Print Friendly, PDF & Email

S2.V204-207 : « Parmi les hommes, tel qui t’étonne par son propos quant à la vie d’ici-bas. Il prend Dieu à témoin de ce qui est en son cœur alors qu’il n’est qu’un invétéré querelleur [204] qui, dès qu’il s’en retourne, parcourt le pays pour y semer le désordre et dévaster récoltes et troupeaux, mais Dieu n’aime point l’exaction. [205] Qu’on lui dise : « Crains Dieu ! », voilà que l’emporte une rage pécheresse ! La Géhenne lui suffira, et quelle détestable couche ! [206] Et, parmi les hommes, tel qui se sacrifie, cherchant la satisfaction divine, et Dieu est Très bienveillant à l’égard des serviteurs. [207] »

– Le v204 ne s’adresse pas spécifiquement au Prophète, mais à tout allocutaire et, en particulier, aux musulmans puisque ce Chapitre 7 leur est entièrement dédié, le v208 le confirmera. Ceci ne retire en rien à ce que le propos appelle de manière générale tous les croyants à réfléchir quant à l’engagement de leur foi, ce qui au sujet du sens à donner au nouveau Pèlerinage était déjà la thématique du sous-chapitre précédent. Le fait de s’adresser à la deuxième personne du singulier à un interlocuteur fictif est typique de la rhétorique arabe : « tel qui t’étonne »[1] et, du point de vue sémantique, c’est l’absence de ce procédé en la symétrie de construction du v207 qui l’indique. Ce passage se lira donc sans qu’il soit nécessaire de recourir à des “circonstances de révélation” impliquant le Prophète, cf. Exégèse infra, et, de même, le personnage dont il est ici question n’est qu’un archétype. Il est celui qui proclame à grands cris sa foi : « il prend Dieu à témoin de ce qui est en son cœur »[2] et sans doute prétend-il qu’il n’a que mépris pour ce bas-monde : « son propos quant à la vie d’ici-bas », mais qui, en réalité, est un « invétéré querelleur », c’est-à-dire un être emporté et plein de passions mauvaises qui est prêt « dès qu’il s’en retourne » à tourner le dos à sa foi et aux croyants pour « semer le désordre », v205. Nous noterons qu’il n’est pas pour autant qualifié d’hypocrite et que si la critique avait été ici uniquement morale, il lui aurait seulement été reproché de « semer le désordre ». Aussi, le complément « et dévaster récoltes et troupeaux/nasl[3] » vise-t-il nécessairement quelque chose de plus concret. Or, nous avons vu à plusieurs reprises que ce Chapitre 7 consacré à l’édification et l’enseignement des primo-musulmans rejetait, déconstruisait et dépréciait tout un ensemble de valeurs de l’antique monde bédouin, système que les Arabes nommaient al–murû’a.[4] L’indication le voilà qui « parcourt le pays »[5] afin de « dévaster récoltes et troupeaux » qualifie donc très probablement un pilier essentiel de cette bédouinité, les fameuses razzias que la survie au désert avait imposées et que la vie avait codifiées dans la loi coutumière. Art de survivre et de vivre que célébraient les poètes épiques de la haute-jâhiliya,[6] mais qui ravageait tout espoir et générait l’insécurité,[7] l’autre versant de cette menace permanente était le tha’r ou vengeance du sang, vendetta bédouine critiquée aux vs188-189. Au cortège d’injustices qui découlait de ce “système économique” du désert, la Révélation oppose un lapidaire jugement : « mais Dieu n’aime point l’exaction[8] ». Mais le Bédouin, l’Arabe, ne pouvait renoncer aisément au sang et à la sève de sa vie. Le Coran témoigne de sa réaction : « qu’on lui dise : Crains Dieu ! »[9] afin qu’il cesse de razzier et « voilà que l’emporte une rage pécheresse », c’est-à-dire que son refus va se traduire par plus d’ardeur encore à perpétrer ces crimes pour perpétuer sa tradition, en ce sens il refuse la Révélation et, quoi qu’il ait dit de ce « qui est en son cœur », il est dit de lui : « la Géhenne lui suffira, et quelle détestable couche ! »[10]

Il n’est donc pas pensable d’envisager que le Prophète Muhammad après la révélation de ces versets, probablement datables du début de la période médinoise, ait pu entreprendre les nombreuses razzias que les hagiographes, Sirâ et Hadîth, lui attribuent et que les islamologues lui prêtent aussi volontiers, alors même que parfois ils dénient jusqu’à son existence physique. Ce, d’autant plus, que les vs207-208 s’avèrent être un vibrant plaidoyer pour la pacification des mœurs au nom de l’amour de Dieu, car il est « parmi les hommes » l’archétype antonyme[11] du semeur de « désordre » et du dévastateur des « récoltes et troupeaux » qui lui « se sacrifie », c’est-à-dire abandonne la violence et l’appel de ses mauvais penchants n’ayant en vue que « la satisfaction divine ».[12] Dans le syntagme yashrî nafsa-hu le mot nafs[13] donne au verbe sharâ une valeur réflexive et cette locution ne signifie donc pas « il vend son âme », mais il « se sacrifie », c’est-à-dire lui-même. Au demeurant, en français l’expression vendre son âme a une conation négative, l’on vend son âme au Diable et non à Dieu, sans doute du fait que ce dernier en est déjà le légitime propriétaire. Cependant, l’homme en a l’usufruit et peut en faire usage soit en cédant à ses propres passions, son propre Shaytân, soit en cédant son droit à Dieu afin de ne se diriger que vers le bien pour obtenir la satisfaction divine, ce à quoi l’invite le v208.

– L’Exégèse, à l’allégorie du texte préfère le récit, l’image. Présentement, elle a donné vie à la parabole coranique en fournissant des noms et des évènements. Cependant, l’imagination des uns et des autres diffère et plusieurs versions circulèrent. Ainsi, pour certains il s’agirait d’hypocrites de Médine, pour d’aucuns ce serait un dénommé al–Akhnas ibn Sharîq qui, nous l’espérons, n’aura eu d’autre existence que fictive ! Toujours est-il que ce dernier aurait témoigné de son entrée en Islam, ce qui aurait étonné le Prophète : « il en est un qui t’étonne par son propos »[14] et il se serait défendu de sa sincérité en prenant Dieu à témoin : « il prend Dieu à témoin de ce qui est en son cœur », car ce n’est qu’un « invétéré querelleur ». Ce dernier segment ne faisant alors pas réellement sens en cette histoire, certaines traductions, suivant en cela les commentateurs, parviennent à le rendre par « il est ton plus acharné disputeur », traduction plus que forcée. Puis, lorsqu’il « s’en retourne », le voilà qui « parcourt le pays », trouve des champs et un troupeau d’ânes appartenant à des musulmans et décide de « dévaster récoltes et troupeaux » en brûlant les récoltes et massacrant ces ânes. Aucune de ces fables mettant en scène les mots du Coran n’a atteint le niveau de hadîth[15] et, si elles ont l’avantage à la manière des conteurs anciens de donner forme à l’abstraction,[16] elles égarent toutefois le sens véritable. Sens, que l’on ne voulut sans doute point entendre, puisqu’en réalité une telle critique de la tradition de la razzia n’était ni plus ni moins qu’inacceptable pour ces mentalités. De fait, elle perdura chez les Bédouins jusqu’au XXe siècle et fut institutionnalisée en Islam sous la forme du pillage de guerre, femmes et enfants compris, lors des campagnes militaires dites de jihâd ou de conquête au nom de l’Islam, rien d’autre que la culture de la razzia et du butin érigée en droit religieux !

Dr al Ajamî

[1] C’est-à-dire : t’interpelle.

[2] Signalons une variante de récitation marginale, qirâ’a shâdh, qui propose une autre vocalisation par laquelle « wa yushhidu–llâha » devient « wa yashhadu–llâhu », Dieu est alors sujet et non plus complément, le sens est alors : Dieu dévoile ce qu’il a dans son cœur, proposition de sens moins cohérente que celle suivie par la majorité.

[3] « Troupeaux » doit s’entendre ici au sens propre et figuré. Le terme nasl désigne en effet la descendance, la génération, la famille, etc. Associé à l’idée de destruction de récoltes, il s’interpréterait comme qualifiant le bétail, mais, sous l’angle de la razzia, femmes et enfants étaient de fait raptés au même titre que les troupeaux, terme qui en français peut aussi en ces conditions au demeurant s’appliquer aux être humains. L’on comprend qu’une telle coutume ne puisse qu’être condamnée par le Coran pour qui le croyant est celui qui œuvre au bien.

[4] Pour ce code éthico-coutumier sorte de viris virtus bédouin, cf. : v177 ; vs178-179 ; vs188-189 ; vs200-202.

[5] Le verbe sa‘â parcourir, s’élancer, s’efforcer, avoir le dessus, l’emporter, s’empresser, évoque ces courses de nomades en quête de pillage fondant sur tel campement ou telle caravane. En ce contexte, le mot arḍ ne peut que signifier pays et non point Terre.

[6] Sous cet aspect, l’on pourrait deviner en la locution aladdu–l–khiṣâm/invétéré querelleur ou disputeur une critique de la tradition de ces joutes oratoires.

[7] Sur ce point, le v208 fournira une preuve complémentaire confirmant la critique de la tradition de la razzia.

[8] « l’exaction » mis pour al–fasâd.

[9] Noter que cet impératif est formulé sur un mode impersonnel : « qu’on lui dise », ce qui renforce l’idée que le v204 ne s’adressait pas à un allocutaire déterminé, le Prophète en l’occurrence.  Le verbe ittaqâ, craindre pieusement lorsqu’il s’agit d’un croyant, peut sans doute ici ne signifier que craindre.

[10] Cette locution met en parallèle la recherche facile des biens d’ici-bas par la violence et le pillage et leur forme équivalente en l’Au-delà.

[11] L’on aurait pu supposer, comme il l’a été à tort pour le v204, que ce verset qualifierait par sous-entendu le Prophète, mais la mention en sa conclusion du pluriel « serviteurs/‘ibâd» indique le cas général : tous les croyants qui s’engagent au bien par amour pour Dieu. Preuve en est en une observation précise : dans le Coran l’emploi du singulier ‘abd/serviteur lorsqu’il est mis en relation avec Dieu : Mon serviteur, Notre serviteur, etc., s’applique systématiquement au Prophète [ou à des prophètes : David, Job, Noé, Zakaria, mais alors toujours nominalement cités] à contrario, et avec la même rigueur syntaxique, les pluriels ‘ibâd et ‘abîd concernent toujours globalement les créatures humaines.  Signalons que cette observation aura de l’importance pour la résolution de S53.V10 et S18.V65.

[12] Litt. : la satisfaction ou l’agrément de Dieu.

[13] En arabe nafs signifie soit âme, personne, etc., soit il a fonction de pronom : soi-même, lui-même, eux-mêmes, etc.

[14] Selon cette histoire le Prophète s’étonne de la conversion de cet homme, mais l’accepte lorsqu’il jure par Dieu, ce qui ferait de Muhammad un homme peu perspicace ! Certains traduisent : « il est des gens dont la parole te plaît », ce qui ferait alors du Prophète un esprit un peu simple qui se laisserait fasciner par ce beau parleur ou, pire, partagerait son amour des biens et plaisirs d’ici-bas.

[15] Nous signalerons qu’au sujet du v207 un hadîth a été rapporté par al–Ḥâkim, récit où le Prophète aurait illustré le sens de ce verset en le récitant à un musulman qui combattit seul les Mecquois lors de son exil mouvementé de La Mecque. L’on connaît le manque de fiabilité de al–Ḥâkim et l’on imagine mal le Prophète dévier le sens d’un verset en l’isolant de son contexte et en l’appliquant de manière inappropriée. Plusieurs versions, parfois fort différentes, en sont répertoriées.

[16] Le procédé étant efficace et simple, l’on en abusa. Signalons donc que le prête-nom de cette histoire a été réemployé pour illustrer S68.V9-16 ainsi que S104.