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S2.V208-209 : « Ô vous qui croyez ! Appliquez-vous pleinement à la paix et ne suivez point les pas du Shaytân, car il est pour vous un ennemi déclaré ! [208] Et si vous trébuchez après que vous soient parvenus les éclaircissements, sachez donc que Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage. [209] »

– Ce verset axial délivre le message principal de ce paragraphe. Après avoir aux versets précédents condamné la pratique de la razzia jugée néfaste au développement humain et incompatible avec le statut de croyant, il est fort logiquement lancé un appel aux croyants : « ô vous qui croyez », appel concernant en premier chef les primo-musulmans puis les musulmans et, au delà, tous les croyants : « appliquez-vous pleinement à la paix ». Le propos est clair, il oppose la paix à l’insécurité, le respect des biens d’autrui au pillage. Nous avons vu au v207 que le croyant devait lutter contre les mauvais penchants de son âme et s’opposer à son Diable personnel, diables de chacun, c’est-à-dire le Shaytân du collectif. L’humanité ne peut donc suivre « les pas du Shaytân », lequel est notre véritable « ennemi déclaré », notre ennemi intérieur.[1] Notre traduction « appliquez-vous pleinement à la paix » rend compte de la spécificité de la locution coranique udkhulû fî–s–silm en laquelle le verbe dakhala/udkhulû est utilisé transitivement [préposition «  »] et allude directement aux razzias puisque le syntagme dakhala fî signifie se saisir par surprise, en traite, soudainement, ce qui caractérise parfaitement le mode opératoire de la razzia.[2] Par ailleurs, le terme silm mentionné en la recension Ḥafs que nous suivons en première intention s’explique par le fait que le vocable silm est plurivoque et a pour sens paix, mais aussi religion-islam ou obéissance à cette religion. Cependant, l’analyse littérale indiquant clairement le lien avec la guerre de razzia, le sens voulu est en soi univoque : il s’agit d’appeler à la « paix » ce qui justifie que nous ayons suivi ici la variante de récitation donnant salm[3] au lieu de silm sachant que salm signifie uniquement « paix ».[4] Ceci confirme que silm est une variante exégétique[5] volontairement introduite comme nous le verrons plus avant.

Après l’appel à se saisir « pleinement »[6] de l’initiative de « paix » en œuvrant positivement et utilement au nom de sa foi au respect de la vie et de la dignité de l’autre,[7] vient la mise en garde : « et si vous trébuchez »,[8] v209, c’est-à-dire si vous trahissez votre engagement à ne plus suivre vos traditions de pillage et à vous approprier par la violence les biens d’autrui « après que vous soient parvenus les éclaircissements »[9] donnés par ces versets et par l’ensemble de la  Révélation que vous avez reçue,[10] alors « sachez donc que Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage ». L’attribut ‘azîz/Tout-puissant indique que ce recours à la force est à proscrire, car la crainte de Dieu repose sur Sa Toute-puissance et l’amour de Dieu sur Son infinie sagesse, car Il est al–ḥakîm, l’infiniment Sage. Par elle, Dieu rappelle au croyant qu’il doit abandonner la violence et s’abandonner tout autant à la paix morale et spirituelle qu’à la paix sociale.

– L’Exégèse, après avoir hyper-contextualisé les versets précédents, se situera, paradoxalement, totalement hors contexte s’agissant de leur conclusion. Elle verra là, soit un appel à faire la paix avec les musulmans lancé aux Gens du Livre, soit une invite faite aux musulmans à accepter sans discuter tout ce qu’est l’Islam, deux interprétations que la variante de récitation/qirâ’a silm mise pour salm a cherché à induire, nous l’avons ci-dessus évoqué. Le mot silm a donc été glosé par les commentateurs comme signifiant l’Islam selon toutes ses normes théologico-canoniques, religion que Dieu demanderait ici aux musulmans de respecter parfaitement et en totalité. Certaines traductions ont franchi le pas et propose un « entrez pleinement dans l’Islam », ce que la traduction standard formule ainsi : « entrez en plein dans l’Islam » ! Comme une position intermédiaire entre ces deux avis, certains affirmèrent qu’il s’agissait d’un ordre à la conversion à l’Islam intimé à tous les croyants ou aux seuls Gens du Livre, voire aux savants parmi eux qui bien que sachant la vérité et croyant en Dieu suivent les pas du Shaytân en persistant en des croyances et des pratiques erronées, c’est-à-dire leurs propres religions. Sans doute est-ce cette idée qui poussa à supposer aussi que le segment « ne suivez point les pas du Shaytân » ordonnait aux musulmans de ne pas adopter les praxis d’autres religions, comme le sabbat par exemple. L’analyse aura mis en évidence la cohérence contextuelle du propos coranique tout comme l’Exégèse aura montré sa capacité à segmenter à l’envi le Coran et à peser sur le sens de ses termes afin d’imposer sa volonté au Texte. Présentement, elle aura égaré le sens initial, un appel à la conversion des mœurs bédouines pour l’adoption du principe de « paix » comme gouvernance de l’âme et de l’être. Ce faisant, elle aura maintenu la pratique de la razzia sous une forme institutionnalisée, nous l’avons signalé en conclusion du v207. L’expansion manu militari de l’Islam, innovée et organisée par le calife ‘Umar, reposera en grande partie sur ce principe. Les razzias et la recherche de butin devinrent les conquêtes, al–futûhât, l’Histoire en témoigne, l’Islam la sublime ou l’oublie.

Dr al Ajamî

[1] Nombreuses occurrences pour cette notion de l’ennemi intérieur ou diables de nos passions, pour l’approche phénoménologique de la notion de Shaytân dans le Coran, voir : 3– Adam et Elle/Ève, Iblîs et le Shaytân : raison et conscience selon le Coran et en Islam.

[2] L’on dit ainsi : dakhalû fî banî fulân, ils attaquèrent et se saisirent par surprise de la tribu une telle. Rappelons que le mot razzia est la transcription française de l’arabe ghâziyaṫ nom dérivant de la racine ghazâ qui en ce contexte signifie fondre droit sur l’objectif.

[3] Selon la lecture de Nâfi’, al–Kisâ’î, Ibn Kathîr ad–Dârî et Abû Ja‘far, on la retrouve donc aussi dans la recension dite de Warsh.

[4] Comme argument complémentaire, l’on constatera que dans la recension Ḥafs il s’agit du seul verset où on lit silm, les autres occurrences, où il n’y avait ni intérêt, ni possibilité, à modifier le sens, portent toutes salm/paix, ex : S8.V61.

[5] Sur ce point, voir : Variantes de récitation ou qirâ’ât.

[6] L’emploi de kâffatan en ce verset pourrait signifier saisissez-vous pleinement ou saisissez-vous tous, les traductions en témoignent. Mais, après l’usage du vocatif yâ’ayyuhâ/Ô qui est déjà en soi la marque d’un collectif, le recours à kâffatan/tous serait une redite inutile, le premier choix est donc préférable.

[7] Il existe évidemment d’autres voies que celle de la foi pour faire le bien, mais cette dynamique du bien pour l’amour de Dieu est pour le croyant le cœur vivant du bel agir envers les hommes.

[8] Le verbe employé est zalla/trébucher, glisser, broncher, qui, en lien avec la lutte contre notre Shaytân, v208, évoque directement la mention du même verbe en S2.V34-36, lorsqu’Adam & Elle furent archétypalement influencés par le Shaytân dans la transgression vers l’acquisition de la raison critique, cf. : 3– Adam et Elle/Ève, Iblîs et le Shaytân : raison et conscience selon le Coran et en Islam. De manière remarquable, les deux autres occurrences, formes dérivées de zalla, sont elles aussi en rapport avec l’action de notre mauvais conseiller intime : S3.V155 et S16.V94.

[9] Le pluriel bayyinât peut signifier arguments, preuves, éclaircissements, explicitations, évidences, prodiges.

[10] Le Coran est en effet riche d’enseignements en la matière, la célèbre locution « croire et agir vertueusement » en est le leitmotiv, la quintessence du viatique de piété suffisant au croyant pour cheminer sur le retour vers Dieu.