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Nous ne voyons aucun avantage à ne pas conserver l’ordre traditionnel de classement des sourates du Coran[1] et il nous paraît plus important encore de respecter les habitudes d’usage des lecteurs. De ce fait, nous avons maintenu la présentation classique posant que les sourates 8 et 9 seraient deux entités textuelles distinctes bien que nous démontrions présentement qu’à l’origine ces deux sourates n’en constituaient qu’une seule, fait que parfois nous figurons par la mention : S8-S9.

I Ceci étant précisé, la présente sourate pose donc plusieurs problèmes : 1- ordre de classement ; 2- individualisation ; 3- signification ; 4- absence de basmala ; 5- chronologie. Nous allons répondre point par point à ces interrogations :

1 – Ordre de classement de la Sourate 9

Alors qu’il est admis que l’ordre des sourates dans le Coran est établi selon un ordre sensiblement décroissant, cette sourate est pourtant classée neuvième bien qu’elle soit deux fois plus longue que la Sourate 8. Inversement, vu la brièveté de la Sourate 8 (10 pages standardisées), celle-ci aurait dû être placée après la Sourate 12 (13 p. stand.). De même, la sourate 9 (21 p. stand.) aurait dû être située après la Sourate 7 (26 p. stand.).  Plus encore, le fait que la Sourate 8 ne couvre que 10 pages alors que la Sourate 9 en comprend 20 est une anomalie notable qui doit donc être expliquée. Pour comprendre avec rigueur cette problématique, quelques informations sont nécessaires :

– Lorsqu’on parle de la longueur d’une sourate, celle-ci n’est pas déterminée par le nombre de versets la composant puisque ceux-ci vont de quelques mots à quinze lignes pour le plus long. L’estimation de la longueur d’une sourate repose donc sur la quantité de texte et, en pratique, pour que ce calcul soit précis, cela nécessite une standardisation de la taille de l’écriture et des pages ainsi que du nombre de lignes par feuillet.

– Or, si le classement décroissant des sourates du Coran est très ancien, attesté physiquement dès la deuxième moitié du VIIe siècle de l’Hégire, à cette époque l’écriture manuscrite était irrégulière, le nombre de lignes par pages inconstant et la taille des feuillets quasiment différente pour chaque exemplaire manuscrit du Coran.

– De plus, il était très fréquent que les antiques codex soient écrits à plusieurs mains, pratique facteur d’irrégularité. À signaler aussi que les scribes jouaient pour plusieurs raisons sur l’allongement des finales de versets et que plus une sourate comprenait de versets, plus elle pouvait ainsi apparaître graphiquement longue. À l’inverse, pour les mêmes raisons, un scribe pouvait contracter l’écriture de certains mots.

– Ce n’est donc qu’à partir des Ottomans que l’on assiste à une standardisation de la mise en page du texte coranique selon un principe quasi constant à l’heure actuelle : chaque page est composée de quinze lignes et toutes commencent par le début d’un verset et s’achèvent par la fin d’un autre, exercice typographique qui malgré tout oblige là aussi à des allongements et des raccourcissements de finales ou de mots. Toutefois, cette disposition typographique est la plus fiable dont nous disposons concernant la longueur des sourates. Seul peut-être le comptage des lettres ou des phonèmes pourrait affiner ce type de classement, mais concrètement cela n’aurait d’intérêt que pour celui qui voudrait proposer un classement des sourates différent, ce qui à vrai dire ne présente guère d’intérêt.

Ces quelques faits expliquent qu’à une époque initiale et durant plusieurs siècles la détermination de la taille réelle des sourates ne pouvait être qu’approximative. En conséquence, l’on observe de manière générale des anomalies quantitatives dans l’ordre de classement traditionnel. À titre d’exemple, tel est le cas de la Sourate 3 (27 p. stand.) et de la Sourate 4 (29 p. stand.) plus longue donc que sa précédente, mais classée à sa suite. De même pour la Sourate 7 quantitativement plus importante que la Sourate 6. Nous en conclurons qu’il n’y a donc pas à prendre en compte une certaine irrégularité dans le classement par ordre décroissant des sourates du Coran, ces imprécisions provenant des conditions de réalisation des anciens codex coraniques que nous avons évoquées et non de quelconques secrets ou subtilités de composition thématiques. Quoi qu’il en soit les décalages de classement des sourates dites longues que l’on peut constater sont relativement minimes, ce qui n’explique donc pas que la Sourate 8 ne couvre que dix pages standardisées alors que la Sourate 9 en comprend vingt et une. Par contre, le bloc de texte S8-S9 représente un peu moins de trente pages standardisées (en-tête de S9 et allongements techniques déduits) et il est alors évident qu’il aurait naturellement sa place à la suite de la Sourate 7. De la sorte serait respectée la cohérence du classement décroissant des sourates dans le Coran bien que la Sourate 7 ne compte que vingt-six pages standardisées puisque, nous l’avons justifié ci-dessus, le nombre de pages n’est pas un critère très précis et que cet écart de quatre pages est dans la norme de variabilité constatée dans le classement coranique des sourates. En conclusion, selon la méthodologie de classement reconnue par la tradition exégétique, l’ensemble des observations ci-dessus indique quantitativement qu’à l’origine les sourates 8 et 9 ne constituaient qu’une seule et même sourate.

2 – Individualisation de la Sourate 9

L’analyse littérale du texte et l’étude de la composition des Sourates 8 et 9 fournissent des éléments essentiels confirmant à la fois l’unité initiale de ces deux sourates et les raisons ayant amené à ce que l’Exégèse en vint à les séparer, les individualiser.

– Concernant la Sourate 8, nous avons montré qu’elle est constituée d’une introduction, vs1-4, puis de deux parties distinctes. La Partie I, vs5-54, est en lien avec l’évènement de la bataille de Badr, ses causes et ses enseignements. La Partie II, vs55-75, est par contre relative au fameux traité de Hudaybiyya signé entre le Prophète et Quraysh. Il est y rappelé la nécessité d’en respecter les clauses et, en opposition, sa violation unilatérale par les qurayshites et leurs alliés. Or, la Partie II est bien plus brève que la Partie I, ceci alors que l’étude de la composition du Coran montre de manière constante que les différentes parties d’une même sourate sont relativement de même longueur. Par ailleurs, l’on note que la Sourate 8 n’a pas de conclusion textuellement identifiable, ce qui n’est jamais le cas, car lorsqu’une sourate possède une introduction littéralement et thématiquement objectivable l’on note aussi qu’elle présente toujours une conclusion en rapport avec le thème principal, mais aussi avec la portée profonde de l’introduction. Il convient donc de garder à l’esprit ces anomalies touchant la Sourate 8.

– Concernant la Sourate 9, outre le fait qu’elle ne débute point par la basmala, ce sur quoi nous reviendrons, l’on observe qu’elle ne commence pas par une introduction identifiable. Cependant, nous l’avons indiqué, toutes les sourates assez longues débutent par une introduction. Ainsi, le propos de la Sourate 9 débuterait abruptement par une révocation de traité, thème qui de plus se poursuit directement jusqu’au v24 et s’étend en ses conséquences jusqu’au v37 sans que l’on sache pour autant en quel contexte précis cela se déroule ou de quel ou quels traités il s’agirait. Au regard de la rigueur compositionnelle des longues sourates que nous avons systématiquement constatée, cette exception pour S9 n’est guère justifiable. Autre anomalie, la Sourate 9 possède une conclusion, vs128-129, alors même qu’elle n’a pas d’introduction et que, comme nous l’avions signalé, toute conclusion d’une sourate est en lien avec son introduction. Par contre, l’analyse littérale montre que cette conclusion de S9 fait aussi écho à l’introduction de la Sourate 8. Tout se passe donc objectivement comme si ces deux sourates ne formaient qu’un seul et même ensemble. Dès lors que l’on admet cette cohésion, il devient aisé de comprendre pourquoi l’on ne note pas d’introduction en en-tête de la Sourate 9. En effet, l’on constate que les vs1-24 de S9 constituent un chapitre faisant directement suite aux derniers versets de S8, vs72-75. Ces versets appartiennent au Chapitre II de la Sourate 8 qui traite du respect des clauses du traité de Hudaybiyya lequel est le thème unique de la Partie II de cette sourate.  Le Chapitre I, vs55-66, de cette même Partie ayant envisagé la violation dudit traité par Quraysh et la structure dialogique étant ici alternante, il est alors tout à fait logique que les premiers versets de S9 soient relatifs à la révocation de ce traité de Hudaybiyya, rupture décidée et édictée par Dieu en conséquence des trahisons répétées de la part des qurayshites et leurs alliés. Ce constat basé sur l’étude de la composition de S8 et S9 confirme qu’à l’origine le propos coranique faisait sens au sein d’une unique entité. Ceci justifie donc qu’afin de restituer thématiquement et visuellement l’unité initiale S8-S9 nous ayons intitulé le début de la Sourate 9 : Chap. III : Révocation du traité de Hudaybiyya ; § 1 : Révocation et proclamation, chapitre qui s’inscrit naturellement dans la continuité de la Partie II de S8.

3 – Signification de la Sourate 9

La conclusion précédente se vérifie aussi à l’inverse, car, de fait, la compréhension du début isolé de S9 a toujours soulevé des difficultés exégétiques, notamment pour identifier quels traités étaient ainsi rompus. Ceci étant, c’est justement la décontextualisation voulue par la séparation de S8-S9 qui explique que certains exégètes soient parvenus à imposer cette coupure postérieure à la Révélation. En effet, ainsi décontextualisés, les premiers versets de cette sourate se sont avérés plus aisément interprétables selon un objectif précis. Coupés de tout contexte, les vs1-5, spécialement, ont alors été compris comme une déclaration unilatérale de guerre de la part de l’Islam, option combative qui, de plus, serait voulue par Dieu : « Dieu est libre de l’engagement envers les polythéistes ainsi que Son messager », v4. Désormais, les musulmans ne seraient plus tenus au seul jihad défensif, mais pourraient arguer d’un jihad offensif et se lancer ainsi à la conquête du Monde. Cette révélation réputée traditionnellement très tardive serait donc censée préfigurer ce qui va se produire du temps de Omar, le deuxième calife, qui à partir de l’an 14 de l’Hégire, à peine plus de deux ans après la mort du Prophète, lança les tribus bédouines à l’assaut des empires byzantin et sassanide. Point d’orgue de cette construction exégétique, le v5, dit “verset du sabre” a été considéré comme abrogeant toutes les édictions coraniques antérieures en faveur de la paix et de la tolérance. Brandi par tous les assoiffés de conquêtes à l’époque de l’Islam impérial ou, actuellement, par les va-t-en-guerre de tous bords, le segment « tuez les polythéistes où que vous les trouviez, saisissez-vous d’eux, assiégez-les, tendez-leur toutes sortes d’embuscades » fut l’étendard du jihad universel et éternel devant mener à la domination finale de l’Islam sur la Terre entière ! En note 5 de notre traduction littérale de la Sourate 9, nous montrons comment le texte coranique a été trahi par l’exégèse guerrière au service des puissances califales. Cependant, répétons-le, de telles surinterprétations n’ont été rendues possibles que du fait que l’on a artificiellement décontextualisé la Sourate 9 en la séparant de ce qui est alors devenu la Sourate 8. Conséquemment, cela permit d’interpréter selon une logique de guerre toute la Sourate 9 et de lui conférer un ton guerrier et des intentions bellicistes. Ainsi, l’Exégèse mettra-t-elle en scène un Prophète tout occupé en ses dernières années de vie à combattre le monde qui l’entourait, menant de nombreuses razzias et autres excursions, actions militaires marquées par les batailles de Ḥunayn et de Tabuk dont la sourate 9 témoignerait. En réalité, une fois reconstituée la logique de propos du bloc S8-S9, l’analyse littérale montre que le Prophète, à l’opposé de cette vision belliqueuse, mobilisa toute son énergie pour, au contraire, préserver et sécuriser sans combats la paix bédouine qu’il avait obtenue après la prise pacifique de La Mecque. La présentation thématique de la Sourate 9 nous permettra de détailler et justifier cette noble stratégie du Prophète, laquelle est nettement voulue par son Seigneur.

4 – L’absence de basmala de la Sourate 9

A minima, l’on est en droit de penser que l’absence de basmala[2] en en-tête de la Sourate 9 est la trace d’un évènement ayant concerné cette sourate. Les plus anciens codex coraniques qui nous sont parvenus, globalement situables dans la deuxième moitié du VIIe siècle de l’Hégire, font état de l’utilisation de la basmala en en-tête même si les sourates sont aussi le plus souvent séparées par un trait horizontal et si la basmala est comptée par les copistes en tant que verset ou non. L’absence de basmala concernant uniquement la Sourate 9 en est donc d’autant plus remarquable. Plus tard, vers les IIIe et IVe siècles, l’Exégèse s’est emparée du sujet et parmi de nombreuses tentatives d’explications les plus retenues ont été les suivantes :

1- Le Prophète serait mort avant d’avoir eu le temps d’indiquer la mention de la basmala pour cette sourate.

2- La basmala étant une formule de paix, elle ne pouvait figurer au début d’une sourate désavouant les alliances du Prophète.

3- Le Prophète n’aurait pas indiqué s’il fallait joindre les 129 versets de S9, que l’on affirme alors avoir été révélé d’un bloc, à tel ou tel autre groupe de versets. Il fut alors décidé de les réunir aux 75 versets de S8 comme s’il s’agissait d’une seule et même sourate. Comme certains Compagnons ne furent pas par la suite d’accord avec cette mesure, le calife Uthman opta pour un modus vivendi en décidant qu’il s’agirait là de deux sourates distinctes, mais sans mettre la basmala en tête de la S9 ainsi canonisée.

La première hypothèse ne peut être validée, car selon chronologie traditionnelle S9 aurait été révélée en l’an 9, et d’un seul mouvement, alors que le Prophète décéda en l’an 10. Or, selon notre propre chronologie, cf. infra, cette sourate a été révélée en plusieurs temps et débute en l’an 8. La deuxième hypothèse est tributaire a posteriori de l’Exégèse et ne peut être retenue puisque l’analyse littérale montre qu’au contraire la Sourate 9 s’inscrit dans une démarche pacifique. La troisième hypothèse est tout aussi infondée puisque nous avons démontré que le calife Uthman n’a jamais mis au point le document coranique officiel dit muṣḥâf que l’on nomme Vulgate de Uthman.[3] D’autre part, à bien réfléchir, le compromis qu’aurait imposé Uthman ne fait pas sens, car il ne pouvait ainsi réellement satisfaire aucune des deux parties et que, de plus, il aurait ainsi institué une innovation au sein du Coran : le fait de créer une sourate sans la faire précéder de la basmala, ce que les pieux Compagnons n’auraient sûrement pas pu accepter. Aucune des explications que l’Exégèse a dû rechercher face à l’absence de la basmala en tête de S9 n’est probante. Une seule certitude, à cette époque tardive cette situation était admise de tous.

– Cependant, il n’en a pas toujours été ainsi puisqu’il existe plusieurs sources citées par as-Suyûṭî dans son célèbre itqân faisant état d’avis anciens affirmant que S8 et S9 formaient à l’origine une seule sourate. Même si ces sources ne sont pas plus fiables que celles avancées par les exégètes validant la scission de S8-S9, elles témoignent à tout du moins d’un débat précoce et d’avis divergents. Autrement formulé, ce n’est que si à l’origine S8-S9 était une seule sourate qu’une discussion postérieure sur leur division pouvait avoir eu lieu. Ceci confirme donc ce que l’ensemble des analyses et réflexions menées aux trois paragraphes précédents a mis en évidence : durant les premiers temps de la transmission oro-scripturaire du Coran, les sourates 8 et 9 constituaient une seule et unique sourate.

5- Chronologie de la Sourate 9

Comme nous l’avons explicité, après avoir séparé S8-S9 et ainsi individualisé la Sourate 9, hors tout contexte il devenait plus aisé pour l’Exégèse d’en imposer une lecture combative, voire guerrière. Cette décontextualisation artificiellement générée a permis notamment la surinterprétation du v5 qui devient ainsi le fameux verset du sabre, mais aussi celle de l’intégralité des versets de cette para-sourate alors reliés à une suite ininterrompue de campagnes militaires selon la réécriture de l’histoire prophétique voulue par l’Exégèse.  Pour renforcer la force et la valeur de cette interprétation, l’Exégèse a de même joué sur sa chronologie en classant 113e dans l’ordre de révélation la Sourate 9, c’est-à-dire juste avant la Sourate 110 classée 114e, dernière révélation donc.[4] Poursuivant son travail de fond, l’Exégèse a majoritairement soutenu que cette sourate 110 annonçait au Prophète son décès proche. Ainsi comprise, cette très brève sourate est peu contributive et le dernier thème développé par le Coran serait donc S9. Elle serait alors comme le testament coranique et l’héritage prophétique qui selon l’interprétation mise en place plaideraient le jihad offensif permanent. En quelque sorte, l’autorisation divine à partir de l’exemple des campagnes militaires supposément menées par le Prophète et, plus encore, une prophétie des conquêtes territoriales que ses successeurs mèneront avec le succès que l’on connaît.

Cependant, notre analyse littérale a mis en évidence que les 37 premiers versets de S9 faisaient suite logique à la Partie II de S8 et étaient de ce fait sans nul doute en lien direct avec la révocation du Pacte de Hudaybiyya. Or, si l’on se fie aux données traditionnelles, les seules disponibles, nous nous situons seulement là dans les débuts de l’an 8 de l’Hégire. De même, nous avons montré que les Parties III et IV de S9 s’inscrivaient dans un cadre faisant suite à la prise pacifique de La Mecque par Muhammad, soit durant le mois de ramadan de l’an 8 selon lesdites sources qui, au vu de l’importance de l’évènement et son retentissement historique, sont en l’occurrence fort vraisemblables. L’exégèse a donc postdaté la Sourate 9 pour les raisons que nous avons évoquées au paragraphe précédent. Nous avons aussi souligné qu’un certain nombre de passages de S9 étaient éclairés par plusieurs versets de la Sourate 49, sourate que l’Exégèse sans y prêter garde a classée 106e, ce qui génère une incohérence évidente au sein de sa chronologique, mais renforce la nôtre. Incidemment, comme nous l’avons signalé, notre recadrage chronologique annule une hypothèse classique quant à l’absence de la basmala supposant que la sourate 9 ayant été révélée sur le tard de sa vie, le Prophète n’aurait pas eu le temps d’indiquer de la mentionner expressément.

II – Composition et thématique de la Sourate 9

Nous nous en sommes à présent largement expliqué, la Sourate 9 n’était à l’origine que la continuité logique de ce qui est devenu par défaut la Sourate 8. Comme de règle dans la construction des longues sourates, le bloc S8-S9 apparaît alors composé de quatre Parties de longueurs sensiblement égales. La Partie II de la Sourate 8, vs55-75 a pour titre De Hudaybiyya puisque tel est l’unique thème qu’elle envisage. Ce dernier est traité comme suit : le Chapitre I est consacré à la violation du traité de Hudaybiyya par les Quraysh ou ses alliés tandis que le Chapitre II rappelle aux musulmans l’obligation du respect de ce pacte de non-agression, une trêve de paix. Cette Partie II se poursuit donc en ce qui n’aurait jamais dû devenir la Sourate 9 et ses 24 premiers en constituent un Chapitre III évoquant alors la révocation de l’accord de Hudaybiyya énoncée par Dieu du fait de ses violations incessantes par Quraysh. De même, le Chapitre IV, vs25-37, s’inscrit avec cohérence dans les conséquences à long terme de la révocation de Hudaybiyya, dont l’aboutissement imprévu par ses signataires, hormis sans doute le Prophète, est la prise pacifique de La Mecque. Il est à noter que ce chapitre nous instruit aussi de ce que la menace résiduelle contre cette paix ne provenait pas que des polythéistes ou des hypocrites Médinois, mais aussi de leurs différents niveaux d’association avec les juifs et les chrétiens : vs29-37. Aussi, cette critique coranique est-elle pleinement contextualisée et sans aucune portée transhistorique. Pour autant, l’Exégèse a su aussi décontextualiser ce sous-thème et est parvenue de la sorte à disqualifier théologiquement ces deux religions et, politiquement, à imposer un statut de dhimmi par l’obligation du versement de la Jizya, deux mesures discriminatives qui ne sont donc en rien coraniques.[5]

Aussi, la Partie III faisant suite, vs38-89, est-elle consacrée à la préservation de la paix acquise par la conquête pacifique de La Mecque. Nous l’avons largement commenté tout au long de notre traduction, contrairement à ce que l’Exégèse imposa rétrospectivement à l’interprétation de ce texte en fonction de ses besoins politiques de conquête, il ne s’agissait pas pour le Prophète d’ouvrir un front incessant de combats contre ses ennemis réels ou supposés. Bien au contraire, le Prophète eut fort à faire afin de mobiliser en permanence ses forces pour parcourir le vaste territoire qui était placé sous son autorité après qu’il eût conquis La Mecque, tel est donc en cette Partie II le thème du Chapitre I : De la mobilisation préventive à Médine, vs38-54. Cette stratégie de maintien de paix par la mobilisation permanente était destinée à prévenir toute velléité de la part de tous ceux qui dans la foule fraîchement ralliée, mais avec fragilité et expectative, attendaient que le Prophète fasse montre de faiblesse ou d’excès de confiance pour se retourner contre lui. Le Chapitre II, vs55-89, indique que les principales difficultés venaient de l’intérieur : les réticences des opposants Médinois qui se refusaient sous divers prétextes fallacieux à contribuer à ce qui n’était pas un effort de guerre, mais à un effort de paix. Ceci, soit qu’ils n’y voyaient aucun intérêt matériel puisque sans combat pas de butin, soit que certains d’entre eux par hypocrisie de foi voulaient ainsi saper la stratégie du Prophète en espérant sa chute et la fin de son leadership sur Médine notamment. Puis la Partie IV, vs90-127, rappelle que la duplicité n’était pas que médinoise, mais concernait de même les tribus bédouines que ne s’étaient assujettis à Muhammad que du fait de sa domination sur le Hedjaz après la conquête de La Mecque, tel est le sujet du Chapitre I, vs90-112. Enfin le Chapitre II, vs113-127, dernier de S8-S9, évoque l’ultime effort de Muhammad pour mobiliser ses fidèles de la première heure au nom de la foi, de même pour les opposants et les Bédouins mais de manière logiquement plus pragmatique et, en une perspective plus théologique, le Coran rappelle alors les méfaits spirituels de l’hypocrisie.

Puis vient la Conclusion, vs128-129. Comme de règle, elle fait effectivement écho à l’introduction, vs1-4, où le Prophète apparaît comme un homme blessé, dont la sollicitude est trahie par son entourage et tous ceux à qui il prodigue sa bienveillance. Avec pudeur et retenue, ces versets nous dévoilent la souffrance du Prophète que cet effort terrestre pour la paix motive profondément, mais que la petitesse des hommes désespère tout autant. Malgré tout, il reste noble et généreux, sans calcul, sans volonté propre autre que celle de Dieu, son âme totalement abandonnée à Dieu connaît alors extatiquement Dieu.

– Nous aurons donc pu constater que l’analyse littérale met en évidence une trame logique bien différente de celle proposée par l’Exégèse, interprétation entièrement motivée par un préjugé aux accents militaire. Le bloc S8-S9 n’était pas destiné à porter le feu de la guerre sur la Terre entière ni à forcer à la conversion des peuples pillés et réduit à merci. Si nous pourrions toutefois nommer ce complexe S8-S9 Guerre et Paix, il s’agirait de la guerre menée contre Muhammad par ses adversaires et de la paix que le Prophète a installée et protégée. Ce n’est point l’épée que le Prophète était venu apporter, mais la paix. Une théologie coranique de paix contre une théologie islamique de guerre, un Prophète de paix versus un Islam de guerre, tels étaient les enjeux exégétiques pleinement assumés par la césure imposée à S8-S9.

Comme à l’accoutumée, voici une présentation synoptique permettant de visualiser l’unité thématique de la sourate dite 9 qui n’est rien d’autre en réalité que la continuité de la Sourate 8 et, plus précisément, de sa Partie II :

Chap. III : Révocation du traité de Hudaybiyya

§ 1 : Révocation et proclamation ; vs1-4

§ 2 : Conséquences à court terme de la révocation de Hudaybiyya ; vs5-11

§ 3 : Incitation à combattre les transgresseurs du traité de Hudaybiyya ; vs12-16

§ 4 : Incitation à la rupture entre croyants et polythéistes ; vs17-24

Chapitre IV : Long terme de la révocation de Hudaybiyya

§ 1 : Lutte contre les dernières agressions polythéistes après la prise de La Mecque ; vs25-29

§ 2 : Dénonciation des manœuvres de Gens du Livre associés aux polythéistes ; vs30-37

Partie III :  Préservation de la paix

Chapitre I : De la mobilisation préventive à Médine

§ 1 : Rappel du soutien dû au Prophète au nom de Dieu ; vs38-41

§ 2 : Le Prophète face aux défections internes ; vs42-48

§ 3 : Controverses prophétiques avec l’opposition médinoise ; vs49-54

Chapitre II : De l’opposition hypocrite

§ 1 : Matérialisme des opposants Médinois ; vs55-63

§ 2 : De la duplicité de l’hypocrisie de ces opposants ; vs64-72

§ 3 : Refus de l’effort financier par les hypocrites opposants Médinois ; vs73-80

§ 4 : Conduite à tenir pour le Prophète concernant ses hypocrites opposants Médinois ; vs81-89

Partie IV Consolidation de la paix

Chapitre I : Mobilisation des tribus non médinoises 

§ 1 : Défections et duplicité des tribus bédouines ; vs90-97

§ 2 : Condamnation divine des tribus bédouines récalcitrantes à l’effort de paix ; vs98-101

§ 3 : Ouverture envers les Bédouins devenus coopératifs ; vs102-106

§ 4 : De la mosquée des opposants Bédouins versus le vrai engagement ; vs107-112

Chapitre II : Ultime rappel quant à la mobilisation

§ 1 : Rappel adressé aux Exilés et aux Auxiliaires ; vs113-118

§ 2 : Rappel pragmatique adressé aux Médinois et aux Bédouins ; vs119-122

§ 3 : Rappel théologique de lutte contre l’hypocrisie ; vs123-127

Conclusion ; vs 128-129

*****

[1] Cf. notre critique de l’utilité d’un classement chronologique des sourates : Chronologie des sourates du Coran.

[2] C’est-à-dire le fait pour une sourate de commencer par la formule « Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde ».

[3] Cf. Le Coran de Othman – mythe ou réalité ?

[4] L’analyse littérale a montré qu’en réalité cette sourate appartient à une période mecquoise précoce, ce qui a été aussi l’avis d’une minorité d’exégètes.

[5] Pour l’analyse critique du v29, voir : La jizya et les dhimmî selon le Coran et en Islam.