Print Friendly, PDF & Email

Parmi les sept longues sourates du Coran,[1] Sourate les Troupeaux/al–an‘âm est la première dans l’ordre du Texte qui soit mecquoise. Là encore, le classement retenu n’est pas chronologique tout comme il n’y a pas de progression régulière dans l’allongement des sourates révélées puisque cette Sourate 6, comme nous le discuterons plus avant, ne date pas de la fin de la période de révélation mecquoise.

– Comme pour chacune de ces grandes pièces rhétoriques, Sourate les Troupeaux/al–an‘âm est entièrement construite autour d’un thème central, ici : le polythéisme. Plus exactement, cette sourate présente une suite d’argumentations monothéistes répondant à autant de contestations et controverses menées par les polythéistes mecquois : Quraysh. Si bien sûr les qurayshites contestent le fait que le Prophète soit missionné par Dieu et oppose donc à Muhammad toute une série d’arguties quant à son prophétat, une bonne part de ces polémiques est relative à la critique coranique de la ritualisation intense des croyances polythéistes. Le refus par le Coran des idoles s’accompagna du rejet des rituels sacrificiels, tradition forte du dîn al–‘arab, la voie ou coutume des Arabes polythéistes. Face à ce qu’il considère être des croyances irrationnelles, le Coran oppose des arguments rationnels ou faisant appel à la raison et prescrit par conséquent une réduction drastique des tabous et des rites sacrificiels. Comme nous le verrons, cette attitude anti-ritualiste du Coran posa problème, pas uniquement aux polythéistes, mais aussi aux disciples de Muhammad. Ainsi que l’illustrera notre présentation en parties, chapitres et paragraphes, cette sourate reproduit donc de très nombreux échanges entre Muhammad et les polythéistes mecquois. La dialogique entre Dieu et Son prophète, les réponses données directement par Dieu et celles que par le Coran Muhammad est chargé de transmettre à ses détracteurs nous fournissent un tableau très vivant de l’ambiance polémique à ce moment-là. Plus encore, cette composition textuelle particulière nous permet d’approcher l’intime lien entre Dieu, la Révélation et le Prophète.

– Par ailleurs, bien que le sujet unique de cette sourate soit la condamnation et le rejet du polythéisme, les acteurs historiques impliqués en cette vaste pièce rhétorique sont au nombre de quatre : les polythéistes mecquois en premier lieu, mais aussi des juifs et des chrétiens mecquois ainsi que les premiers musulmans que, par souci de rigueur historique, nous nommons les proto-musulmans.[2] Certains de ceux-ci, fait largement occulté par l’Exégèse, apparaissent en effet dans la polémique non pas en tant que défenseur du monothéisme aux côtés du Prophète et de la Révélation, mais en tant que se refusant à suivre le Coran lorsqu’il s’oppose puissamment à leur ancien fond polythéiste. En l’occurrence, le Coran a réduit le nombre de tabous alimentaires carnés à quatre : « Dis : Je ne trouve en ce qui m’a été révélé rien d’autre qui ne soit tabouisé, quant à ce que tout consommateur mange, si ce n’est la bête trouvée morte, le sang répandu, la viande de porc, car, certes, c’est une infamie. De même est une abomination ce qui est sacrifié à un autre que Dieu… », v145. Ce processus radical de déconstruction de la tradition fit que certains proto-musulmans ne purent se résoudre à suivre cette révolution tant, trait sociologique normal, ils étaient encore attachés à leur culture religieuse antérieure en laquelle les tabous étaient aussi nombreux et importants que les pratiques sacrificielles. Sur ce point délicat, voir Partie II, chapitres III et IV.

– Il résulte de cette situation particulière que les allocutaires de cette charge contre le polythéisme ne sont pas uniquement les réceptionnaires mecquois, mais les croyants en général et, en premier lieu, les musulmans, comme l’indique la critique à l’encontre de ces proto-musulmans. Concrètement, cela signifie que la surenchère actuelle quant à l’extension des harams alimentaires est tout aussi contraire à la lettre et l’esprit du Coran que le furent les réticences de ces proto-musulmans puisque le Coran visait la minimalisation des marqueurs rituels. Aussi, l’argument rationnel monothéiste décliné tout au long de cette sourate doit-il de même être compris comme interpellant nos propres résistances de nature polythéiste, c’est-à-dire toutes les persistances culturelles individuelles nous éloignant plus ou moins consciemment d’une stricte relation à Dieu Seul, en toute chose et toute conception. En somme, notre relation à nos nombreuses occurrences polythéistes, non pas, bien évidemment, du point de vue de la croyance, mais bien en ce qui relève des formes cachées que revêt le polythéisme à nos époques : l’argent, le pouvoir, les superstitions, l’irrationnel, etc.

– Du point de vue chronologique, le fait que cette sourate soit entièrement consacrée à l’argumentation du monothéisme face à des polémiques polythéistes indique clairement qu’elle a été révélée à La Mecque. Ensuite, l’on note que le ton employé, tant par les Mecquois que par les réponses coraniques, n’est pas agressif. La controverse est serrée, mais l’on a le sentiment que la rupture entre le Prophète et Quraysh n’est pas consommée, nous ne sommes donc pas à la fin de période mecquoise de l’apostolat de Muhammad. L’on constate aussi que certains versets intiment au Prophète et son entourage de ne plus fréquenter leurs cercles familiaux et tribaux qurayshites, ex. : « Suis ce qui t’est révélé de la part de ton Seigneur : point de divinité si ce n’est Lui ; et écarte-toi des polythéistes. », v106 ; « Délaisse-les donc ainsi que ce qu’ils affabulent », v112. Ce sont là des indices indiquant que les relations entre Muhammad et les qurayshites se dirigent vers un point de rupture proche. D’autre part, l’Exil/hijra des proto-musulmans et du Prophète Muhammad à Médine a nécessairement dû être mis en place à l’avance. Sur ce point, nous pouvons globalement retenir l’alliance passée avec les médinois par Muhammad, laquelle lui a permis par suite de quitter La Mecque pour se rendre en lieu sûr à Médine. En effet, même si l’ensemble des détails relatifs aux deux serments dits de al–‘aqaba est réarrangé et enrichi par les Sîra, il dut y avoir obligatoirement des tractations préliminaires, car en l’Arabie de cette époque nul ne pouvait organiser un tel transfert sans des accords tribaux. Par ailleurs, ce processus dut prendre un certain temps, vu les négociations d’usage, avant qu’un accord soit conclu avec les tribus médinoises, du moins les principales, et qu’un consensus ait pu être obtenu afin de permettre l’accueil du Prophète et de ses disciples. En fonction de ces données et de la datation supposée de la date de la première rencontre de Muhammad avec des représentants médinois et, surtout, du ton général de cette sourate qui, comme nous l’avons souligné, est cordial bien que sans concession, la révélation de cette sourate peut raisonnablement être fixée aux alentours de la dixième année de la période mecquoise.[3] Bien évidemment, notre approche textuelle pondérée ne nous permet pas d’établir un rang numérique de révélation, mais seulement une fourchette de temps. Nous nous sommes déjà expliqué et avons maintes fois prouvé la pertinence de ce postulat : l’ordre de révélation ne revêt pas une grande importance pour notre analyse littérale. Celle-ci se réfère bien plus à la chronologie logique des propos coraniques en intratextualité sans recourir à une supposée chronologie de l’ordre de révélation des sourates. Ce qui peut être dit avec plus d’assurance et qui conforte ce que nous venons d’avancer, c’est que cette sourate appartient stylistiquement au deuxième groupe de révélations de la période mecquoise et se situe probablement parmi les dernières de cette série caractérisée par son style et certaines de ces avancées thématiques.

Par contre, et sur ce point notre analyse littérale ne valide pas les données traditionnelles, cette sourate est donc entièrement mecquoise, car jamais elle ne s’écarte de sa thématique centrale : le monothéisme versus polythéisme. En effet, l’Exégèse classique, et l’islamologie se plaît à la suivre, affirme que les vs20 ; 23 ; 91 ; 93 ; 114 ; 151-153 ont été révélés à Médine. Cependant, ce type de classement ne repose que sur quelques indicateurs arbitraires. Ici, c’est la mention de juifs qui pour les exégètes justifie systématiquement que ces versets soient considérés comme médinois. Or, comme nous l’explicitons en leurs notes correspondantes, cette conception aussi simpliste que réductrice occulte la présence active de juifs et parfois aussi de chrétiens mecquois. En réalité, ces versets nous apprennent que La Mecque n’était pas un bloc polythéiste homogène et que ces Gens du Livre mecquois ont présentement agi comme des conseillers théologiques auprès de Quraysh dans la querelle qui les opposait aux prônes perturbateurs de Muhammad.

– Du point de vue de la composition, cette sourate est construite en deux parties distinctes. La Partie I intervient dans un contexte de controverses soulevées par Quraysh contre le monothéisme prêché par Muhammad. C’est donc sur ce même mode que le Coran développe son contre-argumentaire monothéiste. La Partie II est à double versant, le premier prend un tour plus théologique et défend rationnellement le monothéisme face à l’irrationalité dont est taxé le polythéisme. Le deuxième volet, chapitres III et IV, est quant à lui plus inséré dans la réalité concrète du conflit oppositionnel entre le monothéisme et le polythéisme à La Mecque. Ces chapitres présentent principalement un rappel à l’ordre adressé aux proto-musulmans dont certains éprouvaient des difficultés à se débarrasser de leurs anciennes superstitions, notamment les tabous concernant les bêtes de troupeaux/al–an‘âm. Les conceptions et les croyances exposées témoignent d’une certaine porosité entre proto-musulmans et polythéisme à ce stade de la prédication muhammadienne. En un mode magico-magique où les sacrifices aux divinités, ou même à Dieu, revêtaient une grande importance, la suppression de cet archaïque système de relation au divin ou aux forces occultes dont il fallait s’attirer ainsi la bienveillance n’alla pas sans poser problème. Le Coran, très rationnellement, veut éradiquer ces pratiques d’origine animiste, car Dieu se Suffit en sa Toute-puissance et Miséricorde : « Bien que ton Seigneur Se suffise à Lui-même et soit Détenteur de la Miséricorde, s’Il le voulait Il vous ferait disparaître et désignerait des successeurs après vous selon Sa volonté de la même manière qu’Il vous a produits à partir de la descendance d’autres peuples. », v133. Aussi, nul ne peut se Le concilier par ce genre de sacrifices, seul le sacrifice de soi fait sens : « N’atteignent Dieu ni leur chair ni leur sang, mais seule Lui parvient la piété de votre part… », S22.V37.

– L’unité thématique de cette sourate est clairement visualisable à l’aide du présent synoptique mettant en évidence le plan de Sourate 6 ; al–an‘âm : les Troupeaux :

Partie I : Du polythéisme de Quraysh

Chap. I : Du déni polythéiste

§ 1 :  De la contestation polythéiste de l’Unicité de Dieu

§ 2 : De la contestation qurayshite du principe de révélation

§ 3 : De la contestation qurayshite de la Résurrection

Chap. II : Des polémiques avec les polythéistes

§ 1 :  De la contestation de la mission prophétique

§ 2 :  De la contestation polythéiste des avertissements de Dieu

Chap. III : Confrontation avec les polythéistes

§ 1 :  De l’épreuve du polythéisme

§ 2 :  Omniscience, Toute-puissance de Dieu et polythéisme

§ 3 : Des controverses polythéistes

Partie II : Du polythéisme et du monothéisme

Chap. I : Monothéisme rationnel versus polythéisme irrationnel

§ 1 : L’argument monothéiste contre le polythéisme

§ 2 : Argument de la Tradition monothéiste

§ 3 : Argument de juifs mecquois et des polythéistes contre la révélation du Coran

Chap. II : Des arguments des polythéistes mecquois

§ 1 : Argument monothéiste naturaliste

§ 2 : Faiblesse de l’argument polythéiste

§ 3 : De l’hypocrisie de l’argument polythéiste

Chap. III : Critique du polythéisme persistant en matière de tabous

§ 1 : Tabous et séquelles polythéistes des proto-musulmans

§ 2 : Des autorités et du suivisme qui en découle

§ 3 : Vacuité et vanité des autorités polythéistes

§ 4 : Condamnation de tabous polythéistes

§ 5 : Condamnation de tabous polythéistes résiduels des proto-musulmans

§ 6 : Contre-argument quant à la non-acceptation de la restriction coranique des tabous

Chap. IV : Rappel de la Voie monothéiste

§ 1 : Rappel à l’adresse des proto-musulmans

§ 2 : Rappel contre argumentatif à l’adresse des proto-musulmans, des polythéistes et de leurs soutiens juifs et chrétiens

Conclusion

****

[1] Nous entendons par là, S2 ; S3 ; S4 ; S5 ; S6 ; S7 et le complexe S8-S9.

[2] Par proto-musulmans nous entendons la génération qui suivit le Prophète de son vivant, celle dont le Coran fait donc mention. En effet, l’ensemble de notre recherche démontre largement que le Coran est bien antérieur à l’Islam et que, surtout, il ne contient pas suffisamment d’éléments pour qu’une religion ait pu être constituée dès le temps de sa révélation. L’histoire selon les sources musulmanes indique que l’Islam en tant que religion, l’Islam-religion, ne s’est réellement construit qu’entre les IIe et IIIe siècles de l’Hégire. Quoi qu’il en fût de la forme que revêtit la pratique de Muhammad et de ses disciples qui, en dehors de sa fidélité au minimalisme religieux coranique, ne nous est pas connue, il est logiquement sûr que leurs pratiques ne pouvaient être qualifiées d’Islam, et donc eux de musulmans, au sens où nous entendons ces deux termes depuis la fin de la période omeyyade jusqu’au califat abbasside. Rappelons-le, dans un processus historique oscillant entre révélation et religion, la révélation est la part de Dieu et la religion celle des hommes. Pour une approche de fond de ce phénomène, voir : Le Coran et l’Islam ; Le (terme) islâm selon l’Islam : l’Islam-religion ; Le terme islâm selon le Coran : l’Islam-relation.

[3] Si notre observation se confirme par la suite, notons que nous ne retrouvons pas réellement de traces coraniques de la persécution de Muhammad et de ses disciples par les qurayshites durant son apostolat à La Mecque ! Est-ce là une fiction inventée pour sanctifier, héroïser, les uns et diaboliser les autres ?