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L’affaire Zayd ; le scandale de trop…

 

 

L’affaire est connue de tous, des musulmans bien sûr, mais aussi de l’islamologue comme de l’islamophobe.

– Pour ceux-là, il y aurait en cette histoire la preuve que le Coran dont Muhammad prétend recevoir la révélation de la part de Dieu suit d’un peu trop près ses désirs. En effet, selon les sources biographiques et exégétiques Muhammad ayant un jour entr’aperçu la beauté sensuelle de la dénommée Zaynab bint Jaḥsh aurait conçu de s’en emparer pour jouir d’elle. Cependant, celle-ci étant l’épouse de son fils adoptif dénommé Zayd, Muhammad poussa alors Zayd à divorcer afin d’ensuite épouser Zaynab. Pour parvenir à ses fins bien peu honorables il prétendit que cette conduite lui avait été révélée par Dieu et, dès lors, les vs4-5 et les vs37-38 de la Sourate 33 sont inscrits noir sur blanc dans le Coran. Par suite, toute la crédibilité du Coran en est impactée, Muhammad, outre d’être un noceur débridé serait un menteur et un forgeur de versets ; le ver est dans la pomme… et le doute s’immisce…

– Pour les musulmans, du moins ceux qui pensent moralement, cette “affaire” est proprement scandaleuse. Comment imaginer que le prophète Muhammad ait pu oser commettre une telle malversation dans le but de se saisir de l’épouse de son fils adoptif !  Comment imaginer que Dieu ait abaissé Sa révélation pour assouvir la sexualité de Son prophète ! Le Coran n’est pas la Bible et nous ne sommes pas habitués à ce genre de manigances amorales. Mais alors que s’est-il passé réellement, que dit vraiment le Coran ?

– Nous signalerons d’emblée un fait intriguant : ce v37 de la Sourate 33 serait le seul qui mentionnerait par son nom propre un Compagnon du Prophète. Non pas Abū Bakr, ‘Umar ou ‘Uthmān, mais Zayd ibn Ḥāritha le fils adoptif, nous dit-on, de Muhammad. Pourquoi donc le Coran aurait-il cité ce personnage qui finalement ne serait connu que pour avoir perdu sa femme ! Beaucoup d’efforts ont été déployés pour expliquer cette anomalie, mais aucune de ces spéculations n’a jamais été satisfaisante. Malgré l’évidence qui est herméneutiquement inscrite en nous, le mot zayd de ce verset n’est pas un prénom, nous le démontrerons.

– Nous proposons donc de rouvrir le dossier de “l’affaire Zayd” en étudiant principalement ce fameux v37, verset-clef au cœur de ce scandale dont nous allons voir qu’il s’agit d’une fiction exégétique scandaleuse et non d’une révélation scabreuse ! Ce faisant, il sera aussi mis en évidence les intentions et manipulations de nos doctes commentateurs de la rubrique faits divers qui, selon leurs mœurs et culture, n’avaient sûrement pas mesuré les conséquences actuelles de leur imagination malsaine.

– Voici donc l’extrait concerné du Vol. 9 de notre Exégèse Littérale du Coran :

  • V37 : « Ainsi, quand tu as dit à celui que Dieu avait favorisé bienveillamment et que toi-même avais gratifié : « Garde ton épouse et crains révérenciellement Dieu. », tu tenais caché en toi-même ce que Dieu allait mettre au grand jour. Tu redoutais les gens, mais Dieu est bien plus en droit que tu Le craignes. Puis, après qu’un excès eut déterminé vis-à-vis d’elle ce qui devait être fait, Nous te l’avons fait épouser afin qu’il n’y ait pour les croyants aucun blâme envers les épouses de leurs fils adoptifs une fois que ceux-ci ont déterminé quant à elles ce qui doit être fait, car l’ordre de Dieu est toujours accompli ! »

وَإِذْ تَقُولُ لِلَّذِي أَنْعَمَ اللَّهُ عَلَيْهِ وَأَنْعَمْتَ عَلَيْهِ أَمْسِكْ عَلَيْكَ زَوْجَكَ وَاتَّقِ اللَّهَ وَتُخْفِي فِي نَفْسِكَ مَا اللَّهُ مُبْدِيهِ وَتَخْشَى النَّاسَ وَاللَّهُ أَحَقُّ أَنْ تَخْشَاهُ فَلَمَّا قَضَى زَيْدٌ مِنْهَا وَطَرًا زَوَّجْنَاكَهَا لِكَيْ لَا يَكُونَ عَلَى الْمُؤْمِنِينَ حَرَجٌ فِي أَزْوَاجِ أَدْعِيَائِهِمْ إِذَا قَضَوْا مِنْهُنَّ وَطَرًا وَكَانَ أَمْرُ اللَّهِ مَفْعُولًا (37)

Avant d’analyser le propos réel de ce verset, il convient de nous remémorer ce que l’on pourrait nommer le “scandale du mariage de Muhammad et Zaynab”. Rappelons que selon les sources classiques Zayd encore enfant fut offert à Muhammad comme esclave puis qu’il l’affranchit et en fit son fils adoptif. Plus tard, le Prophète demanda à Zaynab, sa propre cousine, de prendre Zayd comme époux. Bien que les versions modernes de cette histoire cherchent à l’édulcorer en l’expurgeant de certains détails que l’on peut qualifier de scabreux, le fond commun des différentes versions est le suivant : Un jour le Prophète se rendit chez Zayd, mais celui-ci était absent. Alors, le vent souleva le rideau de porte derrière lequel se tenait Zaynab l’informant de l’absence de son mari. Muhammad la vit en sa légère tenue safranée et la trouva si belle en sa maturité qu’il en fut sur-le-champ bouleversé et s’écria : « Gloire à Celui qui transforme les cœurs ! » Ce fut là le début d’une intrigue amoureuse dont Zayd ne fut pas dupe, l’on dit même que Zaynab lui rapporta l’exclamation d’admiration de Muhammad… La situation devenant insupportable, Zayd finit par répudier Zaynab. Cependant, selon la tradition des Arabes il était tabou pour le père adoptant d’épouser la femme répudiée par son fils adoptif. Quelque temps après le Prophète transmit donc la révélation des vs4-5 de la Sourate 33 qui levait ledit tabou et par la suite épousa Zaynab. L’affaire fit grand bruit, car ce tabou était fortement ancré dans le collectif et parce que les mauvaises langues toujours prêtes à offenser le Prophète saisirent l’occasion pour insinuer que la révélation à laquelle prétendait le Prophète semblait se conformer aux désirs de Muhammad, y compris s’agissant de sa sexualité. Imposteur, il aurait forgé des versets à sa convenance. Manipulateur, il aurait poussé Zayd à répudier sa femme. Machiavélique, il l’aurait déchu de son titre de fils adoptif en prétextant appliquer les vs4-5. Jouisseur, il aurait ensuite assouvi son désir en épousant Zaynab. Autant dire que de nos jours de telles accusations font toujours fortune auprès des détracteurs du Prophète et du Coran.

– C’est donc en ce contexte houleux que furent alors révélés ces vs36-40 afin de blanchir le Prophète de ces accusations scandaleuses. Nous ajouterons que l’islamologue, sans pouvoir apporter la moindre preuve de son propos, pense plutôt ici à un ajout largement postérieur de ces versets. Il y voit aussi un recyclage du récit biblique rapportant l’adultère commis par David et Bethsabée épouse de Urie, un officier de ses armées qu’il poussa à combattre en première ligne afin qu’il se fasse tuer, ce qui advint. Par la suite, David put épouser Bethsabée enceinte de cet amour illégitime, cf. IIe Livre de Samuel, XI, 1-27. Cependant, si nos commentateurs avaient dû s’inspirer de cette histoire ils n’auraient pas manqué d’exploiter le fait que selon eux Zayd, tout comme alors Urie, a été tué à l’escarmouche de Mu’ta, expédition plus ou moins suicidaire à la tête de laquelle Muhammad nomma précisément l’inexpérimenté Zayd. Quoi qu’il en soit, le Coran n’est pas la Bible, pas plus que l’Exégèse n’est le Coran. De fait, et même si l’on peut écarter que l’Exégèse et la Sîra se soient inspirées de cet amour adultère biblique pour imaginer leur version du “scandale du mariage de Muhammad et Zaynab”, nous allons constater que le Coran est exempt d’un tel plagiat. Son propos est sans aucun rapport avec cette ténébreuse histoire dont la Bible est coutumière, les prophètes bibliques souffrant selon ses auteurs des mêmes défauts que les hommes. Sans doute faut-il voir là une séquelle transposée dans la pensée du monde hébreu de la vision des Grecs quant à leurs divinités et héros dont leur mythologie fit les représentants de toutes les vénalités humaines.

– Au-delà de tous ces troubles allégations que nous ne déconstruirons pas, bien que cela puisse être fait assez aisément, le texte coranique demeure. Or, il est porteur de suffisamment d’informations pour que nous puissions démêler les faits et mettre à jour ce qu’ils signifient réellement. Tout d’abord, rappelons que le v36 indique explicitement que ce qui se passa ne relève ni du choix du Prophète ni de celui de Zayd ou de Zaynab : « il n’a point appartenu au croyant comme à la croyante […] d’avoir tous eu le choix quant à leur affaire ». Ceci signifie que contrairement aux affirmations classiques la répudiation de Zaynab par Zayd n’est pas liée au fait que Muhammad aurait éprouvé un quelconque sentiment envers elle tout comme cela implique que Muhammad n’a jamais nourri un tel sentiment. Ainsi, « tous », c.-à-d. tous les trois, se trouvent seulement au cœur d’une décision divine ainsi évoquée : « lorsque Dieu détermina une chose », à savoir qu’en Sa science Il savait que le mariage de Zayd et Zaynab allait connaître son terme et que par la suite Il ordonnerait à Muhammad de l’épouser puisque le tabou interdisant au père adoptant d’épouser la femme répudiée de son fils adoptif avait été supprimé par la révélation des vs4-5. Nous expliquons concernant ces versets en quoi cette mesure était destinée à libérer ces femmes de la servitude familiale à laquelle ce tabou les condamnait. Nous montrons aussi comment la levée de ce tabou ne fut pas acceptée par une partie des fidèles du Prophète. Contrairement à ce qu’a affirmé l’Exégèse, ce n’est pas pour illustrer concrètement la levée de ce tabou que Dieu exigea que Muhammad épouse Zaynab puisque rien en ces versets ne mentionne que les pères adoptants aient à épouser les répudiées de leurs fils adoptifs, une telle situation ne pouvant être logiquement que peu fréquente. Il s’agissait seulement face à la résilience de ce tabou de montrer par un geste symboliquement fort que la liberté accordée à ces femmes répudiées de se remarier avec qui bon leur semblait devait être exempte de contraintes sociales et pouvait aller jusqu’à pouvoir épouser le père adoptif de leur ex-époux. En outre, cela déconstruisait aussi puissamment le fait que pour les Arabes un fils adopté devenait de facto comme leurs propres enfants, ce qu’au v5 le Coran récuse.

– Après cette recontextualisation intra-coranique, il nous est donc possible à présent de comprendre la première phrase du v37 : « ainsi, quand tu as dit à celui que Dieu avait favorisé bienveillamment et que toi-même avais gratifié : « Garde ton épouse et crains révérenciellement Dieu. », tu tenais caché en toi-même ce que Dieu allait mettre au grand jour ». Nous noterons que le nom de « celui » auquel il est fait référence n’est pas expressément mentionné, mais que pour les allocutaires du Coran comme pour le lecteur présent il est aisé à partir de la référence aux « fils adoptifs », v37, d’en déduire qu’il s’agit de Zayd. Ceci suppose que le Prophète n’eut qu’un seul fils adoptif, ce que les hagiographies rapportent avec raison. Le Coran est ici fidèle à son habitude de ne pas citer les noms des personnages historiques auxquels il se réfère, nous reviendrons sur ce point plus avant. Il est aussi indiqué que ce fils adoptif de Muhammad, Zayd selon le nom que lui donne la tradition et sur lequel en réalité nous ne savons que peu de chose, a été favorisé selon la volonté divine mise en œuvre par le Prophète : « celui que Dieu avait favorisé bienveillamment et que toi-même avais gratifié », ce qui en se cantonnant à l’information textuelle fait référence au fait que Muhammad avait adopté ledit Zayd. La Tradition ajoute qu’il était un jeune esclave ayant été offert à Muhammad par son épouse Khadīja, détail qui ne modifie en rien la compréhension du propos coranique. L’on note alors un énoncé capital : le fait que Muhammad ait dit à Zayd : « garde ton épouse et crains révérenciellement Dieu ». À bien comprendre, l’on doit déduire de cette parole que Muhammad n’a jamais conçu le moindre désir pour Zaynab l’épouse de Zayd, car en ce cas il n’aurait pas prodigué un tel conseil. De même, à partir de là il est inenvisageable que Muhammad ait manœuvré pour que Zayd répudie Zaynab afin de pouvoir ensuite l’épouser lui-même. Au contraire, lorsque Muhammad dit : « garde ton épouse et crains révérenciellement Dieu » il est évident qu’il fait tout pour que Zayd ne se sépare pas de son épouse. En soi, ceci indique que ce couple éprouvait des difficultés et que le Prophète conformément aux enseignements coraniques fit tout son possible pour les réconcilier, cf. S4.V128. Il est ainsi évident que ce que l’Exégèse comme la Sîra imaginèrent comme trame dramatique en arrière-fond de ce verset n’est qu’une pure fiction. Une telle médisance est par contre révélatrice des mentalités des Ier et IIe siècles puisque l’on peut supposer à décharge qu’aux yeux de nos commentateurs elle ne paraissait pas être une offense faite à l’image du Prophète. Elle reflétait au contraire la vision des femmes de la part d’hommes pensant au sein d’une société foncièrement patriarcale, misogyne et sexiste.

– Selon le Coran, le Prophète n’eut donc aucune arrière-pensée visant à s’approprier d’une manière ou d’une autre la femme d’autrui. En intervenant comme médiateur pour sauver le couple de Zayd il fut sincère bien qu’inquiet de la situation et ceci correspond au segment complémentaire : « tu tenais caché en toi-même ce que Dieu allait mettre au grand jour ». En effet, le bon conseiller ne fait pas paraître ses craintes quant au devenir du couple, il tient caché en lui-même le fait qu’il juge que la situation est suffisamment grave et pourrait bien aboutir à la séparation malgré sa médiation. Ses craintes s’avérèrent justifiées et il advint que Zayd et Zaynab se séparèrent un peu plus tard et c’est là « ce que Dieu allait mettre au grand jour », séparation confirmée par la suite du verset. L’on est en droit de se demander en quoi Dieu « allait mettre au grand jour » ce qui somme toute était une simple affaire de séparation et ce que signifiait concrètement cette mise « au grand jour ». La réponse est simple et elle est coranique, cette séparation se produisit après que le Prophète eut transmis la révélation des vs4-5 et Zayd se trouva être le premier cas d’un fils adoptif répudiant son épouse. Il fut donc dans l’obligation de proclamer que conformément à la réforme introduite par ces versets sa femme répudiée n’était pas interdite de remariage contrairement au tabou que les Arabes avaient édicté selon lequel les répudiées de leurs fils adoptifs étaient interdites à vie de remariage, cf. vs4-5. Ce fut là sans nul doute le début du scandale pour des Arabes, fussent-ils des fidèles du Prophète, que le Coran décrit bien souvent plus fidèles à leurs traditions qu’à la suppression coranique de leurs tabous ; sur ce thème, voir notre Introduction à la Sourate 6. Conséquemment, suite à cette tentative de médiation et au conseil que Muhammad en tant que père adoptif donna à Zayd : « garde ton épouse et crains révérenciellement Dieu », le Prophète craignait malgré tout que l’inévitable ne se produisît et que Zayd ne répudiât son épouse. Il dut se montrer très inquiet de la situation puisqu’il lui fut alors adressé rétrospectivement la remarque suivante : « tu redoutais les gens, mais Dieu est bien plus en droit que tu Le craignes ». Ce propos dévoile le Prophète sous un jour très humain : il fut préoccupé pour son entourage par rapport à la séparation qu’il pressentait entre Zayd et Zaynab et s’inquiéta de ce que les « gens/an–nās » pourraient colporter comme ragot et, sans doute aussi, plus encore, que cela ne crée un précédent et déclenche une vague de rejet en filiation des nombreux orphelins dont les Arabes avaient fait leurs fils adoptifs.

– Vient ensuite la partie en apparence la plus litigieuse du v37 tant elle a été instrumentalisée par les partisans d’une version atténuée de “l’affaire” que par ceux qui furent et sont encore décidés à montrer que la révélation aurait été soumise au désir de Muhammad, nous nous en sommes expliqué au début de cette analyse. En voici la compréhension classique exprimée par la traduction standard : « Puis, quand Zayd eut cessé toute relation avec elle, Nous te la fîmes épouser », ce que dans un premier temps l’on peut comparer à notre traduction littérale : « puis, après qu’un excès eut déterminé vis-à-vis d’elle ce qui devait être fait, Nous te l’avons fait épouser ». Premièrement, nous nous devons de justifier en notre traduction la disparition apparente du nom propre Zayd alors qu’il est mentionné dans l’ensemble des traductions et des commentaires. Cependant, nous l’avons régulièrement démontré, le Coran ne cite par leur nom propre que les prophètes auxquels il fait référence et ne donne en aucun cas les noms d’autres personnages. Plus, aucun contemporain du Coran n’est mentionné par son nom en dehors de Muhammad, et encore n’est-ce qu’à quatre reprises dans des contextes très particuliers et parce qu’il est lui aussi prophète, cf. plus avant au v40. Cette anonymisation est le corollaire nécessaire à la déshistoricisation pratiquée par le Coran afin que seul le message soit mis en lumière. Sur ce point, voir entre autres exemples le cas du surnom Luqman donné par le Coran au prophète Jonas en S31.V12, voir aussi au sujet du père d’Abraham en S6.V74, de Hāmān en S28.V6 et de Corée en S28.V76 ou de Abū Lahab en S111.V1. À noter qu’il en est logiquement de même pour les lieux et les époques qui ne sont quasiment jamais précisés. Il serait donc curieux que le Coran nommât par son prénom un contemporain du Prophète au rôle somme toute mineur, fût-il le fils adoptif de Muhammad. Dans le Coran, l’absence nominale des acteurs est frappante, ils apparaissent comme effacés des scènes, elles-mêmes dépouillées de repères chronologiques ou géographiques. Cette option narrative ne résulte pas d’une économie de discours ou d’un mépris de l’anecdote, mais exprime directement que pour le Coran l’Histoire au sens où les Hommes l’entendent n’a pas d’autre importance que la philosophie des évènements évoqués par les récits coraniques. Récits eux-mêmes toujours à peine esquissés pour ne pas prendre le pas, le premier plan, sur le fond moral mis ainsi en avant. En fonction de ce qui est une caractéristique fondamentale du Coran le distinguant notamment du constant penchant pour l’Histoire historicisante de l’Ancien Testament comme du Nouveau, il nous faudrait donc admettre que la mention de Zayd par son nom, le fils adoptif de Muhammad, soit une exception. Toutefois, pour convenir de cela il faudrait qu’il y ait eu une nécessité forte, une utilité indispensable ayant amené à transgresser cette règle coranique. Or, rien de tel, bien au contraire, puisque la mention du prénom Zayd serait même inutile, car redondante. En effet, nous avons constaté que le v36 mentionnant allusivement un « croyant » et une « croyante » ainsi que la présence de Muhammad, les trois « tous » liés par  « leur affaire » pour laquelle il est dit qu’ils n’eurent aucun « choix », était en corrélation évidente avec le segment suivant du v37 : « Nous [Dieu]  te l’avons fait épouser afin qu’il n’y ait pour les croyants aucun blâme envers les épouses de leurs fils adoptifs une fois que ceux-ci ont déterminé quant à elles ce qui doit être fait [c.-à-d. le fait de se séparer définitivement d’elles] ». Muhammad n’ayant eu qu’un seul fils adoptif, le dénommé Zayd, il n’y avait aucune raison valable de le mentionner expressément par son prénom si ce n’est à commettre une lourdeur de style et une perte de concision, deux défauts dont le style et l’économie narrative du Coran sont reconnus exempts. De plus, juste après avoir posé le cadre de son propos par le v36, le Coran en précise le sujet dès le début du v37 : « ainsi, quand tu as dit à celui que Dieu avait favorisé bienveillamment et que toi-même avais gratifié : « Garde ton épouse et crains révérenciellement Dieu ». L’on constatera qu’est employé le pronom démonstratif « celui/al-ladhī » qui renvoie donc au « croyant » précédent et implique sémantiquement qu’il ait été identifié antérieurement. Autrement expliqué, si le v36 n’était pas conçu pour permettre d’identifier les acteurs et notamment ce « croyant », alors c’est ici que le nom Zayd aurait dû être mentionné à la place de ce pronom démonstratif de rappel et non pas par la suite. Il est donc évident que ce passage coranique est relatif à l’affaire des « fils adoptifs », en l’occurrence « celui » de Muhammad et de la répudiation de sa femme, la « croyante » en question, et nul besoin de citer ledit adopté par son prénom, ceci serait contraire à l’élégante et efficace concision du style coranique. De même, cette contextualisation, cette quasi-familiarité historique, n’aurait pu que desservir le propos coranique qui à partir de ce fait réel ne s’intéresse pas à l’anecdote, mais met en avant une loi générale, une philosophie globale du lien entre parents adoptants et enfants adoptés, nous en avons discuté lors de l’analyse des vs4-6.

– Nous pouvons donc à présent déterminer comment l’Exégèse a fait apparaître dans le texte coranique le prénom “Zayd” afin de servir son goût pour l’historicisation et de desservir par conséquent la déshistoricisation coranique. Si dans le syntagme fa-lammā qaḍā zaydun min-hā waṭaran le terme zaydun est ici compris comme correspondant au prénom Zayd, c’est parce que l’Exégèse s’est plus intéressée à son propre récit du “scandale du mariage de Muhammad et Zaynab” par elle-même inventé qu’au propos exact du Coran. La traduction standard est conforme à cette lecture et elle nous propose la compréhension suivante : « Puis quand/fa-lammā, Zayd/zaydun eut cessé/qaḍā toute relation/waṭaran avec elle/min-hā, Nous te la fîmes épouser, etc. » Toutefois, hormis ce que nous dictent nos herméneutiques instruites par l’Exégèse et la Sîra depuis plus de mille ans, si l’on respecte le principe coranique de la non-mention par leurs noms des personnages autres que prophètes comme ci-dessus rappelé, il n’y a aucune difficulté à comprendre syntaxiquement le terme zaydun comme un simple substantif au cas sujet et non pas en tant que prénom : Zayd. Ainsi, zayd est-il simplement à considérer en tant que nom verbal/maṣdar dérivant de la racine zāda signifiant accroître, augmenter, ajouter, dépasser, excéder, le terme zayd valant alors pour accroissement, augmentation, surplus, « excès », les lexiques de l’arabe en attestent. Ensuite, le terme waṭar en qaḍā min-hā waṭaran est un hapax coranique retrouvé uniquement deux fois et en ce seul v37. Ce mot ne possède pas de racine verbale et de fait sa signification est assez générale : une affairece qui doit être fait, d’où pour qaḍā/décider, déterminer, notre traduction : « eut déterminé […] ce qui devait être fait/waṭaran ». Le syntagme min-hā se comprend sans difficulté par « vis-à-vis d’elle », où le pronom féminin singulier se rapporte au seul antécédent féminin : « la croyante » du v36, c.-à-d. l’épouse de Zayd. Le sens de fa-lammā qaḍā zaydun min-hā waṭaran est donc : « Puis, après/fa-lammā qu’un excès/zaydun eut déterminé/qaḍā vis-à-vis d’elle/min-hā ce qui devait être fait/waṭaran ». Nous donc aurons aussi compris que la locution lammā qaḍā zaydun min-hā waṭaran ne signifie pas « quand il eut assouvi d’elle son désir » ou autres équivalents donnés dans bien des traductions qui réduisent ainsi le maintien d’un couple marié au seul assouvissement sexuel ! Ce n’est là qu’une déviation de sens reproduisant les intentions aussi malsaines que misogynes de nos exégètes. L’« excès/zaydun » en question n’est pas pour autant précisé, retenue coranique oblige, mais le sens de cette phrase laisse à penser qu’il se passa quelque chose entre ces deux époux qui brisa définitivement leur couple. En effet, d’une part nous avons vu que le Prophète était intervenu pour essayer de les réconcilier : « garde ton épouse et crains révérenciellement Dieu » et, d’autre part, le segment « Nous te l’avons fait épouser » confirme clairement qu’il y eut séparation suite à cet « excès » de mésentente. La suite du propos : « Nous te l’avons fait épouser afin qu’il n’y ait pour les croyants aucun blâme envers les épouses de leurs fils adoptifs une fois que ceux-ci ont déterminé/qaḍā quant à elles/min-hunna ce qui doit être fait/waṭaran [c.-à-d. la répudiation ou ṭalaq] » indique explicitement que le mariage du Prophète avec Zaynab l’ex-épouse de Zayd ne dépendait ni d’un désir ni d’une préméditation du Prophète, mais d’une volonté de Dieu « car l’ordre de Dieu est toujours accompli ». Ceci, non pas à l’égard de ce seul couple, mais en conformité avec l’abolition du tabou révélée aux vs4-6, tabou qui portait sur l’interdiction à vie de se remarier faite aux épouses répudiées des « fils adoptifs/ad‘iyā’ », cf.

 

  • V38 : « Il n’y a donc aucun blâme concernant le Prophète en ce que Dieu lui a assigné ! Telle fut la conduite de Dieu envers ceux qui vécurent auparavant – et l’Ordre de Dieu est un décret mesuré »

مَا كَانَ عَلَى النَّبِيِّ مِنْ حَرَجٍ فِيمَا فَرَضَ اللَّهُ لَهُ سُنَّةَ اللَّهِ فِي الَّذِينَ خَلَوْا مِنْ قَبْلُ وَكَانَ أَمْرُ اللَّهِ قَدَرًا مَقْدُورًا (38)

L’on doit noter qu’en « il n’y a donc aucun blâme concernant le Prophète en ce que Dieu lui a assigné » il est indiqué que Dieu a « assigné/faraḍa » au Prophète ce mariage avec Zaynab. Rappelons que lorsque le verbe faraḍa est employé intransitivement comme ici avec la préposition li, en la-hu, il ne signifie pas prescrire, mais assigner ; pour les différentes significations coraniques de ce verbe-clef, voir en S24.V1. Il est donc précisé de manière cohérente que l’on ne peut accuser le Prophète d’avoir eu des intentions à l’égard de l’épouse de son fils adoptif : « il n’y a donc aucun blâme concernant le Prophète ».

– À nouveau, et sans appel, nous avons la preuve que le Prophète n’a jamais désiré Zaynab pour sa beauté malgré l’insane affirmation de nos auteurs et qu’il n’a par conséquent jamais souhaité l’épouser. Conséquemment, il n’a donc pas eu à intriguer pour prétendument parvenir à ses fins et, plus encore, à inventer la révélation des vs4-6 et 36-37 pour obtenir ce qu’il convoitait contre son propre fils adoptif ! Cette exemption du Prophète de tout ce que l’Exégèse et les Sîra, l’Islam en somme, l’ont accusé au gré de leur imagination plutôt sordide en l’occurrence est si flagrante que la traduction standard a cru bon d’ajouter en note la remarque suivante, je cite : « ce qu’Allah lui a imposé : ce qu’Allah a imposé en sa faveur », sans commentaire si ce n’est pour indiquer qu’une telle malversation est directement inspirée par les propos de nos doctes commentateurs.

Au final, nous aurons déconstruit méthodologiquement et rationnellement le double scandale de “l’affaire Zayd” : le prétendu comportement amoral du Prophète et la supposée intervention de la révélation divine pour qu’il puisse assouvir ses désirs. Nous aurons par contre mis en évidence un troisième scandale : la manipulation du sens du Coran. Fort heureusement, le texte coranique demeure intact, ce qui permet à qui veut l’examiner rigoureusement d’en avoir la réelle possibilité.

 

Dr al Ajamî

 

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