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                Sourate 112 ; al–ikhlâ : la pure unicité

Au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Tout Miséricorde

Dis : « Il est Dieu unique ! [1]

 Dieu vers qui tous se dirigent. [2] 

       Il n’a pas enfanté et n’a pas été enfanté [3] 

Et Il n’a d’égal aucun ! » [4]

***

– En premier lieu, le titre donné à cette sourate lui est largement postérieur et un de ces premiers noms était aṣ–ṣamad. Le terme ikhlâ est un vocable religieux non-coranique alors même que le propos de cette sourate est uniquement théologique. C’est donc en cette perspective que nous avons rendu ikhlâ par pure unicité alors même qu’il signifie dans l’esprit de ses concepteurs : culte pur, religion pure et/ou sincère.

– Cette situation traduit un enjeu exégétique sous-jacent : cette sourate est-elle mecquoise ou médinoise ? Les partisans de la datation médinoise soutinrent cette thèse du fait qu’ils voyaient aux versets « Il est Dieu unique » et « Il n’a pas enfanté et n’a pas été enfanté » une charge anti-trinitaire. Ce type d’interprétation est constant et, en de nombreux autres versets, les exégètes ont voulu voir dans les locutions type « Il n’a pas d’enfants/walad » la réfutation du Fils de Dieu selon le christianisme. Or, nous avons à plusieurs reprises montré que cette négation de toute progéniture/walad divine concernait contextuellement les conceptions des polythéistes arabes, ex. : « Ils ont imputé à Dieu des “associés”, les Djinns, alors qu’Il les a créés. Ils Lui ont inventé des fils et des filles, sans aucun discernement. Qu’Il soit transcendé et exalté au-dessus de ce qu’ils dépeignent ! Concepteur des Cieux et de la Terre – comment pourrait-Il avoir une progéniture/walad alors qu’Il n’a pas de compagne et qu’Il a créé toute chose ? Il est de toute chose parfaitement savant. », S6.V100-101. De même, citons : « Ils disent : « Dieu s’est adjoint progéniture/walad. » Qu’Il soit transcendé ! Vraiment, Il détient ce qui est en les Cieux et la Terre, et tous Lui vouent adoration.», voir : S2.V116-117.

Par contre, la brièveté, le style, le mode d’interpellation de cette sourate sont clairement mecquois. Plus encore, cette sourate est très précoce dans l’ordre chronologique de révélation, car elle témoigne sans nul doute des premières confrontations entre la présentation monothéiste de la prédication de Muhammad face à l’incompréhension puis la résistance des polythéistes qurayshites. En tant que nécessairement mecquoise, cette sourate présente donc la définition du dogme monothéiste strict selon la révélation coranique : « Il est Dieu unique ». Logiquement, selon la logique du discours, et contrairement à l’ordre chronologique traditionnel, cette sourate devrait précéder la sourate dite al–kâfirûn/les polythéistes qui exprime le rejet du système d’adoration propre aux polythéistes arabes et qu’ils nommaient eux-mêmes dîn al–‘arab.[1] Le Coran précise donc en notre S112 la nature du Dieu révélée par le Coran et il n’y a pas à douter que cette sourate soit mecquoise,[2] constat qui permettra d’en établir la juste signification.

– Signalons que selon la même approche synchronique S113 et S114 se comprennent elles aussi comme critiquant le polythéisme de Quraysh et cela aura une grande incidence quant à leur compréhension, cf. De même, nous constatons que ces sourates : S109, S112, S113, S114 débutent toutes les quatre par l’impératif dis/qul, caractéristique qui leur est spécifique[3] et permet de confirmer leur unité thématique : la réfutation du polythéisme par l’argument monothéiste. Notre bref excursus montre encore une fois tout l’arbitraire exégétique présidant à la chronologie coranique traditionnelle tout comme cela confirme que cette chronologie diachronique supposée du Coran n’a pas à être prise en compte par l’analyse littérale qui, de principe, s’intéresse uniquement à la synchronie intratextuelle coranique, tel est bien ici le cas.

– Ce débat exégético-chronologique classique s’est traduit par l’élaboration d’une dizaine de circonstances de révélation/asbâb an–nuzul pour cette seule très courte sourate 112. Ces récits mettent en jeu, au choix, des controverses avec des juifs, ou des chrétiens ou des polythéistes. Une telle diversité et de telles différences démontrent, d’une part, l’aspect artificiel de ce que l’on nomme bien à tort circonstances de révélation[4] et, d’autre part, reflètent l’importance dogmatique que l’Islam attribua bien plus tard à cette sourate, situation bien éloignée de l’état rudimentaire du débat théologique à La Mecque au temps de sa révélation. Pareillement, cette sourate a été lexicalement et théologiquement surchargée, loin de la simplicité qui devait la caractériser à l’origine, ce dont notre traduction s’essaie à rendre compte.

– L’ensemble des observations ci-dessus permet d’expliquer le sens littéral de notre sourate 112 :

– v1 : « Il est Dieu unique ». Le sens est explicite : il n’existe qu’une seule et unique entité divine. Ceci se comprend en opposition au polythéisme arabe qui tout en reconnaissant l’existence de Dieu/Allâh en tant que divinité créatrice principale lui adjoignait de nombreux « associés », c’est-à-dire des divinités connexes à qui les Arabes vouaient préférentiellement leurs cultes. À bien considérer, il s’agit là tant chronologiquement que théologiquement de la forme première cataphatique[5] de la définition coranique apophatique de l’unicité divine : lâ ilâha illâ allâh : point d’autre dieu que Dieu.

-v2 : « Dieu vers qui tous se dirigent ». Le terme ṣamad pris en tant que nom-attribut de Dieu a été l’objet de nombreuses spéculations théologico-lexicales et on lui a prêté une vingtaine de significations, ex. : l’Impénétrable, l’Absolu, l’Éternel, l’Infrangible, etc. Comme nous l’avons indiqué, il faut savoir rester dans les limites contextuelles d’une théologie naissante aisément compréhensible par les allocutaires initiaux de cette sourate, à savoir les polythéistes qurayshites. Or, l’on note que la racine verbale ṣamada signifie univoquement : se diriger vers quelqu’un, se rendre chez quelqu’un et que le nom d’action ṣamad a pour sens premier : seigneur, maître de la maison à qui tout le monde s’adresse pour ses divers besoins et c’est en sens qu’est dit ṣamad celui qui peut se passer de tous.[6] Par ailleurs, le nom ṣamad est attesté avant la Révélation en sud-arabique avec le sens de Seigneur de la maison, locution que l’on peut sans risque mettre en rapport avec l’expression Seigneur de ce temple/rabb hâdhâ–l–bayt s’agissant de la Kaaba et s’adressant à Quraysh, S106.V3. Ainsi, notre verset rappelle aux polythéistes que, quelles que soient les diverses divinités qu’ils adorent en sus de Dieu, tous au final adressent leurs ultimes requêtes au Seigneur de la Kaaba, le « Dieu vers qui tous se dirigent ». En effet, le Coran indique à plusieurs reprises que lorsque ces polythéistes sont en une situation totalement désespérée ils cessent d’invoquer leurs divinités associées pour ne plus implorer que le secours de Dieu, ex : « « Lorsqu’ils sont à bord d’un navire, ils implorent Dieu, sincères pour Lui en la foi. Mais, lorsque Nous les ramenons à terre sains et saufs, ils retournent à leur polythéisme. »[7] Le sens littéral de la formulation allâhu–ṣ–ṣamad pourrait donc être exprimé comme suit : « ce Dieu unique est le Seigneur du temple/bayt/demeure vers qui vous tous polythéistes dirigez l’intention de votre foi et à qui vous tous vous adressez ». Il s’agit là ainsi de souligner que le Dieu unique de la prédication monothéiste de Muhammad est bien le même que Celui en lequel croient les polythéistes et qu’il leur suffirait de renoncer à leurs croyances en d’autres divinités adjointes ou associées à Dieu qui, en réalité, est la seule déité existante possible. L’on note d’emblée la démarche inclusive qui caractérisera la théologie coranique. De manière plus holistique encore, par « Dieu vers qui tous se dirigent » l’on comprend que la foi de tous les êtres humains est dirigée vers le seul et même unique Dieu et que toutes les déviations plus ou moins polythéistes ne sont que des déviations de cette foi. C’est donc au nom de cette foi commune en un Dieu unique commun que ces errements doivent être abandonnés.

-v3 : « Il n’a pas enfanté et n’a pas été enfanté ». Nous l’avons montré, contrairement à ce qu’affirme une partie de l’Exégèse classique, ce propos est sans rapport aucun avec une critique de la Trinité chrétienne et la notion de Fils de Dieu. Du reste, les chrétiens « distinguent l’Essence divine, absolument « une » qui n’engendre pas et n’est pas engendrée, de la Trinité des personnes divines, celles-ci étant des processions « ad intra », immanentes à l’Être unique. »[8] C’est donc bien le polythéisme qurayshite que ce verset vise en termes simples et selon une théologie minimale. Pour le segment « Il n’a pas enfanté » le sens est directement accessible : « Ils Lui ont inventé des fils et des filles, sans aucun discernement […] comment pourrait-Il avoir une progéniture alors qu’Il n’a pas de compagne et qu’Il a créé toute chose… »[9] Pour le Coran, si Dieu « est Dieu unique » cela s’oppose à toute idée de co-divinités fussent-elles, supposément, sa descendance. Concernant le segment : Dieu « n’a pas été enfanté », le propos est en apparence plus délicat à établir. En effet, selon le Coran, nous savons que pour le polythéisme arabe, en particulier celui de Quraysh, Dieu/Allâh est le créateur des Cieux et de la Terre.[10] L’on peut donc supposer, en l’absence de sources, qu’ils croyaient nécessairement que le Créateur ne pouvait avoir été créé Lui-même ; ainsi, comment comprendre qu’il leur soit objecté qu’Il « n’a pas été enfanté » ? Le raisonnement suivi est le suivant : puisque vous, polythéistes, croyez que Dieu a des fils et des filles et nécessairement pour cela une compagne, cette fonction de reproduction suppose donc que Dieu Lui-même aurait été créé. Or, vous croyez aussi que Dieu en tant que créateur du Monde ne peut avoir été créé : réfléchissez donc sur cette contradiction et admettez que la croyance en la filiation divine est un non-sens !

-v4 : « et Il n’a d’égal aucun ». Ce verset conclut cette brève, mais dense, proclamation de l’unicité divine s’adressant contextuellement aux polythéistes. Puisque Dieu est « Dieu unique » et qu’Il « n’a pas enfanté », alors « Il n’a d’égal aucun », c’est dire que l’on ne peut ni comprendre ni croire que Lui soient coexistantes des divinités associées. Aussi, en tant que Seul Dieu possible « Il n’a d’égal aucun » : « nul autre Dieu que Lui ».[11] Il va donc de soi que cet énoncé ne peut signifier : rien en Sa création ne lui est semblable/égal, rapprochement inexactement établi avec S42.V11 dont le sens lui-même est surinterprété.

Au final, cette brève sourate, sans doute parmi les toutes premières révélations, s’adresse directement aux polythéistes, à Quraysh. Bien que traitant du pur monothéisme caractérisant dès l’origine l’essentiel du Message coranique véhiculé par Muhammad, le propos est formulé en termes directs coutumiers aux polythéistes mecquois sans probablement aucune culture théologique. Si l’ensemble des théologies monothéistes, Islam y compris, procède préférentiellement par la voie apophatique : ce que Dieu n’est pas, l’on aura remarqué que le Coran formule ici ce que Dieu est,[12] à savoir : l’unique entité divine existante dont l’unicité-unité est absolue. Nous soulignerons à nouveau que cette sourate relève d’une démarche inclusive à l’adresse des polythéistes en insistant sur la foi commune en un Dieu commun.

Dr al Ajamî

[1] Pour la notion de dîn al–‘arab, voir : Le terme dîn selon le Coran et en Islam.

[2] Signalons que le débat du faire rage puisque l’on proposa même un modus vivendi supposant que cette sourate avait été révélée deux fois, la première à La Mecque, la seconde à Médine !

[3] Pour être précis, une autre sourate débute par dis/qul : S72. Cependant, celle-ci, bien que mecquoise, est plus tardive et thématiquement différente.

[4] Pour notre critique et notre rejet de ce procédé exégétique classique, voir : Circonstances de révélation ou révélations de circonstance : asbâb an–nuzûl.

[5] La voie cataphatique est positive, elle décrit ce que Dieu est. Il est donc cohérent que le Coran, en lequel Dieu se décrit Lui-même, s’exprime préférentiellement quant à ce sujet cataphatiquement.  À l’opposé, la voie théologique dite apophatique est qualifiée de négative : Dieu ne peut être tel que les hommes Le conçoivent ; il s’agit de la voie préférentielle des théologiens.

[6] Ceci implique que les diverses autres significations de ṣamad que nous avons précédemment mentionnées ne résultent que de spéculations théologiques. Leur présence dans les dictionnaires de la langue arabe relève donc d’un phénomène de réentrée lexicale. À noter, une fois n’est pas coutume, que la traduction standard en sa traduction-commentaire ne s’est pas trop écartée du sens premier de ṣamad lorsqu’elle le transcrit ainsi : « le Seul à être imploré pour ce que nous désirons ».

[7] S29.V65. Pour l’analyse littérale de ce verset, voir notre thèse doctorale pages 183-184 ; Étude de la locution ad–dînu–l–khâliṣ : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01556492/document

[8] Nous citons là Denise Masson en note de sa traduction de S112 et en référence à des écrits chrétiens du IVe siècle.  Pour une déconstruction critique du système d’incompréhension élaboré par l’Exégèse quant à la Trinité chrétienne, voir La Trinité selon le Coran et en Islam et Les trinités selon le Coran et en Islam.

[9] S6.V100-101, cité précédemment en contexte.

[10] Ex. : « Si tu les interroges : Qui a créé les Cieux et la Terre ? Ils répondent : Allah!… », S31.V25. De même en S39.V38 ; S23.V84-89 ; S29.V61 ; S43.V87. Les Arabes Lui connaissaient aussi d’autres attributs essentiels : Nourricier des hommes, Omniprésent, Omnipotent, cf. par exemple : S10.V31.

[11] Ex : S2.V163.

[12] D’un point de vue théologique, il s’agit de la voie cataphatique, cf. note 5, logiquement Dieu ne parle donc de Lui-même quasiment que selon la voie cataphatique. Dieu ne fait pas de théologie, ce sont les hommes qui théologisent. Bien évidemment, cette remarque ne retire rien au fait qu’en dehors de ce sujet précis le Coran expose aussi sa propre théologie.