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Comme il est de règle pour les sourates les plus longues du Coran, la sourate 5 : la Table, est construite suivant un thème central. Si la sourate 2 exposait la théologie coranique, la sourate 3 était consacrée à la foi et la sourate 4 à l’éthique, c’est logiquement que cette sourate 5 développera la notion de respect. Il est donc indiqué en introduction : « Ô vous qui croyez ! Honorez les engagements ! », v1, et en conclusion : « Dieu dira : Voici ce Jour où bénéficie aux véridiques leur véridicité », v119. Le déroulement de la cohérence thématique que nous avons ci-dessus figurée apparaît clairement dans notre choix des titres des parties, chapitres et paragraphes composant cette sourate, cf. infra.

Il ne s’agit point là d’un abord purement conceptuel, mais d’une mise en lumière du respect dû aux trois axes majeurs exposés par les trois sourates précédentes : respect de la théologie coranique, respect de la foi monothéiste et respect de l’éthique par le croyant. Ce qui est donc en jeu présentement est le comportement moral du croyant monothéiste, sa sincérité devant être traduite en engagements quotidiens concrets. Aussi, cette sourate aborde-t-elle divers sujets, concrets ou théologiques, afin d’illustrer l’importance du respect des engagements personnels et du respect d’autrui. Pour ce faire, sourate la Table s’adresse bien évidemment aux musulmans, mais interpelle aussi les autres croyants monothéistes.

– Cette approche permet de remettre en cause une affirmation classique concernant cette sourate, poncif abondamment relayé par les fronts hypercritiques : en début de période médinoise, le Coran aurait adopté une attitude conciliante envers les Gens du Livre, mais, face à leur animosité, cette sourate réputée très tardive marquerait un changement de ton à l’encontre des juifs et des chrétiens. Le tour serait ici très polémique et, en dernier lieu, cette sourate condamnerait sévèrement juifs et chrétiens pour leurs déviations théologiques et ou pour leurs manquements tant religieux que politiques. Étant donné que l’Exégèse considère la Table comme la dernière ou l’avant-dernière grande sourate révélée, le Coran se conclurait donc sur une séparation définitive d’avec les autres communautés religieuses. Cette attitude de séparation et rejet est bien celle défendue par l’Islam, alors même qu’en cette sourate figure en conclusion de la Partie I le très inclusif verset relatif au respect de la pluralité religieuse : « …Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté religieuse, mais il en est ainsi […] Rivalisez donc en bonnes œuvres, c’est vers Dieu que vous retournerez tous ensemble… », v48. Cette contradiction évidente entre propos coranique et position de l’Islam provient de ce qu’on lit ici le Coran selon une trame historique rétrospectivement interprétée par l’Islam au service de sa cause apologétique. Par ailleurs, si ce changement d’attitude était réel, cela supposerait que Dieu ait modifié sa position en fonction des évènements ou qu’Il ait suivi la volonté du Prophète en conflit à Médine ou que Muhammad écrivit le Coran selon ses rancœurs et désirs ; trois propositions que l’on ne peut valider.

En réalité, textuellement, la critique coranique, en cette sourate comme en d’autres, ne porte jamais sur les Gens du Livre pris en leur globalité, mais sur certains groupes ou éléments s’y rattachant.  L’on retrouve ainsi en la sourate 5 une condamnation des déviations théologiques propres aux hébreux du temps de Moïse, ex. : vs12-13, ou des conflits internes du judaïsme historique, ex. : vs32-34. Concernant les chrétiens, cette sourate est réputée réprouver sévèrement la Trinité, or nous avons largement démontré[1] qu’il ne s’agissait là que d’une critique coranique de certaines formes de trinités que la doxa chrétienne condamne également, cf. vs17 ; 72 ; 73 ; 116. S’agissant des contemporains de Muhammad, juifs ou chrétiens, ce n’est point leurs religions qui sont visées, mais le fait qu’ils ne les respectent pas, ex. : vs41-47, ce qui a contrario est une reconnaissance de ces religions, cf. v48. De même, ce n’est ni au judaïsme ni au christianisme que sont reprochées les luttes des juifs et des chrétiens médinois contre Muhammad, mais seulement et très précisément à certaines factions juives ou chrétiennes activement opposées au Prophète, ex. vs51-53.

– Ce constat thématique amène donc à repenser la chronologie traditionnelle de cette sourate. Celle-ci a été classée comme 112e sur 114 dans l’ordre de révélation, mais cela provient en partie de ce que l’Exégèse exclusiviste a voulu y voir comme le testament anti-religieux du Coran, ce qui, comme nous venons de l’évoquer, ne se justifie absolument pas du point de vue littéral. D’autre part, ce classement tardif est aussi issu de la volonté d’inscrire dans le Coran le parachèvement de l’Islam en tant que religion, et ce, alors sous la houlette du Prophète Muhammad à la toute fin de son apostolat. Ceci explique que le v3 a quant lui été décrété par la majorité des commentateurs comme le dernier verset révélé. En effet, si l’on se fie à l’interprétation classique de ce verset, nous y lisons selon la traduction standard le segment suivant : « Aujourd’hui, les mécréants désespèrent (de vous détourner) de votre religion : ne les craignez donc pas et craignez-Moi. Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous Mon bienfait. Et J’agrée l’Islam comme religion pour vous. »  Pour nombre d’exégètes, cette sentence aurait même été révélée et énoncée en conclusion du discours dit de l’Adieu lors du pèlerinage du Prophète, trois mois avant son décès donc. Ainsi, selon la lecture exclusiviste suivie par l’Islam, si le Coran avait postulé à ce moment-là de ce que « Dieu a agréé l’Islam comme religion » cela impliquerait que l’Islam soit la seule religion validée par Dieu.

Néanmoins, les faits historiques colligés par les autorités musulmanes elles-mêmes enseignent sans ambiguïté aucune que l’Islam-religion a évolué sur plus de trois siècles pour aboutir à la forme orthodoxe que nous lui connaissons. Il n’y a ainsi pas de sens à soutenir que Dieu aurait déclaré : « Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion ». Aussi, est-il cohérent que notre analyse littérale mette en évidence la signification suivante : « Ce jour, ceux qui ont dénié perdent tout espoir quant à votre rituel/dîn, ne les craignez pas, mais craignez-Moi. Ce jour, J’ai parfait pour vous votre rituel/dîn et vous ai comblés de Ma grâce, et il M’a agréé de votre part l’abandon de soi à Dieu/al–islâm comme Voie/dîn. »[2]

Les arguments admis de tous ayant été écartés, la chronologie de notre Sourate 5 doit être réenvisagée. En cette perspective, l’on constate alors que dès l’introduction il est dit au v2 « et que ne vous incite point à être malveillants le ressentiment envers des gens qui vous ont barré l’accès au Temple sacré ». Or, en un verset traitant des préparatifs pour un pèlerinage, une telle remarque ne peut que concerner l’épisode de Ḥudaybiyya lorsque le Prophète et Ses compagnons se sont vus interdire l’accès à La Mecque lors de leur première tentative de ‘umra. Le « mois sacré » dont il est sujet en ce même verset est donc celui en lequel ces Compagnons accomplirent la ‘umra de compensation prévue dans les clauses du traité dit de Ḥudaybiyya, à savoir : le mois de dhu–l–qa‘ida en l’an VII de l’Hégire. De plus, l’on retrouve le même contexte aux vs94-98. Nous ajouterons, nous y avons précédemment fait allusion, que cette sourate est émaillée de référence à des tensions d’ordre politico-militaire entre Muhammad et des factions juives, chrétiennes et même polythéistes, situations qui ne correspondent pas à la fin du mandat prophétique où Muhammad était en situation de force et d’autorité incontestée. L’on peut donc en déduire que, par rapport à la chronologie classiquement proposée, cette sourate est antérieure d’environ trois ans.

– Nous aurons encore une fois vérifié que l’approche chronologique du Coran n’a, in fine, que peu d’importance pour la détermination du sens littéral. Par contre, l’étude compositionnelle des sourates est nettement plus contributive. Nous avons ainsi observé que la sourate 5 déclinait la thématique du respect en quatre parties distinctes : Partie I, vs1-50 : Du respect des principes révélés ; Partie II, vs51-86 : Du respect des alliances ; Partie III, vs87-108 : Du respect théologique de l’unicité divine ; Partie IV, vs109-120 : Respect et non-respect des missions prophétiques. À partir de cette organisation, les différents chapitres et paragraphes envisagent diverses situations qui, en soi, n’ont pas valeur historique, mais servent à mettre en avant sous divers aspects le respect en tant que paradigme essentiel des croyants, cf. plan général   de la sourate ci-devant.

– Pour le Coran, et tout particulièrement en cette sourate, le respect est une vertu morale essentielle pour tout croyant, éthique de fidélité et d’engagement dont la finalité peut être exprimé par le verset suivant : « Ô vous qui croyez ! Craignez pieusement Dieu, recherchez ardemment ce qui à Lui unit et évertuez-vous sur Son Chemin ; puissiez-vous réussir ! », v35.

– L’unité thématique de cette sourate est clairement visualisable à l’aide du présent synoptique mettant en évidence le plan de Sourate 5 ; al–mâ’ida : la Table :

 

Partie I : Du respect des principes révélés

Chap. I : Du respect de la sacralisation

  • 1 : Du respect des règles de sacralisation
  • 2 : Du respect de la paix lors de la sacralisation des pèlerins

Chap. II : Du respect de l’Alliance

  • 1 : Respect et non-respect de l’Alliance
  • 2 : D’un non-respect trinitaire de l’Alliance
  • 3 : Du non-respect théologique de l’Alliance
  • 4 : Du non-respect historique de l’Alliance

Chap. III : Du respect de la vie

  • 1 : Du non-respect de la vie
  • 1 : Du respect de la vie

Chap. IV : Du respect de la pluralité religieuse

  • 1 : Du respect de la voie spirituelle
  • 2 : Du respect et non-respect de sa propre révélation
  • 3 : Du respect de la pluralité religieuse

Partie II : Du respect des alliances

Chap. I : Du respect de l’alliance politico-religieuse

  • 1 : Du non-respect d’alliance politico-militaire
  • 2 : Du non-respect de la tradition d’alliance

Chap. II : Du non-respect de Dieu

  • 1 : Du non-respect de la foi
  • 2 : Du non-respect de la Révélation

Chap. III : Du respect théologique de l’Unicité divine

  • 1 : Des trinités non unitaires
  • 2 : Du respect interconfessionnel

Partie III : Du respect de la Parole coranique

Chap. I : Du respect des édictions coraniques

  • 1 : Du non-respect des édictions coraniques
  • 2 : Du respect des sacralisations coraniques

Chap. II : Du respect de la parole

  • 1 : Du respect de la non-intervention coranique
  • 2 : Du respect non dû aux traditions
  • 3 : Du respect du témoignage

Partie IV : Respect et non-respect des missions prophétiques

  • 1 : Du non-respect de la mission des prophètes
  • 2 : Du non-respect de la foi
  • 3 : Du non-respect de la mission de Jésus

Conclusion

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[1] Cf. les articles suivants : Les trinités selon le Coran et en Islam et La Trinité selon le Coran et en Islam.

[2] Pour notre démonstration, se reporter à la note 8 de notre traduction littérale de Sourate la Table et les références indiquées.