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  Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde [1]

Partie I : De Badr

Introduction

–  Ils t’interrogent quant aux surcroîts.[2] Réponds : Les surcroîts sont à Dieu et au Messager. Craignez donc Dieu pieusement, rétablissez la concorde entre vous et obéissez à Dieu et à Son messager si vous êtes croyants ! [1] Rien d’autre, les croyants sont ceux, lorsque Dieu est évoqué, dont tremblent les cœurs et ceux, quand leur sont récités Ses versets, dont la foi s’accroît et qui en leur Seigneur placent toute leur confiance, [2] ceux qui accomplissent la prière et de ce que Nous leur avons attribué font largesse. [3] Ceux-là sont les croyants, véritablement, ils auront des hauts rangs auprès de leur Seigneur[3] ainsi que pardon et généreuse attribution. [4]

Chap. I : Des causes de la bataille de Badr

§ 1 : Du plan de Dieu

– De même, ton Seigneur te fit sortir de ta demeure au nom de la vérité[4]  alors que certains croyants furent réticents. [5] Ils te disputèrent contre la vérité après qu’elle leur fut explicitée[5] comme s’il s’était agi de les précipiter à la mort, ils étaient dans l’expectative… [6] alors que Dieu vous promet qu’une des deux compagnies sera à votre merci, mais vous, vous aimiez que ce soit celle sans armes qui soit à vous. Cependant, Dieu désirait que triomphât la vérité par Ses arrêts.[6] Il coupa à la racine les dénégateurs [7] afin que triomphât la vérité et qu’Il réduisît ainsi à néant le mensonge,[7] quelque aversion en eurent les coupables. [8] Quand vous imploriez de votre Seigneur le secours et qu’alors Il vous répondit : Je vais vous assister d’un millier[8] d’Anges déferlant. [9] Mais Dieu ne fit cela qu’à titre de bonne nouvelle et afin que se rassérènent vos cœurs, car la victoire ne vint que de Dieu ; certes, Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage. [10] Quand Il vous avait plongés en une confiante somnolence de Sa part[9] puis qu’Il fit descendre sur vous du ciel une eau pour vous en purifier et ainsi chasser de vous la trahison venue du Shaytân afin qu’Il fortifie vos cœurs et affermisse de la sorte vos pas. [11] Quand ton Seigneur intima[10] aux Anges : Je serais avec vous, raffermissez donc les croyants, Je vais semer l’effroi en le cœur des dénégateurs. Coupez-leur donc la tête et tranchez-leur le bout des doigts ! [12] Il en est ainsi parce qu’ils se sont opposés à Dieu et à Son messager, et qui s’oppose à Dieu et à Son messager… alors, vraiment, Dieu est dur en poursuite. [13] Voilà pour vous, goûtez-le donc ; aux dénégateurs le tourment du Feu. [14]

§ 2 : De Dieu contre le complot de Quraysh

– Ô croyants ! Lorsque vous aviez rencontré les dénégateurs en marche,[11] vous ne leur aviez point tourné le dos. [15] Ce jour, celui qui leur aurait tourné le dos sans que ce ne soit pour se porter vers un autre point de combat ou se replier vers un autre groupe aurait encouru colère de la part de Dieu[12] et son seul refuge aurait été la Géhenne, et quel mauvais devenir ! [16] Cependant, ce n’est point vous qui les avez tués, mais c’est Dieu qui leur a donné la mort. De même, ce n’est point toi qui décochas lorsque tu tiras tes flèches, mais c’est Dieu qui les lançait.[13] Ce fut aussi afin de mettre les croyants à belle épreuve de Sa part ; Dieu, certes, entend et sait parfaitement. [17] C’est ainsi, vraiment, c’est Dieu qui a réduit à rien le complot[14] des dénégateurs. [18] Si vous recherchiez une mainmise, voilà la “victoire” qui vous est venue ! Mais si vous cessiez, cela serait bien meilleur pour vous ! S’il advient que vous récidiviez,[15] Nous réitérerons et votre bande ne vous sera alors d’aucune utilité quand bien même serait-elle nombreuse, car Dieu est seulement du côté des croyants ! [19]

Chap. II : Enseignements de Badr

§ 1 : De l’engagement auprès du Prophète à Médine

– Ô croyants ! Obéissez à Dieu et à Son messager et ne vous détournez pas de Lui[16] alors que vous vous efforcez de comprendre ! [20] Ne soyez point comme ceux qui disaient : « Nous avons entendu »,[17] mais ils ne comprenaient pas. [21] Certes, le pire des bestiaux aux yeux de Dieu est le sourd, le muet, ceux qui point ne raisonnent ! [22] Si Dieu avait connu en eux du bien, Il aurait fait qu’ils entendent, et quand bien même les aurait-Il disposés à entendre qu’ils auraient tourné le dos, mais ils se sont détournés… [23] Ô croyants ! Répondez favorablement à Dieu et au Messager lorsqu’il vous appelle à ce qui vous vivifie. Sachez que Dieu se place entre l’Homme et son cœur[18] et que par-devers Lui vous serez rassemblés. [24] Prémunissez-vous ainsi d’une épreuve qui ne frapperait pas uniquement ceux d’entre vous qui auraient été iniques.[19] Sachez que Dieu est dur en poursuite ! [25]

§ 2 : Parallèle rétroactif entre enseignements de Badr et période mecquoise

– Rappelez-vous quand vous étiez peu nombreux et méprisés dans le pays,[20] que vous craigniez que les gens ne fondent sur vous, mais qu’Il vous donna refuge, vous assista par Son soutien et vous procura de bonnes choses ; puissiez-vous être reconnaissants ! [26] Ô croyants ! Ne trahissez ni Dieu ni le Messager, vous seriez alors déloyaux envers vos engagements, en toute connaissance ! [27] Sachez que vos biens et vos fils[21] sont une épreuve alors qu’auprès de Dieu est une récompense immense. [28] Ô croyants ! Si vous craignez pieusement Dieu, Il vous octroiera la victoire,[22] rachètera vos mauvaises actions et vous pardonnera ; Dieu est Détenteur de l’immense grâce. [29] Et aussi, quand tramaient contre toi les dénégateurs pour t’entraver ou te tuer ou t’expulser.[23] Ils complotaient, mais Dieu également tramait, et Dieu est le meilleur des stratèges. [30] Et aussi, quand leur étaient récités Nos versets et qu’ils répondaient : Nous en avons assez entendu et, si nous voulions, nous composerions la même chose que cela, ce ne sont là que contes d’Anciens ! [31] Et aussi quand ils disaient :  Seigneur Dieu ! Si cela est la vérité de ta part, alors fais pleuvoir sur nous des pierres du ciel[24] ou frappe-nous d’un châtiment terrible. [32] Cependant, Dieu n’aurait point sévi contre eux alors que tu étais en leur sein et Dieu ne les aurait pas châtiés tant qu’ils auraient pu demander pardon. [33]

§ 3 : Parallèle prémonitoire entre enseignements de Badr et prédiction de Hudaybiyya

– Pour autant, ils ne pourront en rien empêcher Dieu de les punir lorsqu’ils vous barreront l’accès au Temple sacré[25] alors qu’ils n’en sont pas les maîtres, ses maîtres ne sont que les craignants-Dieu ; mais la plupart d’entre eux point ne savent ! [34] Leur dévotion[26] auprès de la Demeure n’est que sifflements et battements de mains… Alors, goûtez le Tourment pour avoir dénié. [35] Certes, les dénégateurs dépensent aussi de leurs biens afin d’obstruer le chemin de Dieu et ils en dépenseront encore,[27] mais cela s’avérera pour eux sujet d’amertume et, plus encore, ils seront vaincus… Les dénégateurs devant la Géhenne seront rassemblés. [36] Ceci afin que Dieu sépare les vils des purs, empile les vils les uns sur les autres puis les entasse tous et les mette dans la Géhenne ; ce sont là les perdants ! [37] Dis aux dénégateurs que s’ils cessent, il sera passé sur ce qui a eu lieu de leur part.[28] Mais, s’ils reviennent à la charge… n’y eut-il point l’exemple des devanciers ! [38] Et combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition et que le culte soit entièrement voué à Dieu.[29] S’ils cessent… certes Dieu de ce qu’ils œuvrent est parfaitement clairvoyant. [39] Et s’ils s’en retournent, sachez que Dieu est votre Allié, quel meilleur allié et quel meilleur secours ! [40]

Chap. III : Conclusions quant à Badr

§ 1 : De la bataille de Badr

– Sachez que quelque butin dont vous vous empariez, le cinquième[30] en revient à Dieu et au Messager, aux proches, aux orphelins, aux pauvres, aux fils de la route. Cela, si vous croyez en Dieu et en ce que Nous avons révélé à Notre serviteur le jour de la victoire, le jour où se rencontrèrent les deux troupes. Dieu a sur toute chose pouvoir. [41] Quand vous étiez sur le plus proche versant et eux sur le versant le plus à distance et que la caravane était située en dessous de vous…[31] Si vous aviez dû convenir d’une telle rencontre, vous vous sauriez très certainement opposés sur ce rendez-vous ! Mais il fallait que Dieu mette en œuvre un arrêt déjà décrété afin qu’Il fasse périr qui devait succomber manifestement et qu’Il maintienne en vie qui devait vivre manifestement. Vraiment, Dieu entend et sait parfaitement. [42] Quand en ton sommeil Dieu te les faisait voir peu nombreux,[32] car s’Il te les avait montrés en grand nombre vous auriez fléchi et contesté l’ordre donné, mais Dieu vous en préserva… Il est, certes, parfaitement Savant de ce que recèlent les cœurs. [43] Quand aussi, au moment de la confrontation, Il les fît paraître à vos yeux peu nombreux et, à leurs yeux,[33] vous diminua afin que Dieu mette en œuvre un arrêt déjà décrété, et à Dieu seront ramenées toutes affaires. [44]

§ 2 : De la conduite à tenir face au combat

– Ô croyants ! Lorsque vous affrontez une troupe, tenez ferme et invoquez Dieu fréquemment, puissiez-vous triompher ! [45] Obéissez à Dieu et à Son messager et ne contestez pas, vous fléchiriez et le vent favorable cesserait de souffler pour vous… Soyez endurants, Dieu, certes, est avec ceux qui supportent patiemment. [46] Ne soyez point comme ceux qui sortirent de leurs campements[34] avec arrogance et ostentation pour obstruer le chemin de Dieu, mais Dieu cernait parfaitement ce qu’ils faisaient. [47] Lorsque le Shaytân avait enjolivé leurs actions puis dit : Nul ne vous vaincra aujourd’hui parmi les hommes, je serais à vos côtés ! Mais quand se firent face les deux troupes,[35] il recula, tourna les talons et dit : Je me désolidarise de vous, car, certes, je vois ce que point vous ne voyez, et, en vérité, je crains Dieu, Dieu est dur en poursuite ! [48] Et aussi quand les opposants[36] et ceux qui ont au cœur une maladie disaient : Ceux-là, leur foi les trompe. Mais qui place sa confiance en Dieu… sachez que Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage. [49]

§ 3 : Enseignements conclusifs théologiques quant à Badr

– Si tu avais pu voir lorsque les Anges achevaient les dénégateurs,[37] frappant leurs visages et leurs dos : Goûtez le Tourment des flammes [50] en raison de ce que vos mains ont accompli, car Dieu ne lèse point les Hommes. [51] Il en fut ainsi des Gens de Pharaon et de leurs prédécesseurs. Ils réfutèrent les signes de Dieu, alors Dieu les saisit pour leurs crimes ; certes Dieu est puissant, dur quant aux poursuites ! [52] C’est que Dieu n’a pas à changer le bienfait dont il a gratifié un peuple tant qu’ils n’ont pas modifié ce qui est en eux-mêmes et que Dieu entend et sait parfaitement. [53] Il en fut bien ainsi des Gens de Pharaon et de leurs prédécesseurs. Ils récusèrent les signes de leur Seigneur, Nous les ruinâmes donc pour leurs crimes et noyâmes les Gens de Pharaon, ils furent tous iniques. [54]

Partie II : De Ḥudaybiyya

Chapitre I : De la violation du traité de Hudaybiyya

§ 1 : Dispositions générales et application quant à Hudaybiyya

– Vraiment, les pires bestiaux aux yeux de Dieu sont ceux qui renient,[38] car ils ne sont pas fiables, [55] ceux avec qui tu as conclu un pacte puis qui rompent leur engagement à chaque occasion et ne prennent pas garde. [56] Soit tu les surpasses à la guerre, alors sépare-les de ceux qui viennent à leur suite[39] afin qu’ils y réfléchissent, [57] soit si tu redoutes avec certitude de la part d’une des parties une trahison,[40] alors rejette-les également, Dieu n’aime pas ceux qui violent leur pacte. [58] Que les dénégateurs n’escomptent point l’emporter, ils n’auront pas le dessus. [59] Préparez contre eux toutes vos forces et une cavalerie de réserve, qu’en éprouvent crainte les ennemis de Dieu et vos ennemis ainsi que d’autres en dehors d’eux que vous ne connaissez pas, mais que Dieu connaît.[41] Quel que soit ce que vous dépensez pour la cause de Dieu, cela vous sera restitué et vous ne serez point lésés. [60] Et s’ils inclinent à la paix,[42] alors incline à celle-ci et place ta confiance en Dieu, Il est, certes, Celui qui entend et sait parfaitement. [61] Mais, s’ils souhaitent te tromper… vraiment, Dieu te suffit ! C’est bien Lui qui t’assista de Son soutien et de celui des croyants [62] dont Il avait unifié les cœurs. Quand bien même aurais-tu dépensé tout ce qui est sur Terre que tu n’aurais pu unir leurs cœurs, mais Dieu les a conciliés ; Il est, certes, Tout-puissant, infiniment Sage. [63]

§ 2 : Harangue après la rupture du traité de Hudaybiyya

– Ô Prophète ![43] Dieu te suffit ainsi que ceux qui te suivent parmi les croyants. [64] Ô Prophète ! Mobilise les croyants pour le combat[44] : S’il y a parmi vous vingt persévérants, ils l’emporteront sur deux cents et, s’il y en a parmi vous cent, ils l’emporteront sur mille dénégateurs, car ce sont gens qui rien ne comprennent. [65] À cet instant : Dieu vous a ôté une partie de la charge, car Il sait que certains d’entre vous sont affaiblis.[45] Aussi, s’il y a parmi vous cent persévérants, ils l’emporteront sur deux cents et, s’il y en a parmi vous mille, ils l’emporteront sur deux mille, ce de par Sa permission. Dieu est avec ceux qui supportent patiemment. [66]

§ 3 : Des prisonniers de guerre

– Il ne convient pas à un prophète de faire des prisonniers tant qu’il n’a pas définitivement vaincu sur le terrain.[46] Vous désirez les biens d’ici-bas alors que Dieu désire l’Autre-Monde, et Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage. [67] N’eût été un arrêt de Dieu ayant précédé, vous auriez été touchés, à cause de ce dont vous vous étiez emparé, par un grand tourment. [68] Disposez[47] de ce que vous avez pris en butin, de ce qui est permis, correctement, et craignez Dieu ; Dieu, certes, est Tout pardon et Tout de miséricorde. [69] Ô Prophète ! Dis aux prisonniers qui seront entre vos mains : Si Dieu avait reconnu en vos cœurs quelque bien, Il vous aurait donné mieux que ce qui vous a été pris et Il vous aurait pardonné,[48] Dieu est Tout pardon et Tout de miséricorde. [70] Et s’ils veulent abuser de ta confiance… ils ont certes trahi Dieu précédemment, mais Dieu a eu le dessus sur eux ; Dieu est parfaitement Savant et infiniment Sage. [71]

Chap. II : Du respect du traité de Hudaybiyya

§ 1 : Respect des clauses du traité

– En vérité, les croyants qui se sont exilés et ont lutté de leurs biens et de leurs personnes pour la cause de Dieu et ceux qui ont donné accueil et procuré assistance, ceux-là sont les uns et les autres liés par traité.[49] Quant aux croyants qui ne se sont point exilés, vous n’avez aucun contrat d’assistance mutuelle avec eux jusqu’à ce qu’ils s’exilent. [50]  Mais s’ils vous demandent secours suivant la Tradition, alors vous leur devez assistance, sauf contre des tribus avec lesquelles vous auriez contracté un pacte – Dieu de ce que vous œuvrez est parfaitement clairvoyant – [72] et les polythéistes sont eux les uns et les autres liés par traité. Si vous ne l’appliquez pas, il y aura sédition dans le pays et grand désordre. [73] Les croyants qui se sont exilés et ont lutté pour la cause de Dieu et ceux qui ont donné accueil et procuré assistance, ceux-là sont les croyants de droit[51] ; à eux pardon et attribution généreuse. [74] Et les croyants qui depuis se sont exilés et ont lutté avec vous, ceux-là sont des vôtres, et ceux qui ont un lien de parenté sont plus encore liés les uns aux autres par l’écrit de Dieu[52] ; Dieu, certes, de toute chose est parfaitement savant. [75]

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[1] C’est-à-dire : « [ceci est la révélation faite] au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Tout-Miséricorde », cf. La basmala.

[2] Comprendre le pluriel al–anfâl par les butins pose problème, car au v41 il sera ordonné que le cinquième des prises de guerre revient à Dieu et au Prophète et à d’autres catégories alors que présentement ce serait la totalité de tous les butins qui serait octroyée à Dieu et Son prophète. Voir au v41 les solutions et les contradictions de l’Exégèse. Par contre, il faut noter que le terme anfâl n’est employé qu’en ce seul verset alors que pour qualifier le fait de s’emparer du butin, par exemple au v41, le Coran fait recours au verbe ghanima signifiant s’emparer d’un butin. Suivant la rigueur lexicale coranique, nous en déduisons que le sujet du v1 est nécessairement différent de la question du butin. Étymologiquement, nafl, au pluriel anfâl, signifie excédent, surplus, surcroît, et les philologues s’accordent sur le fait que ce terme ne signifia butin que tardivement. Autrement dit, attribuer le sens de butin au terme nafl/anfâl qui pourtant étymologiquement ne se réfère pas à ce champ lexical est la signature d’un phénomène de réentrées lexicales, ici visiblement provoqué par les spéculations exégétiques sur ce v1. Ceci étant acquis, les notions de concorde à rétablir entre musulmans et d’obéissance au Prophète auxquelles ce verset se réfère indiquent clairement qu’il y avait eu une discorde entre les musulmans au sujet de surcroîts/anfâl de biens dont avait bénéficié à Médine le Prophète sans doute du fait de son rang particulier. Nous montrons en notre introduction à S8, au sujet du complot de Quraysh, qu’ils avaient instrumentalisé ce mécontentement quant auxdits surcroîts. La réponse coranique est sans appel : « les surcroîts sont à Dieu et Son messager ». La mention « à Dieu » confère de facto toute légitimité au Prophète sur ces « surcroîts » et, en conséquence, les bons croyants « sont ceux, lorsque Dieu est évoqué, dont tremblent les cœurs et ceux, quand leur sont récités Ses versets, dont la foi s’accroît et qui en leur Seigneur placent toute leur confiance », v2.

[3] En cette introduction de sourate, les vs2-4 rappellent à ceux qui osèrent par âpreté au gain interpeller Muhammad quant aux surcroîts/anfâl de biens qui lui avaient été octroyés du fait de son rang particulier de prophète quel doit être vis-à-vis de cela le comportement d’un véritable croyant, la valeur de sa foi, son éthique, son attitude morale et spirituelle. Ceci explique aussi la mention au v4 de hauts rangs/darajât au Prophète pour ces croyants-là. Il s’agit d’une allusion en miroir à la reconnaissance et l’acception du haut rang prophétique de Muhammad et des avantages matériels, les surcroîts/anfâl, qui en avaient découlé pour lui à Médine. De même, là aussi en miroir, la promesse d’une généreuse attribution/rizq karîm ne concerne-t-elle pas uniquement la récompense paradisiaque, mais aussi leur laisse-t-elle entrevoir les surcroîts/anfâl de biens dont ils pourraient s’emparer en acceptant d’aller attaquer la caravane de Abû Sufyân, sur ce point voir intro au sujet du retournement par Dieu du complot ourdi par les qurayshites.

[4] L’Exégèse fut embarrassée pour comprendre la logique d’enchaînement de ce verset avec ceux qui précèdent du fait qu’elle pensa qu’ils étaient relatifs au butin de Badr, ce qui n’est pas le cas, nous l’avons montré. Selon notre analyse, le Coran évoque ici la réaction de certains lorsque le Prophète leur communiqua son intention d’attaquer une caravane qurayshite et, de même qu’ils le contestèrent au sujet de ses surcroîts de biens, certains le contestèrent lorsqu’il leur demanda d’aller attaquer la caravane de Abû Sufyân. En l’introduction à S8, nous montrons que le segment « au nom de la vérité » est en lien avec le plan de Dieu pour déjouer le complot de Quraysh et ne signifie donc pas que le Prophète aurait de lui-même décidé d’attaquer la caravane de Abû Sufyân tout comme le segment « au nom de la vérité » n’indique pas que Dieu aurait validé cette agression unilatérale. En effet, il faut de plus retenir que le Coran, et ce bien après Badr, a uniquement autorisé au Prophète et aux musulmans le combat en cas de riposte à une agression caractérisée : « Autorisation est donnée de se défendre à ceux qui sont combattus de façon inique… », S22.V39, cf. notre introduction à S8. Nous avons aussi montré en cette introduction que la décision d’attaquer la caravane était en apparence une grave faute politique et il est donc logique que certains musulmans tout comme l’élite médinoise s’y soient opposés. En réalité, cette décision ne se justifie que du fait qu’elle appartient au plan de Dieu pour déjouer le piège tendu par Quraysh, cf. introduction à S8.

[5] Selon l’analyse chronologique des faits coraniques, menée en l’introduction à S8, le segment « après ce qui leur apparu clairement » se situe au moment où le Prophète presque arrivé à Badr explique aux musulmans qui l’avaient suivi qu’il n’était pas dans le plan voulu par Dieu pour contrecarrer le piège qurayshite d’attaquer véritablement la caravane de Abû Sufyân. Il s’agissait en réalité de se porter au-devant de l’armée de Quraysh afin de les surprendre et non plus, selon le plan qurayshite, d’être pris à revers au moment où les musulmans auraient dû être occupés à piller ladite caravane.

[6] Le segment « vous aimiez que ce soit celle sans armes qui soit à vous », c.-à-d. la caravane, confirme que les musulmans n’avaient été informés que partiellement du plan de Dieu puisque le Prophète ne les avait incités à partir qu’en vue de l’attaque de la caravane. « une des deux compagnies », c.-à-d. les troupes de Quraysh. Ce propos se situe au même moment que celui du verset précédent et il témoigne du fait que Dieu avait alors informé le Prophète de ne pas s’inquiéter de la nouvelle situation puisqu’Il lui promettait que l’armée qurayshite serait « à leur merci ». Le terme « arrêts » vaut pour le pluriel kalimât, il en était de même en S6.V34 où l’on ne pouvait traduire ce terme par paroles puisque le sujet était la constance du secours que Dieu accorde à Ses messagers, c’est donc bien ici le même thème. Le pluriel kâfirîn/dénégateurs est très souvent employé par le Coran pour désigner spécifiquement les polythéistes.

[7] « le mensonge/al–bâṭil », c’est le complot de Quraysh qui sera déjoué par l’initiative de Dieu. « les coupables/al–mujrimûn » c.-à-d. les qurayshites qui avaient tramé ce stratagème.

[8] La formulation « [Dieu] vous répondit » est naturellement purement rhétorique et c’est par l’intermédiaire de la révélation et donc de la bouche du Prophète que Dieu a délivré ce message destiné à rassurer et encourager les musulmans découragés à l’idée de devoir affronter l’armée qurayshite au lieu du pillage de caravane qu’on leur avait promis. Il n’y a donc pas comme le firent certains exégètes à supposer que le Prophète aurait eu une vision en son sommeil lui montrant Gabriel faire avancer les Anges sur leurs montures ! Du reste, nous verrons au v12 à quoi correspond l’intervention angélique qui est ici annoncée. Pour la mention ici d’un millier d’Anges alors qu’il est dit ailleurs trois mille et même cinq mille Anges, voir note de S3.V124-125.

[9] Voir introduction à S8, ceci se passe lors de la nuit que le Prophète et les musulmans passèrent à Badr en attendant la caravane et l’armée qurayshite. À partir d’une compréhension au sens propre de la notion de pluie, l’Exégèse et la Sîra se sont plus à imaginer divers récits concernant les lieux et les conséquences de cette averse. Mais, textuellement, le sens est donné au figuré puisque la fonction de cette pluie est clairement indiquée « pour vous en purifier et ainsi chasser de vous la trahison venue du Shaytân afin qu’Il fortifie vos cœurs et affermisse de la sorte vos pas », telle était cette « eau du ciel » et non pas cette pluie. Dieu est donc intervenu sur le psychisme des musulmans durant leur sommeil afin de leur “inspirer” confiance, car l’on comprend que la veille d’affronter l’armée qurayshite ils devaient être fort inquiets.

[10] S’agissant de la communication entre Dieu et les Anges, le verbe awḥâ/yûḥâ utilisé en ce verset ne peut pas signifier comme de règle inspirer ou parfois révéler. De plus, lorsqu’il est employé avec la préposition « ilâ » il prend pour sens ; souffler des mots à quelqu’un, d’où contextuellement notre « intima ».

Si l’intervention des Anges a été réelle, physique, alors l’Exégèse qui le pensait pouvait effectivement discuter du plan d’attaque des Anges ou de savoir s’il y avait un ange-cavalier par cheval ou si un deuxième était monté en croupe, etc. Or, si tel avait été le cas, il n’aurait pas été dit de la part de Dieu : « Je serais avec vous », car les Anges contrairement aux hommes ne connaissent ni la peur ni le découragement et, si Dieu les envoie en mission, Il n’a donc pas besoin de les accompagner ! Nous relevons là un marqueur sémantique indiquant que ce propos doit se comprendre au sens figuré puisqu’il ne fait pas sens au sens propre, sur ce point voir : Analyse lexicale.  Par ailleurs, l’action exacte des Anges est textuellement indiquée : « afin qu’Il fortifie vos cœurs et affermisse de la sorte vos pas [« vos pas » fait des hommes les acteurs] », ce qui par ailleurs est autrement formulé : « chasser de vous la trahison venue du Shaytân », expression qui n’est donc rien d’autre qu’une métaphore visant à décrire que Dieu aura chassé de l’esprit des musulmans le doute de leurs propres démons. En une telle situation, l’on comprend que les musulmans purent douter et être effrayés à l’idée d’affronter l’armée de Quraysh, circonstance qui leur avait été jusque-là cachée. Pareillement, le sens figuré doit être retenu pour la phrase « coupez-leur donc la tête et tranchez-leur le bout des doigts », mais cette fois-ci à l’encontre des qurayshites. Lexicalement, la locution frapper/ḍaraba les cous/al–a‘nâq signifie trancher la tête et, comme il n’a jamais été dit que le champ de bataille de Badr fut jonché de cadavres décapités, le sens figuré est alors : faites-leur perdre la tête au sens où cela s’entend de même en français : perdre tous ses moyens. La locution « tranchez-leur le bout des doigts » suivant un raisonnement identique est un renforcement de ladite signification.

[11] Malgré le verbe rencontrer/laqîtum visiblement au passé, l’Exégèse a décontextualisé ce propos ainsi qu’à sa suite le v16 pour en faire une règle générale condamnant l’abandon du combat, fait alors considéré par les juristes comme un péché mortel/kabâ’ir.  Contextuellement, il s’agit pourtant d’un rappel adressé postérieurement aux musulmans au sujet de ce qui s’était passé à Badr. Grammaticalement, il est du reste correct que le deuxième verbe soit en apparence au présent tuwallû/tourner, ici le dos, mais exprime une action passée dans la logique du premier verbe. Ces remarques expliquent notre traduction littérale.

[12] « ce jour », c.-à-d. celui de Badr. Ceci renforce la logique du propos du v15 telle que nous l’avons explicitée ainsi donc que le mode passé des verbes. Le segment « son seul refuge aurait été la Géhenne » paraît bien dur pour un cas de défection, mais il indique que cela aurait été là un crime de haute trahison, non point qu’il s’agisse là d’une règle institutionnalisée, mais du fait que fuir les combats « ce jour » de Badr aurait permis à Quraysh de tuer le Prophète conformément à leur intention initiale et les conséquences en auraient été terribles pour tous…. Au passage, nous soulignons que notre analyse littérale invalide l’hypothèse islamologique d’un verset qui n’aurait pas été inséré à la bonne place.

[13] L’Exégèse a fourvoyé le sens en imaginant une scène magique où le Prophète aurait jeté en direction de l’armée qurayshite une poignée de sable ou de cailloux depuis l’auvent où il se tenait. De même, comme l’Exégèse l’affirme, il ne s’agit pas non plus de dire que chaque action des hommes étant prédéterminée de toute éternité par Dieu, nos actes ne sont en réalité que l’exécution de décisions préalables de Dieu, en quelque sorte les actes de Dieu. Nous avons remis en cause cette impasse théologique en : Destin et Libre arbitre selon le Coran et en Islam. Signalons que le verbe ramâ signifie en première intention : tirer à l’arc. Accessoirement, ce verset nous apprend que le Prophète participa activement au combat et non, comme dit dans la Sîra, qu’il resta à l’abri d’un auvent spécialement dressé pour lui. Si l’on comprend ce verset sans le décontextualiser, le sens en est clair : c’est Dieu qui a déjoué le complot de Quraysh et a donc organisé cette confrontation selon un plan qui n’était ni celui des qurayshites ni celui des musulmans. Il en est donc le seul responsable et peut ainsi s’attribuer la responsabilité et les conséquences de Sa décision puisque « vraiment, c’est Dieu qui a réduit à rien le complot des dénégateurs », v18. Selon le récit coranique, par « mettre à belle épreuve » il ne s’agissait pas d’éprouver/balâ les musulmans par ce combat inégal, mais, au contraire, de les soustraire du piège tendu par Quraysh par le biais de l’action offensive décidée par Dieu.

[14] « le complot des dénégateurs », cette locution indique clairement que Quraysh avait tramé un complot/kayd, terme qui ne peut qualifier le fait que les qurayshites se seraient portés à la rescousse de la caravane de Abû Sufyân, voir introduction à la sourate 8.

[15] Comme de règle, afin d’innocenter les musulmans de ce verset à qui pourtant il s’adresse, l’Exégèse a inventé de nombreuses anecdotes. La locution « vous recherchiez une mainmise » traduit fidèlement le verbe istaftaḥa, c’est-à-dire ici mettre la main sur la caravane de Abû Sufyân. L’on doit donc comprendre le segment « s’il advient que vous récidiviez » comme s’adressant à ces musulmans avec le sens suivant : si vous continuez à vouloir vous comporter en pillards, alors « votre bande ne vous sera alors d’aucune utilité ». En ce sens le mot “victoire” doit être mis entre guillemets pour en souligner l’ironie critique.

[16] « obéissez à Dieu et à Son messager », nous avons à maintes reprises signalé que cette demande d’obéissance au Prophète était dans le Coran constamment formulée dans un contexte politico-militaire, quand les musulmans sont appelés à faire corps avec le Prophète afin de l’aider à triompher de l’ennemi ou de graves difficultés. Ceux qui de manière totalement subjective voient là une allusion au fait qu’il faille obéir à la Sunna du Prophète renvoient alors le pronom « hu/lui » à celui-ci, d’où le « ne vous détournez pas de lui » de la traduction standard. Bien évidemment l’ensemble des versets qui précèdent montre que la bataille de Badr appartient entièrement à Dieu, ce qui implique que le ledit pronom renvoie à Lui, d’où notre « ne vous détournez pas de Lui ». La traduction « vous vous efforcez de comprendre » rend contextuellement le sens du verbe sami‘a.

[17] Traduire ici les trois occurrences du verbe sami‘a par entendre ne fait guère sens, d’où les obligatoires nuances de sens restituées par notre traduction littérale.

[18] Contextuellement, il s’agit d’une incitation forte à soutenir le Prophète alors que, proches de Badr, ils viennent d’apprendre de sa part que ce n’est point la caravane de Abû Sufyân qu’ils attaqueront, mais l’armée de Quraysh. Le syntagme « ce qui vous vivifie » signifie donc que ce ne sont point les biens matériels comme ceux de la caravane qui vivifient votre cœur et votre foi, mais l’engagement total auprès du Prophète au nom de Dieu. La ligne de sens de la racine ḥâla évoque l’idée de changement, de modification et, employée avec la préposition bayna, ce verbe signifie intervenir, se placer entre deux choses. Dans la logique de cet appel et des rappels précédents sur la duplicité, dire que « Dieu se place entre l’homme et son cœur » indique que Dieu peut intervenir entre « l’homme », qualificatif ici représentant le côté négatif de son âme, et « son cœur/esprit/raison » afin de l’aider à choisir le côté positif s’il était dans le doute, l’expectative, la peur, à condition que par acte de foi il le souhaite tout de même puisque « Dieu est seulement du côté des croyants », v19, et que le v23 envisage justement le cas hypothétique de celui chez qui Dieu interviendrait, mais alors contre son gré en quelque sorte, intervention dont il est dit qu’elle serait inutile. « vous serez rassemblés » devant Dieu, donc soyez sincères et honnêtes envers vous-même et votre engagement de croyant.

[19] Ce verset s’adresse encore aux musulmans pris de doute et de crainte à l’idée d’affronter l’armée de Quraysh et non plus la caravane de Abû Sufyân. Le sens en est : faites corps avec le Prophète afin que les polythéistes ne vous écrasent.  Le segment « sachez que Dieu dur en poursuite » est employé au v13 à l’encontre des qurayshites, mais ici il vise donc les musulmans qui abandonneraient en cette situation délicate le Prophète et ainsi le trahiraient de la plus vile des manières.

[20] « le pays » est une des significations du terme al–arḍ, ici à prendre donc, comme déjà rencontré, avec le sens ancien et limité du mot pays, c.-à-d. logiquement La Mecque. Comme nous l’avons à présent plusieurs fois signalé, ce verset, comme d’autres, fait allusion de la part des musulmans lorsqu’ils étaient à La Mecque de craintes, d’exactions à leur encontre, mais, à bien lire, pas à des persécutions réelles de la part de Quraysh, voir aussi v30, nous en discuterons en détail en S9.V40. Le verset indique ensuite la sécurité et l’aisance à Médine des musulmans, ce qui invalide un des points évoqués par la version classique des évènements de Badr, à savoir : le Prophète aurait pris plusieurs fois avant Badr l’initiative de piller des caravanes afin d’améliorer leur situation. Cette thèse faisant de notre Prophète un vulgaire chef d’une bande de pillards n’a pas de soutien coranique, voir notre critique en introduction à S8.

[21] Incidemment, l’on en déduira que les exilés avaient amené avec eux leurs biens et fortunes personnelles ainsi que leurs familles. Ce constat renvoie donc aussi au dernier point de la note précédente.

[22] « victoire » un des sens du mot furqân. Contextuellement, c’est à l’évidence le sens à retenir, victoire déjà mentionnée au v19 et qui le sera à nouveau de manière formelle au v41.

[23] « t’entraver » se comprend au figurer : réduire ta capacité de nuire selon eux de par ta prédication. Ce verset fait lui aussi rétrospectivement allusion à la fin de la période mecquoise, il n’y a aucune raison cohérente à déclarer comme le fit une partie des exégètes que les vs30-36 seraient mecquois. L’on notera que tuer le Prophète n’était qu’une option parmi d’autres et non pas l’objectif numéro un des Mecquois à l’encontre de Muhammad comme le prétendent l’Exégèse et la Sîra. Du reste, S9.V40 nous apprend qu’il fut au final seulement décidé de le bannir. En réalité, notre v30 enseigne que le Prophète n’a pas été victime du complot de Quraysh à La Mecque, mais que Dieu en avait auparavant décidé ainsi puisqu’il est dit « ils complotaient, mais Dieu également tramait ». Il s’agit de la même démarche de Dieu quant à Ses prophètes, car l’on retrouve exactement la même formulation au sujet de Jésus en S3.V54.

[24] En « si cela est la vérité de ta part », « cela » désigne le Coran. La référence ironique et provocatrice de la part de Quraysh à une pluie de « pierres du ciel » vise sans doute le récit coranique de Loth et indique qu’ils pensaient fermement que Dieu en tant que Créateur, auquel ils croyaient, n’intervenait pas dans les affaires du monde. C’est du reste pour cette raison qu’ils adoraient des divinités connexes qui selon leurs croyances étaient à même d’interagir avec la réalité et dont il convenait donc de se concilier les faveurs.

[25] Notons que le segment « ils ne pourront en rien empêcher Dieu de les punir lorsqu’ils vous barreront l’accès au Temple sacré » prolonge pédagogiquement les enseignements à tirer de Badr plus avant dans le temps. En effet, si l’on se réfère au v39 de même paragraphe, l’on constate qu’il est quasiment identique à S2.V193, verset indiscutablement en rapport avec les évènements de Hudaybiyya. Ce verset est donc prémonitoire puisqu’il fait allusion à ce qui se passera des années plus tard, en l’an 6. Ceci ne rompt pas pour autant l’unité thématique de cette Partie I consacrée à Badr puisque le Coran ne traite le sujet que sous l’angle des enseignements communs entre Badr et ce qui se produira plus tard à Hudaybiyya. Ce lien avec Hudaybiyya est corroboré par le fait que l’évènement évoqué par le segment « ils vous barreront l’accès au Temple sacré » n’a qu’une seule correspondance connue dans la biographie de Muhammad, c.-à-d. lorsque à Hudaybiyya Quraysh a interdit au Prophète et aux musulmans qui l’accompagnaient de pénétrer à la Mecque pour accomplir leur visite pieuse/‘umra au « Temple sacré » : la Kaaba. C’est donc dans ce cadre que les vs35-40 doivent être compris. Le traité de non-agression qui fut signé par le Prophète et les qurayshites à cette occasion sera l’objet des vs72-75 ainsi que du début de la sourate 9. « ses maîtres/awliyâ’u-hu », bien qu’en arabe le pronom « hu/ses » de cette phrase puisse se reporter au Temple sacré ou à Dieu, dans ce contexte de mainmise de Quraysh sur la Kaaba il se réfère logiquement au Temple sacré.

[26] « dévotion » mis pour ṣalât, car l’on ne peut raisonnablement penser que les manifestations bruyantes évoquées par ce verset aient été une forme de prière, d’où notre très général « dévotion ». En effet, le terme ṣalât d’origine hébro-araméenne a été arabisé antérieurement au Coran et, par exemple en S11.V87, il est indiscutable qu’il ne peut signifier prière, mais bien plutôt croyance. D’autres sens sont aussi connus : supplication, invocation [voir S9.V99], bénédiction. Cette acerbe condamnation prend toute sa portée dans le contexte de l’épisode de Hudaybiyya : Quraysh interdisait l’accès au lieu sacré, dont ils se considéraient les gardiens, alors qu’ils ne sont que des polythéistes s’y livrant à des rituels sans signification ni valeur !

[27] « et ils en dépenseront encore », l’Exégèse voit ici une allusion aux dépenses des Quraysh pour préparer l’expédition de Uhud un an après Badr, leur revanche, mais rien ne l’indique dans le texte. De plus, l’on ne peut pas dire que la bataille de Uhud fut un échec pour Quraysh. Dans la logique du propos coranique, les premières dépenses évoquées sont celles à l’occasion de Badr et les secondes visent à l’occasion de Hudaybiyya à venir la mobilisation de deux cents cavaliers et de nombreux hommes de troupe pour interdire l’accès à la Mecque de Muhammad et ses disciples. Le segment « cela s’avérera pour eux sujet d’amertume et, plus encore, ils seront vaincus » est une prémonition dans la prémonition, l’allusion à la prise de La Mecque par le Prophète deux ans après seulement le traité de Hudaybiyya en tant que conséquence inattendue de la violation de Quraysh de la trêve signée à cette occasion, nous retrouverons ceci à contexte égal en S9.

[28] Contrairement aux spéculations de l’Exégèse, rien ici qui ne soit d’ordre théologique et l’on ne peut pas supposer non plus que si ce propos était en lien avec Badr, Dieu pardonnerait aux polythéistes un tel complot destiné à assassiner traîtreusement Son prophète. Dans le contexte des évènements de Hudaybiyya, ce propos vise la rupture initiale et unilatérale de la part de Quraysh de certaines clauses du traité qui y fut signé. Ce verset est donc destiné à leur être lu et il les invite à cesser leurs agissements. Cet appel à la cessation d’une telle violation dudit pacte ne sera pas entendu par Quraysh qui persistera. C’est cette attitude qui entraînera une rupture dudit pacte décidée par Dieu comme le rapportera le début de la sourate 9.

[29] C’est donc à la décision de dénonciation du traité de Hudaybiyya par Quraysh, laquelle fera l’objet du début de S9, que ce verset fait référence. Cette décision sera la réponse à l’agression unilatérale décidée par Quraysh en violation de la trêve des hostilités signée à Hudaybiyya en conséquence de leur refus de cesser ladite violation de la clause de non-agression au v38. Il est donc dit au Prophète qu’il faudra alors les combattre à nouveau sans fléchir « jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition ». Il ne s’agit là que d’un jihad défensif bien que ce verset pris isolément ait été alors abondamment exploité par les partisans postérieurs du jihad offensif. Par conséquent, il n’est point dit qu’il faille mener le jihad contre tous les infidèles jusqu’à ce que « la religion/dîn soit entièrement à Dieu », instrumentalisation du texte coranique de la part de l’Exégèse de guerre fidèlement transcrite par la traduction standard. Du reste, à bien considérer, ce propos ne fait pas en soi vraiment sens : Dieu n’a pas de religion ! Nonobstant, ce verset une fois restitué à son contexte il est évident que le terme dîn a pour sens culte et que la phrase avec construction du verbe d’état kâna/yakûna et la préposition « li » signifie combattez-les jusqu’à ce « que le culte soit entièrement voué à Dieu ». Autrement dit, les conséquences de la violation du pacte de Hudaybiyya conduiront finalement à la prise de La Mecque par les musulmans et à ce moment-là le culte sera entièrement voué à Dieu, c.-à-d. que le polythéisme et ses pratiques en seront définitivement chassés par le monothéisme prêché par le Prophète. Pour les diverses significations du terme dîn, voir :  Le terme dîn selon le Coran et en Islam.

[30] Il s’agit à l’occasion de la victoire des musulmans à Badr de la première édiction relative aux prises de guerre : le butin. L’on notera que la formulation indique non pas que le cinquième du butin doit être remis au Prophète, mais qu’il a droit comme les autres bénéficiaires listés à une part prélevée sur ce cinquième de butin. Cependant, il convient de signaler que, comme nous l’avions explicité en note1, l’Exégèse voyait à tort dans le v1 la mention du butin, lequel devait entièrement revenir à Dieu et son Prophète alors que présentement ce ne serait que le cinquième qui doit être ainsi attribué. Il fut donc proposé par certains que ce verset abrogeait le v1, ce que logiquement et méthodologiquement nous ne pouvons valider, voir : L’Abrogation selon le Coran et en Islam. Du reste, il s’agit ici d’un bon exemple de contradiction générée par une interprétation erronée obligeant alors les exégètes à déclarer une abrogation afin de résoudre l’antilogie qu’ils ont eux-mêmes produite, telle est la justification profonde du concept d’abrogation. D’autres ont supposé que ledit v41 serait un complément d’information venant préciser quant au butin la formulation fort vague du v1. Cette hypothèse ne peut elle aussi être validée, car elle ne règle pas la contradiction apparente entre ces deux versets alors que nous devons postuler selon le Coran lui-même qu’il ne contient aucune contradiction, S4.V82, fussent-elles transitoires. Par ailleurs, chaque fois que dans le Coran est retranscrite une question posée au Prophète : « Ils t’interrogent quant à », la réponse divine délivrée par l’intermédiaire de Son messager est nette, précise et définitive, cf. S2 et ses sept occurrences de ce type.

[31] La scène ici décrite diffère de celle fournie par l’histoire officielle de la bataille de Badr puisque la caravane de Abû Sufyân est présente au moment de la rencontre « le jour où se rencontrèrent les deux troupes », v41. La locution asfala min-kum signifie sans conteste « en dessous de vous », mais selon la version classique de la bataille de Badr, la caravane avait dévié sa route et ne se trouvait pas à Badr. Il a donc été proposé de comprendre ladite locution comme indiquant que la caravane était « plus bas que vous », c.-à-d. plus éloignée de vous, de Badr vers le Sud-ouest, ce qui ne respecte pas la lettre mais seulement la réécriture de l’histoire, cf. notre introduction à la sourate 8. D’autres ont affirmé que le terme rakbu signifiait ici cavalerie, ce qui aurait indiqué que les cavaliers de Quraysh auraient été positionnés entre les musulmans et les qurayshites, ce qui ne correspond alors pas à la version des faits selon les Sîra. Par ailleurs, selon la version coranique la locution bi-l–‘udwati al–quṣwâ se comprend par « le versant le plus à distance », non pas le verset d’en face, mais le flanc d’un mont proche des puits de Badr où l’armée qurayshite avait prévu de se mettre en embuscade afin de se ruer par surprise sur les musulmans lorsqu’ils auraient été occupés à piller la caravane-appât. Sur ce point, voir de même notre introduction à la sourate 8.

[32] Ceci se passa après que le Prophète eut informé les combattants qui l’accompagnaient et qu’il leur eut auparavant annoncé que l’objectif réel selon le plan de Dieu n’était pas la caravane de Abû Sufyân, mais l’armée de Quraysh. Noter que pour « en ton sommeil Dieu te les faisait voir » il s’agit là d’un autre moyen de communication de Dieu avec le Prophète et plus largement avec Ses prophètes, par exemple pour la vision en songe d’Abraham.

[33] Pour stimuler les musulmans face à l’armée de Quraysh, Dieu « les fît paraître à vos yeux peu nombreux », c.-à-d. soit qu’Il modifia leur perception soit qu’Il fit qu’une partie de l’armée fut encore dissimulée derrière le « versant le plus à distance ». Sémantiquement, au segment « et vous diminua à leurs yeux » le verbe faire paraître n’est pas utilisé en symétrie pour les qurayshites, ce qui amène plutôt à un sens figuré : ils prirent par orgueil les musulmans pour quantité négligeable, jugement présomptueux qui les fit s’engager au combat sans prendre vraiment de précaution ou le temps d’élaborer une nouvelle stratégie, erreur qui leur fut fatale…

[34] Les versets antérieurs indiquent que nous sommes à Badr même, dans l’atmosphère précédant l’affrontement, ceci justifie que le pluriel diyâr ne signifie pas ici demeures mais « campement ». La mention « aujourd’hui » au verset qui fait suite confirme que nous nous situons à Badr.

[35] Les exégètes n’ont pas manqué de mettre en image cette apparition du Shaytân. Cependant, nous ferons observer qu’au v11, c’est ce même Shaytân qui est accusé d’avoir incité les musulmans à vouloir renoncer à affronter l’armée qurayshite lorsque le Prophète les informa en cours de route que l’objectif n’était pas d’attaquer la caravane de Abû Sufyân. Or, au moment où « se firent face les deux troupes », la reculade de Shaytân abandonnant le terrain et la cause de ce combat est destinée à décourager les combattants qurayshites. L’on ne peut postuler que Shaytân aurait découragé et Quraysh et les musulmans de se battre ; Shaytân serait-il un pacifiste ! Ceci, comme nous l’avons souvent montré, confirme que Shaytân n’est selon le Coran qu’une représentation de nos propres démons personnels, nos mauvais conseilleurs et inspirateurs, nous en trouvons ici une nouvelle preuve logique et littérale. L’on constate donc que Shaytân représente le doute et le désir d’abandonner des musulmans face à l’idée d’un combat qu’ils n’avaient pas souhaité et le doute et le désir d’abandonner de Quraysh face à une situation qu’ils n’avaient pas prévue.

[36] En ce verset il est fait mention des munâfiqûn et de « ceux qui ont au cœur une maladie » qui sont donc deux types différents de personnes . De fait, dans le Coran, les munâfiqûn sont ce que l’on peut nommer des « opposants », voire des dissidents, ici ceux qui à Médine contestaient la décision se lancer dans l’aventure du pillage de la caravane. Le terme munâfiqûn ne qualifie donc pas nécessairement que des musulmans. Logiquement, ceci explique que nous ne trouvions mention des munâfiqûn que dans le Coran dit médinois. Par contre, l’expression « ceux qui ont au cœur une maladie » qualifie l’état intérieur, la cause profonde de l’hypocrisie/an–nifâq : la relation de l’être à sa propre foi. Sont donc inclus en la présente critique tout autant des musulmans que des Médinois non-musulmans, ce qui justifie que le terme dîn en ce verset signifie « foi » et non pas religion. Aussi, l’habitude héritée de traduire munâfiqûn par hypocrites génère-t-elle une approximation de sens en ne permettant pas de respecter le distinguo coranique entre hypocrisie de la foi et hypocrisie politique factuelle.

[37] Ceci n’est pas une illustration du Jour du Jugement, mais évoque “l’intervention des Anges” au cours de la bataille de Badr, voir vs 9 et 12. Au v51 le pluriel ‘abîd, s’agissant ici des polythéistes qurayshites ne peut signifier serviteurs ou adorateurs, il prend donc comme souvent en ce cas dans le Coran le sens général de créatures : « les Hommes ».

[38] S’agissant du cas général de non-respect des pactes contractés, le verbe kafara ne peut que signifier renier, c.-à-d. les pactes conclus. Se profile ici la raison ayant amené le Prophète à dénoncer à son tour le pacte de Hudaybiyya sur ordre divin, élément capital que l’on retrouvera au début de S9. L’Exégèse n’a pas suivi le Coran et a cru bon d’exploiter ce verset en l’isolant de tout contexte afin, soit de dénigrer ainsi violemment tout non-musulman, soit de taxer de pire bestiaux les tribus juives de Médine !

[39] Notre traduction est littérale, elle ne suit pas le réquisitoire brutal et disproportionné de l’Exégèse de guerre. La position du Coran pour un sujet strictement circonstancié est tout simplement différente : il faut ménager les cosignataires d’un pacte qui, eux, ne l’auraient pas trahi. D’ordinaire, les conséquences punitives contre un des signataires ayant violé un pacte s’étendaient à tous ses alliés.

[40] « une des parties », formulation moderne pour le terme qawm qui à l’époque signifiait aussi tribu, c.-à-d. une des tribus cosignataires d’un pacte. Ce verset nuance avec intelligence concrète le principe général énoncé au précédent.

[41] Nous sommes là dans le vif du sujet : Quraysh n’a pas respecté une des clauses du traité de Hudaybiyya en attaquant une tribu alliée aux musulmans. Dieu ordonne donc au Prophète de préparer ses troupes, car Il sait que Quraysh ne fera pas marche arrière et cherche à en découdre en rejetant ainsi la trêve des hostilités signée à Hudaybiyya pour dix ans. La conséquence de cette trahison sera nécessairement que le Prophète devra au nom de Dieu rompre le traité de Hudaybiyya comme cela sera précisé au début de la sourate 9. La reprise de la lutte contre Quraysh ne sera donc pas un jihad offensif, ni même préventif, mais un jihad défensif conformément à la position constante du Coran en la matière.  Bien évidemment l’Exégèse impériale et impérialiste a fait de ce verset un des fers de lance du jihad offensif contre l’infidèle jusqu’à ce que toute l’humanité soit convertie… programme aussi totalitariste qu’anti-coranique s’il en est !

[42] L’objectif de cette lutte n’est donc pas la domination et la conquête, mais la recherche de la paix la plus immédiate. Concrètement, il s’agit de ramener Quraysh à respecter à nouveau le traité de paix signé à Hudaybiyya. L’Exégèse toute à son œuvre guerrière à contre-Coran imposa ici au mot paix/salm le sens de islâm compris alors comme l’acceptation de se convertir à l’Islam sous la contrainte ou comme signifiant s’assujettir aux vainqueurs musulmans en acceptant de payer un tribut…

[43] En fonction de la très grande précision lexicale et sémantique du Coran, l’on note que pour la première fois dans l’ordre du texte coranique il est dit « Ô prophète/nabiyy » et non pas « Ô messager/rasûl ». L’observation contextuelle de ces deux locutions montre que lorsque le Coran emploie l’interpellation « Ô messager/rasûl », c’est Muhammad strictement en tant que messager transmetteur du message de Dieu qui est concerné, il a donc là un rôle uniquement passif, ex. : S5.V67. Par contre, quand Muhammad est interpellé par « Ô prophète/nabiyy », ceci concerne l’homme, soit pour lui conseiller ou déconseiller telle ou telle chose, soit pour régler de sa propre situation telle ou telle situation, soit pour le rassurer, l’encourager, etc. C’est donc à l’autonomie de jugement et d’engagement de l’homme Muhammad à laquelle il est fait appel.

[44] Ce verset et les suivants fournissent la ligne rhétorique de la harangue que devra transmettre le Prophète afin de mobiliser ses troupes dans les suites du v61, cf. note 41.

[45] Nous suivons ici la variante de récitation ḍu‘afâ’a/affaiblis, car selon la variante de la Vulgate : ḍa‘fan/de la faiblesse, cela a pour conséquence qu’il serait dit qu’il y a de la faiblesse en tous les combattants musulmans, ce qui ferait d’eux des éléments peu fiables, l’exact contraire de l’esprit de l’exhortation prophétique. Par ailleurs, l’on a beaucoup spéculé sur le rapport de 1 contre 10 au v65 et celui de 1 contre 2 au présent verset. L’Exégèse finit donc par déclarer que le second verset abrogeait le premier tout en étant curieusement inscrit à sa suite. De manière générale, voir notre critique : L’Abrogation selon le Coran et en Islam. Or, nous devons observer qu’il est dit au v65 « s’il y a parmi vous vingt » combattants « persévérants », ce qui suppose que ce ne sont pas que ces vingt-là qui vont aller combattre, mais l’ensemble du contingent, dont le nombre lui n’est pas précisé, c’est dire que ces plus courageux permettront aux autres qui le sont moins de malgré tout remporter la victoire en état d’infériorité numérique. Il n’y a donc pas en cette formulation d’estimation arithmétique. Il en est de même en notre v66 sauf que le passage à un nombre plus élevé : « s’il y a parmi vous cent persévérants » indique alors seulement que plus le nombre de combattants aguerris et motivés est grand, plus l’on peut affronter une troupe adverse importante, effet de synergie. Du reste, le chiffre mille comme le chiffre cent correspondaient selon l’usage des Arabes à un grand nombre non précisé. Nous ajouterons qu’il n’aurait pas été réaliste d’encourager les musulmans à se battre à un contre dix, sauf à vouloir les envoyer à une mort certaine et une défaite garantie !

[46] Il s’agit de l’édiction d’un principe général en rupture d’avec les traditions bédouines. Le fait de chercher à s’emparer de butins et de prisonniers avant même la fin du combat est stigmatisé dans le Coran en termes identiques au sujet du comportement des musulmans à Uhud, cf. S3.V152-153. Ceci prouve que le message n’avait pas été entendu du fait même qu’ils s’opposaient aux traditions de razzia ancrées dans l’esprit bédouin qui ne cherchait pas la victoire pour un but supérieur, mais simplement pour piller, en quelque sorte une forme d’économie de subsistance. L’Exégèse a inutilement ici brodé de nombreux récits illustrés, car ce qu’il convient de faire des prisonniers de guerre sera précisé en S47.V4.

[47] Le verbe est akala/manger mais, s’agissant de butin au sens large, il convient de le traduire lexicalement et logiquement par profiter, user de, jouir de, disposer de. Là encore, le principe énoncé est général et sans lien avec Badr. Par ailleurs, il n’y a pas lieu de spéculer ici sur la nature supposée “licite” du butin. Il est par contre logiquement fait référence à « ce qui est permis/ḥalâlan » quant à la quotité de parts distribuées « correctement/ṭayyiban », c.-à-d. en vous conformant aux règles de partage qui vous ont été édictées précédemment au v41. Pour ce verset et le sens de ces deux termes, voir : Le halal selon le Coran et en Islam.

[48] Selon la lecture traduction classique standard considérant que ces versets sont relatifs à Badr, l’Exégèse a été dans l’obligation de réduire le large champ du pardon de Dieu qu’elle avait de la sorte elle-même ouvert. Elle décida donc d’elle-même de cantonner ce pardon aux seuls membres de la famille du Prophète ! S’agissant de prisonniers à venir, l’idée du pardon de Dieu n’est pas ici effective, mais rhétorique : vous avez eu tort de me combattre vous pensant aisément vainqueurs, mais voilà qu’à présent vous ne pouvez que regretter vos mauvais choix et engagements.

[49] Très curieusement, l’Exégèse a lié ces derniers versets de la sourate 8 aux relations fraternelles entre les Muhâjirûn : « les croyants qui se sont exilés » de La Mecque et les Anṣâr c.-à-d. les « croyants qui ne se sont point exilés » soit les musulmans Médinois qui les avaient accueillis et soutenus à Médine, assistance qui alla dit l’histoire jusqu’à instituer un lien d’héritage entre eux. Bien que ce parti-pris de lecture généra une grande confusion pour la compréhension des versets faisant suite, les exégètes parvinrent ainsi à affirmer que le v73 interdisait l’héritage entre un musulman et un non-musulman, et inversement, et posèrent que le v75 abrogeait le v72 ! L’on est en droit de se demander la raison de tels errements. Or, retenir que ces versets étaient en rapport avec certaines clauses du traité de Hudaybiyya, fait littéral pourtant évident, avait deux conséquences que les exégètes ne voulaient ni ne pouvaient valider à leur époque. Premièrement, cela mettait clairement en évidence que la sourate 8 se prolongeait naturellement par la sourate 9, ce qui alors posait avec acuité la question de la séparation visiblement problématique de ces deux sourates. Deuxièmement, cela contextualisait les premiers versets de la sourate 9 autour de la problématique de Hudaybiyya, ce qui ne permettait plus alors par la décontextualisation ainsi imposée par l’Exégèse d’interpréter ces versets dans le sens d’une déclaration de guerre, un jihad offensif permanent dont le point d’orgue serait le fameux v5 dit du sabre ou de l’épée. Nous reviendrons sur ces points capitaux en notre introduction à la sourate 9.

[50] Nous retrouvons en ce verset et les suivants des clauses du traité de Ḥudaybiyya conclu entre Muhammad et Quraysh, données qui ont été effectivement transmises par la tradition hagiographique. Ces accords prévoyaient principalement une cessation des hostilités de dix ans et le fait que d’autres tribus puissent s’allier avec l’une ou l’autre des deux parties signataires en ce qui concernait cette trêve. Ils prévoyaient aussi que tout musulman qurayshite qui ne se serait pas antérieurement exilé à Médine, mais le ferait après la signature du traité, serait extradé vers La Mecque sans que l’inverse ne soit exigé, c.-à-d. que dans le cas où un polythéiste mecquois se réfugierait à Médine il faudrait alors le refouler à La Mecque. Cette clause était particulièrement problématique, mais le Prophète l’avait acceptée contre l’avis de ses proches. Ceci étant, en raison des difficultés humaines soulevées par l’application de cette clause, l’on constate que le Coran intime au Prophète de respecter les accords tout en indiquant comment exploiter les failles interprétatives du texte signé : deuxième phrase des v72 et v75. L’on note que le segment « s’ils vous demandent secours suivant la Tradition/fî–d–dîn », v72, fait recours à la notion de solidarité tribale selon le dîn al–‘arab : la « Tradition » des Arabes que le Coran invoque pour contourner légalement le texte du traité de Hudaybiyya et ainsi sauver des musulmans d’une persécution assurée.

[51] Ici, le complément ḥaqqan ne peut signifier vrais croyants, car cela opposerait la foi des muhâjirûn/les exilés de la première heure à la foi de ceux qui n’auraient pas pu quitter La Mecque à cette période, ce qui théologiquement n’est ni juste ni admissible. Dans le contexte des accords de Hudaybiyya, le syntagme ḥaqqan signifie donc tout simplement « de droit », c.-à-d. les musulmans exilés à Médine qui étaient eux concernés au premier chef par lesdits accords.

[52] Le syntagme « les croyants qui depuis se sont exilés… » désigne les musulmans qui s’étaient exilés vers Médine « depuis/min ba‘du » l’exil du Prophète jusqu’à avant la signature du pacte de Hudaybiyya. Cette précision ne s’explique que si l’on suppose que Quraysh à son tour avait joué sur les espaces interprétatifs du texte du traité afin d’en exclure cette catégorie de musulmans et d’exiger qu’ils soient en conséquence extradés vers La Mecque. Le Coran précise donc que « ceux-là sont des vôtres », c.-à-d. qu’ils doivent être considérés du point de vue des accords signés comme équivalent des premiers exilés/muhâjirûn. Selon la même logique d’interprétation juridique et toujours au nom de la « Tradition/dîn » des Arabes, v72, est évoquée la notion de solidarité familiale qui n’avait pas été mentionnée dans le texte des accords : « ceux qui ont un lien de parenté sont plus encore liés les uns aux autres par l’écrit de Dieu », « l’écrit de Dieu » étant bien évidemment le traité de Hudaybiyya signé par le Prophète. L’on notera que ces derniers versets ne constituent pas une conclusion alors que jusqu’à présent nous avons montré pour toutes les longues sourates précédentes qu’elles avaient une introduction et une conclusion. Nous discuterons de cette observation en notre introduction à la sourate 9.