète, ce probablement à la suite de l’édiction des tabous coraniques dont au demeurant le v3 est la version la plus détaillée.[18] Aussi, la question ne peut-elle concerner la situation où lesdites proies seraient blessées et encore en vie puisque le cas des bêtes blessées a été clairement exposé lors de la révélation incluant le v3. Nous en déduisons donc qu’il s’agit ici de la conduite à tenir lorsque le chasseur récupère la proie capturée par son animal dressé, mais déjà morte. La réponse est alors explicite : « mangez ce qu’elles ont saisi pour vous », tel est le principe général : le gibier  capturé par vos animaux de chasse est non tabou, même si vous le récupérez mort. Or, dans les faits, il s’agit pourtant d’une « bête trouvée morte/mayta »[19] qui normalement est le premier des quatre tabous alimentaires coraniques. Il est donc indiqué que cette levée du tabou circonstanciée est une exception qui doit être validée au nom de Dieu : « et mentionnez dessus le nom de Dieu ». Comme précédemment, l’analyse littérale permet de démontrer qu’il n’est pas indiqué dans le Coran qu’il faille tuer une bête en prononçant le nom de dieu pour lui conférer un quelconque caractère de licéité.

3- Que le sacrificateur soit musulman

Comme nous l’avons constaté, le Coran permet de manger des bêtes qui auraient été abattues par des polythéistes du moment où ces derniers les auraient sacrifiées pour Dieu. La condition complémentaire de licéité/halal ci-dessus rappelée n’a donc aucune raison d’être coranique.

Conclusion

Conformément au fait que le Coran n’a édicté que quatre tabous alimentaires carnés et a déclaré qu’en dehors de cela toute chose était consommable sans aucune forme de contrainte, l’Analyse littérale des versets-clefs mobilisés par l’Islam pour définir les règles de l’abattage rituel, et donc celles du statut halal de la viande, aura montré les faits suivants :

1- Aucun verset ne détermine directement le halal.

2- Aucun verset ne fournit des critères de licéité des aliments carnés.

3- Aucun verset ne définit l’abattage rituel.

4- Aucun verset ne précise qu’il faille légalement égorger les bêtes de consommation.

5- Aucun verset n’indique qu’il faille prononcer le nom de Dieu au moment de la mise à mort desdits animaux.

6- Aucun verset ne stipule que le fait de prononcer le nom de Dieu avant de consommer de la viande lui conférerait un statut halal.

7- Aucun verset n’interdit de consommer la viande d’animaux abattus par des juifs, des chrétiens et même des polythéistes si ces derniers ont sacrifié pour Dieu.

Nous l’aurons constaté, les résultats de l’analyse littérale concernant l’abattage rituel remettent en question bien de nos certitudes, lesquelles reposent sur la structure religieuse de notre mode de pensée. Herméneutiquement, c’est donc en fonction de la logique  du système haram/halal développé par l’Islam que nous comprenons certains versets du Coran interprétés de manière à formaliser juridiquement la licéité des aliments. Cependant, la série d’articles que nous avons consacrée à ce sujet a montré que le Coran suit une autre logique sans aucun lien avec le système haram/halal.[20] À comprendre le Coran par lui-même, il n’édicte que quatre tabous alimentaires carnés et indique explicitement qu’en dehors de ceux-ci tout aliment est librement consommable. En conséquence de quoi, il est attendu à ce que le Coran n’ait jamais institué des conditions de licéité de ce qui par essence il déclare non tabou et librement à disposition des hommes. La présente recherche aura donc confirmé la cohérence du Coran qui ne prône de toute évidence aucun processus de “halalisation”.

À l’opposé, nous trouvons de très nombreux hadîths relatifs à la normalisation juridique du  halal. Cependant, par amour et respect pour le Prophète, l’on ne peut pas supposer qu’il aurait surinterprété le Coran et édicté un système, des règles et des normes contraires à ce que le Coran dit littéralement ! Quant à la position réelle des prophètes et des croyants en la matière, voici en conclusion ce que le Coran nous enseigne : « Ô Messagers ! Mangez de ce qui est bon et œuvrez vertueusement. Certes, Je suis de ce que vous œuvrez parfaitement savant ! »[21] et « Ô, vous qui croyez ! Mangez des bonnes choses que Nous vous avons attribuées, et remerciez Dieu si c’est bien Lui que vous adorez ! »[22]

Alors même que le Coran est venu pour libérer les hommes du carcan religieux des interdits les ghettoïsant, l’Islam est parvenu à réintroduire sous la forme du haram/halal  la ségrégation induite par le concept du pur/impur judaïque. Il a ainsi  compromis le vivre-ensemble pourtant manifestement prôné par le Coran.

Dr al Ajamî

[1] 1- Le haram : le sacré selon le Coran ; 2– Le haram : les tabous selon le Coran et en Islam ; 3– Le haram : les interdits moraux selon le Coran ; 4– Le “haram selon le Coran : synthèse ;  5 – Le halal selon le Coran et en Islam.

[2] S5.V5 : «…وَطَعَامُ الَّذِينَ أُوتُوا الْكِتَابَ حِلٌّ لَكُمْ وَطَعَامُكُمْ حِلٌّ لَهُمْ …»

[3] Deux raisons à cela. La première est qu’un des interdits fondamentaux du judaïsme est la stricte interdiction de prononcer le nom de Dieu ! La deuxième est qu’au moment de l’abattage le sacrificateur adresse en réalité une bénédiction de remerciement à Dieu : « Béni sois-tu qui nous as sanctifiés par Tes commandements et nous as ordonné l’abattage. », ce n’est pas la bête qui est ici sanctifiée, consacrée, mais bien les juifs qui respectent le commandement de l’abattage !

[4] S5.V3 :

 » حُرِّمَتْ عَلَيْكُمُ الْمَيْتَةُ وَالدَّمُ وَلَحْمُ الْخِنْزِيرِ وَمَا أُهِلَّ لِغَيْرِ اللَّهِ بِهِ وَالْمُنْخَنِقَةُ وَالْمَوْقُوذَةُ وَالْمُتَرَدِّيَةُ وَالنَّطِيحَةُ وَمَا أَكَلَ السَّبُعُ إِلَّا مَا ذَكَّيْتُمْ وَمَا ذُبِحَ عَلَى النُّصُبِ وَأَنْ تَسْتَقْسِمُوا بِالْأَزْلَامِ «…

[5] Voir : 2– Le haram : les tabous selon le Coran et en Islam, S6.V145.

[6] Nous faisons là allusion aux travaux de Jeffery Arthur : The Foreign Vocabulary of the Qur’an. Celui-ci y déclare que le verbe dhakkâ est un emprunt lexical à l’hébreu זכה/zakah signifiant rendre pur. Si cette origine hébreu serait admissible pour le terme-clef zakâh, bien que ce ne soit pas non plus le cas, il s’agit manifestement ici d’une surinterprétation lexicale directement influencée par le sens que les lexicologues et exégètes musulmans ont, à tort, donné au verbe dhakkâ.

[7] Nous avons par ailleurs souligné que la compréhension correcte de cette restriction coranique réglait le débat sur l’illicéité prétendue de l’électronarcose avant abattage, voir : 2– Le haram : les tabous selon le Coran et en Islam, S6.V145.

[8] S6.V121 :

 « وَلَا تَأْكُلُوا مِمَّا لَمْ يُذْكَرِ اسْمُ اللَّهِ عَلَيْهِ وَإِنَّهُ لَفِسْقٌ وَإِنَّ الشَّيَاطِينَ لَيُوحُونَ إِلَى أَوْلِيَائِهِمْ لِيُجَادِلُوكُمْ وَإِنْ أَطَعْتُمُوهُمْ إِنَّكُمْ لَمُشْرِكُونَ »

[9] Voir : L’interprétation.

[10] S6.V.117-121 :

 « إِنَّ رَبَّكَ هُوَ أَعْلَمُ مَنْ يَضِلُّ عَنْ سَبِيلِهِ وَهُوَ أَعْلَمُ بِالْمُهْتَدِينَ (117) فَكُلُوا مِمَّا ذُكِرَ اسْمُ اللَّهِ عَلَيْهِ إِنْ كُنْتُمْ بِآَيَاتِهِ مُؤْمِنِينَ (118) وَمَا لَكُمْ أَلَّا تَأْكُلُوا مِمَّا ذُكِرَ اسْمُ اللَّهِ عَلَيْهِ وَقَدْ فَصَّلَ لَكُمْ مَا حَرَّمَ عَلَيْكُمْ إِلَّا مَا اضْطُرِرْتُمْ إِلَيْهِ وَإِنَّ كَثِيرًا لَيُضِلُّونَ بِأَهْوَائِهِمْ بِغَيْرِ عِلْمٍ إِنَّ رَبَّكَ هُوَ أَعْلَمُ بِالْمُعْتَدِينَ (119) وَذَرُوا ظَاهِرَ الْإِثْمِ وَبَاطِنَهُ إِنَّ الَّذِينَ يَكْسِبُونَ الْإِثْمَ سَيُجْزَوْنَ بِمَا كَانُوا يَقْتَرِفُونَ (120) وَلَا تَأْكُلُوا مِمَّا لَمْ يُذْكَرِ اسْمُ اللَّهِ عَلَيْهِ وَإِنَّهُ لَفِسْقٌ وَإِنَّ الشَّيَاطِينَ لَيُوحُونَ إِلَى أَوْلِيَائِهِمْ لِيُجَادِلُوكُمْ وَإِنْ أَطَعْتُمُوهُمْ إِنَّكُمْ لَمُشْرِكُونَ »

[11] Voir : 2– Le haram : les tabous selon le Coran et en Islam, S6.V145.

[12] Pour rappel le v145 est le suivant : « Dis : Je ne trouve en ce qui m’a été révélé rien d’autre qui ne soit tabouisé/muḥarraman, quant à ce que tout mangeur consomme, si ce n’est la bête trouvée morte, le sang répandu, la viande de porc – car, certes, c’est une infamie/rijsun [d’en consommer]  – De même est une abomination/fisqan [de consommer ce qui est] sacrifié/uhilla à un autre que Dieu. Quant à celui qui y a été contraint, sans transgresser ni exagérer, alors, certes, Dieu est Tout pardon et Tout miséricorde. », S6.V145. Ce verset a été analysé en 2– Le haram : les tabous selon le Coran et en Islam. L’on notera que l’édiction des tabous par ce verset, bien qu’antérieure aux vs119-121 est, dans l’ordre du texte coranique, située postérieurement. Néanmoins, l’auto-référencement intratextuel du propos coranique permet malgré tout d’en déterminer la linéarité chronologique. Sur les importantes conséquences méthodologiques de cette approche, voir : Sens littéral et Intratextualité.

[13] Cf. par exemple S6.V138. Ce verset cite des propos de polythéistes au sujet des animaux qu’ils considèrent comme étant tabou d’abattage. Le Coran rejette ces tabous et critique le fait qu’ils se refusent à prononcer le nom de Dieu sur ces animaux, c’est-à-dire à les consacrer à Dieu. C’est donc qu’à priori les polythéistes le faisaient pour des animaux qu’ils ne considéraient pas tabous. Voir aussi : S29.V61, S10.V31, S39.V3.

[14] Dans ce cadre, transgresser est définir le haram et le halal selon l’Islam ! Voir : 5– Le halal selon le Coran et en Islam.

[15] À cette époque, principalement les oiseaux de proies tels les aigles et les faucons et, de façon marginale pour les Arabes, les guépards.

[16] Le segment « en fonction de ce que Dieu vous a enseigné » est généralement traduit par « en leur apprenant [c.-à-d. à vos animaux de chasse] ce que Dieu vous a enseigné ». Il s’agit là de la compréhension proposée par l’Exégèse classique qui soutient ici que le dressage de ces animaux repose sur une science d’origine divine, sic… Tel que nous l’avons traduit, ce segment est bien plus logiquement en lien avec la question posée quant à la possibilité de consommer ou non des produits de leur chasse, ce à quoi il est répondu : tenez-vous-en strictement à ce que Dieu vous a déjà enseigné par voie de révélation quant à ce qui est tabou, c’est-à-dire  : « en fonction de ce que Dieu vous a enseigné  ».

[17] S5.V4 :

« يَسْأَلُونَكَ مَاذَا أُحِلَّ لَهُمْ قُلْ أُحِلَّ لَكُمُ الطَّيِّبَاتُ وَمَا عَلَّمْتُمْ مِنَ الْجَوَارِحِ مُكَلِّبِينَ تُعَلِّمُونَهُنَّ مِمَّا عَلَّمَكُمُ اللَّهُ فَكُلُوا مِمَّا أَمْسَكْنَ عَلَيْكُمْ وَاذْكُرُوا اسْمَ اللَّهِ عَلَيْهِ وَاتَّقُوا اللَّهَ إِنَّ اللَّهَ سَرِيعُ الْحِسَابِ »

[18] Cf. 2– Le haram : les tabous selon le Coran et en Islam.

[19] Comme édicté préalablement par S5.V3 ; S6.V145 ; S2.V173 ; S16.V115.

[20] Pour la liste de ces cinq articles, voir note 1.

[21] S23.V51 : « يَا أَيُّهَا الرُّسُلُ كُلُوا مِنَ الطَّيِّبَاتِ وَاعْمَلُوا صَالِحًا إِنِّي بِمَا تَعْمَلُونَ عَلِيمٌ »

[22] S2.V172 : « يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آَمَنُوا كُلُوا مِنْ طَيِّبَاتِ مَا رَزَقْنَاكُمْ وَاشْكُرُوا لِلَّهِ إِنْ كُنْتُمْ إِيَّاهُ تَعْبُدُونَ »

Bien évidemment, les traductions conditionnées par la compréhension du Coran selon la grille de lecture imposée par l’Islam n’ont pas manqué en ces versets de traduire le mot ṭayyibât/bonnes choses, par : «  choses licites » !  Pour ce terme, voir : 5 – Le halal selon le Coran et en Islam.