En ces temps où la bêtise et la haine se disputent le podium, où tout combat détruit autant le vainqueur que le vaincu, où la vérité est une variable à exclure, où le faux l’emporte sans retenue, où le bruit assourdit les esprits, où le mal obscurcit les cœurs, comment ne perdre ni son âme, ni sa foi, ni sa raison. Devons-nous nous enfoncer dans le bourbier de ce monde ou pouvons-nous chercher la Lumière.
Ainsi donc, le passage est fort connu, le Coran définit les « adorateurs du Tout-Miséricorde », en arabe les ‘ibādu–r–raḥmān. En quelques versets programmatiques est tracée la Voie de la Miséricorde, une indication, une direction que chacun d’entre nous peut s’efforcer de méditer, cultiver, pratiquer.
Nous proposons à la réflexion notre analyse littérale de ce passage de la Sourate 25 : Le Discernement/al–furqān vs63-76. En voici l’intégralité extraite de notre Exégèse Littérale du Coran, Volume 8 :
– Les adorateurs du Tout-Miséricorde sont ceux qui marchent humblement sur Terre et qui, lorsque les interpellent les ignorants, répondent : Paix ! [63] Eux qui veillent pour leur Seigneur, emplis d’humilité, debout. [64] Eux qui disent : Ô Seigneur ! Éloigne de nous le tourment de la Géhenne, car son tourment est ce dont on ne peut se libérer, [65] elle est le pire séjour et le pire lieu de station. [66] Eux qui lorsqu’ils aumônent le font sans excès ni parcimonie, car entre les deux se trouve ce qui est juste. [67] Eux qui n’invoquent avec Dieu aucune autre divinité, ne tuent personne, Dieu l’a frappé d’interdit sauf en cas de légitime défense, et qui ne commettent pas l’adultère. Qui ferait ceci se trouverait face à un forfait, [68] le tourment lui serait double au Jour de la Comparution et il y demeurerait intemporellement couvert de mépris. [69] Ce n’est point le cas de celui qui en revient, croit, et fait ainsi œuvre intègre… alors, ceux-là, Dieu à leurs mauvaises actions substituera de bonnes actions ; Dieu est tout de pardon, tout de miséricorde. [70] Qui se repent et œuvre en bien revient à Dieu comme point de retour. [71] De même, ceux qui ne témoignent pas de vanité, mais qui lorsqu’ils croisent quelque futilité s’en éloignent dignement. [72] Eux qui lorsque leur sont rappelés les versets de leur Seigneur ne restent pas sans voix, ni sourds ni aveugles. [73] Eux enfin qui disent : Ô Seigneur ! Fais-nous don en nos conjoints et nos enfants d’un bonheur serein, fais que pour les craignants-Dieu nous soyons d’une conduite exemplaire. [74] Ceux-là seront récompensés du Haut lieu paradisiaque pour avoir été patients et endurants, ils y recevront bénédiction et Salut ; [75] ils y demeureront intemporellement, meilleur lieu de séjour et meilleur lieu de station ! [76]
Cet ultime paragraphe constitue l’antithèse thématique, l’application tant au niveau de la foi que du comportement éthique et même social du discernement de la Toute-miséricorde divine envers Ses créatures.
- V63 : « Les adorateurs du Tout-Miséricorde sont ceux qui marchent humblement sur Terre et qui, lorsque les interpellent les ignorants, répondent : Paix !»
وَعِبَادُ الرَّحْمَنِ الَّذِينَ يَمْشُونَ عَلَى الْأَرْضِ هَوْنًا وَإِذَا خَاطَبَهُمُ الْجَاهِلُونَ قَالُوا سَلَامًا (63)
Contrairement à ce qu’une lecture à courte vue pourrait laisser supposer, la définition des « adorateurs du Tout-Miséricorde/‘ibādu–r–raḥmān », qui n’apparaît que présentement dans le Coran, n’est pas spécifique aux seuls adeptes mecquois du Prophète ou même aux seuls musulmans, mais elle concerne tous les croyants monothéistes. En effet, la conclusion de ce paragraphe indique que « ceux-là seront récompensés du Haut lieu paradisiaque », v75. Or, pour le Coran, le Salut de l’âme vaut pour tous les croyants, quelles que soient leurs religions ou leur absence de religion ; sur ce point cf. par exemple S2.V62 et S4.V122-125 ainsi qu’au Vol. III : Le Salut universel selon le Coran et en Islam.
– Ce qualificatif spécifique : « adorateurs du Tout-Miséricorde/‘ibādu–r–raḥmān » indique qu’il est question de croyants monothéistes, v68, dont l’effort spirituel est entièrement fondé sur la miséricorde/raḥma, pensées, actes et comportements. Cette attitude et cet état, tous deux imprégnés par la miséricorde en lien avec la Miséricorde divine sont représentés par l’expression « ceux qui marchent humblement sur Terre ». Cette modestie vraie, qui en ce cas n’est ni feinte, ni bigoterie, ni foi ostentatoire, implique une réponse élevée face à la conduite basse des « ignorants/al–jāhilūn ». Pour l’Exégèse, l’ignorant est ici le dénégateur. Cette extrapolation est en réalité réductrice, car il s’agit de ceux dont il est dit qu’ils les « interpellent ». Il faut donc comprendre toute personne dont le propos est à l’opposé du fait de leur souhaiter la « Paix/salāman ». L’on en déduit qu’il ne s’agit pas de simples propos de la part de personnes démunies de connaissance, mais de propos agressifs. Si l’on compare avec ce conseil de même ordre : « la bonne œuvre n’est pas égale à la mauvaise… réplique de la meilleure manière qui soit, ainsi celui dont l’hostilité te sépare de lui sera tel un proche fervent. », S41.V34, l’on comprend que par « Paix ! » il ne s’agit pas de la parole elle-même, mais de l’attitude de l’adorateur sur la Voie de la Miséricorde qui se refuse au conflit et refuse le conflit et qui par sa conduite noble et élevée vise à le désarmer. En somme, vouloir la paix pour ne pas avoir la guerre versus donc le trop répété principe : faire la guerre pour avoir la paix… n’en déplaise à saint Augustin ou aux belliqueux. Par ailleurs, cette Voie de la Miséricorde est proche de la Voie du pardon : « « pratique le pardon, incite à la bienséance, écarte-toi des ignorants », S7.V199. Toutes deux font sens en ce passage de haute tenue spirituelle : « Quel meilleur propos que celui qui appelle à Dieu, agit vertueusement et dit : Je suis, certes, de ceux qui abandonnent pleinement leur être à Dieu. La bonne œuvre n’est pas égale à la mauvaise… réplique de la meilleure manière qui soit, ainsi celui dont l’hostilité te sépare de lui sera tel un proche fervent. Ne parviennent à cela que ceux qui endurent patiemment, ne parvient à cela que celui qui est doté d’une grande détermination. Mais s’il advenait qu’un quelconque dénigrement te tente de la part du “Démon intérieur”, alors réfugie-toi en Dieu ; Il est, certes, Lui, le pleinement Entendant, le parfaitement Savant. », S41.V33-36.
– Ceci étant précisé, les « adorateurs du Tout-Miséricorde/‘ibādu–r–raḥmān » sont donc décrits selon 9 lignes de sens : 1 – être monothéiste strict, v68 ; 2 – être modeste et ne pas être vaniteux, v63, v72 ; 3 – être pacifique et n’attenter à la vie qu’en cas de légitime défense, v63, v68 ; 4 – veiller dans l’intimité et être attentif à la Révélation, v64, v73 ; 5 – fuir le mal et rechercher le bien ; 6 – se repentir ; 7 – œuvrer en bien et fuir les futilités ; 8 – faire l’aumône ; 9 – ne pas commettre l’adultère.
– Si certains de ces points sembleraient relever des interdits et commandements moraux tels que définis par le Coran, en réalité ils sont tous d’ordre spirituel. Ainsi, si le crime et l’adultère sont des interdits moraux, ils sont ici formulés différemment, ex. « ne vous rapprochez pas de l’adultère », S17.V32, tandis que présentement il est dit : eux « qui ne commettent pas l’adultère », v68. De pareils actes entachent le cœur de la voie spirituelle, ces actes avilissent et abaissent celui qui les commet. De même, négliger l’aumône abaisse celui qui ne donne pas. Ces 9 lignes de pensée et d’agir ont pour fonction de purifier l’âme sur la Voie de la Miséricorde. Elles représentent l’effort degré par degré en la Voie ascensionnelle de la Miséricorde, ceux qui l’empruntent espèrent un bénéfice spirituel ici-bas, car le cheminant « revient à Dieu comme point de retour », v71. À ces « adorateurs du Tout-Miséricorde/‘ibādu–r–raḥmān » il est promis au minimum que « ceux-là seront récompensés du Haut lieu paradisiaque pour avoir été patients et endurants, ils y recevront bénédiction et Salut », v75.
– Pour autant, il est tout à fait cohérent qu’en la Voie spirituelle et la Voie morale ces neuf Commandements spirituels se recoupent logiquement pour partie avec les neuf Commandements moraux que le Coran mentionne explicitement en comparaison avec les “Dix Commandements de la Thora. Pour rappel, les neuf Commandements moraux coraniques sont : 1 – être bienfaisant envers vos père et mère ; 2 – donner aux nécessiteux ; 3 – ne pas tuer ces enfants en cas de famine ; 4 – ne pas s’approcher de l’adultère ; 5 – ne tuer personne, sauf en cas de légitime défense ; 6 – ne pas toucher à l’avoir des orphelins ; 7 – donner la juste mesure ; 8 – donner l’exacte pesée ; 9 – témoigner avec équité ; cf. S17.V23-39.
- Vs 64-66 : « Eux qui veillent pour leur Seigneur, emplis d’humilité, debout. [64] Eux qui disent : Ô Seigneur ! Éloigne de nous le tourment de la Géhenne, car son tourment est ce dont on ne peut se libérer, [65] elle est le pire séjour et le pire lieu de station. [66] »
وَالَّذِينَ يَبِيتُونَ لِرَبِّهِمْ سُجَّدًا وَقِيَامًا (64) وَالَّذِينَ يَقُولُونَ رَبَّنَا اصْرِفْ عَنَّا عَذَابَ جَهَنَّمَ إِنَّ عَذَابَهَا كَانَ غَرَامًا (65) إِنَّهَا سَاءَتْ مُسْتَقَرًّا وَمُقَامًا (66)
Le verbe bayyata signifie passer la nuit, veiller, sans indiquer le but et les moyens. Il peut être négatif comme en S4.V81 et il ne signifie donc pas directement passer la nuit en prière. Il s’agit de passer la nuit sans précision, mais en une perspective spirituelle d’être concentré sur Dieu et notre devenir dans l’au-delà comme l’indiquent les vs65-66. Bien sûr, rien n’écarte le fait de prier abondamment ainsi que de réciter ou lire le Coran pour le méditer longuement comme l’indique le v73.
– Puisqu’il n’est pas uniquement question de prière, le complément de manière sujjadan ne peut donc présentement signifier se prosterner. Nous le restituons selon la ligne de sens premier par « emplis d’humilité ». Nous montrons en S12.V100 que sujjadan dans le Coran n’est pas synonyme de sājidan/se prosternant. La notion de veille en adoration ne fait pas référence à une pratique religieuse spécifique puisque comme indiqué ci-dessus le propos coranique concerne tous les croyants monothéistes, l’adoration est ici conçue comme un lien intime à Dieu.
- V67 : « Eux qui lorsqu’ils aumônent le font sans excès ni parcimonie, car entre les deux se trouve ce qui est juste. »
وَالَّذِينَ إِذَا أَنْفَقُوا لَمْ يُسْرِفُوا وَلَمْ يَقْتُرُوا وَكَانَ بَيْنَ ذَلِكَ قَوَامًا (67)
La forme verbale de type IV anfaqa n’est jamais employée dans le Coran au sens de faire des dépenses à titre personnel. Au contraire, elle signifie toujours faire l’aumône, donner en aumône, aumôner, d’où : « lorsqu’il aumônent/anfaqa ». Il est donc incorrect de comprendre et traduire par « lorsqu’ils dépensent », traduction standard. Ceci est aisément vérifiable puisque si l’on considère les neuf commandements spirituels de ce paragraphe, ils possèdent tous une deuxième face constitutive d’un volet social. Ils relèvent tous des interactions sociales du croyant sincère et pieux. Il est à noter que même en matière d’aumône la pondération est de mise, il est demandé de faire preuve de jugement et de mesure, la ruine n’est profitable à personne.
- Vs 68-69 : « Eux qui n’invoquent avec Dieu aucune autre divinité, ne tuent personne, Dieu l’a frappé d’interdit sauf en cas de légitime défense, et qui ne commettent pas l’adultère. Qui ferait ceci se trouverait face à un forfait, [68] le tourment lui serait double au Jour de la Comparution et il y demeurerait intemporellement couvert de mépris. [69] »
وَالَّذِينَ لَا يَدْعُونَ مَعَ اللَّهِ إِلَهًا آَخَرَ وَلَا يَقْتُلُونَ النَّفْسَ الَّتِي حَرَّمَ اللَّهُ إِلَّا بِالْحَقِّ وَلَا يَزْنُونَ وَمَنْ يَفْعَلْ ذَلِكَ يَلْقَ أَثَامًا (68) يُضَاعَفْ لَهُ الْعَذَابُ يَوْمَ الْقِيَامَةِ وَيَخْلُدْ فِيهِ مُهَانًا (69)
La mention « eux qui n’invoquent avec Dieu aucune autre divinité » définit le monothéisme des « adorateurs du Tout-Miséricorde/‘ibādu–r–raḥmān ». Elle aurait pu en théorie être énoncée en premier, c.-à-d. au v63, mais la mention du « Tout-Miséricorde/ar–raḥmān » suffisait à préciser qu’il s’agissait bien de monothéistes. Dans le passage qui développe les neuf commandements moraux la foi monothéiste est exigée en tant que préalable : « n’assigne point à Dieu une autre divinité, car tu resterais sur place, désavoué, délaissé, aussi ton Seigneur a-t-Il décrété que vous n’adoriez que Lui ! », S17.22-23. Si à présent cela est en quelque sorte rappelé, c’est que ce qui va suivre est totalement axé sur la relation à Dieu.
– En S6.V151 nous expliquons pourquoi en l’expression an–nafsa allatī ḥarrama–llāhu le verbe ḥarrama ne peut signifier rendre illicite ou rendre sacré, mais doit être compris au sens de frapper d’interdit, d’où notre « ne tuent personne, Dieu l’a frappé d’interdit/ḥarrama » versus « ne tuent pas la vie qu’Allah a rendue sacrée », traduction standard. Ces traducteurs s’obligent à une contorsion pléonastique : tuer la vie, pour parvenir à sacraliser la vie en tuant ce verset. Ce que ce v68 dit ainsi qu’en S6.V151 ou S17.V33 est que si la vie n’est pas sacrée toutefois le fait d’y attenter volontairement est interdit/ḥarrama : « ne tuez personne, Dieu l’a frappé d’interdit/ḥarrama ». Cette précision coranique toute en nuance s’oppose de principe aux arguties philosophiques, théologiques et juridiques toutes construites sur la notion judéo-chrétienne de sacralité de la vie. Sacraliser la vie la rend de facto inviolable en toute situation ce qui ne pourrait que conduire à édicter des cas d’exception qui seraient alors la prérogative du juridique. S’en trouvent ainsi déboutés l’avis personnel, la raison et la foi au nom de laquelle tout individu est pourtant apte à prendre ses propres décisions.
– La formulation « [eux qui] ne tuent personne, Dieu l’a frappé d’interdit » confère une portée universelle à ce qui a été dit de manière plus circonstanciée sous cette forme : « quiconque tue une personne n’ayant commis ni meurtre ni oppression violente sur Terre, c’est comme s’il avait tué l’ensemble des Hommes », S5.V32. Par conséquent, nous restituons la locution illā bi-l–ḥaqq par « en cas de légitime défense ». En effet, contrairement à ce qui est constamment constaté, nous montrons en S6.V151 ainsi qu’en S17.V33 que cette expression n’est pas à confondre avec la locution bi-ghayri nafsin qui, elle, signifie dans le Coran sans avoir commis de meurtre. Deux occurrences sont relevées, S5.V32 ci-avant citées et S18.V74.
– Nous avons montré en S24.V2 que le verbe zanā signifie uniquement commettre l’adultère et non pas forniquer comme le désire l’Exégèse. Il est donc précisé à ces croyants engagés dans la Voie de la Miséricorde qu’ils doivent être de ceux « qui ne commettent pas l’adultère ». En effet, la blessure, l’injure, le mal que représente cet acte vis-à-vis de l’épouse ou de l’époux ainsi trahi est l’œuvre de celui ou de celle qui s’est dépouillé de toute miséricorde et que cet acte dépouillera encore plus.
– L’Exégèse, comme indiqué ci-dessus, impose à nouveau ici sa logique autonome et indépendante du Coran, la traduction standard en témoigne : « qui ne commettent pas de fornication ». Rappelons qu’en S24.V2 et donc en ce v68 le Coran ne condamne que l’adultère/zinā tandis qu’il condamne aussi en d’autres versets la fornication, laquelle se dit sifāḥ, cf. S4.V24-25.
– Ceci étant, en « qui ferait ceci/dhālika [c.-à-d. ce qui précède : invoquer une divinité, tuer une personne, commettre l’adultère] se trouverait face à un forfait », nous restituons l’apax coranique athām par notre hapax « forfait ». Sachant qu’en arabe le terme ithm de même racine que athām signifie transgression des édictions divines, nous rappelons la définition première du terme « forfait » : violation au serment de foi par trahison du vassal à l’endroit de son seigneur. Lorsque le terme athām est donné par les dictionnaires de la langue arabe comme signifiant peine encourue il s’agit d’une réentrée lexicale manifeste puisque rien dans le champ lexical de la racine athama ne permet d’obtenir cette signification.[1] Quoi qu’il en soit, l’on observera que le meurtre et l’adultère sont mis au même niveau d’importance théologique que le l’idolâtrie/shirk et que meurtre et adultère sont mis sur le même plan de gravité. De fait, le meurtre et l’adultère appartiennent à la catégorie coranique des Interdits moraux ou taḥrīmāt et ceci nous donne une idée précise de la valeur que le Coran accorde au respect de ces limites. Par ailleurs, si meurtre et adultère sont ainsi associés c’est sans doute du fait que l’un et l’autre représentent une des formes d’injustice maximales que l’on puisse commettre envers l’autre. Or, comme le confirme le v69 les interdits moraux n’encourent aucune sanction ici-bas et ne relèvent que de l’Autorité divine au Jour du Jugement. Autrement dit, de leurs conséquences en termes de tourments infernaux puisqu’il y est clairement dit que pour celui qui agirait ainsi « le tourment lui serait double au Jour de la Comparution et il y demeurerait intemporellement couvert de mépris ». L’on aura relevé que cette approche confirme que le « jugement de Dieu » relatif à l’adultère de « cette femme adultère et cet homme adultère » consistant à « cent coups de fouet » était donc circonstancié et strictement limité à ce cas.
– L’Exégèse a refusé de prendre en compte ces données littérales et s’est emparée de ces mots : « le tourment lui serait double » pour en déduire que ce caractère double indiquait d’une part un châtiment ici-bas et, d’autre part, un châtiment dans l’Au-delà. Or, en les huit autres occurrences coraniques de la forme III ḍā‘afa signifiant donner le double, qu’il s’agisse de la récompense ou du châtiment, cette augmentation n’a lieu qu’au Jour du Jugement. Pour autant, nos exégètes juristes et leur volonté d’obtenir pour de tels actes des peines physiques, ḥadd/ḥudūd, ont modifié la compréhension du segment « qui ferait ceci se trouverait face à un forfait », v68, ainsi que la compréhension du v69. La traduction standard et bien d’autres en témoignent fidèlement : « car quiconque fait cela encourra une punition ». Nous rappellerons qu’en réalité le Coran ne prescrit aucun châtiment physique pour quelque acte mauvais que ce soit. Ce que prétendument au nom du Coran l’on affirme être les sanctions coraniques de la sharia, ḥadd/ḥudūd, ne résulte que de surinterprétations volontaires. Il en est ainsi de l’adultère et de l’accusation mensongère d’adultère, S24.V2-4, de l’amputation de la main du voleur, S5.V38, du brigandage ou banditisme, S5.V33, de la peine de mort pour apostasie, S2.V217. Nous ferons observer que selon cette logique islamique il faudrait ici que l’idolâtrie soit elle aussi sanctionnée physiquement.
– Nous ajouterons que c’est en fonction de sa propre surinterprétation juridique de ce verset et des deux suivants que l’Exégèse a décrété qu’ils avaient été révélés à Médine puisque là encore selon son point de vue le législatif relève de la période médinoise. Comme nous l’avons rappelé ci-dessus, il n’y a aucune sanction physique prévue par le Coran et le jugement de l’ensemble des Interdits moraux est renvoyé à Dieu « au Jour de la Comparution/al–qiyāma ».
- Vs 70-71 : « ce n’est point le cas de celui qui en revient, croit, et fait ainsi œuvre intègre… alors, ceux-là, Dieu à leurs mauvaises actions substituera de bonnes actions ; Dieu est tout de pardon, tout de miséricorde. [70] Qui se repent et œuvre en bien revient à Dieu comme point de retour. [71] »
إِلَّا مَنْ تَابَ وَآَمَنَ وَعَمِلَ عَمَلًا صَالِحًا فَأُولَئِكَ يُبَدِّلُ اللَّهُ سَيِّئَاتِهِمْ حَسَنَاتٍ وَكَانَ اللَّهُ غَفُورًا رَحِيمًا (70) وَمَنْ تَابَ وَعَمِلَ صَالِحًا فَإِنَّهُ يَتُوبُ إِلَى اللَّهِ مَتَابًا (71)
Le segment « Dieu à leurs mauvaises actions substituera de bonnes actions » a fait l’objet de spéculations aussi théologiquement que moralement inacceptables. Celles-ci reposent sur la compréhension du verbe-clef tāba pris alors au sens de se repentir : « sauf celui qui se repent/tāba », traduction standard et bien d’autres. Ainsi, celui qui aurait commis un meurtre ou l’adultère dès lors qu’il éprouverait un repentir sincère de son acte verrait sa mauvaise action être transformée en une bonne : « ceux-là Allah changera leurs mauvaises actions en bonnes », traduction standard et bien d’autres. Plus encore, il a été observé le passage au pluriel : « mauvaises actions » là où l’on aurait pu s’attendre à un singulier correspondant à l’acte commis. Ainsi, ce type de raisonnement a-t-il donné lieu à la formation de plusieurs hadîths dont le plus explicite est le suivant : « D’après Abû Hurayra, le Prophète a dit : Très certainement des gens souhaiteront multiplier les péchés. Ils demandèrent : Pourquoi, ô messager de Dieu ? Le messager de Dieu répondit : Allah changera leurs mauvaises actions en bonnes », c.-à-d. en citant ce v70. Hadîth authentifié rapporté par al–Ḥākim. Le propos est aussi clair qu’intenable : par cette opération de transmutation des mauvaises actions en bonnes actions il est dans l’intérêt du musulman de pécher le plus possible puis de s’en repentir afin d’obtenir un grand capital de bonnes actions ! En quelque sorte, un investissement de type mafieux : faire le mal pour obtenir le bien ! Ce trafic d’indulgence, outre l’avantage indéniable qu’il offre au pécheur, renvoie de manière trompeuse à la notion de rachat de certaines fautes par Dieu, comme par exemple au sujet des aumônes : « si vous laissez paraître vos aumônes […] Il vous rachètera ainsi une partie de vos mauvaises actions ; Dieu de ce que vous œuvrez est parfaitement informé. », S2.V271. Or, ici c’est la bonne action qui efface le mal et non le mal qui permet de capitaliser de bonnes actions.
– Nonobstant, et fort heureusement, le texte coranique ne tient pas un tel propos. L’on doit tout d’abord observer deux “anomalies”. Premièrement, l’on note que si le propos de ce v70 était le repentir, alors le v71 serait une répétition inutile. Deuxièmement, l’on constate une différence significative d’énoncé entre ces deux versets puisqu’au v70 il est dit « [celui qui] fait ainsi œuvre intègre/wa ‘amila ‘amalan ṣāliḥan » alors qu’au v71 nous lisons : « se repent et œuvre/‘amila en bien/ṣāliḥan ». Notre traduction met en évidence cette différence de formulation alors que généralement elle est effacée par une traduction uniforme, exemple pour la traduction standard : « et accomplit une bonne œuvre », ce tant pour le v70 que pour le v71. Cependant, la locution « et fait ainsi œuvre intègre/wa ‘amila ‘amalan ṣāliḥan » est restrictive et s’entend pour une seule action tandis que la locution « et œuvre/‘amila en bien/ṣāliḥan » est de formulation générale et porte sur l’ensemble des actes accomplis. Il en résulte qu’au v70 est ainsi visée une action précise qui contextuellement est, soit le fait d’avoir commis un meurtre ou l’adultère, soit le fait de s’en repentir. Toutefois, selon cette dernière hypothèse nous retrouverions le cas d’une répétition inutile au v71. De plus, comme nous l’avons souligné, le repentir comme facteur de multiplication des bonnes actions n’est pas concevable. Nous déduisons donc de ces deux observations que pour ce segment le verbe tāba ne peut signifier se repentir. Or, même s’il est effectivement acquis que le verbe tāba a pour signification se repentir, c’est néanmoins oublier son sens premier : revenir, faire marche arrière, s’en retourner, en revenir. Il est vrai que ce champ lexical initial a quasiment disparu des dictionnaires et des esprits tant postérieurement au Coran le verbe tāba est devenu le référent théologique du repentir/tawba. Pour autant, il est encore mentionné qu’un des équivalents de tāba est le verbe ‘āda : revenir, retourner et ce d’autant plus lorsqu’il est employé transitivement comme ici. Il demeure des exemples coraniques de ce sens premier, ex. : S5.V34 ; S7.V143 ; S11.V112. Nous trouvons la confirmation directe de cet usage coranique au v71 : « [il] revient/tāba à Dieu comme point de retour/matāb », le terme matāb étant donc le nom de lieu formé à partir du verbe tāba au sens de revenir, retourner. Notre traduction littérale du v70 est à présent pleinement justifiée : « ce n’est point le cas/illā de celui/man qui en revient/tāba, croit, et fait ainsi œuvre intègre… alors, ceux-là, Dieu à leurs mauvaises actions substituera de bonnes actions ; Dieu est tout de pardon, tout de miséricorde. » En fonction de l’énoncé des vs68-69 « qui ferait ceci se trouverait face à un forfait, le tourment lui serait double au Jour de la Comparution et il y demeurerait intemporellement couvert de mépris. », ceci se comprend comme suit : « ce n’est point le cas de [c.-à-d. ce châtiment ne concernera pas] celui qui/man en revient/tāba [c.-à-d. celui qui ayant l’intention de commettre un de ces péchés revient sur sa décision], croit [c.-à-d. qui au nom de sa foi se refuse à commettre ce mal et lutte contre ses penchants et ses passions], et fait ainsi œuvre intègre [c.-à-d. en s’étant abstenu de commettre cet acte mauvais]… ceux-là, à leurs mauvaises actions Dieu substituera de bonnes actions [c.-à-d. que chaque intention de mauvaise action suivie d’une abstention est l’équivalent d’une bonne action auprès de Dieu] ». C’est en ce sens que se comprend par exemple le verset suivant : « ceux qui croient et œuvrent en bien, Nous rachèterons leurs mauvaises actions et Nous les récompenserons pour le meilleur de ce qu’ils auront œuvré. », S29.V7.
– Ainsi, celui qui « croit » vraiment est un des « adorateurs du Tout-Miséricorde » s’il appartient au nombre des sincères qui ne cessent de mener la lutte contre leurs pulsions. Croire n’est donc pas seulement un acte de foi, c’est aussi un engagement total à lutter son contre son ego et à faire le bien. Concernant en particulier l’adultère/zinā, fréquente tentation, cette volonté de ne pas céder à soi-même, car ce n’est jamais l’autre partenaire qui est seul responsable, rejoint une indication particulière que le Coran emploie à ce seul sujet : « ne vous rapprochez pas de l’adultère » en ajoutant que « c’est une turpitude, une déplorable conduite », S17.V32. Ce n’est donc que par défaut et du fait de la Toute-Miséricorde divine que la porte du repentir reste ouverte à tous ceux qui auront échoué en certains de leurs combats contre leurs âmes et auront commis l’irréparable, c’est à ceux-là qu’il est dit : « qui se repent et œuvre en bien revient à Dieu comme point de retour », v71. L’on constatera que, tout comme la foi doit se traduire en bel agir, le repentir sincère doit être suivi en la matière d’un comportement vertueux. Au sujet de la miséricorde du « Tout-miséricorde/ar–raḥmān » en regard de la repentance, nous pourrions de même citer S39.V53 : « … ô Mes adorateurs – ceux qui ont dépassé la mesure contre eux-mêmes – ne désespérez pas de la Miséricorde de Dieu ; Dieu, certes, pardonne toutes les fautes, car Il est le Tout Pardon, le Tout Miséricordieux. » Nous ajouterons que la mention au v70 de l’idolâtrie/shirk/polythéisme conjointement à celles du meurtre/qatl et de l’adultère/zinā est cohérente quand on observe que l’idolâtrie, comme cela est parfaitement explicite au v43, n’est pour le Coran que l’expression du fait de céder à ses propres passions et à la satisfaction du penchant narcissique de sa propre âme : l’egolâtrie. Enfin, l’on comprendra sans peine que l’islamologue n’a guère réfléchi à la signification réelle du v70 lorsqu’il affirme qu’il a été interpolé tardivement afin d’offrir à bas prix la clef du Salut aux seuls musulmans.
- V72 : « De même, ceux qui ne témoignent pas de vanité, mais qui lorsqu’ils croisent quelque futilité s’en éloignent dignement.»
وَالَّذِينَ لَا يَشْهَدُونَ الزُّورَ وَإِذَا مَرُّوا بِاللَّغْوِ مَرُّوا كِرَامًا (72)
En tenant compte de manière cohérente du propos global de ce verset et de ce paragraphe, nous traduisons le terme zūr par « vanité » plutôt que par « faux témoignage », traduction standard d’une exégèse juridique. Il est à noter que nombre d’exégètes passés comme nombre de donneurs de fatwa présents en retenant pour zūr le sens de faux témoignage en déduisent qu’il s’agit là d’assister aux fêtes des chrétiens ou des juifs, comme Noël, celles-ci étant ainsi qualifiées de faux témoignages… Si nous ne savons trop selon quelle obscure logique ils parviennent à ce tour de magie, leurs intentions sont claires !
- V73 : « Eux qui lorsque leur sont rappelés les versets de leur Seigneur ne restent pas sans voix, ni sourds ni aveugles. »
وَالَّذِينَ إِذَا ذُكِّرُوا بِآَيَاتِ رَبِّهِمْ لَمْ يَخِرُّوا عَلَيْهَا صُمًّا وَعُمْيَانًا (73)
Il est donc donné comme caractéristique des « adorateurs du Tout-Miséricorde/‘ibādu–r–raḥmān » le fait de ne pas se contenter sans effort d’une compréhension superficielle des « versets de leur Seigneur ». C’est-à-dire par précipitation intellectuelle ou émotive qui en réalité reviendrait à être « sourds et aveugles » au sens que ces versets délivrent assurément. C’est toute une culture propre aux croyants liés par leur foi à un Écrit sacré qui est ici remise en cause. Non pas l’intérêt de la récitation, de la scansion, de la psalmodie, de l’incantation, mais le fait de marteler des évidences sur le compte des Écritures, de se contenter d’affirmations gratuites, de se satisfaire d’interprétations faciles ou séduisantes, de se mirer dans les justifications de nos propres volontés. Comme déjà indiqué au v64 les « versets » doivent être longuement et patiemment réfléchis, scrutés, mûris, médités.
- V74 : « Eux enfin qui disent : Ô Seigneur ! Fais-nous don en nos conjoints et nos enfants d’un bonheur serein, fais que pour les craignants-Dieu nous soyons d’une conduite exemplaire. »
وَالَّذِينَ يَقُولُونَ رَبَّنَا هَبْ لَنَا مِنْ أَزْوَاجِنَا وَذُرِّيَّاتِنَا قُرَّةَ أَعْيُنٍ وَاجْعَلْنَا لِلْمُتَّقِينَ إِمَامًا (74)
Rappelons que pour le terme « conjoints » mis pour le pluriel azwāj le caractère mixte est bien établi, cf. par exemple en S2.V25. De fait, il va de soi que le qualificatif « adorateurs du Tout-Miséricorde/‘ibādu–r–raḥmān » concerne aussi bien les croyantes que les croyants comme cela concerne tous les croyants et toutes les croyantes monothéistes, tous ceux qui ont su faire preuve de discernement. Il serait présentement délicat de traduire le terme imām par modèle, nous le rendons donc contextuellement et étymologiquement par « d’une conduite exemplaire/imāman ». En effet, la description des « adorateurs du Tout-Miséricorde » est entièrement axée sur la non-ostentation, un comportement tout de réserve et de vertu discrète au sein même de la société en laquelle ils vivent et mettent en œuvre leur foi. L’idée de modèle s’écarte de cette pieuse attitude et pourrait conduire à la bigoterie affectée.
- Vs 75-76 : « Ceux-là seront récompensés du Haut lieu paradisiaque pour avoir été patients et endurants, ils y recevront bénédiction et Salut ; [75] ils y demeureront intemporellement, meilleur lieu de séjour et meilleur lieu de station ! [76] »
أُولَئِكَ يُجْزَوْنَ الْغُرْفَةَ بِمَا صَبَرُوا وَيُلَقَّوْنَ فِيهَا تَحِيَّةً وَسَلَامًا (75) خَالِدِينَ فِيهَا حَسُنَتْ مُسْتَقَرًّا وَمُقَامًا (76)
Par le « Haut lieu paradisiaque » nous restituons le terme ghurfa ayant pour équivalent connu le mot ‘illiya : chambre à l’étage supérieur. Même s’il a été imaginé une variante de récitation au pluriel, l’emploi au singulier de ghurfa et le fait, par exemple en S16.V32, qu’ils soient accueillis de la même manière qu’à l’entrée au Paradis : « ils y recevront bénédiction/taḥiyya et Salut/salām » permet d’en déduire que par « Haut lieu paradisiaque » il s’agit seulement d’imager la valeur de la récompense. Il en est de même pour le qualificatif firdaws : « l’Immensité paradisiaque », pareillement sans notion de hiérarchie de valeur, cf. S18.V107. Ce « Haut lieu paradisiaque » est qualifié de « meilleur lieu de séjour/mustaqqar » ainsi que de « meilleur lieu de station/muqām » ce qui du point des allégories du Paradis renvoie à la stabilité de l’Essence/wahj divine. Cet accès à Dieu est donc la résultante de la quintessence du discernement de la part des croyants qui en conséquence auront été nécessairement « patients et endurants » en un monde ou l’inconsistance et le non-discernement sont communs et partagés.
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Dr al Ajamî
[1] Sur cette emprise de l’Exégèse sur le lexique de la langue arabe, voir Vol. II : Les Réentrées lexicales.

