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S53.V3-4 ; S59.V7 ; S4.V80 ; S4.V59

 

« Le Jour où Nous susciterons du sein de chaque communauté un témoin contre eux, et que Nous t’amènerons [Muhammad] comme témoin contre ceux-là [ceux de ta communauté] alors que Nous t’avons révélé le Livre en tant qu’éclaircissement de toute chose/tibyân li-kulli shay’ et guidée, miséricorde et belle-annonce, pour ceux qui abandonnent pleinement leur être [à Dieu]. ».[1]

Dans la série d’articles méthodologiques consacrés à l’Analyse littérale du Coran, nous avons à plusieurs occasions fait part de nos critiques à l’égard de la fiabilité du Hadîth et, surtout, de ses nombreuses intrications lexicales, exégétiques, herméneutiques. Sur ces différents points, voir notamment : Intertextualité, critique des sources exégétiques. Techniquement, l’Analyse littérale du Coran est intra-coranique et cette intratextualité implique que les hadîths, la Sunna,[2] ne soient pas pris en compte directement, voir : Sens littéral et Intratextualité.

Pour autant, dès lors que l’on se situe selon une perspective coranique, l’importance en Islam de la Sunna prophétique ne peut qu’interpeller. Comment admettre cela lorsqu’au verset que nous venons de citer le Coran déclare lui-même qu’il est un exposé explicite et suffisant, un « éclaircissement en toute chose ». En quoi la Révélation aurait-elle eu donc besoin d’un vaste complément apporté par le Prophète ? Si le Prophète avait été malgré tout chargé de transmettre des informations manquantes, pourquoi cela n’a-t-il pas eu lieu par voie de révélation ? Si le Coran dit à Muhammad : « ne t’incombe que la transmission  [du Coran] », S3.V20, alors comment la foi musulmane peut-elle reconnaître que le Prophète aurait transmis un corpus de hadîths mille fois plus important en volume que le Coran ? Enfin, comment croire que le Prophète ait pu transgresser cet ordre de Dieu ?

Bien évidemment, ce questionnement est d’importance du fait même que l’Islam est pour l’essentiel bâti sur le Hadith, voir : Le (terme) islâm selon l’Islam. D’un point de vue littéraliste, ce sont les hadîths qui composent le corpus scripturaire sur lequel l’Islam se fonde majoritairement. D’un point de vue exégétique, c’est cette substitution textuelle qui interfère sur la compréhension du Coran en fonction de la grille de lecture proposée par l’Islam, voir Le Coran et l’Islam. Quels sont donc les arguments de l’Islam et quelle est la position du Coran sur ce sujet essentiel : fonction et mission du Messager de Dieu ?

 

• Que dit l’Islam

En l’article « Le (terme) islâm selon l’Islam », nous avons observé que le Coran demande de croire/âmana en Dieu et en ce que Muhammad est Son messager chargé de transmettre le Coran reçu par voie de révélation. D’autre part, nous avons souligné que l’Islam quant à lui consistait à attester/shahida de l’existence divine et de la mission prophétique. Or, ce glissement verbal n’a réellement de sens[3] que si l’on admet que la deuxième partie de l’attestation d’adhésion à l’Islam, la shahâda, se comprend au delà de son énoncé apparent : Muhammad est le messager de Dieu. En effet, cette formule signifie alors qu’en tant que musulmans sunnites nous attestons aussi de notre acceptation du fait que Muhammad eut pour fonction d’apporter la Sunna. Ainsi, notre foi en la véracité du Coran est transmutée en foi à l’authenticité de la Sunna. Inspiration divine et aspiration humaine, Parole de Dieu et paroles de Muhammad s’en trouvent alors intimement mêlées. Cette permutation et l’indistinction qui en résulte sont d’une telle importance qu’elles ne pouvaient être que justifiées par le Coran lui-même ; l’Islam a donc fourni une triple ligne argumentaire coranique.

1– Tous les propos de Muhammad résultent d’une inspiration divine

Les versets témoins, sont les suivants : « Il ne prononce rien de son propre chef ; ce n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée. », S53.V3-4. Il nous faudrait comprendre par ces mots que lorsque Muhammad édicte sa Sunna il ne le fait pas selon des opinions personnelles, mais sous l’emprise de l’inspiration divine. À bien lire, ces deux versets n’ont cette signification que si au préalable l’on est persuadé du fait que ce que Muhammad « prononce » correspond à sa Sunna, ce que le texte ne dit manifestement pas. Selon cette interprétation, il nous faudrait admettre qu’il y a eu deux lignes de révélation,  l’une correspondant au Coran, l’autre aux hadîths. Mais alors pourquoi les deux n’ont pas été transmis avec la même méthodologie puisque le Coran nous est parvenu selon un mode de transmission multiples/mutawâtir et que le Hadîth ne repose à l’inverse que sur des chaînes de transmission/isnâd en mode unique/âhâd ?

2– Obéir à la Sunna du Prophète est obéir à Dieu

Ce principe repose sur un unique segment ainsi formulé : « Qui obéit au Messager a obéi à Dieu… », S4.V80. Les autres segments, retrouvés à plusieurs reprises dans le Coran, sont de formulation inversée : « …Obéissez à Dieu et obéissez au Messager… », par exemple en S4.V59. Comme précédemment, la nature de ce à quoi l’on doit obéir n’est pas précisée. S’agit-il du Coran, de la Sunna, ou des deux ? S’agit-il d’un ordre particulier ou de tous les ordres en général ? Cependant, ni le Coran ni la Sunna ne sont entièrement constitués d’ordres auxquels il faudrait obtempérer.

3– Il est d’obligation coranique de suivre la Sunna prophétique

Le caractère obligatoire de la Sunna est sans aucun doute essentiel puisque l’Islam est majoritairement constitué à partir de l’exploitation de hadîths. Un seul segment de verset est donné pour preuve de cette obligation incombant aux musulmans : « …ce que le Messager vous a donné prenez-le, et ce qu’il vous a interdit, abstenez-vous-en… », S59.V7. Bien que cet énoncé soit le plus fondamental quant à la justification de la fonction Sunna de Muhammad, rien n’indique textuellement en quoi consiste ce que le Prophète « a donné » et l’on comprend qu’il s’agit de la Sunna que de manière préalablement convenue.

Nous allons constater que l’Analyse littérale remet considérablement en question les interprétations de l’ensemble des versets référents que nous venons de citer selon l’interprétation défendue par l’Islam afin de légitimer selon son propre point de vue l’existence et la fonction de la Sunna prophétique.

 

• Que dit le Coran

Avant d’analyser lesdits versets, il convient de rechercher ce que le Coran a dit de la mission de Muhammad :

– Indéniablement, Muhammad a été choisi par Dieu en tant que messager : « Muhammad est le messager/rasûl de Dieu… », S48.V29.

– Sémantiquement, en arabe la notion de messager/rasûl est claire,[4] mais le Coran l’explicite tout de même en la réduisant au simple fait transmettre de la part de Dieu : « Ce n’est qu’une transmission/balâgh de Dieu et Ses messages/risâlâti-hi», S72.V23.

– Rigoureusement, il est précisé ce qui lui est ainsi révélé : « …Il m’est révélé ce Coran/qur’ân par lequel je dois vous avertir ainsi que ceux à qui il parviendra… », S6.V19.

– Pratiquement, Muhammad est donc chargé de transmettre le Coran : « Ô Messager ! transmets ce qui t’ait révélé par ton Seigneur… », S5.V67.

– Théologiquement, Muhammad reçoit la Révélation selon un des trois processus mentionnés en ce verset : « À nul homme Dieu ne s’adresse autrement que par inspiration, ou d’au delà d’un voile, ou par l’intermédiaire d’un messager qui révèle alors avec Sa permission ce qu’Il veut… », S42.V51.

– Concrètement, Muhammad reçoit la Révélation selon le troisième process : « …Qui serait hostile à Gabriel !  N’est-il pas celui qui le révèle [le Coran] graduellement en ton cœur de par la permission de Dieu… », S2.V97.

– Techniquement, Muhammad est passif lors de la réception du Coran : « Ne te sers pas de ta langue pour l’anticiper, car à Nous sa réunion/jam‘a-hu et son assemblage/qur’âna-hu et, lorsque Nous le rassemblons/qara’nâ-hu, suis son assemblage/qur’âna-hu, car c’est à Nous que revient son exposé/bayâna-hu», S75.V16-19.

– Cognitivement, il se trouve que Muhammad ne pouvait interférer avec les paroles qu’il recevait par voie de révélation, car il n’avait pas de culture religieuse en lien avec les autres écrits sacrés et le monothéisme :  « …Tu ne connaissais ni la Bible/al–kitâb ni la foi… », S42.V52.

– Rationnellement, le Messager Muhammad était donc apte à être un canal récepteur-émetteur neutre : « …Il n’est pas de mon pouvoir de le changer [le Coran] par moi-même, je ne fais que suivre ce qui m’est révélé… », S6.V50.

– Corollairement, il en ressort que sa seule spécificité était de pouvoir recevoir la Révélation : « …Muhammad n’est qu’un messager/rasûl », S3.V144.

– Conclusivement, il est alors indiqué à plusieurs reprises que l’unique mission de Muhammad en tant que rasûl/messager est d’être uniquement le transmetteur du Message divin : « N’incombe au Messager que la transmission/balâgh », S5.V99 ; S3.V20 ; S16.V82.

– Logiquement, puisque le Coran en tant que message révélé de Dieu est « belle-annonce et avertissement…», S41.V4, il est précisé que Muhammad en tant que transmetteur du Coran n’a que deux autres rôles possibles : « Nous te t’avons dépêché qu’en tant qu’annonciateur et avertisseur… », S25.V56. Au demeurant tel a été le cas de tous les envoyés de Dieu avant Muhammad : « Nous ne dépêchons les envoyés/mursalîn qu’en tant qu’annonciateurs et avertisseurs… », S6.V48.

– Conséquemment, il lui incombait de réussir cette unique mission : « Ô Messager ! Transmets ce qui t’est révélé par ton Seigneur. Advienne que point tu ne puisses le faire, qu’alors tu n’aurais pas transmis Son message/risâla, mais Dieu te protégera des gens… », S5.V67.

– Subséquemment, non seulement la transmission doit être complète, mais aussi fidèle à la Révélation reçue : « C’est une Révélation de la part du Seigneur des Hommes, et s’il [Muhammad] Nous avait attribué ne fusse que quelques propos, Nous l’aurions saisi par la droite et lui aurions tranché la carotide. », S69.V43-46.

Il ressort de l’ensemble des ces citations coraniques que le Messager, Muhammad, comme tous les messagers, n’est qu’un canal transmetteur dont la mission est de délivrer le Message de Dieu, la Révélation : le Coran. En tant que messager/rasûl de Dieu, Muhammad agit dans un cadre strictement contingenté : la révélation du Coran. Il n’a donc pour seule mission que de transmettre et appliquer le Coran sans ajouts et modifications. Selon la cohérence et l’exhaustivité revendiquées du propos de ces versets, Muhammad ne peut avoir d’autres fonctions. En ce cas, l’on ne voit guère comment l’on pourrait affirmer, comme l’Islam le fait, que selon le Coran il aurait eu aussi à charge d’enseigner sa propre vie et ses propres avis afin de constituer un corpus non coranique dit génériquement Sunna ?!

En ces conditions, l’on suppose à priori que les versets que l’Islam a pris comme référence pour étayer la thèse d’une Sunna enseignée par le Prophète sous l’inspiration divine ont été faussement interprétés. Reprenons donc la ligne argumentaire classique défendue par l’Islam, à savoir  : 1– la Sunna est inspirée par Dieu ; 2– suivre la Sunna est obéir à Dieu ; 3– la Sunna est une obligation religieuse. L’Analyse littérale des versets ainsi incriminés est simple :

1 – « Il ne prononce rien de son propre chef [3] ; ce n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée. ».[5] Pour l’Islam, il s’agirait là de la Sunna, c’est-à-dire des paroles prononcées par Muhammad en dehors de la Révélation, mais sous l’effet de l’inspiration divine. Ceci a pour effet de conférer à la Sunna une autorité égale au Coran. Pré-informé et pris isolément, ce verset pourrait effectivement faire illusion. Cependant les v5 et suivants nous apprennent que ce qui est ici prononcé par Muhammad[6] est enseigné par Gabriel : un être « de grand pouvoir… apparu à l’horizon supérieur… » qui « s’étant rapproché » au plus près de Muhammad « révéla à Son serviteur ce qu’Il révéla ». [7] À l’évidence, il s’agit là de la révélation du Coran faite par Dieu à Muhammad par l’intermédiaire de Gabriel, conformément à ce nous apprennent plusieurs des versets que nous avons précédemment cités. La compréhension littérale de nos deux versets est donc : « Il [Muhammad] ne prononce rien [du Coran] de son propre chef [3] ; il [le Coran ] n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée. » Par ailleurs, ces versets sont une réponse aux premières accusations portées par Quraysh lorsque le Messager de Dieu a commencé à leur réciter le Coran. Ils le traitèrent alors d’« égaré », dans « l’erreur », v2. Or, ce contexte décrédibilise totalement la thèse exégétique classique. En effet, il ne peut être là question de Sunna, puisqu’en ces tout premiers temps de la mission du Prophète il récite aux qurayshites les primes versets révélés. Il est en ce cas totalement anachronique de supposer que Quraysh aurait à l’occasion controversé quant à la valeur et la validité d’une Sunna qui n’existait pas encore !

2 – « …Obéissez à Dieu, et obéissez au Messager… ».[8] Il s’agit là d’une série de segments identiques qui sont interprétés comme suit : obéir au Prophète revient à obéir à Dieu. Comme le texte de ces segments ne précise absolument pas ce en quoi il faudrait obéir au Messager, l’Exégèse a affirmé qu’il s’agissait là de l’obéissance due à la Sunna. L’on doit en déduire que « obéissez à Dieu » signifie obéissez au Coran et « obéissez au Messager » : obéissez à la Sunna. Cette interprétation semblerait être confirmée par l’unique mention du segment-clef suivant : « qui obéit au Messager a obéi à Dieu… ».[9] Malgré tout, l’argument est littéralement faible, car il serait bien plus vraisemblable de supposer que par obéissance au Messager l’on entende obéissance au message qu’il transmet : le Coran, ce qui pourrait effectivement revenir in fine à obéir à Dieu. Pour autant, la compréhension de la problématique passe par l’analyse contextuelle que la présentation toujours isolée de ces segments passe sous silence. Effectivement, tous ces versets s’inscrivent précisément en un seul et même contexte : une défense, une résistance, un combat, que les musulmans doivent mener aux côtés du Prophète au nom de leur foi en Dieu, mais que certains d’entre eux cherchent à fuir, voire trahir. En voici la mention au sujet du segment-clef S4.V80 :  « Ô Seigneur ! Pourquoi nous as-Tu prescrit le combat. Que ne reporterais-Tu pas cela à un terme prochain ! », v77. Il en ressort que l’ordre de combattre transmis par le Prophète l’était en tant qu’ordre de Dieu, aussi désobéir au Prophète revenait à désobéir à Dieu et, à l’inverse, qui en cette situation « obéit au Messager a obéi à Dieu… », v80. Nous l’avons indiqué, tel est le contexte pour l’ensemble de ces versets, et les segments type : « …obéissez à Dieu, et obéissez au Messager… » signifient tous  donc en rélaité : obéissez à l’ordre de combattre donné par Dieu et obéissez au Prophète quand il vous le transmet de la part de Dieu. Un autre verset, toujours en ce même contexte d’appel au combat, conjoint l’ensemble des données que nous venons de mettre en évidence : « Dis [Ô Muhammad] : Obéissez à Dieu et obéissez à Son Messager. Et, si vous vous détournez, il ne lui incombera que ce dont il est à charge et à vous que ce dont vous vous serez chargé. Mais, si vous lui obéissez, vous vous serez bien guidés. Il n’incombe au Messager que la claire transmission. ».[10] Rigoureusement, il ne s’agit pas d’obéir militairement au Prophète, mais, au nom de la foi, en sa qualité de Messager de Dieu. En effet, un de ces segments indique en ce contexte que l’autorité militaire du Prophète n’est pas ici directement concernée : « Ô Croyants ! Obéissez à Dieu et obéissez au Messager ainsi qu’à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement parmi vous… ».[11] Au final, ces segments-clefs, totalement décontextualisés et instrumentalisés par l’Exégèse, ne sont sous aucun aspect en lien avec une quelconque obéissance en la Sunna.

 3 – « …ce que le Messager vous a donné prenez-le, et ce qu’il vous a interdit, abstenez-vous-en… ».[12] Il s’agit de l’argument le plus communément cité dans les ouvrages de Droit islamique. Bien que la notion de Sunna n’y soit absolument pas mentionnée, l’on devrait comprendre en ce segment que « ce que le Messager vous a donné » correspond à la Sunna. Cette hypothèse soulève des problèmes de logique relevant de l’Analyse sémantique :

– Puisqu’il est dit que l’on doit s’abstenir de ce que le prophète « a interdit », il aurait fallu qu’auparavant il soit dit « prenez » ce que le Messager vous a autorisé, mais il est écrit prenez « ce que le Messager vous a donné », ce qui ne fait pas sens. En effet, l’on interdit et l’on autorise ou l’on donne et l’on refuse.

– De plus, l’interprétation proposée de ce segment réduirait la Sunna à une suite d’autorisations et d’interdits, autrement dit de ḥalâl et de ḥarâm. Or, selon le Droit islamique lui-même, la Sunna ne se limite pas à ces deux catégories juridiques.

– Les verbes « donner » et « interdire » sont au passé accompli, ce qui selon la lecture classique indiquerait que la Sunna était parachevée au moment de la révélation dudit verset. Or, de l’avis des exégètes eux-mêmes, S59 est chronologiquement 101e, ce verset est donc loin d’être le dernier révélé et selon eux le Prophète aurait de plus servi d’exemple, Sunna, jusqu’au jour de sa mort.

– Si le verbe nahâ signifie interdire, l’expression employée est mâ nahâ-kum ‘an-hu  où selon la lecture classique le pronom « hu » se rapporte nécessairement à ce que le Messager « vous a donné », ce qui alors signifierait : « ce qu’il vous interdit [de la Sunna], laissez-le ». Soit cette affirmation n’a pas de sens, soit elle est conceptuellement contraire à la fonction et à l’usage de la Sunna.

– Il faut enfin noter que Muhammad est ici qualifié de messager/ar–rasûl, ce qui, nous l’avons coraniquement largement démontré, se réfère à la transmission du Coran. En ce cas, ce segment signifierait : « ce que le Messager vous a donné du Coran prenez-le, mais ce qu’il vous en a interdit, laissez-le », proposition qui bien évidemment ne peut être retenue.

Ainsi, le sens imposé par les besoins d’autojustification de l’Islam-Sunna ne résiste-t-il guère à l’analyse rationnelle du texte. En l’occurrence, l’intérêt principal réside ici en la mise en avant du poids herméneutique de l’Islam sur la pensée des musulmans. Rappelons-le, nous ne lisons pas le Coran avec nos yeux, notre intelligence, mais au travers de la grille de lecture islamique. Effectivement, il suffit tout simplement de lire notre v7 intégralement pour se rendre compte de la manipulation exégétique instituée tant le contexte et le sens en sont évident :  « Ce que Dieu a livré/’afâ’a à Son messager des habitants des villages/al–qurâ appartient à Dieu et au Messager, ainsi qu’aux proches, aux orphelins, aux pauvres, au voyageur, afin que cela ne revienne pas aux seuls riches parmi vous. Et, ce que le Messager vous a donné, prenez-le donc, mais ce qu’il vous en a refusé/nahâ abstenez-vous donc ! Et craignez Dieu, car Dieu est dur en poursuite ! ».[13] Sans même avoir à prendre en compte les différentes circonstances historiques auxquelles l’Exégèse a référé cet évènement, le contexte se déduit à contrario de l’énoncé : des musulmans, dont certains de plus étaient aisés, ont contesté la répartition par le Prophète d’un butin. Ce verset rappelle donc que ce butin appartient de droit à Dieu et à Son Messager ainsi qu’aux plus démunis de la société. Donc, vous qui de toute manière avez reçu une part de butin : « ce que le Messager vous a donné, prenez-le donc » et contentez-vous-en et ne convoitez pas « ce qu’il vous en a refusé » du butin, c’est-à-dire : laissez cela à ceux à qui il revient de droit et énoncés en ce verset. Voilà quel est le bon comportement en matière de répartition des butins échouant entre vos mains. L’objectif est le bien-être de tous et non l’enrichissement personnel d’une élite.

 

Conclusion

Le fait que l’Exégèse ait été dans l’obligation de fausser le sens de plusieurs versets pour prouver que la Sunna du Prophète est mentionnée et reconnue par le Coran prouve clairement que l’Islam, sunnite, n’a pas été réellement en mesure de fonder  coraniquement l’existence de la base sur laquelle il est pourtant construit : la Sunna.[14]

Par contre, le Coran est absolument explicite quant à la fonction du Messager de Dieu, Muhammad, il n’est chargé que de transmettre le Coran tel qui lui a été révélé : « N’incombe au Messager que la transmission/balâgh », S5.V99. Selon le Coran, rien n’indique l’existence d’un enseignement prophétique qui aurait constitué la Sunna.  Aussi, semble-t-il très délicat d’admettre que le Messager de Dieu ait pu transgresser sa fonction : « …Muhammad n’est qu’un messager/rasûl », S3.V144, et sa mission : « Ô Messager ! Transmets ce qui t’est révélé par ton Seigneur… », S5.V67. Comment donc supposer que le Prophète ait pu s’attribuer une autre fonction : légiférer l’Islam selon ses propres enseignements ? Et, s’il l’avait fait, cela aurait été selon son opinion personnelle puisque nous avons montré qu’en dehors du Coran il ne recevait ni révélation ni inspiration.

Ceci étant, le Coran n’est pas un traité religieux, il ne présente pas les matériaux nécessaires à la constitution d’une religion déterminée. Le Coran expose seulement les bases théologiques, morales et spirituelles, de l’islam-relation, voir Le terme islâm selon le Coran.  De fait, si l’on admet que la Révélation prit fin avec le décès du Prophète, le développement historique de l’islam-religion ne pouvait se faire qu’à partir de matériaux complémentaires postérieurs répondant au cas par cas aux besoins de l’élaboration de l’Islam. Cette activité a donc été intimement liée à celle des premiers jurisconsultes et exégètes penseurs et bâtisseurs de l’Islam qui, par l’élaboration du Hadîth, ont pu édifier une religion parfaitement structurée, mais qui en cela se sont nécessairement éloignés du message initial de la Révélation. Du reste, conscients de cette nécessaire dérive, ils durent s’auto-légitimer en concevant que leur action était le prolongement naturel de la fonction prophétique telle qu’ils l’ont imaginée, voir notre critique : Les oulémas sont-ils les héritiers des prophètes ?

Néanmoins, il nous faut admettre que le Prophète ne peut qu’avoir été confronté lui aussi à cette carence du Coran en matière de religion. À partir des indications coraniques et des linéaments rituels qu’il contenait, il dut donc élaborer une pratique religieuse. Mais, parce qu’il recevait le Coran qui lui intimait de ne pas outrepasser son unique fonction de Messager, cette activité ne put être que minimaliste et au plus près du Coran, ne concerner que les pratiques rituelles essentielles : la prière, le jeûne, le pèlerinage. Logiquement, ce n’est donc que bien après lui que les besoins en lien avec le développement de l’Islam ont généré une hypertrophie du Hadîth et une extension exponentielle de ses champs d’application.

Dr al Ajamî

 

[1] S16.V89 :

« وَيَوْمَ نَبْعَثُ فِي كُلِّ أُمَّةٍ شَهِيدًا عَلَيْهِمْ مِنْ أَنْفُسِهِمْ وَجِئْنَا بِكَ شَهِيدًا عَلَى هَؤُلَاءِ وَنَزَّلْنَا عَلَيْكَ الْكِتَابَ تِبْيَانًا لِكُلِّ شَيْءٍ وَهُدًى وَرَحْمَةً وَبُشْرَى لِلْمُسْلِمِينَ  »

2] Plusieurs niveaux de définition de la Sunna rendent compte d’une certaine confusion, mais, concrètement, si par Hadîth l’on entend la somme des textes se référant directement ou indirectement à ce qu’a dit, fait ou admis le Prophète Muhammad, par Sunna l’on comprend leur mise en œuvre tant du point de vue rituel que comportemental. En pratique, Hadîth et Sunna sont deux termes malgré tout interchangeables.

[3] Effectivement, l’on ne peut attester/shahida que d’une réalité que l’on perçoit ou que l’on réalise. Ceci est bien évidemment impossible s’agissant de l’existence de Dieu et de la fonction prophétique de Muhammad, reconnaissance qui ne relève que du croire/âmana, de la foi.

[4] Le Coran n’utilise que trois termes  pour qualifier Muhammad : rasûl, nabiy, mursal. Le premier vient de la racine verbale rasala : apporter un message, une lettre, etc., il est donc simple et correct de traduire rasûl par messager. Le substantif nabiy est tiré de la forme IV anba’a : donner des nouvelles. Il est correct de le traduire par prophète, mais alors au sens large du terme : personne qui parle au nom de Dieu à partir d’une inspiration divine. Le terme mursal dérive de la forme IV arsala : envoyer quelqu’un pour instruire au moyen d’un message, il aurait donc au plus près le sens d’apôtre : celui qui est envoyé en mission. Mais, en milieu chrétien, le qualificatif apôtres ne désigne le plus souvent que les disciples de Jésus, ce qui nous fait lui préférer conformément au sens du verbe arsala le mot envoyé. Pour plus de détails, voir : Muhammad sceau des prophètes.

[5] S53.V3-4 : « وَمَا يَنْطِقُ عَنِ الْهَوَى (3) إِنْ هُوَ إِلَّا وَحْيٌ يُوحَى »

[6] L’on déduit qu’il s’agit ici de Muhammad à partir du v2 qui, en s’adressant vraisemblablement aux qurayshites, dit : « votre compagnon » c’est-à-dire celui des vôtres, Muhammad donc.

[7] S53.V5-10 :

 عَلَّمَهُ شَدِيدُ الْقُوَى (5) ذُو مِرَّةٍ فَاسْتَوَى (6) وَهُوَ بِالْأُفُقِ الْأَعْلَى (7) ثُمَّ دَنَا فَتَدَلَّى (8) فَكَانَ قَابَ قَوْسَيْنِ أَوْ أَدْنَى (9) فَأَوْحَى إِلَى عَبْدِهِ مَا أَوْحَى

Contrairement à ce que l’Islam postule de l’histoire du Coran, les premiers versets de cette sourate ont trait au phénomène initial de la révélation.

[8] S4.V59 : «… أَطِيعُوا اللَّهَ وَأَطِيعُوا الرَّسُولَ …»

[9] S4.V80 : «… مَنْ يُطِعِ الرَّسُولَ فَقَدْ أَطَاعَ اللَّهَ »

[10] S24.V54 :

 قُلْ أَطِيعُوا اللَّهَ وَأَطِيعُوا الرَّسُولَ فَإِنْ تَوَلَّوْا فَإِنَّمَا عَلَيْهِ مَا حُمِّلَ وَعَلَيْكُمْ مَا حُمِّلْتُمْ وَإِنْ تُطِيعُوهُ تَهْتَدُوا وَمَا عَلَى الرَّسُولِ إِلَّا الْبَلَاغُ الْمُبِينُ

[11] S4.V59 :

  يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آَمَنُوا أَطِيعُوا اللَّهَ وَأَطِيعُوا الرَّسُولَ وَأُولِي الْأَمْرِ مِنْكُمْ فَإِنْ تَنَازَعْتُمْ فِي شَيْءٍ فَرُدُّوهُ إِلَى اللَّهِ وَالرَّسُولِ إِنْ كُنْتُمْ تُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآَخِرِ ذَلِكَ خَيْرٌ وَأَحْسَنُ تَأْوِيلًا

Contextuellement, il est indéniable qu’il s’agit là du commandement militaire, lequel est clairement sous la responsabilité d’acteurs autres que le Prophète : « ceux d’entre vous qui détiennent le commandement parmi vous ». Ce n’est que la construction apologétique de la Sîra qui a fait du Prophète Muhammad  un génie militaire et une justification idéale pour les conquérants de l’Empire musulman. Il va sans dire que le maintien de cette histoire mythologisée n’est pas sans poser problème de par sa réactivation aiguë en lien avec les discours jihadistes et/ou islamistes…

[12] S59.V7 : «…وَمَا آَتَاكُمُ الرَّسُولُ فَخُذُوهُ وَمَا نَهَاكُمْ عَنْهُ فَانْتَهُوا … »

[13] S59.V7

 مَا أَفَاءَ اللَّهُ عَلَى رَسُولِهِ مِنْ أَهْلِ الْقُرَى فَلِلَّهِ وَلِلرَّسُولِ وَلِذِي الْقُرْبَى وَالْيَتَامَى وَالْمَسَاكِينِ وَابْنِ السَّبِيلِ كَيْ لَا يَكُونَ دُولَةً بَيْنَ الْأَغْنِيَاءِ مِنْكُمْ وَمَا آَتَاكُمُ الرَّسُولُ فَخُذُوهُ وَمَا نَهَاكُمْ عَنْهُ فَانْتَهُوا وَاتَّقُوا اللَّهَ إِنَّ اللَّهَ شَدِيدُ الْعِقَابِ

[14] Au demeurant, l’on sait historiquement que la notion de Sunna prise comme complément  du Coran n’a vraiment été théorisée qu’à partir de Shafâ‘i [m. 204 Hégire] et que ce concept ne s’est vraiment imposé que près d’un siècle après. Comme un aveu indirect, nous indiquerons que la postérité a attribué à Shafâ‘i le surnom de ṣir as–sunnah/celui qui a fait triompher la Sunna