Sâil est un symbole fort en lâimaginaire des musulmans, câest sans aucun doute lâorientation quâils prennent, individuellement ou collectivement, lors de leurs priĂšres : la Qibla/ ۹ÙÙŰšÙŰ©, terme indiquant alors la direction de la Kaaba. En soi, il sâagirait dâun acte purement rituel, mais, selon lâIslam, lâhistoire de ce choix sâorigine dans le politique. En effet,  une fois arrivĂ© Ă MĂ©dine le ProphĂšte aurait priĂ© initialement vers JĂ©rusalem afin de se concilier les faveurs des juifs, mais, face Ă lâhostilitĂ© grandissante de ceux-ci et aux conflits de plus en plus marquĂ©s avec cette communautĂ©, Dieu aurait alors inspirĂ© Ă Muhammad de se diriger en priĂšre vers la Kaaba. LâExĂ©gĂšse, tout comme lâorientalisme prĂ©coce et lâislamologie tardive ont interprĂ©tĂ© ce supposĂ© « changement de Qibla » comme prĂ©figurant lâopposition entre les religions se rĂ©fĂ©rant au Patriarche Abraham alors mĂȘme que le Coran avait auparavant plaidĂ© lâunion abrahamique. Dieu aurait-il donc voulu une religion de rupture, des croyants qui, en priĂšre, se tournent le dos et, dans la vie, sâaffrontent au nom du mĂȘme Dieu ? Notre analyse dĂ©montrera largement le contraire.
âą Que dit lâIslam
Selon lâIslam, les vs142-148 de sourate « La GĂ©nisse » auraient une double fonction : abroger la premiĂšre direction de priĂšre vers JĂ©rusalem et instituer le fait de se tourner vers la Kaaba : la Qibla des musulmans. Le rĂ©cit fourni par lâExĂ©gĂšse est bien connu : Ă son arrivĂ©e Ă MĂ©dine, le ProphĂšte se serait tournĂ© pour prier vers JĂ©rusalem par esprit de conciliation ou de sĂ©duction envers les communautĂ©s juives de cette oasis. Puis, suite aux trahisons de ces derniĂšres, il aurait souhaitĂ© s’en dĂ©tourner, Dieu alors exauça son dĂ©sir et lui indiqua de sâorienter dorĂ©navant vers la Kaaba. Ainsi, la Qibla symboliserait lâunitĂ© de la Oumma et matĂ©rialiserait sa diffĂ©rence, sa supĂ©rioritĂ© sur les autres religions qui toutes auraient perdu la Qibla originale, celle dâAbraham : la Kaaba. Il est Ă©vident que lâExĂ©gĂšse vit lĂ assez prĂ©cocement un prĂ©texte textuel pour mythologiser lâopposition entre lâIslam et les autres monothĂ©ismes. Du point de vue mytho-historique, cette version des faits fonde ce quâil convient de nommer clairement la judĂ©ophobie de lâIslam. Du point de vue historico-critique, « lâaffaire de la Qibla » illustre parfaitement le lien entre thĂ©ologie et politique lors de la construction des primordiaux de lâIslam-religion. Sans envisager pour lâinstant le contenu exact desdits versets, plusieurs remarques et objections peuvent ĂȘtre Ă©tablies :
– Ces versets ne mentionnent pas que le ProphĂšte aurait priĂ© en direction de JĂ©rusalem, voici la traduction standard du premier segment-clef interprĂ©tĂ© en ce sens : « Les faibles dâesprit parmi les gens vont dire : Qui les a dĂ©tournĂ©s de la direction (Qibla) vers laquelle ils sâorientaient auparavant ? », v142. De maniĂšre manifeste, rien nâest prĂ©cisĂ© quant Ă cette « direction (Qibla) ». Si le Coran est muet, le HadĂźth parle et câest par lui que nous apprenons ce que le Coran aurait omis de prĂ©ciser : lors de son installation Ă MĂ©dine le ProphĂšte aurait priĂ© dix-huit mois tournĂ© vers JĂ©rusalem, jusquâĂ la rĂ©vĂ©lation du v144.
– Si un conflit dĂ©butant avec les juifs est la cause de ce revirement de qibla, alors il eut Ă©tĂ© beaucoup plus intelligent et rĂ©aliste de choisir Ă ce moment-lĂ JĂ©rusalem comme Qibla plutĂŽt que la Kaaba ; or câest le contraire que prĂ©tendument Dieu et Son prophĂšte auraient fait ! En une telle situation, dĂ©cider de tourner le dos Ă JĂ©rusalem est une quasi dĂ©claration de guerre !
– Ce choix supposerait aussi que JĂ©rusalem aurait eu Ă cette Ă©poque une valeur symbolique pour les musulmans, ce qui est loin dâĂȘtre le cas. Ce nâest quâĂ partir de la construction du DĂŽme du Rocher en lâan 72 que JĂ©rusalem revĂȘtit de lâimportance pour les musulmans. Il sâagit lĂ du premier projet architectural Ă visĂ©e thĂ©ologico-politique dans lâhistoire de lâIslam. Du reste, la sacralitĂ© de JĂ©rusalem nâest nullement mentionnĂ©e dans le Coran.
âą Que dit le Coran
Voici dans un premier temps la traduction littĂ©rale du passage concerné : « Les sots parmi les gens diront : Quâest-ce qui les a dĂ©tournĂ©s du cĂŽtĂ©/qibla sur lequel ils se tenaient ? RĂ©ponds : Ă Dieu le Levant et le Couchant ; Il guide qui veut vers un chemin droit. [142] Car câest ainsi que Nous avons fait de vous une communautĂ© mĂ©diane afin que vous soyez tĂ©moins Ă lâĂ©gard des hommes et que le Messager soit pour vous tĂ©moin. Et Nous nâavions Ă©tabli le cĂŽtĂ©/qibla sur lequel tu te tenais que pour connaĂźtre qui suit le Messager de qui tourne les talons, car mĂȘme si cela put sembler chose grave, ce ne le fut point pour ceux que Dieu guida ; Dieu ne dĂ©laisse point votre foi, Dieu est pour les hommes TrĂšs bienveillant et Tout de misĂ©ricorde. [143] Nous te voyons souvent te tourner vers le ciel, Nous allons donc tâindiquer une orientation/qibla que tu approuveras : ainsi, oriente ta face vers/shaáčra le Temple sacrĂ© et, oĂč que vous soyez, alors orientez vos faces vers/shaáčra lui. Et, certes, ceux qui ont reçu lâĂcrit savent vraiment que cela est la vĂ©ritĂ© de la part de leur Seigneur, et Dieu nâest point sans savoir ce que vous Ćuvrez. [144] Et si tu apportais Ă ceux qui ont reçu lâĂcrit tout argument, ils nâauraient point Ă suivre ton orientation/qibla comme tu nâas pas Ă suivre leur orientation/qibla tout comme entre eux ils ne suivent point lâorientation/qibla de lâautre. Et si tu suivais leurs passions aprĂšs ce qui tâest parvenu de connaissance, tu serais alors vraiment au nombre des injustes. [145] Ceux Ă qui Nous avons donnĂ© lâĂcrit le connaissent aussi bien quâils connaissent leurs enfants, mais nombre dâentre eux dissimulent la vĂ©ritĂ© consciemment. [146] La vĂ©ritĂ© vient de ton Seigneur, alors ne soit pas de ceux qui doutent [147] et Ă chacun la direction/wijha quâIl lui donne. Rivalisez donc en bonnes Ćuvres, oĂč que vous soyez Dieu vous fera venir, tous ; Dieu, certes, sur toute chose a pouvoir. [148] »
â Le v142 introduit un paragraphe mĂ©dinois consacrĂ© Ă la problĂ©matique de lâorientation durant la priĂšre : vs142-148, versets qui envisagent les rĂ©actions vis-Ă -vis de lâinstitution de la Qibla au v144. Le segment initial « les sots parmi les gens diront » est au futur avĂ©rĂ©, ce qui indiquerait que lâĂ©vĂšnement auquel il est ici fait allusion : « quâest-ce qui les a dĂ©tournĂ©s du cĂŽtĂ© sur lequel ils se tenaient ?  » aurait dĂ©jĂ eu lieu alors que lâinstitution de la Qibla nâest exprimĂ©e quâau v144. Les vs142-144 se comprennent donc selon une sĂ©quence chronologique diffĂ©rente :
1 â v143 : Dans un premier temps, Dieu avait indiquĂ© au ProphĂšte un cĂŽtĂ© vers lequel se tenir en priĂšre : « Nous nâavions instituĂ© le cĂŽtĂ©/qibla sur lequel tu te tenais ».
2- v144 : Puis Dieu indique au ProphĂšte de sâorienter en priĂšre et de prendre la Kaaba comme Qibla : « oriente ta face vers/shaáčra le Temple sacré ».
3- v142 : Suite à cette modification, les « sots parmi les gens » critiquent cette décision.
â Notons dâemblĂ©e que les deux affirmations principales de lâExĂ©gĂšse quant Ă ce passage coranique ne sont pas expressĂ©ment mentionnĂ©es par le texte coranique, Ă savoir : 1- les « sots parmi les gens » seraient des juifs de MĂ©dine qui se seraient offusquĂ©s du fait que le ProphĂšte aurait changĂ© de Qibla, 2- Cette premiĂšre Qibla aurait Ă©tĂ© JĂ©rusalem. Cette version des faits fournie par lâExĂ©gĂšse ne repose que sur des sources extratextuelles, hadĂźths et avis exĂ©gĂ©tiques,[1] et a pour unique intention de concevoir la Qibla des musulmans comme symbole de la rupture thĂ©ologique et politique entre lâIslam et les autres religions monothĂ©istes, le judaĂŻsme notamment ; en quelque sorte une Qibla dâopposition. Or, lâanalyse contextuelle invalide dâemblĂ©e cette interprĂ©tation. En effet, la totalitĂ© du chapitre coranique prĂ©cĂ©dent, vs122-141, est consacrĂ©e Ă lâunion abrahamique monothĂ©iste et, consĂ©quemment, Ă une reconnaissance interreligieuse impliquant de la bienveillance et du respect quant aux rites de chacun. Point dâorgue de cette dĂ©marche inclusive, le Coran appelait alors « au BaptĂȘme de Dieu », v138. En ces conditions, comment supposer que la Qibla ait Ă©tĂ© conçue comme une ligne de dĂ©marcation et une rupture interreligieuse ! Du reste, lâesprit dâouverture coranique est confirmĂ© en notre passage puisque le Coran se refuse Ă faire de la Qibla un point de discorde et, Ă cette fin, intime au ProphĂšte de rĂ©pondre : « à Dieu le Levant et le Couchant », v142. Cette rĂ©ponse reprend une affirmation essentielle prĂ©cĂ©demment Ă©noncĂ©e : « à Dieu le Levant et le Couchant et, oĂč donc que vous vous tourniez, lĂ est la âFaceâ de Dieu. Dieu, certes, est Infini, parfaitement Savant. », v115. Autrement dit : peu importe lâorientation durant la priĂšre, câest le mĂȘme Dieu que vous priez et Il nâa pas de direction. Ă partir de cette base fondamentale, les religions ne sont pas en concurrence, mais tendent toutes vers lâunique objectif du croyant : lâunique Dieu Unique et « à chacun la direction/wijha quâIl lui donne », v148. Lâobjectif de la pluralitĂ© religieuse, ici exprimĂ©e par la diversitĂ© des orientations lors de la priĂšre, doit ĂȘtre : « rivalisez donc en bonnes Ćuvres », car quelles que soient vos religions et vos qiblas « Dieu vous fera venir, tous », v148.[2]
â La conception coranique de lâOrientation en priĂšre suppose donc le respect de la qibla de chacun et, de cette vision inclusive, lâon dĂ©duira directement et nĂ©cessairement que Dieu ne peut pas avoir inspirĂ© au ProphĂšte de sâorienter initialement vers JĂ©rusalem, prĂ©tendument pour se concilier les faveurs des juifs mĂ©dinois, alors que « à chacun la direction/wijha quâIl lui donne », v148. La Qibla selon le Coran nâest donc pas un choix dâopposition, mais dâouverture et de tolĂ©rance et, contextuellement, un autre verset le confirme Ă nouveau : « oĂč que tu sortes, oriente ta face vers le Temple sacrĂ© et, oĂč que vous soyez, orientez vos faces vers lui afin que les gens nâaient point Ă votre encontre dâobjection, sauf ceux qui sont injustes. Ne les craignez donc point, mais craignez-Moi afin que Je parachĂšve Ma grĂące Ă votre Ă©gard, puissiez-vous ĂȘtre bien-guidĂ©s ! », v150. Il est ici parfaitement prĂ©cisĂ© que le choix de la qibla est destinĂ© Ă ce « que les gens nâaient point Ă votre encontre dâobjection », le choix de la qibla ne repose donc pas sur une quelconque notion de conflit, mais, au contraire, dâapaisement, et seuls « ceux qui sont injustes », câest-Ă -dire les « Les sots parmi les gens » du v142 Ă©mettront critiques et rĂ©ticences. Enfin, il est tout aussi Ă©vident que le ProphĂšte nâavait jamais priĂ© auparavant vers la Kaaba puisquâil lui est dit : « Nous allons donc tâindiquer une orientation/qibla que tu approuveras : ainsi, oriente ta face vers/shaáčra le Temple sacré », v144.
â Ceci Ă©tant acquis, reste Ă dĂ©terminer les deux inconnues de notre passage : qui sont les « sots parmi les gens  » ? Quel Ă©tait le « cĂŽtĂ©/qibla sur lequel ils se tenaient » ?
– Pour ce qui est du premier point, nous observerons que le v143 rappelle de maniĂšre critique le comportement « de qui tourne les talons », v143, câest-Ă -dire refuse de suivre le ProphĂšte. Or, il sâagit lĂ de musulmans puisquâil leur est dit « Dieu ne dĂ©laisse point votre foi », v143. De plus, il est prĂ©cisĂ© de ceux-lĂ quâils appartiennent Ă une « communautĂ© mĂ©diane  » et que le « Messager » est leur « tĂ©moin ». Les « sots parmi les gens »[3] sont donc visiblement des musulmans qui ont rechignĂ© Ă suivre le « Messager  » lors de lâinstitution de la Qibla par le v144 et non pas des juifs ou des chrĂ©tiens. Du reste, lâon ne voit pas en quoi ces derniers auraient étĂ© dĂ©signĂ©s par « qui suit le Messager », v143, puisque si lâon affirme que Muhammad a priĂ© en direction de JĂ©rusalem câest alors lui qui aurait suivi les juifs et non le contraire. Cependant, comment expliquer que des musulmans aient pu rechigner Ă prier en direction de la Kaaba ? Si selon le Coran la prescription de la priĂšre en commun remonte Ă la fin de la pĂ©riode mecquoise, ce nâest rĂ©ellement quâĂ leur installation Ă MĂ©dine quâils purent la mettre en pratique. Ainsi, Ă La Mecque, la priĂšre Ă©tait-elle essentiellement individuelle et plus ou moins clandestine. En ces conditions, il serait hasardeux de supposer que le ProphĂšte ou les musulmans aient priĂ© naturellement tournĂ©s vers la Kaaba. En effet, cette pratique Ă©tait Ă©trangĂšre Ă la fonction quâoccupait la Kaaba pour les Arabes, lâon y faisait des tournĂ©es processionnelles, des sacrifices, mais la Kaaba et son enceinte nâĂ©tait pas un lieu de priĂšre.[4] Ceci explique que des musulmans aient pu avoir de lâaversion Ă prier en direction de la Kaaba celle-ci Ă©tant pour eux, et Ă juste titre, un lieu de rituels sacrificiels polythĂ©istes, dâoĂč le segment « mĂȘme si cela put sembler chose grave », v143. Plus prĂ©cisĂ©ment encore, il y a en rĂ©alitĂ© deux catĂ©gories de musulmans ayant posĂ© problĂšme lors de lâĂ©diction de la Qibla : ceux qualifiĂ©s de « sots parmi les gens » dont le propos « quâest-ce qui les a dĂ©tournĂ©s du cĂŽtĂ© sur lequel ils se tenaient », v142, est critique et quasi sarcastique. Cette attitude est Ă rapprocher de celle des hypocrites opposants du ProphĂšte. Ces derniers doivent ĂȘtre distinguĂ©s du cas de musulmans sincĂšres mais ayant Ă©prouvĂ© des difficultĂ©s face au choix de la Kaaba polythĂ©iste comme Qibla ayant pu se traduire par un refus momentanĂ© : « qui tourne les talons », v143. Au demeurant, cette pensĂ©e ne leur est pas reprochĂ©e, car le Coran reconnaĂźt quâeffectivement « cela put sembler chose grave », mais quâune telle orientation ne remet pas en cause la foi de celui qui prie ainsi orienté : « Dieu ne dĂ©laisse point votre foi ». Ils ne sont donc blĂąmĂ©s que parce quâils refusĂšrent dâobĂ©ir Ă la rĂ©vĂ©lation transmise par le ProphĂšte, le changement du « cĂŽté » vers la « Qibla » ayant mis Ă cette occasion en Ă©vidence « qui suit le Messager de qui tourne les talons », v143. Ă tous, il est rappelĂ© quâils nâont pas compris du point de la vue de la foi quâ« à Dieu le Levant et le Couchant ». Pour autant, le blĂąme qui leur a Ă©tĂ© adressĂ© est minorĂ© puisquâil leur est rappelĂ© que « Dieu ne dĂ©laisse point votre foi, Dieu est pour les hommes TrĂšs bienveillant et Tout de misĂ©ricorde », v143.
– Pour ce qui est du deuxiĂšme point : dĂ©terminer le « cĂŽtĂ©/qibla sur lequel ils se tenaient », lâanalyse lexicale note que le terme-clef qibla avant de devenir un terme technique signifiant lâorientation en priĂšre dĂ©signe en premiĂšre intention un cĂŽtĂ© auquel on fait face ou qui nous fait face. Ensuite, du point de vue de lâanalyse sĂ©mantique, lâon constate que le Coran use de deux locutions diffĂ©rentes : le « cĂŽtĂ©/qibla sur lequel ils se tenaient  », v142, « le cĂŽtĂ©/qibla sur lequel tu te tenais », v143, et celle employĂ©e au v144 : « oriente ta face vers/shaáčra le Temple sacré » et, « orientez vos faces vers/shaáčra-hu lui». Notre traduction de la premiĂšre de ces deux locutions est littĂ©rale, mot Ă mot : « cĂŽtĂ©/qibla sur/âalĂą lequel/alâlatĂź ils se tenaient/kĂąnĂ» », formulation particuliĂšre en laquelle le mot qibla revĂȘt son sens premier : cĂŽtĂ©. En effet, lorsque le Coran va confĂ©rer au terme qibla un sens plus spĂ©cifique, lâexpression employĂ©e lâindique clairement et notre traduction en est tout aussi littĂ©rale : « oriente/walli ta face/wajha vers/shaáčra le Temple sacrĂ©/alâmasjid alâáž„arĂąm ». Le mot shaáčra signifie aussi cotĂ©, mais, plus prĂ©cisĂ©ment, ce qui se situe de part et dâautre de celui qui regarde. Il ne sâagit donc pas dâun cĂŽtĂ© prĂ©cis mais dâune indication large dâorientation, sens quâalors le mot qibla accepte techniquement: « Nous allons donc tâindiquer une orientation/qibla », v144. Par comparaison, lâon peut en dĂ©duire que le « cĂŽtĂ© sur lequel ils se tenaient », v142, nâĂ©tait pas Ă proprement parler une qibla au sens dâorientation de priĂšre dĂ©finie, mais seulement un « cĂŽtĂ©/qibla sur/âalĂą lequel ils se tenaient », v142. Ceci est du reste directement confirmĂ© par le fait que la prĂ©position âalĂą/sur nâest en rien directionnelle Ă la diffĂ©rence de shaáčra/vers ou autres Ă©quivalents comme ilĂą ou naáž„wa.
Câest de lâexistence des lieux de culte que naĂźt la nĂ©cessitĂ© dâune orientation, pas de la priĂšre elle-mĂȘme. Or, une fois Ă MĂ©dine en lâan 622 le ProphĂšte eut Ă gĂ©rer deux situations nouvelles : la priĂšre dans la premiĂšre mosquĂ©e et la nĂ©cessitĂ© de coordonner la priĂšre en commun. Ces deux Ă©lĂ©ments suffisent Ă expliquer que le ProphĂšte dut naturellement se placer sur/âalĂą un « cĂŽté » de la mosquĂ©e, cĂŽtĂ© « sur lequel ils se tenaient », câest-Ă -dire les musulmans. Par ailleurs, le v143 indique que ce « cĂŽté » avait Ă©tĂ© indiquĂ© au ProphĂšte par Dieu : « Et Nous [Dieu] nâavions Ă©tabli le cĂŽtĂ©/qibla sur lequel tu te tenaisâŠÂ » Il ne sâagit donc pas contrairement Ă ce que lâon affirme dâune initiative personnelle de Muhammad, ce qui en soi invalide nombre de hadĂźths et de spĂ©culations quant au fait que Muhammad aurait prĂ©tendument choisi de sâorienter vers JĂ©rusalem pour des raisons prosĂ©lytes et/ou politiques. Cependant, le Coran ne fournit aucune indication prĂ©cisant lâorientation de ce « cĂŽté », ce dont on peut dĂ©duire quâil nâavait pas Ă©tĂ© Ă ce moment-lĂ instituĂ© une Qibla au sens institutionnel du terme, mais seulement un « cĂŽté » de la mosquĂ©e destinĂ© Ă permettre dâorganiser la priĂšre. Sa dĂ©termination nâa donc aucune importance et, comme le rappelle le Coran, lâessentiel est en son cĆur de se tourner vers Dieu :  « à Dieu le Levant et le Couchant et, oĂč donc que vous vous tourniez, lĂ est la âFaceâ de Dieu. Dieu, certes, est Infini, parfaitement Savant ».[5] Il est donc cohĂ©rent quâil ne nous soit donnĂ© aucune indication directionnelle concernant ce premier « cĂŽté » celui-ci nâayant pas dâintĂ©rĂȘt particulier. Ainsi, autant sommes-nous certain que ce « cĂŽté » nâĂ©tait pas une qibla et ne cherchait pas Ă orienter les musulmans en direction dâun lieu particulier, et tout particuliĂšrement donc vers JĂ©rusalem, autant il est textuellement avĂ©rĂ© que nous ne serons jamais en mesure dâidentifier ledit « cĂŽté ».[6]
â Le v144 confirme lâanalyse prĂ©cĂ©dente, car le segment « Nous te voyons souvent te tourner vers le ciel » ne signifie pas que le ProphĂšte demandait Ă Dieu de lui donner comme Qibla la Kaaba comme lâExĂ©gĂšse a pu le dire, mais indique quâil espĂ©rait que Dieu lui donne une Qibla spĂ©cifique. En effet, Muhammad a pu constater Ă MĂ©dine que les juifs avaient une qibla/orientation de priĂšre, vers JĂ©rusalem, et les chrĂ©tiens la leur : vers lâEst, alors que les musulmans priaient simplement sur un « cĂŽté » sans signification symbolique prĂ©cise. Lâon comprend donc quâil ait souhaitĂ© que Dieu lui indique une Qibla pour sa communautĂ©, ce que la rĂ©vĂ©lation fit, non pas pour rĂ©pondre Ă une attente particuliĂšre du ProphĂšte, et encore moins en rĂ©torsion contre les juifs, mais parce quâil Ă©tait du plan de Dieu dâinstituer cette Qibla puisquâau v148 il est dit : « à chacun la direction/wijha quâIl lui donne ». Câest ainsi que Dieu a instituĂ© la Qibla des musulmans : « vers/shaáčra le Temple sacré ». Or, lâon note que dans un premier temps il sâadresse au ProphĂšte : « oriente ta face vers/shaáčra le Temple sacrĂ© » Ă©tant entendu la difficultĂ© potentielle quâun tel choix pouvait reprĂ©senter puisque la Kaaba polythĂ©iste, nous lâavons signalĂ©, nâĂ©tait pas Ă ce moment-lĂ un lieu Ă mĂȘme de symboliser le monothĂ©isme coranique. Ceci explique quâil soit expressĂ©ment demandĂ© au ProphĂšte dâaccepter cette volontĂ© divine, dâoĂč le sens de lâincise suivante : « Nous allons donc tâindiquer une orientation/qibla que tu approuveras/tardĂą-hĂą », v144. Cela ne signifie pas que le ProphĂšte fut satisfait de cette Qibla parce que tel Ă©tait son souhait, mais, quâau contraire, il devra lâapprouver malgrĂ© les rĂ©ticences lĂ©gitimes quâun tel choix divin pouvait soulever. Le verbe raážĂą signifie agrĂ©er, approuver, aimer, et quand la traduction standard le rend en ce segment par « Nous te faisons donc orienter vers une direction qui te plaĂźt/tarážĂą-hù » elle ne fait quâexprimer lâinterprĂ©tation imposĂ©e par lâExĂ©gĂšse : le ProphĂšte avait voulu de lui-mĂȘme prier en direction de JĂ©rusalem par esprit de conciliation puis, face aux comportements hostiles des Juifs, il dĂ©sira prier en direction de la Kaaba pour, littĂ©ralement leur tourner le dos, ce que Dieu accepta ! Outre le fait que ce nâest pas Ă la RĂ©vĂ©lation de suivre le ProphĂšte mais au ProphĂšte de la suivre, nous avons largement dĂ©montrĂ© quâil ne sâagit lĂ que dâune fiction destinĂ©e Ă faire de la Qibla des musulmans une Qibla dâopposition.
Conclusion
Lâanalyse littĂ©rale de ces versets aura permis de mettre en Ă©vidence les faits littĂ©raux suivants :
– Rien nâindique dans le Coran que le ProphĂšte ait pris comme premiĂšre Qibla la direction de JĂ©rusalem.
– Cette hypothĂšse dĂ©fendue par lâExĂ©gĂšse sans aucun appui coranique est le rĂ©sultat dâune thĂ©ologie dâaffrontement : en inventant lâabandon de cette Qibla commune, lâIslam signe sa volontĂ© de diffĂ©rentiation et de rejet de lâautre. Une telle construction exclusiviste est un des fondements de la judĂ©ophobie caractĂ©risant des pans entiers de la thĂ©ologie islamique. Ce faisant la Qibla des musulmans devient une Qibla dâopposition.
– Ce nâest pas le ProphĂšte qui a choisi cette prime orientation en priĂšre, mais Dieu : « et Nous nâavions Ă©tabli le cĂŽtĂ©/qibla sur lequel tu te tenais que pour connaĂźtre qui suit le Messager de qui tourne les talons », v143. Si ce « cĂŽté » avait Ă©tĂ© JĂ©rusalem, cela supposerait que Dieu ait voulu faire des concessions prosĂ©lytes, ce qui nâest guĂšre concevable.
– Ă son arrivĂ©e Ă MĂ©dine, le ProphĂšte sâest trouvĂ© dans lâobligation dâorganiser la priĂšre collective et, sur indication de Dieu, il se tint sur un « cĂŽtĂ©/qibla » de la mosquĂ©e, « cĂŽtĂ©/qibla sur lequel ils se tenaient », v142. Ce cĂŽtĂ© nâavait aucune orientation symbolique, type JĂ©rusalem ou lâEst, ce qui justifie que le Coran ne donne aucune prĂ©cision sur ce point.
– Il nây a donc pas eu deux qibla comme lâIslam lâaffirme, mais selon le Coran une seule : la Kaaba. Avant cette Ă©diction divine, les primo-musulmans priaient en faisant seulement face Ă un simple « cĂŽté » de la mosquĂ©e, ou en tous lieux, cĂŽtĂ© indiffĂ©renciĂ© et sans portĂ©e symbolique.
– Lorsque Dieu rĂ©vĂšle au ProphĂšte quâĂ prĂ©sent il doit se tourner vers la Kaaba : « oriente ta face vers/shaáčra le Temple sacrĂ© et, oĂč que vous soyez, alors orientez vos faces vers/shaáčra lui », v144, ce fait est donc sans aucun rapport avec un problĂšme relationnel avec les communautĂ©s juives de MĂ©dine.
– En rĂ©alitĂ©, ce passage traite des difficultĂ©s quâĂ©prouvĂšrent certains des compagnons du ProphĂšte Ă accepter de prier en direction du « Temple sacré ». Un tel choix put effectivement leur « sembler chose grave », v143, puisque la Kaaba reprĂ©sentait Ă leurs yeux le pire des polythĂ©ismes sacrificiels et le siĂšge de lâennemi. Au temps de la RĂ©vĂ©lation, la Kaaba nâavait pas la valeur symbolique que nous lui connaissons depuis, cette reprĂ©sentation ne lui ayant Ă©tĂ© confĂ©rĂ©e quâĂ partir de lâordre de Dieu lâinstituant comme Qibla des musulmans.
– Le choix de la Qibla selon le Coran nâentre donc pas en compĂ©tition avec les orientations de priĂšre des autres religions et ceci est clairement exprimé : « Ă chacun la direction quâIl lui donne », v148. Comme de rĂšgle dans le Coran, lâUnicitĂ© de Dieu et lâunitĂ© de la Foi se traduisent au monde dans la pluralité de la foi personnelle et des religions : « Ă chacun dâentre vous, Nous avons indiquĂ© une voie gĂ©nĂ©rale/shirâa et une voie spĂ©cifique/minhĂąj ».[7]
Au final, lâinstitution coranique de la Kaaba en tant que Qibla ne sâinscrit ni en polĂ©mique interreligieuse ni en une politique anti-juive. Il ne sâagit pas dâune Qibla dâopposition, mais de complĂ©mentaritĂ©. Contrairement Ă lâIslam, le Message coranique se caractĂ©rise par une approche inclusive de lâaltĂ©ritĂ©,[8] la diversitĂ© religieuse Ă©tant Ă considĂ©rer positivement. Câest selon cet esprit que la Qibla selon le Coran se comprend, lâessentiel nâĂ©tant pas le formalisme religieux, mais la foi de chacun et la sincĂ©ritĂ© de lâengagement Ă agir pour le bien, dâoĂč cet appel conclusif en ce paragraphe coranique dĂ©diĂ© Ă lâinstitution de la Qibla : « Rivalisez donc en bonnes Ćuvres », v148.
Dr al AjamĂź
[1] Pour notre critique des sources exégétiques extratextuelles, voir : Intertextualité, critique des sources exégétiques.
[2] Rappelons que le segment-clef « rivalisez donc en bonnes Ćuvres » exprime dans le Coran le respect des particularitĂ©s des diffĂ©rentes religions et non pas une dĂ©marche ĆcumĂ©nique ou une fusion des liturgies, chacune des religions ayant pour mission de favoriser lâadoration de Dieu en fonction dâune voie spĂ©cifique, notion que nous avons plusieurs fois explorĂ©e notamment lors de lâanalyse de S5.V48 : « à chacun dâentre vous Nous avons indiquĂ© une voie gĂ©nĂ©rale/shirâa et une voie spĂ©cifique/minhĂąj. Et si Dieu lâavait voulu, Il aurait fait de vous une seule communautĂ© religieuse/umma, mais il en est ainsi afin que vous puissiez exprimer/li-yabluwa-kum ce quâIl vous a donnĂ©. Rivalisez donc en bonnes Ćuvres, câest vers Dieu que vous retournerez tous ensembleâŠÂ», voir : La pluralitĂ© religieuse selon le Coran et en Islam. Il est tout Ă fait remarquable du point de vue de la convergence coranique, de constater que ce segment-clef «rivalisez donc en bonnes Ćuvres  » nâest prĂ©sent Ă la lettre quâen ce verset relatif Ă la Qibla et en ce v48 fondamental quant Ă lâĂ©conomie coranique interreligieuse. Sur la notion de convergence coranique, voir : Intratextualité : ExhaustivitĂ©, Non-thĂ©maticitĂ©, CohĂ©rence, Convergence.
[3] Le pluriel sufahĂąâ possĂšde un sens mineur : sots, sens quâil convient de retenir ici sâagissant de musulmans, et un sens majeur : insensĂ©s, comme en S2.V13 et qui ne sâapplique pas dans le Coran aux musulmans.
[4] Le Coran lâindique : « Leur priĂšre au Temple nâest que sifflements et battements de mains… », S8.V35. Par ailleurs, lâon pratiquait autour de la Kaaba de nombreux sacrifices effectuĂ©s sur des bĂ©tyles ou pierres dressĂ©es servant dâautels sacrificiels, le pourtour de la Kaaba devait donc ressembler plus Ă un abattoir Ă ciel ouvert quâĂ un lieu de priĂšre et de recueillement ; contrairement aux affirmations de la SĂźra, comment donc prier en un tel lieu ! Au demeurant, et Ă titre de preuve complĂ©mentaire, ceci confirme que le ProphĂšte suite Ă la prise de La Mecque fut dans lâobligation de purifier lâenceinte de la Kaaba des cultes paĂŻens qui y avaient lieu. Et, Ă lâencontre de la Tradition, ce ne sont point des statues dâidoles que le ProphĂšte dut faire ĂŽter, mais les nombreux bĂ©tyles sacrificiels qui occupaient lâenceinte. Rappelons que les Arabes, de culture encore trĂšs archaĂŻque, ne sculptaient guĂšre leurs dieux et quâil est complĂštement improbable que ladite enceinte de la Kaaba pĂ»t ĂȘtre jonchĂ©e de 360 statues de divinitĂ©s.
[5] S2.V115.
[6] Nous ajouterons que les Ă©tranges hadĂźths dit de la mosquĂ©e de alâqiblatayn/les deux qiblas sont seulement destinĂ©es Ă mettre en scĂšne et en Ćuvre lâinvention exĂ©gĂ©tique dâune premiĂšre qibla vers JĂ©rusalem. Du reste, tout esprit censĂ© peut comprendre que lâopĂ©ration consistant Ă prendre la direction opposĂ©e en pleine priĂšre est parfaitement irrĂ©aliste !
[7] S5.V48, voir note 2.
[8] Sur cette notion coranique, voir : La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam.

