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Sourate 9 ; at–tawba : Le Repentir

Chap. III : Révocation du traité de Hudaybiyya

§ 1 : Révocation et proclamation

– Révocation de la part de Dieu et de Son messager[1] envers ceux des polythéistes avec qui vous aviez conclu alliance : [1] circulez donc librement dans le pays quatre mois,[2] sachez que vous n’êtes pas en mesure de réduire Dieu à l’impuissance, sachez que Dieu affligera les dénégateurs ! [2] Proclamation de la part de Dieu et de Son messager aux gens le jour du grand pèlerinage : Dieu est libre de l’engagement envers les polythéistes ainsi que Son messager. Cependant, si vous reveniez,[3] cela serait mieux pour vous, mais, si vous tournez le dos, sachez que vous ne serez pas en mesure de réduire Dieu à l’impuissance. Et annonce aux renieurs une punition sévère [3] exception faite des polythéistes[4] avec qui vous avez contracté alliance et qui ne vous ont jamais fait défaut ni n’ont prêté main-forte à personne contre vous, alors respectez vis-à-vis d’eux leur pacte jusqu’au terme ; Dieu aime ceux qui Le craignent pieusement. [4]

§ 2 : Conséquences à court terme de la révocation de Hudaybiyya

– Puis, une fois écoulés les mois sacrés, tuez les polythéistes où que vous les trouviez, saisissez-vous d’eux, assiégez-les, tendez-leur toutes sortes d’embuscades.[5] S’ils se repentent, se tiennent en prière et donnent l’aumône, laissez-les suivre leur chemin ; certes, Dieu est Tout pardon et Tout de miséricorde. [5] Et dans le cas où l’un des polythéistes te demanderait protection,[6] accorde-la lui afin qu’il entende le propos de Dieu puis conduis-le en lieu sûr, ceci du fait qu’ils sont des gens qui ne savent point. [6] Comment pourrait-il donc y avoir envers les polythéistes un pacte avec Dieu et Son messager en dehors de ceux avec qui vous avez pactisé près du Temple sacré[7] ! Tant qu’ils se comporteront droitement envers vous, soyez droits à leur égard ; Dieu aime ceux qui Le craignent pieusement ! [7] Comment en serait-il autrement alors que s’ils ont le dessus sur vous ils n’observent à votre encontre ni alliance ni protection accordée ! De leurs bouches, ils vous agréent, mais leurs cœurs y répugnent ; la majorité d’entre eux sont des prévaricateurs. [8] Ils vendent les versets de Dieu à vil prix et obstruent Son chemin[8] ; vraiment, eux, ce qu’ils œuvrent est mauvais ! [9] Ils n’observent à l’encontre du croyant ni lien de parenté ni obligation[9] ; ceux-là sont les transgresseurs ! [10] Mais s’ils se repentent, se tiennent en prière et donnent l’aumône, ils sont alors vos frères selon la Tradition[10] ; Nous exposons en détail les versets à des gens qui savent. [11]

§ 3 : Incitation à combattre les transgresseurs du traité de Hudaybiyya

– Et s’ils violent leurs serments après les avoir contractés et s’ils font violence à votre tradition,[11] alors combattez les têtes de la dénégation – ils ne respectent aucun engagement – et ceci afin qu’ils cessent. [12] Ne combattrez-vous point des gens qui ont violé leurs serments et pensé à repousser le Messager[12] alors qu’ils vous ont attaqués la première fois ? Les redouteriez-vous ! Mais Dieu est bien plus en droit d’être craint, si vous êtes croyants ! [13] Combattez-les !  Que Dieu les châtie de vos propres mains, les afflige, vous assiste contre eux, soulage l’anxiété d’un peuple de croyants [14] et chasse l’amertume de leurs cœurs. Dieu accueille le repentir de qui le veut ; Dieu est parfaitement Savant, infiniment Sage. [15] Escompteriez-vous que vous soyez laissés sans que Dieu ne sache ceux qui d’entre vous qui auront lutté et n’auront pris aucun parti en dehors de Dieu, de Son messager et des croyants ? Dieu est parfaitement informé de ce que vous œuvrez. [16]

§ 4 : Incitation à la rupture entre croyants et polythéistes

–  Les polythéistes n’ont pas à fréquenter les temples de Dieu[13] alors qu’ils témoignent contre eux-mêmes de leur dénégation. Ceux-là, leurs œuvres sont vaines et dans le Feu ils demeureront. [17] Seul fréquente les temples de Dieu celui qui croit en Dieu, au Jour dernier, se tient en prière, fait l’aumône et ne craint que Dieu ; puissent ceux-là être au nombre des biens-guidés. [18] Mettriez-vous ceux qui ont la charge d’abreuver les pèlerins et d’entretenir le Temple sacré[14] au même niveau que celui qui croit en Dieu et au Jour dernier et a lutté pour la cause de Dieu ? Ils ne sont pas égaux pour Dieu ! Dieu ne guide pas les gens iniques. [19] Ceux qui ont cru, qui se sont exilés et ont lutté de leurs biens et de leurs personnes pour la cause de Dieu sont de plus haut rang auprès de Dieu ; ceux-là sont les gagnants ! [20] Leur Seigneur leur fait belle annonce d’une miséricorde de Sa part, d’un agrément et de jardins qui leur réservent abondance permanente. [21] Ils y demeureront intemporellement ; vraiment, en Dieu est la récompense suprême ! [22] Ô vous qui croyez ! Ne prenez pas vos pères et vos frères comme alliés claniques[15] s’ils aiment mieux la dénégation que la foi ! Et quiconque les prendra pour alliés… ce sont eux les iniques. [23] Dis : Si vos pères, vos fils, vos frères, vos épouses, votre clan, des biens dont vous tirez profit, un commerce dont vous redoutez le déclin, des demeures que vous affectionnez, vous sont plus aimés que ne le sont Dieu, Son messager et la lutte pour Sa cause, alors restez en attente jusqu’à ce que vienne Dieu avec Son verdict… et Dieu ne guide point les gens dévoyés ! [24]

Chapitre IV : Long terme de la révocation de Hudaybiyya

§ 1 : Lutte contre les dernières agressions polythéistes après la prise de La Mecque

 – Dieu vous a certainement secourus en maints terrains d’engagement ainsi que le jour de Ḥunayn[16] alors que vous tiriez gloriole de votre grand nombre. Celui-ci ne vous fut pourtant d’aucun profit et la Terre vous parut alors bien étroite toute vaste qu’elle fût ; pire, vous avez tourné le dos, fuyant ! [25] Néanmoins, Dieu abaissa Son assurance sur Son messager et les croyants et fit descendre des troupes que vous n’avez point vues et Il châtia ceux qui dénièrent ; tel est le salaire des dénégateurs ! [26] Toutefois, après cela Dieu accueillit le repentir de qui le voulut ; Dieu est Tout de pardon et de miséricorde. [27] Ô vous qui croyez ! Les polythéistes ne sont que malpropreté, qu’ils ne s’approchent donc plus du Temple sacré après cette année-ci.[17] Et si vous redoutez quelque indigence, alors Dieu y pourvoira pour vous de par Sa grâce, s’Il le veut… ; Certes, Dieu est parfaitement Savant, infiniment Sage ! [28] Et combattez ceux qui ne croient ni en Dieu ni au Jour dernier et qui ne respectent pas ce qu’ont tenu pour sacré Dieu et Son prophète ainsi que ceux qui ne sont pas fidèles à la coutume véritable parmi ceux qui ont reçu le Livre jusqu’à ce qu’ils versent le tribut de capitulation[18] de leurs propres mains et qu’ils soient ainsi humiliés. [29]

§ 2 : Dénonciation des manœuvres de Gens du Livre associés aux polythéistes

– Des juifs ont dit : « ‘Uzayr fils de Dieu » et des chrétiens ont dit : « Le Messie fils de Dieu. »[19]  Tel est leur dire, sortant de leurs bouches, ils reprennent en cela le propos de ceux qui dénièrent avant eux. Que Dieu les combatte ! Comme les voilà retournés ! [30] Ils ont pris leurs rabbins et leurs moines ainsi que le Messie fils de Marie comme maîtres [20]en dehors de Dieu alors qu’il leur avait été ordonné de n’adorer qu’un dieu unique ! Point de divinité si ce n’est Lui, qu’Il soit transcendé bien au-dessus de ce qu’ils Lui associent ! [31] Ils veulent éteindre la lumière de Dieu de leurs bouches alors que Dieu refuse tout ce qui ne parachève point Sa lumière ; quelque aversion qu’en aient les dénégateurs ! [32] Il est Celui qui a envoyé Son messager avec la guidée et une croyance vraie[21] afin de la faire triompher sur la Tradition entièrement ; quelque aversion qu’en aient les polythéistes ! [33] Ô vous qui croyez ! Nombreux sont les rabbins et les moines qui dévorent les biens des gens abusivement et obstruent le chemin de Dieu. Quant à ceux qui amassent l’or et l’argent[22] au lieu de le dépenser pour la cause de Dieu, annonce-leur un tourment terrible [34] le Jour où or et argent seront portés à incandescence dans le feu de la Géhenne et qu’en seront marqués leurs fronts, et leurs flancs, et leurs dos : « Voilà ce que vous accumuliez pour vous-mêmes. Goûtez donc ce que vous thésaurisiez ! » [35] Assurément, le nombre de mois pour Dieu est de douze lunaisons[23] par un décret de Dieu le jour où Il créa les Cieux et la Terre. Parmi eux, quatre sont sacrés, telle est la droite coutume. En ces mois-là, ne commettez point de vous-mêmes d’iniquité, mais combattez les polythéistes entièrement de même qu’ils vous y combattent sans merci ; et sachez que Dieu est avec ceux qui Le craignent pieusement. [36] Certes, l’intercalation est un surcroît dans la dénégation par lequel les polythéistes s’égarent, le permettant telle année et l’interdisant telle autre afin d’ajuster le compte – ce que Dieu a interdit.[24] Ils rendent donc permis ce que Dieu a interdit, le mal de leurs actes leur paraît beau, mais Dieu ne guide pas le peuple des dénégateurs. [37] 

Partie III :  Préservation de la paix

Chapitre I : De la mobilisation préventive à Médine

§ 1 : Rappel du soutien dû au Prophète au nom de Dieu

–  Ô vous qui croyez ! Qu’avez-vous donc lorsque l’on vous dit : Élancez-vous pour la cause de Dieu ?[25] Êtes-vous si lourd au sol ! Préférez-vous ce bas-monde à l’Autre-monde alors que la jouissance de la vie d’ici-bas n’est en regard de l’Autre que bien peu ? [38] Si vous ne vous mobilisiez pas, Il vous infligerait un châtiment terrible et vous remplacerait par d’autres gens, et vous ne Lui nuiriez en rien ! Dieu a sur toute chose pouvoir. [39] Si vous ne l’assistez pas… Dieu pourtant l’assista alors que les dénégateurs voulaient l’expulser,[26] ainsi que le deuxième des deux, de sorte que lorsqu’ils furent tous deux dans la grotte il dit à son compagnon : Ne t’attriste pas, Dieu est avec nous. Ainsi, Dieu fit descendre Sa quiétude sur lui et le soutint à l’aide d’armées que vous n’avez point vues, et fit que le propos des dénégateurs fut mis à bas et que la Parole de Dieu eut le dessus ; Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage. [40] Élancez-vous, légers ou lourds, et luttez de vos biens et de vos personnes pour la cause de Dieu. Cela est mieux pour vous, si vous saviez ! [41]

§ 2 : Le Prophète face aux défections internes

– S’il s’agissait d’un profit à proximité ou d’une expédition dans un but précis, ils te suivraient.[27] Mais grande leur parut la distance ! Aussi jureront-ils : Par Dieu ! Si nous avions eu la possibilité, nous serions sortis en expédition avec vous ! Ils courent ainsi à leur propre perte, car Dieu sait parfaitement qu’ils ne sont que des menteurs. [42] Que Dieu te pardonne ! Qu’as-tu à leur en avoir donné la permission[28] sans avoir discerné clairement ceux qui étaient véridiques et sans que tu aies su qui étaient les menteurs ? [43] Ne te demandent point permission ceux qui croient en Dieu et au Jour dernier pour lutter de leurs biens et de leurs personnes ; Dieu connaît parfaitement ceux qui Le craignent pieusement. [44] Seuls te demandent permission ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier. Leurs cœurs furent indécis et, dans leur doute, ils ballottèrent. [45] S’ils avaient vraiment souhaité prendre part à une expédition, ils auraient fait pour cela des préparatifs ! Quant à Dieu, Il réprouva qu’ils puissent se mettre en mouvement, aussi les éloigna-t-Il et il leur fut dit : Tenez-vous donc avec ceux qui restent sur place ! [46] S’ils étaient partis en expédition avec vous, ils ne vous auraient ajouté que charge et auraient mis le désordre en votre sein. Ils ne désirent que la sédition et certains parmi vous leur auraient prêté une oreille attentive… mais Dieu connaît parfaitement les injustes. [47] Ils avaient déjà recherché la sédition auparavant, ils t’avaient détourné des opérations jusqu’au moment où advint la vérité et le plan de Dieu l’emporta malgré leur hostilité ! [48]

§ 3 : Controverses prophétiques avec l’opposition médinoise

– Parmi eux, il en est un[29] qui dit : Écoute-moi, ne me pousse pas à la sédition. N’étaient-ils donc pas déjà entrés en sédition ! Certes, la Géhenne cerne les dénégateurs. [49] S’il t’arrivait un succès, ils s’en affligeraient, mais si t’atteignait un revers, ils diraient : Nous avions bien fait de prendre par avance notre décision ! et ils tourneraient le dos, exultants. [50] Dis : Ne nous atteint que ce que Dieu a décrété pour nous, Il est notre Maître et c’est en Dieu que les croyants placent leur confiance ! [51] Dis : Que guettez-vous de nous si ce n’est le double bienfait ?[30] Mais nous, nous attendons que Dieu vous inflige un châtiment Lui-même ou par nos propres mains. Attendez donc, avec vous nous sommes aux aguets ! [52] Dis : Que vous contribuiez, de bon ou de mauvais gré, cela ne sera point accepté de vous car vous êtes des gens déviants. [53] Ce qui empêche que soient agréées d’eux leurs contributions[31] c’est qu’ils ont dénié Dieu et Son messager, qu’ils ne viennent à la prière que passivement et, qu’en réalité, ils ne font dépenses qu’avec réticence. [54]

Chapitre II : De l’opposition hypocrite

§ 1 : Matérialisme des opposants Médinois

– Que ne t’étonnent point leurs biens et leurs fils, Dieu[32] veut seulement par cela les éloigner en la vie d’ici-bas et qu’ils rendent l’âme en étant dénégateurs. [55] Ils jurent par Dieu qu’ils sont des vôtres, ils n’en sont point, mais ce sont des gens craintifs. [56] S’ils trouvaient un refuge ou des grottes, un trou où s’introduire, ils s’y dirigeraient à bride abattue. [57] Parmi eux, il en est un qui te dénigre au sujet des dons.[33] S’il leur en est donné, ils sont satisfaits, mais s’il ne leur en est point donné, les voilà qui s’irritent. [58] Que n’ont-ils agréé ce que leur ont attribué Dieu et Son messager et que n’ont-ils dit : Dieu nous suffit. Dieu nous octroiera de Son bienfait ainsi que Son messager ; vraiment, c’est Dieu que nous désirons ! [59] En vérité, les dons ne sont que pour les démunis, les nécessiteux, ceux qui sont à leur service,[34] ceux dont les cœurs sont conquis, l’affranchissement des esclaves, les insolvables, et aussi en vue de Dieu et pour les fils de la route. Attribution selon Dieu et, certes, Dieu est parfaitement Savant, infiniment Sage. [60] Et parmi eux il en est qui font du tort au Prophète en disant : Il est tout ouïe ! [35] Réponds : Une oreille attentionnée à votre égard ! Il croit en Dieu et fait confiance aux croyants, il est miséricorde pour ceux d’entre vous qui croient. Quant à ceux qui font du tort au messager de Dieu… ils connaîtront un tourment terrible. [61] À votre égard, ils jurent par Dieu pour vous donner satisfaction, alors que c’est Dieu qui mérite qu’ils Le satisfassent – Son messager aussi – s’ils étaient croyants. [62] Ne savent-ils point que celui qui fait obstacle à Dieu et à Son messager… à lui le feu de la Géhenne, il y demeurera. Le voilà l’avilissement suprême ! [63]

§ 2 : De la duplicité de l’hypocrisie de ces opposants

– Les hypocrites ont peur que ne soit révélé à leur sujet une “sourate”[36] qui les informerait de ce qui est dans leurs cœurs. Dis : Moquez-vous ! Certes Dieu est à même de faire paraître ce que vous craignez. [64] Si tu les questionnes, ils répondent : Vraiment, nous ne faisions que discuter et plaisanter ! Dis : De Dieu, de Ses versets et de Son messager vous moquiez-vous ? [65] Ne cherchez pas d’excuses, vous avez certes dénié après avoir cru. Si Nous pouvions pardonner une partie d’entre vous, pour autant Nous en châtierions une autre du fait qu’ils étaient coupables. [66] Les hypocrites, hommes ou femmes, les uns les autres incitent au blâmable, condamnent le convenable et tiennent leurs mains fermées.[37] Ils ont oublié Dieu, alors Il les a oubliés… Certes, les hypocrites, ceux sont là les dévoyés ! [67] Dieu a promis aux hypocrites, hommes ou femmes, ainsi qu’aux dénégateurs, le feu de la Géhenne. Ils y demeureront et elle leur suffira ! Dieu les a repoussés et ils connaîtront un tourment incessant. [68] Ainsi en fut-il de ceux qui vous ont précédés : ils étaient plus fermes en puissance que vous, plus riches en biens et en fils. Ils ont joui de leur lot, alors vous aussi jouissez du vôtre tout comme le firent vos devanciers du leur, enlisez-vous comme ceux qui s’enlisèrent ! Ceux-là, leurs œuvres ont été vaines ici-bas et en l’Au-delà, ceux sont là les perdants ! [69] Ne leur est-elle point parvenue l’histoire de ceux qui furent avant eux : le peuple de Noé, les ‘Âd, les Thamûd, le peuple d’Abraham, les habitants de Madian et de celles qui furent détruites de fond en comble ?[38] Leurs messagers leur étaient pourtant venus nantis de preuves, Dieu n’avait point à les léser, mais ce sont eux qui se firent du tort à eux-mêmes. [70] Mais les croyants, hommes ou femmes, sont alliés les uns des autres, ils incitent au convenable et condamnent le blâmable, se tiennent en prière, donnent l’aumône et obéissent à Dieu et à Son messager ;[39] ceux-là, Dieu leur fera miséricorde, Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage. [71] Dieu a promis aux croyants et aux croyantes des jardins au pied desquels courent ruisseaux et où ils demeureront, domiciles agréables en les Jardins du Séjour… Or, la Satisfaction de Dieu est bien plus éminente,[40] telle est la réussite suprême ! [72]

§ 3 : Refus de l’effort financier par les hypocrites opposants Médinois

– Ô prophète ! Lutte contre les polythéistes et les hypocrites opposants et sois ferme à leur encontre.[41] Leur seul refuge sera la Géhenne – et quel détestable devenir ! [73] Ils jurent par Dieu n’avoir rien dit, mais ils ont bien proféré une parole d’ingratitude et ils ont renié après leur sujétion.[42] Ils ont projeté ce qu’ils n’ont pu obtenir et ils n’auraient rien d’autre à reprocher si ce n’est que Dieu, ainsi que  Son Messager, les ont pourvus de Ses largesses ! Aussi, s’ils se repentaient, cela serait meilleur pour eux. Mais, s’ils se détournent, Dieu les frappera d’un tourment terrible ici-bas et en l’Au-delà et ils n’auront sur Terre ni allié ni défenseur. [74] Parmi eux, il en est un qui prit un engagement avec Dieu : S’Il nous donne de Son bienfait, très certainement nous octroierons un don[43] et nous serons au nombre des vertueux. [75] Mais après qu’Il leur eut donné de Son bienfait, ils s’en montrèrent avares, firent volte-face et se détournèrent. [76] Il en résulta pour eux hypocrisie en leurs cœurs[44] jusqu’au Jour où ils Le rencontreront, ceci du fait qu’ils manquèrent à Dieu en ce qu’ils Lui avaient promis et qu’ils ne furent que des menteurs. [77] Ne savent-ils point que Dieu connaît leur pensée secrète et leur conciliabule et que Dieu est parfaitement connaisseur des choses cachées ! [78] Ceux qui dénigrent les croyants faisant des dons volontaires, tout comme ceux qui ne peuvent le faire qu’avec effort, et qui les prennent alors en raillerie… Dieu se raillera d’eux et ils connaîtront un tourment terrible ! [79] Demande le pardon pour eux,[45] ou ne le demande pas, quand bien même implorerais-tu en leur faveur soixante-dix fois que Dieu ne les pardonnerait pas ! Cela parce qu’ils ont dénié Dieu et Son messager, Dieu ne guide point les gens dévoyés ! [80]

§ 4 : Conduite à tenir pour le Prophète concernant ses hypocrites opposants Médinois

– Ils se sont réjouis d’être restés assis là ceux qui avaient été laissés en arrière, cela par opposition au messager de Dieu. Il leur avait répugné à lutter de leurs biens et de leurs personnes pour la cause de Dieu et ils disaient : Ne vous élancez pas par cette chaleur ! Dis : Le feu de la Géhenne est bien plus brûlant encore, puissiez-vous comprendre ! [81] Qu’ils rient donc un peu, car ils pleureront beaucoup en rétribution de ce qu’ils se seront acquis ainsi ! [82] Si Dieu te faisait revenir auprès d’une partie d’entre eux et s’ils te demandaient la permission de sortir en expédition, tu leur répondrais[46] : Vous ne sortirez jamais avec moi, vous ne combattrez jamais d’ennemis avec moi, car vous avez été certes satisfaits de rester assis sur place la première fois, restez donc assis avec ceux qui ont été laissés en arrière ! [83] Ne prie pas non plus pour l’un d’entre eux lorsqu’il meurt, jamais, et ne te tiens pas debout devant sa tombe,[47] cela parce qu’ils ont dénié Dieu et Son messager et qu’ils sont morts en dévoyés. [84] Que ne t’étonnent point leurs biens et leurs fils.[48] En vérité, Dieu veut en cela les éloigner ici-bas et qu’ils rendent l’âme en étant dénégateurs. [85] Quand fut révélé une “sourate”[49] signifiant : croyez en Dieu et luttez aux côtés de Son messager, les plus aisés parmi eux t’ont demandé permission en disant : Laisse-nous être avec ceux qui restent sur place. [86] Ils ont aimé être avec ceux qui sont restés en arrière, leurs cœurs ont été scellés ; ils ne comprennent donc pas ! [87] Cependant, le Messager et ceux qui avec lui ont cru, ont lutté de leurs biens et de leurs personnes, ceux-là connaîtront les meilleures choses, ceux-là seront les bienheureux ! [88] Dieu a préparé pour eux des jardins au pied desquels courent ruisseaux, ils y demeureront ; cela est la réussite suprême ! [89]     

Partie IV Consolidation de la paix

Chapitre I : Mobilisation des tribus non médinoises  

§ 1 : Défections et duplicité des tribus bédouines

– Des Bédouins sont venus,[50] sans excuses valables, pour que tu les exemptes tandis qu’étaient restés à l’affût ceux qui mentaient à Dieu et à Son messager ; les dénégateurs parmi eux seront atteints par un tourment terrible, [90] mais nul grief pour les affaiblis, les malades et ceux qui ne trouvent point finances pourvu qu’ils soient loyaux envers Dieu et Son messager. Point de recours à l’encontre des bienfaisants – Dieu est Tout pardon et Tout de miséricorde – [91] pas plus qu’envers ceux qui lorsqu’ils vinrent à toi afin que tu leur procures une monture, tu répondis : « Je ne peux pas vous en fournir. » et qui s’en retournèrent des larmes plein les yeux, affligés de ne pouvoir trouver de quoi couvrir leurs dépenses. [92] Il n’y a de recours que contre ceux qui te demandent de les exempter alors qu’ils sont aisés, ils ont aimé être avec ceux qui sont restés en arrière, et Dieu a scellé leurs cœurs ; ils ne savent donc pas ! [93] Ils vous présenteront des excuses quand vous retournerez parmi eux, tu répondras : Ne vous excusez pas ! Nous n’avons point confiance en vous, Dieu nous a certes donné de vos nouvelles. Dieu verra vos agissements, Son messager aussi, et, enfin, vous serez renvoyés devant le Connaisseur de l’Imperceptible et de l’apparent, Il vous informera de ce que vous œuvriez. [94] À votre égard, si vous reveniez vers eux, ils jureraient par Dieu pour que vous passiez quant à ce qu’ils sont. Détournez-vous donc d’eux ! Ils ne sont qu’infamie et leur seul refuge sera la Géhenne en rétribution de ce qu’ils se sont acquis. [95] Ils jurent par Dieu pour que vous leur donniez votre agrément et, s’il advenait que vous les satisfassiez… Eh bien, Dieu n’agrée point les gens dévoyés ! [96] Ces Bédouins[51] sont ceux qui ont le plus tendance à la dénégation et à l’hypocrisie ainsi que les plus enclins à méconnaître les limites que Dieu a révélées à Son messager ; Dieu est parfaitement Savant, infiniment Sage. [97]

§ 2 : Condamnation divine des tribus bédouines récalcitrantes à l’effort de paix

– Parmi les Bédouins, il en est qui prennent comme une charge ce qu’ils financent[52] et guettent vos revers de fortune. Que soit contre eux l’infortune ! Dieu entend et sait parfaitement. [98] Toutefois, il y a des Bédouins qui croient vraiment en Dieu et au Jour dernier et considèrent ce qu’ils financent comme une recherche de rapprochements vers Dieu et d’invocations[53] du Prophète. N’est-ce point là pour eux une proximité ! Dieu les fera entrer en Sa Miséricorde. Certes, Dieu est Tout pardon et Tout de miséricorde. [99] Les précurseurs : les tout premiers parmi les exilés et les auxiliaires, et tous ceux qui les suivirent de belle manière, Dieu les a agréés et ils sont satisfaits de Lui ! Dieu a préparé pour eux des jardins au pied desquels courent ruisseaux, ils y demeureront intemporellement ; cela est la réussite suprême ! [100] Mais il y a aussi autour de vous chez certains Bédouins et parmi les habitants de Médine des hypocrites opposants que les contributions ont rendus malades.[54] Vous ne les connaissez point, or Nous les connaissons parfaitement ! Nous les châtierons deux fois et, plus encore, ils seront poussés vers un tourment immense. [101]

§ 3 : Ouverture envers les Bédouins devenus coopératifs

– D’aucuns ont reconnu toutefois leurs fautes, avouant une bonne action et une autre mauvaise.[55] Il se peut que Dieu accepte leur retour, certes Dieu est Tout pardon et Tout de miséricorde. [102] Reçois de leurs biens un don,[56] ainsi tu les laveras et les purifieras, et invoque en leur faveur, tes invocations seront une sécurité pour eux ; Dieu entend et sait parfaitement. [103] Ne savent-ils point que seul Dieu peut agréer le repentir de Ses adorateurs et accepter les dons et qu’Il est Celui qui accueille la repentance, le Tout de Miséricorde, [104] alors dis : Agissez ! Puis Dieu verra vos agissements, Son messager et les croyants aussi, et, enfin, vous serez renvoyés devant le Connaisseur de l’Imperceptible et de l’apparent, Il vous informera de ce que vous œuvriez. [105] D’autres sont dans l’expectative quant à la décision de Dieu : les châtiera-t-Il ou acceptera-t-Il leur repentir… Dieu est parfaitement Savant, infiniment Sage. [106] 

§ 4 : De la mosquée des opposants Bédouins versus le vrai engagement

– Et ceux qui se sont approprié un lieu de prière,[57] en opposition, reniement et scission entre les croyants, endroit de guet pour qui était auparavant hostile à Dieu et à Son messager, mais tout en jurant : Nous ne voulons que le meilleur ! – cependant Dieu atteste que ce sont des trompeurs ! [107] N’y prends pas place, jamais ! Un lieu de prière fondé sur la crainte pieuse dès le premier jour mérite plus que tu y prennes place, il y a là des hommes qui aiment se purifier et Dieu aime ceux qui se purifient. [108] Celui qui a basé son édifice sur la crainte pieuse et la satisfaction de Dieu n’est-il point meilleur que celui qui a posé sa construction au ras d’une berge croulante et qui s’est donc abîmée avec lui dans le feu de la Géhenne ! Dieu ne guide pas les gens iniques. [109] La construction qu’ils ont bâtie ne cessera de semer le doute en leurs esprits jusqu’à ce que s’en putréfient leurs cœurs ! Dieu est parfaitement Savant, infiniment Sage. [110] En vérité, Dieu a échangé de la part des croyants leurs personnes et leurs biens contre le fait qu’ils auront le Paradis, ils combattent pour la cause de Dieu et, soit ils l’emportent, soit ils sont tués… Promesse véridique Lui incombant dans la Thora, l’Évangile et le Coran,[58] et qui plus que Dieu est fidèle à son engagement ; réjouissez-vous donc du marché que vous avez passé avec Lui. Cela est la réussite suprême [111] de ceux qui se repentent, adorent, louangent, cheminent, s’inclinent, se prosternent, incitent au convenable, condamnent le blâmable et respectent les limites de Dieu. Fais belle annonce aux croyants ! [112]     

Chapitre II : Ultime rappel quant à la mobilisation

§ 1 : Rappel adressé aux Exilés et aux Auxiliaires

– Le Prophète et les croyants n’ont pas à implorer le pardon pour des polythéistes, fussent-ils des proches, après qu’il leur a été manifeste que ceux-là sont les hôtes de la Fournaise. [113] Abraham ne demanda effectivement pardon en faveur de son père qu’en vertu d’une promesse qu’il lui avait faite.[59] Cependant, lorsqu’il lui fut manifeste que ce dernier était pour Dieu un ennemi, il s’en affranchit. Pourtant, Abraham était plein de compassion, longanime. [114] Et Dieu n’égare pas des gens après les avoir guidés et alors qu’Il leur a rendu explicite ce dont ils doivent se prémunir. Certes, Dieu de toute chose est parfaitement savant. [115] Dieu a l’empire sur les Cieux et la Terre, Il fait vivre et mourir, et vous n’avez en dehors de Lui ni allié ni secoureur. [116] Certes, Dieu a déjà accueilli le repentir du Prophète, des Exilés et des Auxiliaires, ceux qui l’ont suivi au moment de la difficulté après que les cœurs d’une partie d’entre eux ont failli dévier.[60] Assurément, Il a accueilli leur repentir, car il est à leur égard bienveillant et Tout de miséricorde. [117] De même quant aux trois qui ont été laissés à l’arrière[61] jusqu’à ce que la Terre leur ait paru bien étroite toute vaste qu’elle soit et qu’ils aient été eux-mêmes oppressés et aient pensé qu’il n’est pas d’autre refuge contre Dieu si ce n’est devers Lui. Alors, Dieu a accueilli leur repentir afin qu’ils reviennent ; certes, Dieu est Celui qui accueille la repentance, le Tout Miséricorde. [118]

§ 2 : Rappel pragmatique adressé aux Médinois et aux Bédouins

– Ô vous qui croyez ! Craignez pieusement Dieu et soyez au nombre des véridiques ! [119] Les habitants de Médine et les Bédouins aux alentours n’ont pas à se tenir à l’écart du messager de Dieu et à préférer leurs propres personnes à la sienne. Ceci du fait que pour la cause de Dieu ne les affligeront ni les affres de la soif, ni abattement, ni affamement, pas plus qu’ils ne fouleront le sol sans enrager ainsi les polythéistes, ou qu’ils n’auront sur l’ennemi quelque avantage,[62] sans que cela ne leur soit inscrit en tant qu’œuvre vertueuse. Certes, Dieu ne délaisse point le salaire des bienfaisants. [120] De même, ils ne financeront aucune dépense, petite ou grande, ou ne franchiront aucun ouadi sans que cela ne leur soit inscrit afin que Dieu les récompense au mieux pour ce qu’ils auront accompli. [121] Pour autant, les croyants n’ont pas tous à s’élancer. Pourquoi de chaque fraction tribale ne se mobiliserait donc pas un groupe pour s’instruire quant à la croyance[63] afin d’avertir leur clan à leur retour ; puissent-ils se garder ! [122]

§ 3 : Rappel théologique de lutte contre l’hypocrisie

– Ô vous qui croyez ! Affrontez[64] certains des dénégateurs qui vous avoisinent, qu’ils trouvent en vous de l’animosité, et sachez que Dieu est avec ceux qui Le craignent pieusement. [123] Que vienne à être révélée une “sourate”[65] qu’alors parmi eux d’aucuns disent : Qui de vous cela l’a-t-il fait croître en foi ! Mais ceux qui croient, cela les a grandis en foi, ils s’en réjouissent.[124] Quant à ceux qui ont en leurs cœurs une maladie, elle n’a fait qu’augmenter en abjection leur infamie ; mourront-ils, qu’ils seront dénégateurs ! [125] Ne voient-ils point pourtant qu’une ou deux fois l’an ils sont mis à l’épreuve ? [66]  Mais, malgré cela, ils ne se repentent pas ni ne prennent conscience. [126] Et que vienne à être révélée une sourate,[67] ils se regardent les uns les autres : Il y a-t-il quelqu’un qui nous voit ? Puis ils se détournent ; que Dieu laisse s’éloigner leurs cœurs, car ce sont là gens qui point ne comprennent. [127]

Conclusion

–  Il vous est certes venu un messager issu des vôtres, ce que vous souffrez l’accable,[68] il très attentionné à votre égard, il est bienveillant et miséricordieux envers les croyants… [128] Alors, s’ils tournent le dos, dis : Dieu me suffise ! Point de divinité si ce n’est Lui. En Lui je place ma confiance. Il est le Maître du “Trône” incommensurable ! [129]   

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[1] Il convient de noter en premier lieu que cette Sourate 9 ne possède pas d’introduction tout comme la Sourate 8 n’a pas de conclusion, ce qui justifie que ces deux sourates aient été à l’origine une seule et même entité ; pour plus de preuves de ce constat compositionnel, voir : Introduction à la Sourate 9. Si la première partie de la Sourate 8 traite incontestablement des évènements dits de la bataille de Badr, notre analyse structurelle a aussi montré qu’à partir du v55 de cette sourate se constitue une Partie II relative à la question de l’essentiel traité de Ḥudaybiyya contracté en l’an 6 de l’Hégire. Les deux chapitres qui la composent sont tout particulièrement consacrés au respect d’une clause de non-agression signée entre le Prophète et Quraysh, et à sa transgression par les qurayshites. De toute évidence, la Sourate 9 fait suite logique en envisageant la révocation/barâ’atun par Dieu dudit pacte de Ḥudaybiyya en tant que conséquence de sa transgression réitérée par Quraysh. Ceci justifie que tout en conservant la forme traditionnelle, le statu quo ayant admis que S8 et S9 soient deux sourates indépendantes, nous la débutions par un Chapitre III : Révocation du traité de Ḥudaybiyya, lequel poursuit thématiquement et structurellement la Partie II de S8 qui avec S9 forme donc une même unité structurelle. En notre Introduction à la Sourate 9, nous apportons des éléments de démonstration complémentaires confirmant qu’à l’origine S8 et S9 n’était qu’une seule et même sourate. Nous y abordons aussi les raisons ayant amené à cette césure dont la motivation principale est la suivante : en isolant volontairement la Sourate 9 de la Sourate 8, il devenait possible de décontextualiser le propos coranique de la Sourate 9 permettant ainsi une généralisation abusive de ce propos. C’est ainsi que cette sourate devint l’étendard d’une conception jihadiste souhaitée par l’Islam califal, ces seize premiers versets en sont le fer de lance et le v5, dit du sabre, en est l’épée divine brandie à jamais contre l’infidèle… De ces faits l’on peut en déduire dès à présent que cette vision impériale d’une religion conquérante n’est qu’une construction produite par l’Islam et que le propos de ces versets et de cette sourate, comme nous le constaterons, est littéralement bien plus pacifique que guerrier.

[2] La mention de « quatre mois » de délai laissé à Quraysh et autres agresseurs signataires du pacte de Ḥudaybiyya a posé problème et entraîné de nombreuses hypothèses du fait qu’au v5 il est dit « une fois écoulés les mois sacrés » sachant que traditionnellement pour les Arabes seuls trois mois sacrés se succédaient :  shawwâl, dhû–l–qa‘ada, dhû–l–ḥadj, le quatrième, rajab, étant isolé. Cependant, nous observons qu’au v2 il n’est pas dit les mois sacrés, mais seulement « quatre mois », c.-à-d. sans la détermination par l’article et donc sans plus de précision. La conjonction des deux énoncés permet donc d’en déduire que la déclaration de révocation du traité de Ḥudaybiyya actée au v1 prendra effet après quatre mois consécutifs, soit : les mois de ramaḍân, shawwâl, dhû–l–qa‘ada, dhû–l–ḥadj. Passé ce délai, le Prophète pourra répondre à toute agression puisque la trêve des combats décrétée à Ḥudaybiyya pour dix années sera dès lors nulle et non avenue.

[3] La mention « jour du grand pèlerinage » concerne le grand rassemblement-pèlerinage des Bédouins à ‘Arafât une fois l’an indépendamment du pèlerinage mecquois qui se tenait uniquement auprès de la Kaaba. L’année de la révocation du traité de Ḥudaybiyya, ce grand pèlerinage des tribus a dû avoir lieu au début de la période de « quatre mois » ce qui permit d’annoncer cette révocation au plus large auditoire possible à cette époque et ainsi informer l’ensemble des signataires ou concernés par ledit traité. En Le Rituel du pèlerinage selon le Coran et en Islam, nous démontrons que pour le Coran le pèlerinage tribal d’Arafât et le pèlerinage qui se tenait uniquement à La Mecque existaient séparément et comment l’Islam a superposé ces deux pèlerinages et unifié leurs rituels pragmatiquement et mythologiquement afin de constituer le Pèlerinage tel que nous le connaissons depuis. « Si vous reveniez », c.-à-d. si vous cessiez vos hostilités, cette hypothèse avait déjà été envisagée en termes identiques en S8.V61. La révocation du traité de non-agression de Ḥudaybiyya implique donc que le Prophète, au nom de Dieu, ses fidèles et les tribus ayant elles aussi signé ce pacte, séviront uniquement contre les transgresseurs dudit traité et non pas, bien évidemment, contre la totalité des cosignataires, y compris ceux qui s’étaient rangés du côté de Quraysh. Il est logique que le délai de quatre mois ait pour fonction de laisser du temps aux nécessaires réaménagements d’alliances intertribales. La présente répétition du segment « vous ne serez pas en mesure de réduire Dieu à l’impuissance », déjà énoncé au v1, doit avoir une explication puisque par principe toute réitération coranique n’a de sens que si elle apporte un complément de sens, ce qui n’est apparemment pas le cas présentement. Nous notons alors qu’au v1 il est dit « révocation/barâ’atun » et au v2 « proclamation/adhânun ». Nous en déduisons logiquement que la déclaration de cette « proclamation », v2, n’a pas été nécessairement synchrone de la révélation de la « révocation », v1, verset révélé antérieurement, mais inscrit en tant que révélation dans le texte coranique qu’après qu’elle ait été proclamée publiquement et que furent expirés les quatre mois de délai. De la sorte fut gravée dans le marbre coranique cette importante décision divine dont les conséquences vont déterminer une cascade d’évènements menant au final à la prise pacifique de La Mecque par Muhammad. Notons aussi que cette asynchronie indique que le v1 ne pouvait être le verset introductif d’une nouvelle sourate et que pour être cohérente elle suppose que le v1 s’inscrivait à l’origine dans un bloc textuel plus large.

[4] Notre pluriel « renieurs/kâfirûn » est littéral, il qualifie ceux qui dénient [verbe kafara] et se dédisent [verbe kafara] en transgressant le pacte de non-agression de Ḥubaybiyya et qui ainsi s’exposent donc à des représailles : « une punition sévère » de la part du Prophète. Ceci justifie qu’il soit fait ici exception « des polythéistes/al–mushrikîn » qui ne seraient pas des signataires du traité de Ḥudaybiyya, mais seraient liés au Prophète par d’autres pactes de non-agression contractés avec lui, d’où : « alors respectez vis-à-vis d’eux leur pacte ».

[5] Ce verset a été nommé par l’Exégèse le verset du sabre ou de l’épée, tout un programme. Ainsi surinterprété, ce verset est réputé abroger plus de 120 versets prônant la recherche de paix et d’ouverture religieuse, sur ce point voir : La Pluralité religieuse selon le Coran et le Salut universel selon le Coran et l’Islam. En contradiction flagrante avec ces grands axes coraniques, l’Exégèse a donc affirmé que ce verset formulait une déclaration de guerre ouverte contre les polythéistes puis, par extension, contre tout ennemi de l’Islam et, au final, contre tout non-musulman. Selon ses besoins de conquêtes, ses objectifs politiques ou idéologiques, l’Islam ne laisse à tous ces ennemis ici désignés que le choix entre la mort ou l’assujettissement par la jizya pour les Gens du Livre, cf. v29, ou la conversion à l’Islam. En dehors même de notre critique méthodologique de l’abrogation, cf. L’Abrogation selon le Coran et l’Islam, comment admettre qu’en cette Sourate 9, réputée une des toutes dernières à avoir été révélée, tout se passerait comme si le Coran dans un acte désespéré de suicide conceptuel aurait décidé d’annuler en dernière minute plus de 20 ans de raison et de tolérance théologiques ! L’on mesure par contre l’intérêt d’une telle arme idéologique pour les puissances califales et religieuses ! L’enjeu étant de taille, pour parvenir à manipuler en ce sens notre v5 il fallut le décontextualiser fortement et, de notre point de vue, ceci explique que l’on ait détaché de la Sourate 8 ce qui est maintenant admis comme formant la sourate 9. Cette césure artificiellement imposée au texte coranique a eu pour conséquence que pour les seize premiers versets de ce qui est maintenant la Sourate 9 le contexte ne soit plus directement identifiable, le texte est alors bien plus aisément interprétable à volonté. Comme indiqué en la note 1 et en notre Introduction à la Sourate 9 ainsi qu’en fin de la Sourate 8, il devint ainsi possible de faire oublier que ces versets, le v5 en particulier, étaient en réalité et textuellement en lien avec la rupture des accords de Hudaybiyya et, qu’en conséquence, ils ne pouvaient être considérés comme ayant une portée générale. Une fois la grille de compréhension recadrée par l’analyse compositionnelle et littérale, il suffit de lire avec rigueur et contextualité le propos de ce verset. Ainsi, les « polythéistes/mushrikîn » dont il est question ici sont logiquement ceux qui auront transgressé le traité de Ḥudaybiyya puisqu’il est rappelé le délai les concernant. Du reste, le v6 montre a minima qu’il existe une autre attitude envers les polythéistes que celle de les passer par le fil de l’épée ou d’exiger d’eux une conversion forcée.  « laissez-les suivre leur chemin  » c.-à-d. : puisque vous ne savez pas si leur conversion n’est qu’une façade du fait que vous les avez combattus et dominés, alors laissez-les aller en paix, car il se peut que cela soit à même de les guider vraiment à la foi. Dans le cas contraire, ils reviendront à leur polythéisme et se retourneront à nouveau contre vous, ou pas. Ce verset et ceux qui l’encadrent ne font donc qu’expliciter les attendus concrets de la révocation du traité de non-agression de Ḥudaybiyya découlant de sa rupture unilatérale par Quraysh, et cela dans la continuité directe de la Partie II de la Sourate 8 dont en réalité, nous l’avons dit, ils sont constitutifs.

[6] « te demanderait protection », c.-à-d. en opposition à l’accord d’extradition qui avait été prévu par le pacte de Ḥudaybiyya, cf. S8 note 50. Du fait de la révocation dudit pacte, ce verset précise que cet accord d’extradition est par conséquent caduc. Comme ce v6 est en contradiction avec la doctrine du “verset du sabre”, v5, l’Exégèse n’a pas manqué de déclarer qu’il était lui aussi abrogé par le v5. L’on ne pourra pas ici reprocher à l’Exégèse un manque de cohérence !  « le propos de Dieu » mis pour kalâm allâh afin d’éviter toute confusion avec la locution parole de Dieu comprise couramment comme qualifiant le Coran sachant que le singulier kalâm vaut aussi pour mot, propos. En effet, toujours selon la logique des conséquences de la rupture du pacte de Ḥudaybiyya et non selon la logique apologétique et prosélyte de l’Exégèse, il ne s’agit pas de faire entendre le Coran à « l’un des polythéistes », mais de l’informer des termes de la révocation divine du pacte de Ḥudaybiyya et de ses conditions d’application, c.-à-d. ce qui est énoncé aux vs1-5. Nous sommes donc dans le cas d’un polythéiste qui ne serait pas au courant de la révocation du traité de Ḥudaybiyya, v1, et de sa proclamation, v2. Cette situation est très vraisemblable et il est donc demandé de l’en informer puis de le mener « en lieu sûr » afin qu’il ne soit pas victime de représailles par ignorance.

[7] Ce verset indique qu’il n’y aura pas à négocier de nouveaux traités avec les tribus polythéistes qui auparavant s’étaient engagées du côté de Quraysh lors de la signature des accords de Ḥudaybiyya, c.-à-d. « près du Temple sacré ». Le segment « tant qu’ils se comporteront droitement, soyez droit à leur égard » confirme que la révocation du pacte de Ḥudaybiyya n’est pas une déclaration de guerre, mais une réponse à appliquer uniquement aux transgresseurs dudit traité, ceci infirme à nouveau la surinterprétation du v5 par l’Exégèse califale.

[8] La locution coranique récurrente « ils vendent les versets de Dieu à vil prix » se comprend ici en lien avec le fait que Quraysh n’a pas tenu compte des versets du Coran qui recommande le Pèlerinage et la Visite pieuse à la Kaaba alors même qu’ils en valident la pratique et s’en veulent les garants et les gardiens, voir note 10. La locution récurrente « et obstruent Son chemin » signifie ici que les qurayshites ont physiquement barré l’accès à La Mecque au Prophète, précisément au niveau du lieudit Ḥudaybiyya.

[9] Ce segment est quasi identique à celui du v8, cependant, de principe, il ne peut s’agir ici d’une répétition inutile. Si au v8 il est dit « à votre encontre », indication générale, au v10 il est dit « à l’encontre du croyant », indication plus spécifique en lien donc avec la transgression du traité de Ḥudaybiyya signé entre les croyants et les polythéistes.

[10] L’on serait bien évidemment en droit de supposer que la locution ikhwânu-kum fî–d–dîn puisse signifier « vos frères en religion ». Cependant, le Coran n’établit pas le lien de fraternité par rapport à la religion, mais par rapport à la foi : « les croyants sont frères », S49.V10 ; « nos frères qui nous ont précédés en la foi », S59.V10. Selon la théologie coranique, cette position est cohérente, nous l’avons à maintes reprises rencontrée : le Coran ne défend pas une religion contre une autre, mais la foi/al–îmân contre le déni de Foi/al–kufr, et c’est donc à ce titre que la fraternité opère. Par ailleurs, au-delà de la rupture du pacte de non-agression de Ḥudaybiyya, le v8 reproche plus largement à ces transgresseurs de ne respecter ni « lien de parenté ni obligation ». En d’autres termes, leur transgression procède de l’irrespect envers la Tradition commune aux Arabes, dîn al–‘arab, inconduite d’autant plus injustifiable qu’elle est le fait de Quraysh, eux qui se prétendent gardiens de cette Tradition contre l’innovation apportée par Muhammad. Il est donc cohérent que le terme dîn ne signifie pas ici religion, mais « Tradition ». Voir : Le terme dîn selon le Coran et l’Islam.

[11] La minuscule à « tradition » mise à présent pour le terme dîn indique qu’il s’agit présentement de la tradition du pèlerinage et de la visite pieuse propre aux Arabes, tradition à laquelle Quraysh s’est opposée à Ḥudaybiyya, et non plus comme au verset précédent de la Tradition au sens de dîn al–‘arab. Le v13 précise la signification du segment « les têtes de la dénégation/a’immata–l–kufr » où le terme kufr que nous rendons généralement par déni (de la Foi) vaut contextuellement pour dénégation de l’engagement contracté à Ḥudaybiyya. Il indique aussi que la violation dudit traité émanait de la volonté de ceux-là mêmes qui l’avaient contracté, c’est-à-dire les puissants leaders qurayshites : « les têtes de la dénégation ».

[12] « pensé à repousser le Messager » plutôt qu’à le chasser ou le bannir, car contextuellement ce n’est pas ici une allusion à l’Exil du Prophète vers Médine, mais au fait que Quraysh osa penser repousser Muhammad des alentours de La Mecque lors de sa tentative de Visite pieuse dite de Ḥudaybiyya, ce que Quraysh du reste parvint à réaliser.

[13] « temples de Dieu » traduit ici le pluriel masâjida–llâh et il est établi qu’outre la Kaaba, l’Arabie comprenait de nombreux temples dédiés à Dieu et à d’autres divinités. Ainsi, divers polythéistes, mais aussi juifs, chrétiens ou autres se rendaient à ces temples mêlés les uns aux autres, cf. S22.V30. Le fait que le Prophète ait souhaité accomplir la Visite pieuse dite de Ḥudaybiyya en l’an 6 alors que la Kaaba était sous la domination de Quraysh indique que lui et ses disciples ne voyaient aucun inconvénient à ce que d’autres cultes fussent célébrés à la Kaaba. Ce verset appelle donc les proto-musulmans à ne plus accepter moralement et du point de vue de la foi une telle situation. C’est donc à contre-texte que L’Exégèse voulant par ce verset une interdiction d’accès à la Kaaba frappant tous les non-musulmans a dû affirmer que le pluriel masâjid valait ici pour un singulier. Cependant, comme cela est justifié ci-dessus, rien textuellement ne valide cette compréhension, le propos de ce verset ne visant de plus que « les polythéistes/mushrikîn ». Par ailleurs, il n’est formulé expressément aucune interdiction, mais seulement une remarque générale visant la contradiction entre le fait de « fréquenter les temples de Dieu » et celui de proclamer son déni face au Prophète. Nous en déduisons que ce verset et les suivants ont été révélés antérieurement à la prise de La Mecque par le Prophète, période où Muhammad n’avait aucune autorité sur la Kaaba. A contrario, cela confirme que le v28 est quant à lui postérieur à la prise de La Mecque puisqu’à ce moment-là le Prophète fut effectivement en mesure de faire appliquer l’interdiction faite aux polythéistes de s’approcher du Temple sacré, interdiction édictée par ce v28, cf.

[14] Ces deux charges propres à la gestion du pèlerinage à La Mecque étaient, l’on s’en doute, autant une marque de prestige qu’une source de revenus. Le v34 de la Sourate 8 dénie à Quraysh toute autorité légitime sur la Kaaba et, de manière générale, refuse à toute lignée un quelconque droit sacerdotal. L’Histoire a montré que ce privilège a pourtant été conservé par certaines familles mecquoises. Contextuellement, ce verset concerne aussi le fait que Quraysh a empêché le Prophète de pénétrer à la Kaaba lors de sa Visite pieuse dite de Ḥudaybiyya alors qu’ils prétendaient en avoir les privilèges de la charge, c’est donc le Prophète qui est désigné en « celui qui croit en Dieu, etc. ».

[15] Traduire ici le pluriel awliyâ’ par alliés ou, pire, amis appellerait à la rupture complète dans les familles et la société entre musulmans et non-musulmans, ce qui serait contraire à l’esprit d’ouverture et de tolérance coranique, mais en accord avec l’esprit de fermeture et d’intolérance de l’Islam. Contextuellement, nous sommes toujours dans la logique des jeux d’alliances tribales à l’occasion du traité de Ḥudaybiyya et les réajustements qui en découlèrent après sa révocation par le Prophète. Il est donc cohérent que nous donnions à awliyâ’ un de ses sens bien connus : « alliés claniques ». Ce type de relation était très développé chez les Arabes et ces alliances prenaient souvent le pas sur la fidélité aux engagements. Comme le précise encore le v24, il est donc question de transcender ce type de relations traditionnelles au nom de la foi en Dieu dès lors que cela aurait une conséquence contre la sécurité des musulmans en cette période encore trouble, c.-à-d. présentement avant la prise de La Mecque.

[16] Avec celle de Badr, la bataille de Ḥunayn est la seule qui soit nominativement mentionnée par le Coran et l’ensemble de ce paragraphe permet de confirmer qu’elle eut lieu après la prise de La Mecque en l’an 8. Cette conquête pacifique de La Mecque est en réalité une conséquence indirecte et inattendue des accords de Ḥudaybiyya signés en l’an 6 par le Prophète, et cela contre l’avis de son entourage qui ne pouvait imaginer qu’un accord a priori défavorable finirait par tourner à leur avantage. Ce que Quraysh croyait être à son bénéfice s’est donc avéré un piège qui le sera fatal. Alors même que les adeptes du Prophète ne l’avaient pas soutenu à Hudaybiyya, les voilà qui triomphent et jubilent après la prise de La Mecque : « vous tiriez gloriole de votre grand nombre ». C’est cet état d’esprit que le Coran fustige en leur rappelant qu’à Ḥunayn, an 8 de l’Hégire, ils faillirent être sévèrement défaits et que, si ce n’eût été l’intervention divine, leur péché d’orgueil les aurait menés à la défaite. Contrairement aux affirmations de certains exégètes voulant faire du Prophète un guerrier conquérant, celui-ci n’a pas pris de lui-même la décision d’attaquer les tribus Hawâzin et Thaqîf. Selon la majorité des sources, ce sont elles qui avaient pris les devants et provoqué la bataille qui eut lieu au lieudit Ḥunayn en espérant ainsi enrayer la progression triomphante du Prophète afin d’éviter que la cité jumelle de Ṭâ’if ne tombe entre ses mains comme cela venait de se produire pour La Mecque. Comme nous l’avons maintes fois souligné, Muhammad ne fit jamais que se défendre contre ses agresseurs. Autrement dit, le Prophète n’a pratiqué que le jihad défensif et en aucun cas le jihad offensif lequel n’est qu’une invention exégétique au service des diverses politiques califales. Le quasi ensemble de l’interprétation produite et prônée de la Sourate 9 témoigne de cette volonté politico-militaro-exégétique. Notre analyse littérale montre qu’il en est tout autrement. Quant à l’initiative offensive de Muhammad contre La Mecque vers la fin de l’an 8, elle ne relève pas d’une déclaration de guerre, mais de la continuité logique de démonstration de force afin de rechercher et stabiliser la paix, stratégie en œuvre tout au long de la Sourate 9. Que La Mecque se soit livrée d’elle-même sans combattre prouve en soi la justesse de cette démarche prophétique qui finit par l’emporter sur les cœurs et les esprits sans avoir eu à user de violence et de contrainte physique. L’image de Muhammad le Prophète guerrier n’est qu’un mythe que les musulmans du temps des califes avaient eu intérêt à forger pour justifier leur soif de conquêtes et que de plus leurs ennemis n’avaient aucune raison de déconstruire. Il en est encore politiquement ainsi et, de manière moins cohérente, y compris de la part de l’islamologie.

[17] Comme nous l’avons indiqué en note 13, nous sommes là après la prise pacifique de La Mecque et logiquement dans la période précédant le Pèlerinage suivant, soit en l’an 9 de l’Hégire. Si ce verset a été utilisé pour sacraliser tout le territoire de La Mecque et l’interdire à tout non-musulman, il n’édicte en réalité qu’une interdiction frappant les « polythéistes » et ce n’est point la ville qui leur est interdite mais seulement le « Temple sacré », c.-à-d. la Kaaba et son enceinte. La cohérence de cette mesure qui n’est pas discriminatoire mais relève de la restitution de la Kaaba au culte seul de Dieu, permet de ne pas menacer la santé économique de La Mecque comme le verset d’ailleurs prend le soin de le préciser.  « malpropreté » mis pour le terme najas et uniquement au sens figuré, car le concept d’impureté n’est pas coranique, rappelons-le, cf. : L’Impureté selon le Coran et l’Islam.

[18] C’est cet unique verset qui a été instrumentalisé par l’Exégèse afin de trouver un fondement coranique à la pratique de la jizya ou impôt de capitation imposé aux populations non-musulmanes, en particulier les juifs et les chrétiens vivant à l’intérieur des territoires conquis par les musulmans. En réalité, cette pratique a été empruntée à la gazidag, taxe de capitation existant sous l’empire sassanide, probablement du temps où Omar en fit la conquête. Nous avons analysé en détail les différentes surinterprétations de ce verset qui ont été mises en œuvre afin de le faire statuer à contre-coran en faveur de la jizya voulue par l’autorité califale, cf. : La jizya et les dhimmî selon le Coran et en Islam. Contextuellement, ce chapitre traite de la nécessaire lutte contre les dernières agressions après la prise de La Mecque de la part des polythéistes, mais aussi de la part de leurs alliés juifs et chrétiens, nous avons à plusieurs reprises signalé ce type d’alliance, notamment pour les sourates 8 et 9. Le Prophète n’a pas créé de structure étatique ou impériale, il n’a pas non plus exercé de domination stable sur les tribus qui s’étaient soumises très superficiellement à son autorité, cf. fin S49. Il n’y a donc aucun sens à penser que le Coran aurait ordonné que l’on mît en place une taxation de certains sujets. Une telle mesure n’aurait fait que favoriser leur révolte et fragiliser le précaire équilibre de paix que le Prophète s’échinait à instaurer et à préserver, thème des Parties III et IV à venir. Aussi, est-il ici seulement question de la règle tribale en vigueur lors des conflits, le vaincu s’assujettit/aslama aux vainqueurs et s’acquitte d’un tribut de capitulation, sens coranique du terme jizya.

[19] Ce verset pose un double problème : l’identification de « ‘Uzayr » et la signification de l’accusation portée. 1 – L’hypothèse classique principale repose sur le constat d’une similitude apparente entre la racine verbale arabe ‘azara, dont le prénom ‘uzayr serait alors un diminutif, et une racine sémitique identique donnant le prénom ‘Ezrah dont la déformation hellénisée dans la Bible correspond au prénom Esdras. Selon l’Ancien Testament, Esdras était un prêtre et un scribe fort savant en ce qui concerne les Écritures et la loi mosaïque. Cependant, rien dans la Bible ou les sources juives n’indique que Esdras aurait été considéré comme étant fils de Dieu au sens propre ou figuré de cette locution, ce ne sont que les extrapolations des exégètes musulmans qui l’affirment. Par contre, si l’on ne prend pas en compte la ressemblance des formes verbales mais la signification des termes, alors ‘Uzayr est à rapprocher de Hénoch. En effet, le prénom Hénoch vient de l’hébreu khanak signifiant entre autres instruire, et l’arabe ‘azara peut prendre aussi ce sens. ‘Uzayr ne serait donc pas une déformation de Esdras, mais la transcription en langue arabe de la signification du prénom hébreu Hénoch. Plus encore, et cela est déterminant, il apparaît dans le Livre d’Hénoch [LXXV, 13] – considéré comme apocryphe, mais reconnu par l’Église éthiopienne Orthodoxe voisine – que ce personnage était féru d’astronomie et qu’on lui attribue l’invention du calendrier lunaire de 364 jours avec intercalation d’un mois tous les cinq ans pour compenser le décalage entre les cycles lunaires et solaires. Or, les vs36-37 qui concluent ce paragraphe sont justement une condamnation de ce type d’intercalation calendaire. Nous en déduisons que ‘Uzayr est Hénoch. Cependant, le Livre d’Hénoch n’étant pas reconnu par le judaïsme, mais seulement par une partie des talmudistes, ceci explique que l’on doive comprendre la phrase qalât al–yahûd, avec détermination par l’article « al/le/les », comme signifiant « des juifs [c.-à-d.. certains] ont dit » et non pas « les juifs [c.-à-d. tous] ont dit », ce procédé linguistique est connu en arabe. Le Coran atteste donc la présence en Arabie de légendes relatives au dénommé Hénoch que certains juifs comme nous le verrons plus avant utilisaient comme argument dans leurs liens avec les polythéistes. 2 – Notre traduction « ‘Uzayr fils de Dieu » tient compte de la variante de récitation ‘uzayru et non de celle de la Vulgate Ḥafṣ donnant ‘uzayrun laquelle se traduirait par « ‘Uzayr est le fils de Dieu ». Du reste, la locution parallèle : al–masîḥ ibnu–llâh se comprend de même par « le Messie fils de Dieu ». Il ne s’agit pas là de l’établissement d’une filiation divine, car s’agissant de Hénoch elle ne peut être envisagée, mais seulement d’une formulation honorifique courante chez les Sémites. Sont ainsi dits fils de Dieu de simples croyants, voir par exemple Deutéronome XIV, 1, et Jésus put de même être qualifié de fils de Dieu [ex. Matthieu, XXVI, 63] avec malgré tout l’ambiguïté que comportent ces métaphores. C’est cela que le Coran dénonce de la part de juifs et de chrétiens d’Arabie qui sont accusés de colporter des légendes sans fondement : « ils reprennent en cela le propos de ceux qui dénièrent avant eux ». Ceci fait d’autant plus sens sachant que certains juifs rapportaient des légendes indiquant que Hénoch était monté au Ciel de son vivant et avait alors acquis des super pouvoirs auprès de Dieu et que des chrétiens ne durent pas manquer de surenchérir en élevant de même à ce niveau l’image de Jésus qu’ils prirent alors « comme maîtres », v31. Ce sont ces dérives particulières qui sont ici fustigées ainsi que la fidélité aveugle à l’argument d’autorité qui, par comparaison, met en parallèle le fait de nommer ‘Uzayr et Jésus fils de Dieu et celui de prendre « leurs rabbins et leurs moines » comme « maîtres », v31. Nous verrons plus avant quel lien unit contextuellement ces sectes déviantes et les polythéistes conformément à la logique de ce chapitre. Notons que la locution qâtalahum allâh signifie « que Dieu les combatte !» et non pas « que Dieu les tue ou les anéantisse » ! Rappelons que le verbe tuer se dit qatala, et que combattre est le verbe qâtala, verbe qui peut avoir au demeurant un sens figuré comme le fait présentement observer Tabari.

[20]  Cette mise en garde concerne les musulmans. Le Coran condamne ici une attitude quasi constante dans l’évolution des religions : se référer d’avantage aux propos des exégètes et des canonistes plutôt qu’à la révélation à l’origine des religions. C’est ainsi que les interprétations sont sacralisées et non pas la Révélation « alors qu’il leur avait été ordonné de n’adorer qu’un dieu unique ». Cette dépendance de nature religieuse pousse les croyants à s’opposer à la venue de tout nouveau prophète réformateur et tel est bien le cas ici des juifs et des chrétiens d’Arabie qui en cela font cause commune avec les polythéistes en mettant en avant, non pas la communauté d’origine des révélations divines, mais les développements erronés de leurs doctes.

[21] « croyance vraie » mis pour dîn al–ḥaqq. En effet, si l’on acceptait ici dîn pour religion, cela signifierait du fait de la non détermination de dîn par l’article : « une religion du vrai ». D’autre part, le syntagme coranique n’est pas kulli adyân/toute religion, mais ad–dîni kulli-hi qui, si on acceptait encore dîn pour religion, signifierait « toute la religion » ou « la religion entièrement ». La différence est essentielle, transmuter ad–dîni kulli-hi en kulli adyân lors des commentaires exégétiques et des traductions qui les suivent est une opération d’alchimie sémantiquement aussi impossible qu’infondée. Cependant, croire en cette transmutation s’avérait obligatoire puisque lire « envoyé avec la religion de la vérité pour la faire triompher sur toute la religion » ne fait littéralement pas sens. Dans la logique de notre analyse contextuelle, le terme-concept « Tradition » mis pour ad-dîn représente le dîn al–‘arab visé par le message monothéiste de Muhammad, Tradition à laquelle les polythéistes étaient particulièrement attachés : « quelque aversion qu’en aient les polythéistes ! », v32. Pour les nombreuses significations du terme dîn dans le Coran, voir : Le terme dîn selon le Coran et en Islam.

[22] À bien lire, si la première phrase est une remarque générale à charge contre tous les clergés et les théologiens-exégètes, la thésaurisation dont il est question ensuite ne concerne pas « les rabbins et les moines », mais les juifs et les chrétiens associés aux polythéistes à Médine dont il est dit par antinomie qu’ils investissent dans leur lutte commune contre Muhammad au lieu de l’aider de leurs deniers à lutter pour une cause commune : le monothéisme. De plus, rien n’exclut que soient aussi inclus en cette critique les opposants Médinois, affiliés au Prophète ou non, et le financement de leur combat larvé contre le Prophète, situation que nous avons souvent rencontrée en la Sourate 8 et la présente.

[23] Comme il ressort des commentaires et des traductions, penser et écrire que Dieu aurait prescrit que le nombre de mois doive être de douze ne fait rationnellement pas sens. Ce verset et le suivant sont relatifs à l’interdiction d’un treizième mois intercalaire ajouté périodiquement au calendrier lunaire afin de compenser le décalage moyen de onze jours entre l’année lunaire et l’année solaire. Or, nous avons vu au v30 le rapport entre ‘Uzayr/Hénoch et la pratique de ce mois intercalaire ainsi que la critique formulée au v30 et ce v36 qui n’apparaissent donc pas comme isolés de tout contexte textuel, bien au contraire. Notre « lunaisons » traduit le terme shahr en sa deuxième occurrence, car, si à l’origine il désigne effectivement la lune, il s’agit bien présentement de valider l’emploi d’un calendrier lunaire duodécimal. Sans sombrer dans le concordisme coranique, il est admissible que le segment « par un décret de Dieu le jour où Il créa les Cieux et la Terre » concerne notre système solaire, ciel astronomique que les Anciens pouvaient observer et pour lequel d’évidence – toutes théories confondues quant à l’origine du satellite lune – l’année tropique correspond à douze cycles lunaires. Cependant, l’objectif de ce verset est pragmatique : « ne commettez point de vous-mêmes d’iniquité », c.-à-d. en transgressant par l’intercalation ces mois que vous considérez comme sacrés. Toutefois, le cas échéant « combattez les polythéistes entièrement de même qu’ils vous y combattent sans merci », c.-à-d. : Dieu vous donne la possibilité de combattre ceux qui transgresseraient la trêve en vous attaquant en ces mois sacrés bien que de vous-mêmes vous vous y refusiez par respect de cette sacralité, cf. S2.V217. Cette indication confirme que ladite sacralité est contractuelle et qu’il ne s’agit donc évidemment pas d’une prescription divine, mais d’une tradition instituée par les Arabes eux-mêmes. Ce fait historique est bien connu et telle est « la droite coutume/ad–dîn al–qayyim », pour mémoire ces mois sacralisés par les Arabes sont rajab, shawwâl, dhû–l–qa‘ada, dhû–l–ḥadj. De plus, l’on ne peut en ce contexte retenir pour dîn le sens de religion, car ce hors-sujet signifierait que la religion droite/ad–dîn al–qayyim serait de combattre durant les mois sacrés, affirmation alors bien peu orthodoxe, droite, convenons-en !

[24] Comme en témoignent les diverses traductions proposées, ce verset a donné lieu à de multiples interprétations qui toutes posent des problèmes de compréhension. La principale objection est que, contrairement à ce qu’il est affirmé, l’intercalation d’un mois supplémentaire dans l’année n’a logiquement aucun impact sur la sacralité des mois dits sacrés. Or, ce verset est lié au précédent dont l’information principale est : « le nombre de mois pour Dieu est de douze lunaisons », ce qui explique présentement le segment « ils rendent donc permis/aḥalla ce que Dieu a interdit/ḥarrama » et que soit rejeté l’ajout d’un treizième mois lunaire pour compenser le décalage moyen entre l’année lunaire et le cycle solaire annuel, c.-à-d. « afin d’ajuster le compte ». Pour mémoire, ladite intercalation n’avait lieu que lors des années dites embolismiques, d’où : « le permettant telle année et l’interdisant telle autre ». Ces calendriers luni-solaires étaient suivis par les Juifs, d’où le rapport à établir avec le v30, mais aussi par les Arabes polythéistes de telle sorte que le calendrier agricole et les fêtes religieuses restassent fixes par rapport aux saisons, d’où : « le mal de leurs actes leur paraît beau », c.-à-d. : ils jugent que la pratique du treizième mois intercalaire « telle année » embolismique est une bonne chose pour eux alors que ces « polythéistes s’égarent » puisque « le nombre de mois [par année] pour Dieu est de douze lunaisons, par un décret de Dieu le jour où Il créa les cieux et la Terre », v36. Par ailleurs, en raison de l’évocation de combat, l’intercalation/an–nasî’ d’un mois est présentement plus spécifique et vise aussi le fait de décaler la période d’un mois sacré, mois où il était interdit de combattre, afin de pouvoir tout de même y livrer combat. Enfin, notons que si ce verset interdit la pratique du calendrier lunaire à mois intercalaire, cela ne signifie absolument pas que l’on ne puisse pas suivre un calendrier solaire de type grégorien par exemple. Tout comme le v28, les vs36-37 finalisent donc la rupture d’avec la Tradition arabe/dîn al–‘arab, laquelle était commune tant aux polythéistes qu’aux juifs d’Arabie ou du moins du Hedjaz.

[25] Ce verset et de nombreux autres à la suite sont reliés par l’Exégèse à l’expédition de Tabuk ayant eu lieu en l’an 9, donc après la prise pacifique de La Mecque et en conséquence après qu’une grande partie des tribus arabes fit allégeance de surface à la personne de Muhammad. D’une part, en aucun des versets qui vont suivre le Coran cite nominalement l’expédition de Tabuk et, d’autre part, elle se serait terminée sans que bataille ne fut livrée alors que le motif allégué par les historiens musulmans fait état d’une vengeance du Prophète contre certaines tribus du Nord. Encore une fois, l’exégèse impérialiste avait besoin de cet antécédent pour construire le mythe d’un prophète conquérant et pour justifier rétroactivement les conquêtes musulmanes vers le Nord : Palestine, Syrie, Shâm. Sans remettre en cause l’existence historique de l’expédition de Tabuk, il est aisé de constater que les Parties III et IV traitent de manière générale de la stratégie divine demandée au Prophète et destinée à protéger et conforter la paix acquise récemment, l’expédition de Tabuk en sa forme réelle s’inscrit donc nécessairement dans ce cadre global. Dans ce contexte, c.-à-d. après la prise pacifique de La Mecque et la soumission au Prophète d’une grande partie des tribus, si les cités sont assez bien contrôlables et contrôlées, le vaste territoire placé à présent sous l’autorité de Muhammad est beaucoup plus instable, l’assujettissement, voire la “conversion”, des tribus bédouines est source d’inquiétude tant elles peuvent à tout moment basculer en une opposition active. La paix ainsi acquise est fragile et la virulence potentielle de ces tribus plus ou moins imprévisibles n’est pas à négliger. Le Prophète doit donc mettre en place une politique visant à stabiliser et contrôler la situation de paix. De fait, selon ces versets l’on relève quatre axes principaux mis en place par le Prophète : 1- Faire une constante démonstration de force afin de prévenir toute animosité possible. 2- Concentrer autour de lui le noyau dur de ses soutiens. 3- Forcer les opposants Médinois et Mecquois à s’investir et à investir dans ses campagnes préventives d’intimidation pour les lier à lui stratégiquement. 4- Par la mobilisation générale canaliser les énergies des éléments bédouins les plus instables. En synthèse, une vision pacifique de la gestion des territoires et des peuples et non pas une démarche guerrière. En quelque sorte, l’opposé du classique “si tu veux la paix prépare la guerre” alors remplacé par la conception coranique : si tu veux la paix, ne prépare pas la guerre… mais assure ta sécurité. Cette position de principe est parfaitement cohérente avec la compréhension non offensive du jihad selon le Coran, règle à laquelle jamais le Prophète ne dérogea contrairement aux affirmations de l’Exégèse et de la Sîra. L’on notera donc que conformément à cette analyse, l’interpellation « Élancez-vous pour la cause de Dieu » ne précise pas une circonstance ou un évènement donné, comme au v39, mais se comprend dans le cadre d’une mobilisation générale pour la cause de Dieu, c.-à-d. ici pour la préservation de la paix.

[26] Ce v40 est donné à titre d’exemplification des vs38-39. Le rappel d’un fait passé est destiné à stimuler l’entourage du Prophète : « si vous ne l’assistez pas ». Ces soutiens étaient peu motivés par l’idée de partir en campagne sans perspective de butin puisque l’objectif était uniquement préventif : faire une démonstration de la détermination du Prophète vis-à-vis des nouveaux territoires assujettis. Classiquement, ce verset est mis en relation avec l’Hégire, c.-à-d. l’exil du Prophète fuyant La Mecque, car menacé de mort par le complot qu’aurait ourdi Quraysh. Il sert ainsi de symbole illustrant le point culminant de la persécution qu’auraient subie Muhammad et ses disciples durant les dix années passées à La Mecque. De fait, nous avons eu à plusieurs reprises l’occasion de constater que le Coran ne reflétait pas ce supposé climat de violence délétère, ce qui serait pour le moins fort étonnant si telle avait été la réalité. Aux vs26 et 30 de la Sourate 8, notamment, nous avions observé ce fait coranique et montré que le Prophète n’avait pas quitté La Mecque sous la menace, mais en raison d’une volonté préétablie de Dieu : « ils complotaient, mais Dieu également tramait », v30. Dieu avait anticipé le complot qurayshite et décidé selon Son plan de faire émigrer Son prophète vers Médine et c’est en cela qu’il est dit : « Dieu pourtant l’assista ». Ceci est présentement confirmé par le fait qu’il est précisé que l’assistance divine concernait aussi « le deuxième des deux ». Or, quand bien même admettrions-nous que ce soit là Abû Bakr, qu’il nous faut noter qu’aucune source traditionnelle n’indique qu’une autre personne que Muhammad aurait été à cette occasion menacée de mort par les qurayshites. Il ne s’agit donc que de « son compagnon » de route. Par ailleurs, la scène décrite exprime un climat plutôt serein sans aucun rapport avec l’angoisse qui aurait dû saisir deux personnes poursuivies par une meute déterminée à les tuer. Au contraire, la description faite est celle d’une simple halte sur le chemin de Médine où l’affliction évoquée : « ne t’attriste pas, Dieu est avec nous » vient de cet exil décidé par Dieu Lui-même et que le Prophète et son compagnon de route vivent comme un arrachement. En outre, en S8.V30 il est clair que Quraysh n’avait pas décidé de tuer le Prophète, mais seulement de l’expulser de La Mecque afin d’affaiblir son influence au sein même de cette cité centrale. Ainsi, si le Prophète avait fui conformément à ce que voulaient les qurayshites, alors ils n’auraient eu aucune raison de le poursuivre pour le tuer. La légende de la grotte est de toute évidence un artefact de notre pensée mythologique dont ce verset serait le témoignage coranique. De même, le naïf miracle de l’araignée et de la colombe que l’on rapporte à ce sujet n’a été par d’aucuns déclaré faible en sa chaîne de transmission que du fait que ce stratagème animalier aurait alors représenté dans le texte les « armées » par lesquelles Dieu « assista » Son prophète, comparaison que certains ont à juste titre jugée non soutenable. De plus, ce récit traditionnel supposerait une absurdité puisqu’il ne peut être question de dire à l’entourage du Prophète : vous ne les « avez point vues » puisque bien évidemment ils n’étaient pas présents à cet instant !  Ces constats logiques permettent de comprendre que selon le Coran le séjour paisible du Prophète et de son compagnon de voyage dans un refuge naturel/ghâr sur les pistes de Médine se termine sur ces mots prononcés par Muhammad : « Ne t’attriste pas, Dieu est avec nous ». Ce qui fait suite concerne donc l’aide divine à l’égard du Prophète à partir de son installation à Médine et l’allusion à la « quiétude » divine et aux « armées » célestes est fort probablement en référence avec la présence invisible d’Anges lors de la bataille de Badr plusieurs fois évoquée en la Sourate 8. Plus généralement, ce v40 fait allusion au parcours extraordinaire de Muhammad qui, grâce à la volonté de Dieu et au soutien de ses fidèles, permit « que le propos des dénégateurs fut mis à bas et que la parole de Dieu eut le dessus ». Si « le propos/kalima des dénégateurs » est l’intention d’expulsion de Muhammad de la part de Quraysh afin d’affaiblir son influence, il s’est avéré que selon la volonté de Dieu cela fut en réalité le point de départ de l’essor de la mission et du Message délivré par Son prophète : « la Parole/kalima de Dieu » et, au final, de sa victoire. Notons qu’il en est de même pour le traité de Ḥudaybiyya en apparence favorable à Quraysh, mais qui s’avéra au final l’acte de leur défaite.

[27] Sont là formulées les réticences à s’engager de l’entourage du Prophète et l’incompréhension de ses objectifs de sécurisation de la paix. Sans combats ni butins en perspective, la mobilisation d’une troupe nombreuse ne faisait absolument pas sens pour la mentalité bédouine qui ne connaissait en guise de stratégie politico-militaire que les razzias et leurs perspectives matérielles. L’Exégèse suppose ici qu’il s’agit de l’expédition de Tabuk, mais comme nous l’avons explicité en note 25, le texte coranique présente les choses d’un point de vue général, une tactique globale de démonstration de force et de capacité du Prophète à mobiliser des troupes pour prévenir toute tentative de sédition de la part des tribus bédouines. Ces opérations n’offrent donc a priori aucune perspective de butin, ce qui motive d’autant plus leur refus de participation. Du fait de cette déshistorisation voulue par le Coran, le propos revêt aussi un tour moral : le rapport entre la faiblesse ou l’insincérité de la foi et le refus avoué d’aide au Prophète en faveur du maintien de la paix, non par la guerre, mais par la pacification, propos qui reste toujours d’actualité.

[28] La « permission » de ne pas s’engager dans ces missions. Ce reproche adressé au Prophète nous renseigne sur son tempérament tout de mansuétude, sans aucun autoritarisme. Voir aussi v61 et le fait que l’entourage proche ou lointain du Prophète profitait de son attention bienveillante.

[29] En ce verset, le passage du singulier au pluriel donne à ce singulier une valeur rhétorique, procédé très employé dans le Coran. Il n’était donc pas besoin d’inventer le nom d’un personnage et une histoire grivoise comme l’Exégèse l’a fait, mais celle-ci est friande de ces mises en images. Il s’agit ici de la réfutation de l’argument de ceux qui se réclamaient d’une certaine neutralité au nom de laquelle ils ne souhaitaient pas s’engager auprès du Prophète puisqu’il n’y avait pas de conflit déclaré contre lui. Cependant, le Coran indique qu’en réalité l’argument avancé est fallacieux et que, plus profondément, ces gens cachaient leur déni du message de Muhammad et ne cherchaient donc pas à l’assister.

[30] « le double bienfait », l’Exégèse glose par : la victoire ou la mort en martyr. D’une part, comme nous l’avons montré, ces campagnes préventives n’étaient pas des affrontements guerriers et ne pouvaient donc pas comporter de victoire au sens militaire du terme et, par conséquent, de martyrs morts au combat. D’autre part, la notion même de martyre est postérieure au Coran, voir par exemple S4.V69. Le ton du propos du Prophète est quasi sarcastique et, contextuellement, ce « double bienfait » correspond à la réussite de ces missions de paix dont ces opposants bénéficieront tout de même, ou à leur échec dont ces mêmes opposants tireront aussi profit.

[31] Ce verset se présente comme une explication divine faite à Muhammad qui ne comprenait donc pas les raisons du refus qu’il est chargé de transmettre au moment où Dieu lui révèle le v53. L’on notera du point de vue de la théorie de la Révélation que ce qui est visiblement un dialogue interne entre Dieu et Son messager a été par lui fidèlement transmis comme un élément de révélation. Le terme nafaqât est sans lien avec l’aumône/ṣadaqa et, dans le contexte, le Coran l’emploie pour qualifier les « contributions » financières à l’effort de paix que le Prophète demande à ses concitoyens. De ce verset et du v53, l’on déduit que lesdites contributions n’avaient pas été rendues obligatoires, mais reposaient sur le volontariat au nom de la foi et du soutien au Prophète. Or, le Prophète en toute honnêteté ne doit pas accepter les financements insincères, le soutien à la cause de Dieu ne peut être que sincère et ne peut être exigé et encore moins extorqué. Notons que pour la première fois en cette Partie III, le Coran qui jusque-là décrivait des opposants “politiques” aborde la question de l’hypocrisie de la foi de certains. C’est ainsi que progressivement leur portrait intérieur se précise et que le Coran les dénommera alors munâfiqûn à partir du v64, d’où pour ce terme et en ce contexte le sens d’hypocrite opposant/munâfiq.

[32] « fils » mis pour awlad et non pas enfants, car en ce genre de constat ethnologique seuls les enfants mâles avaient de la valeur aux yeux des Arabes. Par ailleurs, il n’y aurait aucun sens à comprendre que Dieu veuille les châtier/‘adhaba ici-bas en leur donnant ce qu’ils aiment le plus. Le verbe ‘adhaba est donc ici à comprendre selon son sens premier : éloigner. Dieu ne les rend pas obligatoirement riches pour qu’obligatoirement ils s’égarent, mais la richesse est en soi un facteur d’égarement, une tentation potentielle. L’on déduit aussi de ce verset que ces hypocrites opposants appartiennent à l’élite médinoise.

[33] « dons » mis ici pour ṣadaqât, car s’agissant plutôt de personnes aisées il ne peut être question de leur désir de recevoir des aumônes. Il s’agit de dotations, de subsides en biens matériels que le Prophète distribuait à certains, parfois même aisés, mais le v60 va rappeler la bonne destination de ces dotations. Même remarque rhétorique qu’au v49 et même entêtement de l’Exégèse à identifier un personnage…

[34] Selon l’Exégèse les âmilîna ‘alayhâ sont les collecteurs de l’impôt zakât, mais qu’y aurait-il de pire si ce n’est de dire que ceux-ci puissent prélever une part sur cette collecte ! Ce serait les pousser au détournement de fonds, voire l’institutionnaliser. Quoi qu’il en soit, les sadaqât ne sont pas dans le Coran synonymes de zakât et c’est ce type de confusion volontaire qui a instrumentalisé le passage de l’aumône, la charité tant recommandée par le Coran, à l’impôt nommé Zakât tant voulu par l’Islam, cf. La Zakât selon le Coran et l’Islam. Selon donc la logique coranique, les âmilîna ‘alayhâ sont ceux qui sont au service/al–âmilîna des « démunis » et qui utilisent donc ces aumônes à cette fin/‘alayhâ. Ce verset s’oppose donc à l’âpreté des riches qui ont été cités auparavant et indique aussi qu’il existait un système d’entraide envers les plus démunis à Médine, soit préexistant, soit mis en place au temps du Prophète. De même, la question débattue classiquement quant aux huit catégories de destinataires évoquées en ce verset ne se pose pas s’agissant d’aumônes, la charité doit être exercée là où elle est nécessaire. Ceci justifie que le terme farîḍa n’ait pas le sens d’obligation légale, mais celui de « attribution », comme en S4.V1, verset qui du reste partage la même finale.  « ceux dont les cœurs sont conquis » ne sont pas les puissants ralliés à l’Islam après la prise de La Mecque comme le soutient l’Exégèse en citant Abû Sufiân et d’autres, mais, au contraire, ceux qui par leur choix d’adhérer au message du Prophète se sont mis en difficulté financière sans doute à cause de la rupture d’avec leur milieu, leur clan resté polythéistes.

[35] Afin de déjuridiciser l’Islam, certains penseurs réformistes s’appuient sur le fait que selon eux il faut, d’une part, distinguer dans le Coran entre ce qui est adressé personnellement à Muhammad lorsqu’il est nommé nabiyy/prophète et ce qui concerne les musulmans au nom du Coran, c.-à-d. lorsqu’il est nommé rasûl/messager. Or, il est clair que dans ce verset les termes nabiyy/prophète et rasûl/messager sont interchangeables, ce qui en soi suffit à invalider cette théorie exégétique. Comme il a déjà été observé au v43, l’on notera l’empathie du Prophète qui, en creux, se fait reprendre par Dieu sur le sujet. Ce verset montre que ses opposants jouaient un double jeu en profitant de sa tolérance tout en l’accusant par la suite d’être trop influençable, un homme passant son temps à prendre en compte ce que disent et veulent les gens, même les pires, ce qui à l’époque n’était pas considéré comme une caractéristique des personnes de valeur ou des chefs tribaux.

[36] Le terme sûrat n’est employé que neuf fois dans le Coran dont quatre en cette sourate, mais aussi en S10.V38 durant la période mecquoise alors que le texte coranique est loin d’être stabilisé. Par ailleurs, en S2.V23 le terme sûrat se comprend indéniablement au sens technique que nous lui connaissons : une unité thématique débutant par la basmala et regroupant un nombre déterminé de versets. Cependant, l’on ne peut supposer présentement que les hypocrites en question envisageraient qu’une sourate entière fût nécessaire à démasquer leurs états d’âme, un ou quelques versets y auraient suffi et c’est d’ailleurs le cas en cette Sourate 9. En l’état, même si son étymologie est très incertaine, il est plus logique comme le contexte le suggère que le terme sûrat désigne un fragment de révélation et il serait donc plus précis de le rendre par « passage coranique » plutôt que par sourate. Ce n’est que le respect de l’usage, qui ici n’a pas d’incidence sur le sens littéral, qui nous fait opter pour ce choix communément admis. Nous signalons malgré tout ces faits par le recours à des guillemets : “sourate”. Comme il est signalé au v54, en cette Partie III le Coran opère progressivement un glissement sémantique de la dénonciation de l’opposition médinoise à Muhammad résultant visiblement de raisons factuelles : politiques, économiques, claniques, etc. vers le dévoilement de l’hypocrisie en termes de foi que certains de ces opposants hypocrites/munâfiqîna cachaient en leurs cœurs. Il est subtilement évoqué qu’en réalité c’est plus d’eux-mêmes qu’ils ont peur plutôt que du fait que le Prophète en soit informé par la révélation tout en redoutant en eux-mêmes l’éventualité que Muhammad soit véridiquement un messager de Dieu. Psychologiquement, ceci souligne que l’hypocrite est en premier lieu quelqu’un qui se ment à lui-même tout en craignant que cela soit su, ambiguïté de l’hypocrisie s’il en est. L’on comprend de même que concernant ces hypocrites opposants ce sont tout d’abord des motifs matériels ou politiques comme ceux évoqués au chapitre précédent qui les poussent à basculer vers le rejet de la foi lequel est donc lié directement à un rejet de la mission du Prophète quand celle-ci leur pose concrètement problème. Le « moquez-vous » prêté au Prophète laisse penser qu’il y eut une discussion entre lui et eux comme le confirme le v65.

[37] L’antinomie et la symétrie de construction par rapport au v71 permettent de déduire que la locution « et tiennent leurs mains fermées » signifie : ils se refusent à faire l’aumône.

[38] « celles qui furent détruites de fond en comble » mis pour al–mu’tafikât participe passé de la forme VIII, terme signifiant littéralement les renversées, retournées, bouleversées, détruites de fond en comble, c.-à-d. du sommet/comble jusqu’aux fondations/fond. Dans la logique de ce verset, à l’image de Madian il s’agit de cités. Leur identification a suscité de nombreux débats et la majorité des exégètes opta pour Sodome et Gomorrhe, mais cette option pose plusieurs problèmes de cohérence. 1- mu’tafikât est un pluriel externe régulier désignant donc plus de deux cités, l’on ne peut donc pas retenir qu’il ne s’agirait que de Sodome et Gomorrhe. 2- La liste type établie en S7 parle de la destruction des cités des peuples de Noé, de Hûd, Sâlih, Loth, Shu‘ayb, mais l’on constate que présentement Abraham remplace Loth. 3- Selon le Coran, le peuple d’Abraham n’a pas été détruit. 4- Dans les deux autres occurrences du terme mu’tafikât, S53.V53 et S69.V9, dans la liste mentionnée n’apparaissent ni Abraham ni Loth, tout en sachant que ces cités ont toutes reçu un avertissement de la part d’un messager de Dieu. 5- Si l’on conserve l’idée de la liste type établie dans l’ordre du texte coranique en S7 et ici avec permutation de Loth et Abraham, l’on en déduit que tous deux étaient avertis de la destruction de Sodome et qu’ils résidaient dans la même contrée quand les Anges ont rendu visite à Abraham. 6- En S37.V133-136 il est textuellement clair que d’autres villes ont été détruites à l’occasion de la destruction de la cité de Loth. 7- Nous concluons de ces faits que les cités « qui furent détruites de fond en comble/al–mu’tafikât » sont des lieux qui ont été anéantis en même temps que la cité de Loth dans le périmètre couvert par lui et Abraham. Selon la Bible, il s’agit de quatre cités, dont Sodome et Gomorrhe, appartenant à la Pentapole, un groupe de cinq villes, cf. Genèse XXIX, 22.

[39] La symétrie de construction et l’antinomie par rapport au v67 confirment que le terme zakât est pour le Coran synonyme de ṣadaqa/aumône, cf. La Zakât selon le Coran et l’Islam. Contextuellement, l’on note que la notion d’alliés est tout autant devoir de foi que devoir civique. Cette même construction antinomique entre ce verset et le v67 permet de comprendre que les verbes amara et nahâ constamment pensés par l’Exégèse et rendus par ses traducteurs par ordonner [le convenable/al–ma‘rûf] et interdire [le blâmable/al–munkar] ne peuvent avoir coraniquement cette signification. En effet, il n’est pas envisageable que les hypocrites opposants du v67 aient été en une quelconque position leur permettant “d’ordonner le blâmable” et “d’interdire le convenable”. Au demeurant, si l’on y réfléchit, ces actions ne font pas vraiment sens, car blâmable et convenable sont deux notions qui ne peuvent relever de l’ordre et de l’interdiction c.-à-d. du législatif, mais qui dépendent toutes deux d’un contrat social à un moment donné. De ce fait, nous avons constamment rendu ce trope fréquent dans le Coran par « ils incitent/amara au convenable et condamnent/nahâ le blâmable », expression qui fait sens en sa proposition inverse quant aux hypocrites et qui reflète un positionnement moral, éthique, intellectuel, et non une dictature du penser et de l’agir que l’on voudrait imposer à une société au nom d’une religion s’érigeant en code de conduite intangible, une doxa quasi sacrée qui ne tiendrait pas compte des sensibilités de chacun ni des évolutions nécessaires à toute société. L’on sait l’institution à certaines époques d’une police des mœurs chargée d’appliquer le principe islamique “ordonner le convenable et interdire le blâmable” tout comme l’obsession de même ordre hantant les mouvances islamiques totalitaires actuelles dont la seule vertu est, à vrai dire, de démontrer à quelles dérives mène ce principe non coranique. Aussi, l’objectif du Coran est-il uniquement d’appeler le croyant à toujours mieux se conduire au nom de sa foi en pleine conscience morale de ses actes et de sa responsabilité et non pas au nom d’une loi, car toute loi a pour effet pervers de mettre l’éthique personnelle en retrait par rapport à l’obéissance, la crainte d’une pénalisation imposant au croyant son comportement et, in fine, le déresponsabilisant du point de vue moral : j’agis ainsi non pas parce que je juge que cela est bien ou mal, mais seulement parce que cela est obligatoire. En quelque sorte, le Coran enseigne à cultiver les préceptes moraux personnels versus les règlements légaux impersonnels de l’Islam. Nous rappellerons par ailleurs que dans le Coran la locution « obéir à Dieu et à Son messager » est constamment exprimée en un contexte politico-militaire. Il s’agit donc d’une obéissance due au Prophète que l’on pourrait qualifier de civile, elle est ainsi strictement limitée à cette période prophétique. Du reste, l’on peut constater que les locutions types : « obéissez à Dieu et obéissez à Son messager » et leurs variantes coraniques sont toutes de la période médinoise, seul moment du parcours du Prophète où il eut à jouer un rôle politique et militaire. Par conséquent , l’obéissance due au Messager de Dieu est dans le Coran sans aucun rapport avec la notion de conformité à la Sunna du Prophète telle que l’Islam l’a construite, cf. notre analyse critique : La Sunna selon le Coran et en Islam, fonction et mission du Messager.

[40] « la Satisfaction de Dieu est bien plus éminente » précieux indice indiquant que le Paradis n’est en rien une jouissance concrète. Nous avons analysé ce verset en Le Paradis selon le Coran et montré que l’on doit entendre par « Satisfaction de Dieu » la satisfaction en Dieu, un état de plénitude correspondant à la félicité des âmes réunifiées à leur Seigneur et « telle est la réussite suprême ».

[41] Les « polythéistes », mis pour le pluriel kuffâr qui leur est quasi spécifique, sont présentement Médinois, d’où le fait qu’ils soient associés aux « hypocrites ». Nous retrouvons la notion d’hypocrites opposants signalée au v64. Le versant opposition “politique” ou stratégique à Muhammad appelle à lutter contre cette sédition ici-bas tandis que le versant hypocrisie de la foi relève de l’autorité de Dieu en l’Au-delà et explique la condamnation théologique appliquée tant aux polythéistes qu’aux hypocrites.  Il n’est pas dit combats-les/uqtul-hum, ce serait là ordonner une guerre civile alors que l’objectif fixé au Prophète est de préserver à tout prix la paix, nous l’avons maintes fois souligné en cette sourate. Il est donc indiqué au Messager : lutte/jâhid contre eux, et si l’on observe que cet ordre est uniquement adressé à Muhammad : « Ô Prophète ! », l’on en déduit que cette lutte revient à plaider au nom de Dieu la foi monothéiste et la paix sociale comme évoquées aux vs71-72. Confirmant le sens figuré de cette lutte, le v74 rappelle que seul Dieu est en droit de les châtier si nécessaire ici-bas comme en l’Au-delà. Contrairement à ce que soutient une partie de l’Exégèse, en quoi le Coran, qui interdit par ailleurs l’oppression en matière de foi, ordonnerait-il de combattre des membres de la communauté au seul prétexte qu’ils sont hypocrites ! Qui dans cette inquisition déciderait de ce que cachent les cœurs ? Dès lors que les hommes jugent à la place de Dieu, les portes de l’Enfer s’ouvrent Ici-bas ! S’il est dit à Muhammad « sois ferme à leur encontre », c’est que nous avons vu que son empathie et sa bienveillance naturelle pouvaient être en ces circonstances perçues comme une faiblesse par ses opposants et que cela lui était parfois reproché par Dieu, cf. par exemple v43 ; v61 ; v80.

[42] L’Exégèse aime scénariser le moindre espace dialogique du Coran. Ici, et c’est son droit, elle a imaginé un complot ourdi par des hypocrites Médinois afin d’assassiner le Prophète à son retour de l’expédition de Tabuk, ce qui permet de plus de réduire le propos coranique de cette deuxième moitié de S9 à cette seule mobilisation. Bien évidemment, ce type de procédé stylistique dans le Coran est destiné au contraire à souligner le caractère général du propos coranique, c.-à-d., contextuellement, la conduite à tenir quant aux opposants internes, les hypocrites et les polythéistes Médinois plus ou moins ligués contre le Prophète, afin de rester mobilisés pour maintenir la paix intérieure, ce que le Prophète était parvenu à réaliser puisqu’il est dit « ils ont projeté ce qu’ils n’ont pu obtenir ». Notons que le segment « leur sujétion/islâmi-him », et non pas « après avoir été musulmans » comme l’écrit la traduction standard, indique la nature réelle du lien entre ces opposants et le Prophète tout comme le fait qu’il avait obtenu une relative concorde des diverses factions médinoises autour de sa personne, mais sûrement pas une adhésion collective à son message. Nous rappelons les notions de sens de aslama et de islâm ici en jeu : préservation de soi, sécurisation, sûreté, protection, s’en remettre à, sujétion, voir : Le terme islâm selon le Coran.

[43] La traduction standard, fidèle à l’Exégèse, n’a pas hésité à traduire le verbe de forme V taṣṣaddaqa/faire l’aumône, la charité, un don, par « payer la Zakât » ! Rappelons-le, la notion de zakât en tant qu’impôt est une institution religieuse mise en place par l’Islam, cf. La Zakât selon le Coran et en Islam. Dans le contexte, il semble s’agir ici des dons demandés par le Prophète pour financer les expéditions nécessaires à la sécurisation préventive et sans combats afin de maintenir et protéger la paix qu’il avait obtenue sur un trop vaste territoire après la prise pacifique de La Mecque.

[44] Notre traduction « il en résulta pour eux/a‘qaba-hum hypocrisie en leurs cœurs » met en évidence que le sujet du verbe a‘qaba représente les comportements négatifs des hypocrites mentionnés aux versets précédents. Une bonne partie de l’Exégèse a saisi l’ambiguïté sémantique quant au sujet de ce verbe, seulement apparente, et affirmé qu’il s’agissait de Dieu : « Dieu a donc suscité l’hypocrisie en leurs cœurs ». Elle défend ainsi le dogme sunnite selon lequel Dieu donne la foi à qui Il veut, tout comme Il égare qui Il veut et rend donc ici hypocrite qui Il veut. Nous avons largement démontré que cet arbitraire divin absolutiste n’était pas coranique, cf. Destin et Libre arbitre selon le Coran et l’Islam. Contextuellement, il est de toute façon évident que les personnages dont on parle en ce verset sont déjà antérieurement qualifiés d’hypocrites, il ne s’agit donc que du fait qu’ils rajoutent de l’hypocrisie à leur hypocrisie chaque fois qu’ils trahissent leurs engagements factuels avec le Prophète et qu’en conséquence : « il en résulta pour eux hypocrisie en leurs cœurs ». Nous retrouvons le même processus lorsque le Coran dit que Dieu scelle les cœurs de ceux qui ne croient pas, comme en S2.V7, ce scellement n’est pas une cause de leur déni de Foi, mais une conséquence.

[45] Est à nouveau soulignée la noblesse d’âme du Prophète malgré le risque politique représenté par ses opposants hypocrites exprimé tout au long de cette Partie III. Là encore, l’Exégèse dans son entreprise d’historicisation du Coran a cru bon d’identifier l’hypocrite mort pour lequel le Prophète aurait souhaité demander le pardon divin.

[46] Les causes du refus de prendre ces opposants en expédition ont déjà été données aux vs46-48.

[47] L’on déduit de cette interdiction adressée en creux au Prophète que Muhammad en sa clémence souhaitait prier sur ses opposants lorsque l’un d’entre eux venait à décéder. D’une part, il ne peut en aucun cas s’agir de l’interdiction de prier sur un musulman que l’on soupçonnerait d’hypocrisie – car qui serait habilité à lire dans son cœur ?  – ce verset ne fait donc sens qu’en son contexte spécifique. D’autre part, ce verset n’est expressément adressé qu’au Prophète en personne, et ce n’est que parce que Dieu peut indiquer au Prophète qui est vraiment un hypocrite qu’il lui est rendu possible d’établir cette distinction et donc d’obéir à Dieu en ne priant pas sur ce mort. Notons que sont cités deux éléments du rituel mortuaire ayant cours du temps du Prophète : une prière célébrée pour le défunt et, sans doute, des invocations en faveur du mort sur le lieu d’inhumation. Nous ajouterons que contrairement à certaines dérives courantes, pour les raisons que nous venons de souligner rien en ce verset n’interdit de prier en ces circonstances pour un non-musulman.

[48] « fils » mis pour awlad et non pas enfants, voir note 32. Nous retrouvons là preuve de ce que les opposants au Prophète appartenaient à une élite aisée de Médine. Pourquoi ce verset semble-t-il être une répétition à l’identique du v55 ? En réalité il y a deux petites différences que notre traduction met en évidence, il est notamment dit au v55 « Dieu veut seulement par cela les éloigner en la vie d’ici-bas » et présentement : « Dieu veut en cela les éloigner ici-bas ». Si au v55 l’approche était plus théologique, ici elle devient pragmatique et l’éloignement dont il est question se comprend au sens physique : si Muhammad parvient à sécuriser et pacifier les territoires qui lui sont assujettis, ses opposants finiront par s’en éloigner d’eux-mêmes.

[49] Pour le terme sûrat, cf. v64. Si nous avons ajouté le participe présent « signifiant » c’est qu’il est obligatoirement sous-entendu dans le texte. En effet, la notion de passage coranique pour le terme sûrat, que nous avons discutée au v64, implique une certaine quantité de texte et, de plus, aucun verset du Coran ne contient à la lettre la mention ici citée. C’est donc bien le sens du passage auquel il est fait allusion qui signifie « croyez en Dieu et luttez aux côtés de Son messager », passage plusieurs fois retrouvé dans le Coran.

[50] Dans le Coran, la mention des Bédouins/al–a‘rab n’apparaît logiquement qu’après la prise de La Mecque par Muhammad et les dix occurrences de ce nom collectif sont donc toutes situées en des sourates médinoises tardives. En effet, si jusqu’à présent la mission du Prophète et les réactions contraires étaient territorialement concentrées sur les cités de La Mecque et de Médine, la soudaine et pacifique conquête de La Mecque puis ses suites favorables a amené de très nombreuses tribus bédouines à s’assujettir à l’autorité de Muhammad, sans nécessairement se convertir ou, souvent, selon une conversion convenue, cf. S49.V14. La Tradition arabe étant de contracter alliance avec le clan dominant, il était clair à présent que Muhammad était devenu l’homme fort du moment à qui il fallait prêter allégeance. Si la Partie III aborde les conditions de maintien de paix essentiellement en interne, c.-à-d. à Médine, la Partie IV traite du problème en externe, c.-à-d. en fonction des incertitudes et du danger potentiel que présentaient ces adhésions de circonstance de la part de nombreuses tribus bédouines ainsi que l’étendue territoriale que soudain cela représentait. « sans excuses valables », S48.V11 en donne un exemple, elles relèvent de la duplicité et/ou de l’hypocrisie.

[51] Nous avons précisé « ces » Bédouins pour marquer le lien avec ce qui précède et le fait que le v99 indique bien par comparaison qu’il ne s’agit là que de certains Bédouins. Rappelons que le Coran ne fait jamais de critique collective ou générale contre telle ou telle communauté ou contre tel et tel groupe. Signalons que la curieuse confusion par certains entre les termes a‘râb/Bédouins et ‘arab/Arabes les a amenés à estimer que les Arabes sont les plus hypocrites en religion !

[52] Il s’agit des dépenses engagées pour soutenir l’effort de mobilisation préventive entrepris par le Prophète afin de préserver la paix obtenue après la prise pacifique de La Mecque. Comme nous l’avons constaté, il s’agit là du thème principal des Parties III et IV. Nous en déduisons que, tout comme pour les Médinois sédentaires, cette contribution financière pour la paix avait été demandée aux tribus nomades alors même que celles-ci représentaient un des principaux facteurs d’instabilité. Bien évidemment, le propos de ce verset n’a rien à voir avec un supposé refus de verser la Zakât au Prophète, ce n’est là qu’une assertion exégétique destinée à justifier rétrospectivement le motif au nom duquel Abû Bakr aurait prétendument combattu les tribus bédouines immédiatement après la mort du Prophète.

[53] « invocations » mis pour le pluriel ṣalâwât qui ne signifie pas ici prières, voir S8.V35.

[54] Le verbe mariḍa/rendre malade employé avec la préposition ‘alâ impose linguistiquement de comprendre le terme nifâq non pas comme le singulier hypocrisie, mais comme le pluriel de nafaqat : les dépenses ou « contributions » destinées à l’effort de mobilisation pour la préservation de la paix que le Prophète demandait aux tribus bédouines qui lui étaient assujetties. « Nous les châtierons deux fois », l’Exégèse a cherché à déterminer ce que pouvaient être les deux châtiments différents qu’elle supposait être ici. Cependant, rien dans le contexte ne permet une telle identification, nous nous limitons donc à comprendre que leur châtiment, ici-bas visiblement, sera deux fois plus intense du fait même sans doute de leur hypocrisie.

[55] « il se peut que Dieu accepte leur retour », comme le repentir envers Dieu n’est pas soumis à Son arbitraire, mais dépend de la volonté sincère du repentant, il n’y a pas de la part des concernés de repentir au sens théologique du terme, d’où litt. « retour » pour le verbe tâba et non pas se repentir ou faire repentance. Ce « retour » concerne donc seulement un aveu de leurs erreurs, mais doublé d’une demande de reconnaissance de ce qu’ils ont pu faire de bien pour le Prophète, attitude qui n’est pas sans rappeler à contexte égal S49.V17.

[56] L’Exégèse œuvrant avec constance à créer l’illusion de l’existence de l’impôt Zakat dans le Coran, glose à nouveau par Zakât le terme ṣadaqa/aumône, don. Pour que le verbe akhadha signifiât prendre il aurait fallu qu’il soit employé avec la préposition « bi », ce qui n’est pas le cas, idem si l’on traduit euphémistiquement ce verbe par prélever. Ceci étant précisé, l’on ne peut pas prendre/akhadha une aumône de force, d’où notre « reçois ». Il est présentement indiqué à ces Bédouins, en quelque sorte repentis, la démarche qu’ils devraient suivre pour prouver leur sincérité et travailler sur leur foi contre leur hypocrisie initiale ou comment passer de l’opportunisme “politique” à l’adhésion de foi au Prophète. Ceci est de même explicité dans les derniers versets de S49. Le syntagme « les laveras et les purifieras » permet de constater à nouveau que les verbes ṭahhara et zakkâ ne sont pas dans le Coran synonymes y compris au sens figuré. Le premier signifie laver : laver leur faute, le second purifier, c.-à-d. leurs esprits et leurs âmes. « sécurité » mis pour sakan/lieu de repos, de tranquillité et non pas sakîna/quiétude, voir S6.V96 et S16.V80 pour les deux autres occurrences de ce terme. Il s’agit du seul verset où ce terme est afférent à la préposition « li ou la », or seule la forme VII s’emploie avec cette préposition, et comme celle-ci a très souvent le sens réfléchi de la forme I, l’on est dans un contexte qui ici n’est en rien spirituel, dans la quasi obligation de prendre cet usage coranique du terme sakan comme signifiant se sécuriser. Ceci justifie notre traduction littérale « sécurité pour eux », c.-à-d. : par ton acceptation de ce don/ṣadaqa et le fait que tu invoques pour eux du fait de leur soumission réitérée à ton autorité. Ainsi, puisqu’ils l’avaient trahie auparavant en s’opposant aux contributions, ils seront à présent en « sécurité » stratégiquement et “politiquement” parlant.

[57] Les quatre versets de ce paragraphe ont servi de support à un récit bien connu dans les Sîra : alors que le Prophète était en expédition à Tabuk, des hypocrites auraient bâti à Médine une mosquée concurrente de la sienne, ceci à l’instigation d’un dénommé Abû ‘Amir, moine chrétien d’origine syrienne et ennemi du Prophète. À son retour, celui-ci, informé par Dieu, aurait ordonné qu’on la brûlât, ce qui fut fait. D’une part, contrairement à l’interprétation défendue par l’Exégèse, nous avons montré que l’ensemble de la Partie III de cette sourate n’est pas expressément en rapport avec l’expédition dite de Tabuk. D’autre part, l’on peut constater un certain nombre d’illogismes entre les différentes versions non homogènes de cette histoire citées par l’Exégèse, ce qui en soi est toujours un signe de récit forgé. Or, l’analyse littérale de ces versets fournit une version différente et exonère principalement notre Prophète d’être un incendiaire intolérant. Tout d’abord, rappelons que par « lieu de prière » nous traduisons selon le contexte le terme masjid ; sur ce point, voir note de S2.V114. Ensuite, le verbe ittakhadha, v107, ne signifie pas construire, mais s’approprier ce qui est déjà existant, un « lieu de prière » donc, une mosquée antérieurement bâtie, v108. Cela signifie que cette mosquée était devenue un lieu de rassemblement d’opposants au Prophète : « en opposition, reniement et scission entre les croyants ». Il s’agissait en conséquence d’un « endroit de guet pour qui était auparavant hostile à Dieu et à Son messager », mosquée prétexte où ils se réunissaient et complotaient en guettant une occasion pour affaiblir le Prophète. Leur attitude se voulait masquée par leur présentation hypocrite de musulmans comme l’indique le propos qui leur est prêté : « Nous ne voulons que le meilleur ! », v107. Cette hypocrisie est soulignée par la mise en contraste opérée au sujet de la mosquée dite du Prophète : « il y a là des hommes qui aiment se purifier et Dieu aime ceux qui se purifient », v108. Par ailleurs, le v109 ne met pas en comparaison deux personnages, le Prophète et le supposé moine Abû ‘Amir, ainsi que leurs bâtiments respectifs, mais, rhétoriquement [voir ex. idem en S6.V122], deux intentions opposées, une menant à la satisfaction de Dieu, l’autre à la perdition et à la damnation. Il s’agit aussi d’une parabole comme le suggère l’image : « construction au ras d’une berge croulante et qui s’est donc abîmée avec lui dans le feu de la Géhenne ». Enfin, le v110 en poursuivant cette parabole nous apprend que le Prophète n’a pas ordonné que l’on détruise d’une manière ou d’une autre ce repaire de sédition. En effet, l’ordre divin à son égard a uniquement été de ne pas y prier : « N’y prends pas place, jamais », ce qui suppose son maintien en l’état et, preuve supplémentaire, ladite mosquée est restée en tant que « source/construction qu’ils ont bâtie » et a continué de la sorte à « semer le doute en leurs esprits/qulûb ». Ce n’est point cette mosquée qui a été physiquement détruite, mais, spirituellement, le cœur de ses adhérents : « jusqu’à ce que s’en putréfient leurs cœurs/qulûb », et telle est la sagesse divine : « Dieu est parfaitement Savant, infiniment Sage. » Enfin, notre analyse compositionnelle montre que ces versets s’inscrivent en un chapitre consacré aux opposants des tribus bédouines. L’on en déduit donc que ladite mosquée n’était pas située à Médine, mais quelque part sur le territoire de l’une de ces tribus, ce qui à nouveau infirme le récit traditionnellement admis.

[58] L’Exégèse de guerre n’a pas manqué ici l’occasion de légitimer au nom des Écritures sacrées antérieures la notion de jihad selon l’Islam… Le segment « soit ils l’emportent, soit ils sont tués » signifie littéralement « ils tuent et se font tuer ». Cependant, en cas de guerre il existe pour les combattants deux autres alternatives possibles : ils échouent, mais restent en vie, ou ils gagnent, mais meurent au combat. Ainsi, puisque le Coran formule une proposition binaire ne reflétant pas la réalité, cela impose logiquement que le premier verbe qatala s’entende au sens figuré, d’où : « ils l’emportent » et que la deuxième occurrence à la voix passive se comprenne au sens propre : « ils sont tués », car ceci exprime l’engagement total d’un croyant pour la cause de Dieu. Or, rappelons que les deux dernières parties de cette sourate sont consacrées non pas à un jihad offensif tous azimuts, mais à la lutte préventive pour la préservation de la paix, c’est donc contextuellement cet effort qui est nécessairement poussé ici à son paroxysme rhétorique. Contrairement à ce qu’affirment l’Exégèse et l’Islam, dans le segment « Promesse véridique Lui incombant » ladite promesse/wa‘d ne concerne pas l’octroi garanti du Paradis pour qui succomberait au jihad. En effet, cette théologie du martyre jihadiste ne figure pas « dans la Thora [et] l’Évangile ». Malgré tout, pour prouver la mention du jihad dans la Thora les exégètes ont cité Job, VII, 1-2 bien que ce texte ne figure pas dans la Thora, mais dans la troisième section de l’Ancien Testament et, de plus, cette citation tronquée appuie un contresens. Le Deutéronome est aussi mentionné : XX, 2 et 19, mais là encore le lien est plus que distendu. Concernant la mention du jihad dans l’Évangile, la démonstration est encore plus à la peine puisque l’on n’a pu qu’interpréter à contre-raison et hors sujet Matthieu, X, 34. Ce constat impose que nous envisagions une composition textuelle différente impliquant donc que la « promesse » porte alors non pas sur l’énoncé antérieur, mais sur ce qui va être énoncé. Le sens se poursuit ainsi sans rupture au v112 et justifie que nous ayons coupé ce v111 à la rime donnée naturellement par le verbe yuqtalûn/ils sont tués. Il résulte de cette analyse que l’on ne peut affirmer que le Coran promette le Paradis aux combattants morts au jihad et c’est sur ce point commun que l’intertextualité exprimée par ce verset fait sens : ni la Thora ni l’Évangile ne prônent le jihad et ne font du Paradis sa récompense.

[59] Cette promesse est évoquée en S19.V47 ; S26.V86 ; S60.V4.

[60] Construisant la circularité de ses propres arguments, l’Exégèse affirme à nouveau, et toujours sans preuve, que ce verset est en lien avec l’expédition de Tabuk. Le segment « ont failli dévier » indique que ceux qui s’étaient mobilisés aux côtés de Muhammad connurent un moment de doute au vu de la difficulté en situation de certaines missions de paix engagées par le Prophète, c’est sur ce doute que porte leur repentir. S’agissant du Prophète, il ne peut avoir douté de l’ordre de Dieu quant à ces expéditions de sécurisation, son repentir concerne nécessairement un autre point. Or, nous avons noté qu’à plusieurs reprises il lui avait été reproché par Dieu son indulgence à l’égard de ses opposants, cf. v43 ; v61 ; v80, et le fait qu’en conséquence il avait accepté leur défection. Le Coran témoigne donc que le Prophète s’est repenti de cette faiblesse de comportement vis-à-vis de sa mission.

[61] Là encore, l’Exégèse s’est crue dans l’obligation de fournir l’identité des personnages alors que le Coran n’apporte sciemment aucune précision. D’une part, le Coran se positionne toujours de manière anhistorique et l’on ne voit guère pourquoi il dénoncerait trois individus en particulier si l’on admet qu’ils étaient connus de tous. D’autre part, comment envisager que sur le grand nombre d’opposants au Prophète auxquels cette sourate fait maintes fois allusion, opposants pour des raisons diverses, des plus menaçantes au plus bégnines, seuls trois individus revinrent sur leur position alors que le Prophète déploya beaucoup d’efforts de diplomatie pour amener tous ces réticents à soutenir son effort de paix et qu’il est évident qu’en la matière il parvint à résoudre la plupart de ces réticences. Nous formulerons donc une hypothèse contextuellement et sémantiquement très probable : par « trois », chiffre non nominalement précisé, l’on peut entendre qu’il s’agit là des trois seules catégories d’opposants que le Coran n’a eu de cesse de dénoncer en cette sourate : les polythéistes Médinois, les hypocrites Médinois, les Bédouins.

[62] Ce verset et le suivant ne font pas l’apologie du jihad ni ne sont, comme d’aucuns se plaisent à le supposer, une préfiguration des futures guerres de conquête après la mort du Prophète. Contextuellement, et comme en résumé de tout ce qui vient d’être abordé notamment en cette Partie IV, il s’agit là d’une harangue que le Messager est chargé de transmettre, phénomène que nous avons déjà rencontré en S8.V65-66. Du reste, il n’est lexicalement évoqué aucun combat, mais seulement l’effort de mobilisation pour sécuriser les nouveaux territoires assujettis au Prophète et les récompenses auprès de Dieu que l’on peut attendre de la participation à ces campagnes préventives destinées à renforcer et protéger la paix obtenue par le Prophète à la suite de la prise pacifique de La Mecque.

[63] Bien que l’Exégèse ait proposé de nombreuses interprétations au service d’une lecture militaro-prosélyte, le propos de ce verset est explicite.  Le segment « les croyants n’ont pas tous à s’élancer », c.-à-d. en ces campagnes prophétiques, formule une réserve qui tempère la harangue précédente. Il est ici présenté un autre aspect de l’effort de paix : un volet purement pédagogique concernant les Bédouins. Comme rencontré à plusieurs reprises en cette sourate concernant les Bédouins fraîchement ralliés au Prophète, la sourate 49 fournit des éléments de compréhension. Présentement, S49.V14 nous apprend que le Coran remet en cause la foi même des Bédouins pour une grande part uniquement convertis par opportunisme. Ce n’est donc pas ici une affaire de religion/dîn, mais plus fondamentalement de foi, et comme de manière constante en un contexte théologique et “politique” le terme dîn vaut pour tradition ou croyance, d’où ici notre « croyance/dîn ». Le passage du polythéisme traditionnel au monothéisme strict nécessite un recentrage de la foi que le Coran propose de guider par l’enseignement. L’on pourrait nous opposer qu’il était tout aussi logique de comprendre le segment-clef li-yatafaqqahûna fî-d–dîn par s’instruire en religion. Mais nous observerons que l’objectif de cet enseignement est « d’avertir/li-yundhirû » afin que ceux à qui il sera transmis puissent « se garder/yaḥdharûn ». Ces deux verbes expriment des perspectives théologiques bien plus que religieuses, et s’il s’était agi d’apprendre la religion, il aurait été plus cohérent de dire « afin de l’enseigner à leur clan » et non « afin de les avertir ». Pour le Coran, l’avertissement/nudhr est une notion essentielle, elle concerne en de très nombreux versets la prise de conscience de l’unicité de Dieu et de l’existence de l’Au-delà. Points de « croyance » que l’on imagine très délicats à saisir au cœur de l’Arabie profondément polythéiste et attachée aux cultes de diverses divinités et à des rituels ne visant que la vie présente.

[64] Ce verset, comme de nombreux autres en cette sourate, a été interprété en faveur du jihad offensif permanent et d’aucuns ont vu là l’ordre de conquérir par la force les territoires voisins, c.-à-d. byzantins et sassanides. Là encore, nous laisserons ces exégètes prendre leur responsabilité… Ceci étant, le segment « qui vous avoisinent » indique contextuellement qu’il y avait aux environs de Médine des tribus polythéistes ou, plus sûrement, dont certains membres étaient restés attachés à leur polythéisme. C’est l’opportunisme réaliste qui caractérisait les relations intertribales en Arabie, aussi attendaient-ils de voir si la situation allait tourner définitivement en faveur de Muhammad ou si l’on pouvait encore s’attendre à un revirement en faveur de l’ordre ancien. Il s’agissait donc d’éléments ayant un fort potentiel de déstabilisation. Par ailleurs, la forme III qâtala signifie généralement combattre, mais elle exprime aussi la réciprocité et vaut alors pour lutter contre, s’opposer, affronter. Contextuellement, dans un appel à la mobilisation pour la paix à visée uniquement démonstrative et dissuasive, il ne peut s’agir de déclencher les hostilités, d’où logiquement notre « Affrontez certains des dénégateurs », c.-à-d. ceux qui vous menacent, tenez-vous prêts et manifestez-le afin « qu’ils trouvent en vous de l’animosité », c.-à-d. de la détermination et ne s’imaginent pas que la situation pourrait encore tourner en leur faveur, attitude encore une fois préventive et non pas combative. Signalons que l’on trouve dans le tafsîr de Tabari l’opinion de certains de ses prédécesseurs pour qui les polythéistes/kuffâr étaient ici les Daylamites. Or, les offensives militaires de ces derniers ne menacèrent les musulmans qu’à partir du IVe siècle, après le décès de Tabari ! Nous avons donc ici la preuve d’une insertion postérieure au sein d’un corpus dont l’authenticité n’est pourtant pas contestée…

[65] Voir note v64.

[66] Pas de faits précis à évoquer ici, la locution « une ou deux fois l’an » a une portée générale et rappelle en ce verset que la vie en ses épreuves procure toujours des occasions de réfléchir, de s’amender, de se repentir, de prendre conscience tant de la grandeur du divin que de la faiblesse de l’humain.

[67] Voir note v64.

[68] Comme il est de règle dans les constructions coraniques, cette conclusion de la Sourate 9 fait visiblement écho aux vicissitudes du Prophète avec son entourage évoquées dans les premiers versets de la sourate 8 qui formaient une introduction et elle est tout autant sans aucun lien avec ceux initiant la sourate 9. Ceci confirme ce que l’analyse littérale et compositionnelle a montré : à l’origine S8 et S9 n’étaient qu’une seule et même sourate dont l’introduction est constituée par les premiers versets de S8 et la conclusion par les derniers versets de S9, voir notre Introduction à la sourate 9. Notons qu’en ce seul v128 le Prophète, à l’exclusion de tout autre prophète dans le Coran, est qualifié de raḥîm/miséricordieux de la part du Tout miséricorde/ar-raḥîm. Ce portrait de Muhammad est tout en retenue, il nous montre un homme d’une douce humanité, bienveillant et pétri de compassion. Autre aspect intime, le v129 allude à ce que le Prophète est pleinement relié à Dieu et submergé par la proximité et la grandeur divine. Rien donc qui conclurait une sourate voulue et pensée par l’Islam comme un testament combatif et martial, rien qui ne soutienne le cliché d’un prophète guerrier, d’un conquérant ou même d’un habile politique. Tel était le Prophète, un être de tendresse et d’amour, accablé ici-bas par le poids de sa mission, mais dont l’âme approchait le divin, suprême apaisement.