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S5.V48

 

La question est d’importance : l’Islam est-il la seule religion agréée par Dieu et, par conséquent, quelles valeurs ont les autres religions monothéistes ? Cette réflexion théologique  s’inscrit donc directement dans le prolongement d’une question essentielle : le Salut universel, que nous avons traitée de manière complémentaire à partir de l’analyse du présent verset référent.[1] Selon le Coran, ce n’est point leurs religions qui sauvent les hommes au Jour du Jugement, mais leur foi et leurs actes, ceci alors que toutes les communautés religieuses soutiennent que seule leur religion est valide aux yeux de Dieu. En d’autres termes : en dehors de nous, point de Salut ! Par ailleurs, le verset S5.V48 mentionne la quatrième et dernière occurrence d’un terme lié à la racine shara’a[2] et sa signification littérale ainsi que la surinterprétation dont il fait l’objet ne sont pas sans conséquence sur la conception et le rapport à l’altérité qui structurent l’intime des musulmans.

 

• Que dit l’Islam

L’Islam orthodoxe, tant sunnite que chiite, proclame selon un large consensus que la seule religion agréée par Dieu est l’Islam. Ce point est indiscutable, ou du moins indiscuté. Il structure profondément l’imaginaire musulman collectif, il est le fondement du perçu mythologique des musulmans, la référence de soi et, donc, de l’autre, l’altérité. Les conséquences d’une telle exclusive en matière de dialogue interreligieux sont  capitales. Cette exclusion de l’autre est basée sur le triple concept suivant : 1– Exclusive de la foi, seule ma foi est juste et valable ; 2– Exclusive de la religion, seule ma religion est agréée ; 3– Exclusive du Salut, seules ma foi et ma religion permettent d’obtenir le Salut dans l’Au-delà. Les versets-clefs mis en jeu par l’Islam pour soutenir sa position exclusiviste sont principalement envisagés en deux autres articles.[3]  Enfin, il va de soi que cette position exclusiviste est la source réelle et profonde de toutes les formes de violences religieuses, cf. Violence et religions, l’Islam et le Coran.

 

• Que dit le Coran

Le Coran soutien exactement le contraire de ce que l’Islam affirme, à savoir : 1– Non-exclusive de la foi, toutes les formes de foi monothéiste malgré leurs différences apparentes sont fondamentalement équivalentes ; 2– Non-exclusive de la religion, toutes les formes religieuses d’expression de la foi personnelle sont équivalentes ;  3– Non-exclusive du Salut, toutes les formes de foi et de religion permettent d’obtenir le Salut, voir : Le Salut universel selon le Coran et en Islam. Présentement, c’est au travers de l’analyse de S5.V48 que nous étudierons le principe général  coranique : la notion de pluralité des religions, paradigme plus qu’essentiel.

Voici la traduction littérale de notre verset référent, S5.V48 : « [Ô Muhammad] Nous t’avons révélé le Livre/al–kitâb [le Coran] en toute vérité, confirmant partie de ce qui lui est antérieur de la Bible/al–kitâb et se portant garant/muhayminan de cela. Juge donc à leur sujet d’après ce que Dieu a révélé, et ne suis point leurs désirs/ahwâ’a quant à ce qui t’est parvenu de la Vérité. Toutefois, à chacun d’entre vous Nous avons indiqué une voie générale/shir‘a et une voie spécifique/minhâj. Et si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté religieuse/umma, mais il en est ainsi afin que vous puissiez exprimer/li-yabluwa-kum ce qu’Il vous a donné. Rivalisez donc en bonnes œuvres, c’est vers Dieu que vous retournerez tous ensemble, et Il vous informera sur ce en quoi vous divergiez. » [4]

– Concernant l’Analyse lexicale, trois termes sont à préciser:  shir‘a ; minhâj ; umma. Le mot shir‘a dérive étymologiquement de la racine shara‘a et signifie corde, ligne droite, chemin droit, conduite, manière d’agir. En fonction du propos global du verset et en comparaison au sens de minhâj/chemin bien tracé [5] indiquant une voie plus étroite, mais plus précisée que celle connotée par le terme shir‘a, nous rendrons donc shir‘a par voie générale et minhâj par voie spécifique, d’où pour le segment-clef : « à chacun d’entre vous Nous avons indiqué une voie générale/shir‘a et une voie spécifique/minhâj », nous y reviendrons infra. Pour le terme umma, ici traduit par communauté religieuse, voir : La Oumma, la meilleure communauté selon le Coran et en Islam.

– Concernant lAnalyse contextuelle, le contexte d’insertion est rappelé par le segment « confirmant partie de ce qui lui est antérieur de la Bible/al–kitâb et se portant garant/muhayminan de cela » lequel segment inscrit le Coran dans la lignée de la Bible. Le sens du mot kitâb/Bible se déduit ici des vs44-46 où il est fait référence à la Thora des juifs et à l’Évangile des chrétiens. Pour autant, ce rapport est critique et le Coran ne confirme et ne se porte garant que d’une « partie » de la « Bible/min al–kitâb ». Puis, il est rappelé à Muhammad que ce contenu doit être jugé non pas à l’aune de la révélation qu’il reçoit, mais en fonction de ce que Dieu a révélé à tous : « juge donc à leur sujet d’après ce que Dieu a révélé ». En effet, l’on note qu’au début du verset le verbe révéler/anzala était référé directement à Muhammad : « anzalnâ ilayka/Nous t’avons révélé », le Coran donc, mais qu’en notre segment ce verbe est employé sans complément pronominal : « mâ anzala–llâhu/ce que Dieu a révélé », expression qui ne peut alors que concerner la partie dont le Coran se dit présentement la « confirmant » et s’en « portant garant ». Cette part commune n’est pas de nature religieuse puisque plus avant il est précisé que Dieu n’a pas voulu d’homogénéité religieuse : « et si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté religieuse »,[6] mais relève donc du dogme partagé, la foi monothéiste, foi qui est sous-entendue de manière non ambiguë par le segment « rivalisez donc en bonnes œuvres », l’agir vertueux étant dans le Coran constamment relié à la foi par la formule maintes fois réitérée et bien connue : « ceux qui croient et agissent vertueusement ».[7] Le Coran précise alors qu’à partir du moment où cette foi monothéiste est conservée, peu importe les formes religieuses, ici, comme il ressort du contexte d’insertion,  tout spécialement le Judaïsme et le Christianisme : « toutefois, à chacun d’entre vous Nous avons indiqué une voie générale/shir‘a et une voie spécifique/minhâj ».

– Il est donc validé en ce verset que la pluralité religieuse est compatible avec la notion de foi monothéiste universelle telle que le Coran l’entend et la défend.[8] Plus encore, le « Nous » indique clairement que Dieu a souhaité et insufflé cette polyphonie d’expressions. La pluralité religieuse ne nuit donc en rien à la communauté de foi. Au contraire, elle multiplie les possibilités pour les croyants d’obtenir un cadre en lequel ils vont pouvoir traduire au mieux leur foi personnelle : « afin que vous puissiez exprimer/li-yabluwa-kum [9] ce qu’Il vous a donné », ce que confirme le segment « rivalisez donc en bonnes œuvres ». En d’autres termes, toutes les religions se disant monothéistes sont équivalentes et aucune n’est meilleure qu’une autre, seule la vertu individuelle vaut auprès de Dieu. Un autre verset conjoint cette notion de vertu comportementale élective et la notion de diversité humaine dont nous venons de constater qu’elle justifie la pluralité religieuse : « Ô Hommes ! Nous vous créons d’un mâle et d’une femelle et Nous vous avons fait peuples et tribus afin que vous vous entre-connaissiez. En vérité, le plus noble auprès de Dieu est le plus pieux ; Dieu est parfaitement savant et informé. »[10]

– En cette perspective, la notion de voie/shir‘a, à ne pas confondre bien évidemment avec celle de sharî’a,[11] évoque l’idée d’orientation globale de ce que seront les religions issues d’une révélation par l’intermédiaire d’un prophète particulier, Moïse, Jésus ou Muhammad en l’occurrence, shir‘a vaut donc bien ici pour « voie générale ». Il est ainsi clair que Judaïsme, Christianisme et Islam partagent la même foi monothéiste, mais diffèrent par leurs lignes de pensée théologique constituant l’architecture de leurs représentations du rapport de la foi à Dieu. Cette coloration est propre à chacune de ces religions et en conditionne pour partie les caractéristiques théologiques lors de leur construction historique. Par ailleurs, le terme minhâj rend la notion de chemin, et cette différence terminologique indique clairement par effet de comparaison que la dimension n’est plus ici théologique. Nous pouvons en déduire sans risque que le minhâj/chemin représente la deuxième composante des religions : l’aspect concret de leurs réalisations, rites et cultes notamment, ce terme vaut donc bien ici pour « voie spécifique ».

– Nous pouvons à présent vérifier cela concernant l’application de ce verset à l’Islam en devenir dont il est aussi dit, comme nous l’avons signalé ci-dessus, que le Coran en indique la « voie générale/shir‘a » et la « voie spécifique/minhâj ». La voie théologique générale/shir‘a tracée par le Coran est claire : un monothéisme absolu, un Dieu unique sans hypostases, sans comparaison aucune, transcendant, seul créateur et administrateur du monde, Maître du Jour du Jugement. Cette théologie n’est réellement ni celle du judaïsme ni celle du christianisme. Néanmoins, la « voie spécifique/minhâj » à l’Islam est aussi coranique, et nous avons discuté au sujet de l’islam-religion, du sens à donner aux linéaments culturels et rituels que le Coran fournit.[12]

Ainsi, en matière de religion, le Coran confère-t-il aux différentes révélations un rôle d’impulsion à partir d’une double vectorisation ; shir‘a/voie générale et minhâj/voie spécifique. Cette conception bipartite explique que le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam aient à la fois des points communs, la part de Dieu, tant en matière de voie générale que de voie spécifique, et des différences : la part des hommes. Ceci justifie aussi que chacune de ces grandes religions monothéistes présente en interne une grande variabilité en fonction des développements qui jalonnèrent l’histoire de leurs constructions humaines. De fait, le Judaïsme comme le Christianisme et l’Islam sont des entités distinctes, mais aussi elles-mêmes composites et représentées en réalité par des dizaines de branches. Or, le Coran validant cette pluralité, le principe moteur de cette variabilité s’applique de même à ce que sera l’Islam postérieurement à la Révélation. En effet, le segment-clef : « à chacun d’entre vous Nous avons indiqué une voie générale/shir‘a et une voie spécifique/minhâj » ne concerne pas uniquement selon ce verset l’existence du Judaïsme et du Christianisme, mais aussi celle de l’Islam puisqu’il est dit « à chacun d’entre vous » et non à « chacun d’entre eux », c’est-à-dire les juifs et les chrétiens, et que les allocutaires directs de ce verset sont bien les primo-partisans de Muhammad.

Conséquemment, ceci explique sous un autre aspect que jamais le Coran ne qualifie ni ne définit l’Islam en tant que religion/dîn al–islâm, puisque l’entité théorique initiale, au moment coranique, n’est qu’un élan qui par essence sera appelé à produire des formes religieuses diverses que les premiers théologiens nommeront Islam.[13] Enfin, ce n’est que l’usage post-coranique et la construction religieuse de l’orthodoxie historiquement établie qui imposeront le concept d’Islam compris en tant qu’entité unique alors que la réalité, mise en relief par ce verset, correspond bien à l’existence “d’islams”.

 

Conclusion

Indubitablement, le Coran atteste de la validité aux yeux de Dieu de la pluralité des religions. Pour lui, l’aspect formel des religions n’a en soi pas de valeur, si ce n’est d’être un creuset de sens et d’expression de la foi personnelle. Entre autres conséquences de ce postulat, nous en déduisons que ceci vaut non seulement pour la comparaison des religions monothéistes entre elles, Judaïsme, Christianisme et Islam, mais suppose aussi la pluralité confessionnelle de chacune.

– Ce principe coranique s’oppose donc aux conceptions que les hommes ont de leurs religions. Selon le Coran, il ne peut ainsi y avoir de religion référente, d’orthodoxie, et toutes les manifestations des entités monothéistes ont même valeur et raison d’être.

– Concernant l’Islam, les formes dites Sunnisme, Shiisme, Ibâdisme, etc., ne sont alors que des formes religieuses historiques parmi d’autres. Des manifestations diverses d’un principe unique : le credo monothéiste et l’adoration due à Dieu : prière, jeûne, aumône, tels qu’impulsés et insufflés dans l’Histoire par le Coran.

– Par conséquent, toutes les religions sont équivalentes et aucune ne peut prétendre à plus de vérité qu’une autre.

Plus généralement encore, cette approche coranique déconstruit le concept électif et exclusif que les trois religions monothéistes pourtant partagent et au nom duquel elles s’opposent, qu’il s’agisse de « Peuple élu », de « Nation élue » ou de « Communauté élue », voir notre critique : La Oumma, la meilleure communauté selon le Coran et en Islam. Le paradigme inclusif coranique diverge considérablement, mais positivement, du paradigme d’exclusive commun aux trois religions monothéistes. En mettant intrinsèquement toutes les religions monothéistes sur le même pied d’égalité, il élargit considérablement les perspectives interreligieuses : dialogue et respect. Plus encore, cette ouverture à l’autre au nom de la foi et de la Révélation sous-tend comme elle le sous-entend le Salut universel[14] et, irradiant, l’Amour universel.[15]

En synthèse, selon le Coran, la racine de l’arbre du Monde est la Révélation, le tronc commun des religions est le credo monothéiste, ses ramifications en sont les diverses branches florissantes et fleurissantes. En ces conditions, il n’y aurait fondamentalement point de raison à ce que leurs fruits aient un goût amer, si ce n’est la raison humaine…

Dr al Ajamî

 

[1] Cf. Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[2] Nous avons étudié les autres occurrences de ce terme au combien clef en La Charia selon le Coran et en Islam.

[3] Voir : Le terme islâm selon le Coran : l’Islam-relation et Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[4] S5.V48 :

 وَأَنْزَلْنَا إِلَيْكَ الْكِتَابَ بِالْحَقِّ مُصَدِّقًا لِمَا بَيْنَ يَدَيْهِ مِنَ الْكِتَابِ وَمُهَيْمِنًا عَلَيْهِ فَاحْكُمْ بَيْنَهُمْ بِمَا أَنْزَلَ اللَّهُ وَلَا تَتَّبِعْ أَهْوَاءَهُمْ عَمَّا جَاءَكَ مِنَ الْحَقِّ لِكُلٍّ جَعَلْنَا مِنْكُمْ شِرْعَةً وَمِنْهَاجًا وَلَوْ شَاءَ اللَّهُ لَجَعَلَكُمْ أُمَّةً وَاحِدَةً وَلَكِنْ لِيَبْلُوَكُمْ فِي مَا آَتَاكُمْ فَاسْتَبِقُوا الْخَيْرَاتِ إِلَى اللَّهِ مَرْجِعُكُمْ جَمِيعًا فَيُنَبِّئُكُمْ بِمَا كُنْتُمْ فِيهِ تَخْتَلِفُونَ

[5] La racine nahâja signifie tracer un chemin à quelqu’un.

[6] Voir aussi : « Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté… », S16.V93 ; « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous les hommes sur Terre eussent été croyants. Sache donc que tu n’as pas à contraindre les gens afin qu’ils croient. », S10.V99 ; « Tu n’as pas à guider les hommes… », S2.V272.

[7] Ex. : S2.V82 ; S3.V57 ; S5.V9, etc. 

[8] Sur les notions de Foi innée ontologique et foi universelle, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam.

[9] La racine balâ signifie tout aussi bien éprouver qu’exposer. Ce verset justifiant positivement la pluralité religieuse, il ne fait guère sens de considérer cela comme une épreuve : balâ’. Aussi, selon cette logique : la pluralité religieuse comme mode d’expression de la foi de chacun, avons-nous traduit ce verbe par exprimer.

[10] S49.V13 : « يَا أَيُّهَا النَّاسُ إِنَّا خَلَقْنَاكُمْ مِنْ ذَكَرٍ وَأُنْثَى وَجَعَلْنَاكُمْ شُعُوبًا وَقَبَائِلَ لِتَعَارَفُوا إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِنْدَ اللَّهِ أَتْقَاكُمْ إِنَّ اللَّهَ عَلِيمٌ خَبِيرٌ   »

[11] Pour la racine shara‘a et la notion de voie, voir l’article La Charia selon le Coran et en Islam. Le terme shir‘a a été légèrement moins surinvesti que celui de sharî‘a. Cependant, l’exégèse classique lui a tout de même conféré le sens de Loi, construction spéculative que nous retrouvons en bien des traductions où le terme shir‘a est rendu par législation.

[12] Voir : Le (terme) islâm selon l’Islam : l’Islam-religion et Le Coran et l’Islam.

[13] Voir : Le (terme) islâm selon l’Islam : l’Islam-religion et Le terme islâm selon le Coran : l’Islam-relation.

[14] Voir : Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[15] Voir : L’Amour de Dieu selon le Coran et en Islam, l’Amour universel.