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S2.V190-194 : « Et luttez sur le chemin de Dieu contre ceux qui vous combattent et ne soyez pas les assaillants, Dieu n’aime point les transgresseurs. [190] Tuez-les où que vous les trouveriez, chassez-les d’où ils vous chasseraient, car la persécution est plus grave que de tuer. Mais, ne les combattez point au sein du Temple sacré tant qu’ils ne vous y ont pas livrés combat, mais s’ils vous combattent, tuez-les, tel est le salaire des dénégateurs ! [191] S’ils cessent, alors, Dieu est, certes, Tout pardon et Tout de miséricorde. [192] Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus persécution et que puisse être voué le culte à Dieu. S’ils cessent, point d’hostilité si ce n’est envers les iniques. [193] Ce mois sacré par un mois sacré, aux choses sacrées une contrepartie ; qui vous agresse, soyez-lui hostiles tout comme il l’a été à votre encontre. Et craignez pieusement Dieu, sachez que Dieu est avec les craignants-Dieu. [194]  »

– Si au v189 précédent le locuteur pouvait être le Prophète, en ces versets ce sera nécessairement Dieu. Globalement, ce passage qui s’inscrit à la suite d’une intention de pèlerinage de la part des musulmans de Médine allude à des difficultés sérieuses qu’ils auraient par suite rencontrées. Or, le seul événement historique connu relatant une opposition à ce que les musulmans puissent accomplir ce rituel est celui dit de Ḥudaybiyya. Aux vs156-158 il avait déjà été fait allusion à ce que Quraysh en l’an VI fut opposé à ce que les musulmans effectuent une ‘umra ainsi qu’aux clauses du traité de Ḥudaybiyya selon lesquelles cela leur serait rendu possible l’année suivante. Nous serions là donc au début de la crise, les musulmans sont surpris du refus de Quraysh et leur nombre est peu élevé, sans doute tout au plus quelques centaines, ils sont en danger. Aussi, la Révélation leur dit : « luttez sur le chemin de Dieu contre ceux qui vous combattent »,[1] c’est un encouragement, mais surtout la levée d’un tabou : l’interdiction de combattre lorsque l’on est en état de sacralisation.

De fait, il est leur est alors précisé : « ne soyez pas les assaillants », c’est-à-dire ne transgressez pas vous-même le tabou, car « Dieu n’aime point les transgresseurs[2] », et ne répondez que si vous êtes attaqués. Mais, s’ils vous assaillent : « tuez-les où que vous les trouveriez », autrement dit, défendez-vous avec vigueur et, s’ils vous barrent l’accès à La Mecque ou vous en chassent, alors « chassez-les d’où ils vous chasseraient ».[3] La justification de cette levée du tabou en est fournie : « la persécution est plus grave que de tuer ». Par persécution/fitna,[4] l’on entend ici le fait d’interdire injustement, à cause de leur religion, à des pèlerins aux intentions pacifiques d’accomplir le rite.[5] Par ailleurs, il apparaît que lors de cette menace les musulmans ne sont pas parvenus près de la Kaaba, ce qui correspond aux données relatives à l’épisode de Ḥudaybiyya. Dans l’éventualité d’une résolution de cette première crise, l’on dut craindre un piège et nous avons cité au v158 un hadîth d’intérêt historique en témoignant, aussi la levée d’un deuxième tabou est elle prononcée. En effet, il est dit : « ne les combattez point au sein du Temple sacré tant qu’ils ne vous y ont pas livrés combat », mais pour qui transgresse l’interdiction de combattre en l’enceinte sacrée il est alors fermement précisé : « mais, s’ils vous combattent, tuez-les ». En ces conditions, et en ces conditions seulement, le Coran autorise le combat afin qu’ « ils cessent ». En réalité, les agresseurs se sont mis eux-mêmes en néfaste situation : « tel est le salaire des dénégateurs ».[6] L’objectif est confirmé par le v193 : « combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus persécution et que le culte soit rendu à Dieu », ce n’est donc pas une légalisation du jihâd défensif,[7] mais une action à mener « jusqu’à ce qu’il n’y ait plus persécution », c’est-à-dire que soit rétabli l’accès au Temple afin « que puisse être voué le culte à Dieu ».

Littéralement et contextuellement, cette dernière expression : ḥattâ yakûna–d–dîna li-llâhi est explicite : le but du pèlerin est d’accomplir le culte/dîn[8] en vue de Dieu, ensemble de rituels centrés sur la Kaaba et voués à Dieu. Nous y reviendrons plus avant, mais en fonction des intentions de l’exégèse de pouvoir cette locution a été surinterprétée pour signifier : « jusqu’à que Dieu seul soit adoré et que le polythéisme ait été anéanti » ou de manière équivalente : « jusqu’à que l’Islam soit la seule religion ». Aucune de ces formulations ne correspond à la lettre du texte et du contexte. En ce passage, il ne s’agit en aucune manière d’une lutte pour la suprématie de l’Islam sur le polythéisme, mais seulement de permettre l’accès à la Kaaba à ces pèlerins musulmans, sans doute les premiers, ce qui de plus laisse à penser que la réaction de Quraysh relève plus d’une stratégie politique que d’une guerre de religion.[9] Au demeurant, il est répété à deux reprises que si les qurayshites mettent fin à leur volonté d’interdire aux musulmans d’accomplir le pèlerinage à la Kaaba ils ne seront passibles d’aucune poursuite : « s’ils cessent, alors, Dieu est, certes, Tout de pardon et de miséricorde ». En ce v192 ceci est relatif aux risques encourus à Ḥudaybiyya, c’est-à-dire à l’extérieur de La Mecque, v191, et le segment « s’ils cessent, point d’hostilité si ce n’est envers les iniques », v193, concerne la menace d’une attaque des pèlerins au sein de l’enceinte sacrée elle-même.

Par ailleurs, le v194 pourrait linguistiquement signifier : « le mois sacré pour le mois sacré, le talion s’applique aux choses sacrées, quiconque transgresse à votre encontre, transgressez contre lui ». Cela supposerait qu’il soit permis de vous battre si vous êtes agressés durant les mois sacrés, mois où le combat est par définition tabou, mais, en ce cas, ce serait une redite inutile des quatre versets précédents. De plus, nous constaterons que l’autorisation de transgression motivée du tabou en ces mois sera effectivement promulguée au v217 en un contexte différent. Ceci étant, il semble acquis que l’affrontement redouté, crainte ayant justifié que la Révélation vienne assister et guider ces pèlerins musulmans,[10] n’eut pas lieu et que la crise de Ḥudaybiyya fut résolue politiquement par la signature d’un traité entre le Prophète et Quraysh. Or, une des clauses stipulait que les musulmans pourraient effectuer le pèlerinage qui leur était refusé à l’occasion du même mois de l’année suivante, soit au mois de dhû–l–qa‘da. Ceci fournit le sens de la locution : « ce mois sacré pour un mois sacré », puisqu’effectivement le Prophète et les musulmans accomplirent, mois pour mois, ce pèlerinage au début du mois de dhû–l–qa‘da en l’an VII.[11] Dès lors, la signification du segment al–ḥurumâtu qiṣâṣun est : « aux choses sacrées [qui n’ont pas été respectées cette année] une contrepartie [qui sera mise en œuvre l’année suivante] ». La ‘umra dite de compensation, qiṣâṣ,[12] fut de fait réalisée par le Prophète et bon nombre de musulmans au mois de dhû–l–qa‘da de l’an VII. Ceci était conforme aux termes du traité de Ḥudaybiyya, traité que, selon les sources, les musulmans eurent du mal à accepter, tant il leur semblait défavorable. Le Coran en témoigne, car puisque Quraysh « qui vous agresse » a cependant consenti à signer un accord avec vous, vous devez l’approuver et ne pas être « hostiles » plus qu’« il l’a été à votre encontre »,[13] la notion d’équivalence et de justice revient ici à agréer ce traité. Autrement dit, l’intelligence politique du Prophète a évité une confrontation qui n’aurait sûrement pas tourné à votre avantage, conformez-vous à cette sage situation, ne cherchez pas à tout prix à accomplir le pèlerinage quitte à provoquer un incident sanglant[14] et « craignez pieusement Dieu », n’oubliez pas que la « piété », v189, est le véritable objectif du pèlerin, ayez confiance « et sachez que Dieu est avec les craignants-Dieu ».

Bien que le prisme de l’histoire ait éclairé l’analyse littérale de ce paragraphe, le message de cette révélation n’en est pas pour autant circonstancié ou limité en portée par les évènements historiques. En effet, au travers de la tentative avortée du premier pèlerinage des musulmans, le Coran a poursuivi son entreprise de critique sociale et de déconstruction de la tradition des Arabes, dîn al–‘arab, position caractéristique de ce Chapitre 7. En remettant en cause la bédouinité des réceptionnaires de la Révélation, le Coran universalise son sujet et le situe hors du temps. La structuration historique de l’Islam procédera à l’inverse et universalisera la bédouinité. Il n’y a donc pas lieu d’historiciser le Coran, mais d’écouter avec une oreille toujours actuelle son propos. Ainsi, en ce paragraphe, il aura été critiqué l’ostentation dans le pèlerinage, v188 ; les superstitions et les pratiques magico-spirituelles censées exprimer la piété, v189 ; donné plus de cohésion à la notion de mois “sacré”, v191-193 ; enseigné la patience, la pondération, la justice et la conciliation, v194. L’ensemble, à l’image de tout ce chapitre, aura une comme idée conductrice l’approfondissement de la piété, seule arme de l’âme pour le Salut : « craignez pieusement Dieu, sachez que Dieu est avec les craignants-Dieu ».

– L’Exégèse n’a pas perçu la cohérence contextuelle de ce paragraphe pourtant entièrement consacré au premier pèlerinage que les musulmans tentèrent d’effectuer en l’an VI, aussi le découpa-t-elle en quatre unités de sens indépendantes. Premièrement, nous l’avons cité, elle a assimilé le v188 à S4.V29 y voyant ainsi une condamnation de l’appropriation injuste des biens d’autrui ainsi qu’une condamnation de la corruption des juges, nous avons démontré que cette lecture était erronée du point de vue littéral. Deuxièmement, le v189 a été réduit à la vision juridique des mois lunaires et, d’autre part, il a été fourni de nombreux récits expliquant avec maintes variantes une coutume antéislamique dont nous avons montré que nous pouvions valider le sens global. Troisièmement, les vs190-193 ont été inclus dans la catégorie des versets relatifs au jihad général alors qu’ils sont strictement liés aux évènements très particuliers de Ḥudaybiyya. Ainsi le segment compris par « ne transgressez pas, Dieu n’aime point les transgresseurs » a-t-il été superposé aux règles de la guerre : ne soyez pas transgresseur en tuant femmes, enfants ou vieillards. Nous avons montré qu’il s’agit d’un hors sujet. Quatrièmement, plus circonstancié, le segment « chassez-les d’où ils vous ont chassés » aurait selon les commentateurs concerné l’expulsion des musulmans de La Mecque et donc l’autorisation de les combattre pour leur rendre la pareille, ce n’est point ce que le Coran dit ni ce que l’Histoire enseigne. Par ailleurs, le terme fitna du v193 a été surinterprété et on lui donna le sens de sédition, révolte contre le pouvoir, sens sans aucun support littéral,[15] mais qui aura permis aux pouvoirs les plus injustes d’imposer la soumission et de mater toute forme de contestation. À minima, l’on affirma aussi que le terme fitna signifiait shirk, polythéisme, ce qui par voie de conséquence donnait droit de mort sur tous les païens au nom de l’Islam, forme violente du prosélytisme musulman qui fut exprimée en un célèbre hadîth : « …Le Prophète a dit : Il m’a été ordonné de combattre les gens jusqu’à ce qu’ils disent qu’il n’y a de dieu que Dieu… »[16] De même, selon cette Sainte-Alliance de la plume et du sabre, le v191, jugé par certains comme trop limitatif, fut-il déclaré abrogé[17] par S9.V5 dit « verset du sabre », voire in situ par le v193 !

Dr al Ajamî

[1] L’on notera que l’expression fî-sabîli–llâh/sur le chemin de Dieu, qui ailleurs se comprendra comme signifiant pour la cause de Dieu, pourrait ici avoir un sens spécifique : alors que vous êtes sur le chemin de Dieu, c’est-à-dire en route pour le pèlerinage. Cf. aussi note v154.

[2] De règle le mot mu‘tadûn signifie agresseurs, ceux qui outrepassent, sont haineux, malveillants, etc. cf. note S2.V61|–. Contextuellement, c’est la notion de tabou qui indique ici que l’on puisse rendre ce terme par transgresseurs.

[3] La particule ḥaythu est un adverbe qui peut être suivi d’un verbe au passé ou au présent tout en introduisant une notion d’hypothétique, d’où notre traduction « d’où ils vous chasseraient » plutôt que « d’où ils vous chassent », puisque, nous le verrons, cette expulsion n’a pas eu lieu. Logiquement, il convient donc de marquer l’hypothétique en « tuez-les où que vous les trouveriez », et cela ne se produisit effectivement pas. Faisons observer qu’utiliser en ce passage le présent : « tuez-les où que vous les trouviez », revient en arabe à projeter l’action vers le futur et ainsi à produire un ordre décontextualisé applicable en tout temps et, par extension et manipulation, en tous lieux.

[4] La racine fatana signifie tenter, séduire, troubler, de là éprouver, persécuter, d’où le nom d’action fitna : tentation, séduction, trouble, épreuve, persécution. Il n’existe aucun argument lexical permettant de donner à fitna le sens de shirk/polythéisme ou associanisme.  Pareillement, le Droit imposera de manière forcée au mot fitna le sens d’émeute, rébellion, désordre public, guerre civile, afin de pouvoir utiliser certains versets pour justifier d’une part l’interdiction de toute insoumission au pouvoir et, d’autre part, légitimer celui-ci à réprimer toute contestation de son autorité.

[5] En effet, la tradition arabe voulait que tous les Arabes, quelle que fût leur religion, pussent accomplir le pèlerinage à La Mecque. La pluralité religieuse permettait d’attirer plus encore de pèlerins et chacun adorait sa divinité. Ce refus opposé aux musulmans est donc une injustice liée à une opposition mecquoise spécialement braquée contre la jeune communauté de Médine.

[6] En ce contexte, le terme dénégateurs/kâfirîn désigne les qurayshites voulant interdire aux musulmans l’accès au Temple, il qualifie probablement plus ceux qui dénient aux pèlerins leurs droits que les dénégateurs de la Foi ou les polythéistes, autant de traductions possibles.

[7] Contrairement à ce que bien des commentateurs ont supposé.

[8] Le mot dîn a de multiples significations dont les principales sont culte, rituel, voie, obéissance, coutume, foi, cf. Le terme dîn selon le Coran et en Islam. Présentement la locution ḥattâ yakûna–d–dîna li-llâhi ne peut signifier « jusqu’à ce que la religion soit à Dieu », car l’on ne peut pas dire que Dieu ait une religion ! Par contre, la construction du verbe d’état kâna et de la préposition li indique que le dîn ou culte doit être rendu ou voué à Dieu, le rituel doit être pleinement accompli, ce qui est fondamentalement la démarche religieuse du pèlerinage. Pour l’analyse littérale de ce verset se reporter à notre thèse pages 236-237 : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01556492/document

[9] Notons que le v217 traitera, lui, de l’aspect religieux des difficultés que généra aux musulmans la maîtrise de la Kaaba par Quraysh.

[10] L’on peut aussi supposer que l’objectif de cette révélation, partant du principe qu’elle leur aura été transmise, était de calmer les ardeurs de Quraysh face à un positionnement affermi des musulmans prêts à se battre plutôt qu’à renoncer à leur pèlerinage, résistance combative à laquelle les qurayshites en fonction de la Coutume ne s’attendaient pas nécessairement.

[11] A noter que le texte arabe ash–shahru–l–ḥarâmu bi-sh–shahri–l–ḥarâmi détermine par l’article le mot « mois », nous rendons donc cette détermination en fonction de notre fil conducteur par le pronom démonstratif « ce », le sens en est alors : « ce mois sacré pour un mois sacré [équivalent] ».

[12] Il est hors de propos de traduire ici le terme qiṣâṣ par « talion », ce terme ici comme ailleurs dans le Coran s’entend étymologiquement : compensation, équivalence, réparation, contrepartie, dédommagement. Nous avons étudié la question du qiṣâṣ au vs178-179.

[13] La traduction standard de ce segment par « quiconque transgresse contre vous, transgressez contre lui à transgression égale », outre qu’elle n’a guère de sens en français, commet un contresens contextuel et textuel, le verbe ‘itadâ/agresser, être hostile ne peut ici signifier transgresser comme nous l’avons précédemment indiqué en note.

[14] Même si l’on ne valide pas les sources concernant les réticences des musulmans à accepter cet accord désavantageux en apparence, la volonté des musulmans d’en découdre peut se comprendre tant le ressentiment envers Quraysh était grand et le climat tendu, trois guerres sanglantes les avaient déjà opposés.

[15] Cf. note 4.

[16] Selon Abû Hurayra, rapporté par al Bukhârî et Muslim. Cf. notre étude critique de ce hadîth, en réalité tronqué et totalement détourné : http://oumma.com/Que-dit-vraiment-le-Coran-Guerre,4995

[17] Pour notre critique et rejet méthodologiques de l’abrogation, voir : L’Abrogation selon le Coran et en Islam.