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S2.V168-169 : « Ô vous, hommes ! Mangez de ce que porte la terre, librement, bon, et ne suivez point les pas du Shaytân, car il est pour vous un ennemi déclaré. [168] Il ne vous incite qu’au mal et à la perversité et à dire de Dieu ce que vous ne savez point. [169] »

– Ce premier paragraphe illustre parfaitement le contexte global en lequel s’inscrit ce premier grand chapitre consacré à l’énonciation des linéaments du proto-islam. Nous l’avons précédemment noté, le climat est critique, d’une part tensions externes avec le polythéisme, les Arabes voyant leurs traditions religieuses malmenées. D’autre part, tensions internes que ce chapitre mettra en évidence, les primo-musulmans éprouvant des difficultés à intégrer la déconstruction coranique et à modifier leurs propres habitudes, elles aussi issues de la société païenne arabe. Ceci sera maintes fois vérifié et pose que l’islam initial ou proto-islam ne se soit pas constitué en calque ou en opposition d’avec le judaïsme ou le christianisme comme l’affirme l’orientalisme, ceci sera en fait le cas de l’Islam-religion plus tardif. L’on constatera que ce premier long chapitre entièrement consacré à la matière rituelle fondamentale ne fait jamais mention ni allusion aux Gens du Livre, mais témoigne tout du long des relations difficiles avec la tradition païenne des Arabes laquelle s’avérera être le véritable frein à la révolution coranique. Par ailleurs, l’on ne peut considérer comme un hasard que le Coran ait à ouvrir le premier chapitre traitant des éléments principaux du proto-islam en déconstruisant sévèrement le principe de la sacralisation et/ou tabouisation, il ne s’agit ni plus ni moins que de la désacralisation du fait religieux ayant construit les premiers adeptes du message coranique.

– Le vocatif yâ’ayyu-hâ/Ô vous signale les changements de chapitre comme il introduit les nouveaux paragraphes. En sa première occurrence, v21, il marquait un appel de dimension universelle : « Ô vous, Hommes ! », tous les hommes, mais, ici, il interpelle seulement les Arabes au temps de la révélation, d’où notre « Ô vous, hommes ! ».[1] Ceci se déduit du v170 qui critique explicitement la tradition des polythéistes arabes[2] et, surtout, étant donné que ce paragraphe est chronologiquement un rappel du premier passage révélé relatif à la suppression coranique des tabous observés par les Arabes polythéistes en S6.V135-149. Or, la Sourate 6 témoigne des réticences des premiers musulmans à suivre la Révélation venue abolir les tabous alimentaires qui, pour la plupart, relevaient de pratiques tout autant cultuelles que culturelles, ce qui indique que par « Ô vous, hommes ! » soient aussi concernés les primo-musulmans.[3] Les Arabes étaient extrêmement attachés à leurs traditions, la Révélation eut des difficultés à faire accepter sa révolution[4] et, même à Médine, il apparaît qu’il y eut bien des contestations, il leur est donc rappelé en ces versets deux points essentiels :

1– Ce que « la terre porte »[5] est par définition libre de tout tabou, d’où : « mangezlibrement ».

2– Corollairement, Dieu affirme que les tabous que les hommes s’inventent[6] sont sans fondement réel et relèvent des suggestions du « Shaytân »,[7] c’est-à-dire de notre propre penchant négatif, lequel ne nous « incite qu’au mal et à la perversité » et « à dire de Dieu ce que vous ne savez point ».

Ce dernier segment condamne les sacralisations prétendument opérées au nom de Dieu, autrement dit l’élaboration des tabous en tant que rituels sacralisant et il trouve son explicitation en un des passages équivalents : « Ne dites point, de par ce que vos langues profèrent comme mensonge : Ceci est profane/ḥalâlun et ceci est sacré/ḥarâmun, forgeant en cela mensonge sur Dieu. Certes, ceux qui forgent mensonge sur Dieu ne prospéreront point. »[8] Par « librement », nous traduisons littéralement ḥalâlan emploi adverbial d’un nom dérivé de la racine ḥalla qui a pour sens : dénouer, détacher, ouvrir, étendre, libérer, etc.[9] Par extension, lorsque comme au verset ci-dessus il est opposé à la notion de ḥarâm/interdit sacralisé, le mot ḥalâlan est antonyme et signifie alors libérer des contraintes de l’interdit, rendre profane. Mais, en dehors de ce contexte, et tel est bien le cas de notre verset, son sens premier est être libre[10] ou permis.[11] La nature principielle de ce que Dieu a créé et d’être librement à la disposition de l’Homme, et le Coran reproche sévèrement à ce dernier d’avoir institué contre ce principe divin le couple sacré/profane ou tabou/permis : « Dis-leur : Considérerez-vous ce que Dieu a mis à votre disposition comme subsistance et que [partie] vous rendez sacré/ḥarâm et [partie] profane/ḥalâl ? Dis : Dieu vous en a-t-il donné l’autorisation ou bien forgez-vous mensonge contre Dieu ? »[12] Il ne peut donc y avoir de licéité originelle au sens légal ou théologico-canonique du terme,[13] puisque cela supposerait une sacralisation ou tabouisation préalable alors même que, par essence, la globalité des biens offerts par Dieu. Selon la même logique, les quatre interdits édictés au v173 ne sauraient être sacralisés, le verbe ḥarrama ne signifie pas sacraliser ou rendre illicite, mais interdire[14] tout comme ḥalâlan ne pourra signifier licitement ou permis, mais seulement « librement ». Ainsi, ne s’agit-il pour le Coran que d’instituer quelques interdits à partir d’une condition de liberté préexistante absolue et générale et de réaffirmer, en fonction de cette générosité divine, que les hommes doivent manger « librement » de ce que Dieu a mis à leur libre disposition. Nous le verrons, concrètement c’est cette désacralisation qui heurta les Arabes et les primo-musulmans qui traditionnellement respectaient de très nombreux tabous coutumiers et religieux. Du reste, un verset annexe confirme le sens coranique de ḥalâlan : « Disposez[15] de ce que vous avez pris en butin librement/ḥalâlan,[16] correctement/ṭayyiban,[17] et craignez-Dieu… »[18] Enfin, ṭayyiban/bon, agréable, doux, parfois traduit sans aucun soutien littéral et syntaxique par pur,[19] est un complément adverbial indiquant que la liberté de tout consommer à sa guise est seulement limitée du point de vue anthropologique par ce que les hommes trouvent « bon »[20] en fonction de leurs cultures.

En résumé, le segment « Ô vous, hommes ! Mangez de ce que porte la terre, librement, bon, et ne suivez point les pas du Shaytân » postule que toutes les nourritures terrestres sont a priori « librement » consommables par les hommes. De ce fait, le Coran condamne la notion de tabou qui a été instituée au détriment de ce libéralisme divin, tabous dont les conceptions sont dites soumises à l’influence de nos penchants négatifs, notre « Shaytân ».[21] Aussi, selon cette logique coranique, aucun des quatre groupes de versets qui ont trait directement à ce sujet,[22] tout comme ceux que nous avons cités à titre de démonstration, n’envisage le concept du licite ou “halâl” tel que le Droit musulman l’a institutionnalisé et codifié. L’objectif du Coran est d’éliminer le concept de tabou, non point pour la remplacer par une tabouisation révélée, mais pour désacraliser l’ensemble des biens terrestres et ne formuler que quatre interdits comme précisé au v173. L’on se doit de comprendre et d’admettre que le Coran n’institue pas le couple-concept licéité/illicéité, qu’il rejette la notion de tabou religieux et ne reconnaît que quelques interdits spécifiés uniquement par voie de révélation, en d’autres termes : toute chose est permise sauf ce que Dieu a interdit. La sécularisation essentielle indiquée par le Coran ne résistera pas à l’entreprise religieuse post-coranique.

– L’Exégèse, à l’opposé de la réforme radicale menée par le Coran, s’est ainsi évertuée à intégrer au texte coranique le concept juridique exprimé par le couple ḥalâl/ḥarâm, licite/illicite, élaboré postérieurement au Coran par l’Islam sur le modèle d’autres religions, mais, ici, tout particulièrement selon le judaïsme. Cette construction herméneutique est simple, mais efficace, et l’ensemble des traductions a fidèlement surinterprété en notre verset les termes ḥalâlan et ṭayyiban, au point que l’on puisse lire : « mangez le licite et le pur », nous aurons justifié l’inexactitude d’une telle lecture. Les juristes des premières générations s’éloigneront de la simplicité coranique et l’Islam deviendra progressivement plus restrictif en s’inspirant, à l’évidence, des règles alimentaires de la kashrut juive et en calquant le principe essentiel du judaïsme pur/impur en matière de consommation ou tahura/tuma’ transposé par le Droit islamique selon le couple antithétique licite/illicite ou ḥalâl/ḥarâm.[23] Historiquement, une des raisons majeures du développement du concept pur/impur dans le judaïsme est la volonté de ne pas s’assimiler aux populations païennes lors de la diaspora, il n’est pas inintéressant de constater que le regain actuel de “halalité” s’opère en un contexte similaire.

Dr al Ajamî

[1] C’est-à-dire sans majuscule à hommes/nâs.

[2] « Et, quand on leur dit : « Conformez-vous à ce que Dieu a révélé. », ils répondent : « Non ! Mais nous suivons ce dont avaient coutume nos pères. » Cela, quand bien même leurs pères n’auraient raisonné en rien et ne se seraient point bien-guidés ?!»

[3] Le passage S6.V135-149, chronologiquement le plus ancien, est considéré avec raison par la tradition exégétique comme mecquois. Étant le premier révélé, il est le plus détaillé quant aux arguments fournis pour expliquer la suppression des tabous traditionnels voulue par la Révélation. cf. 6– Le halal : l’abattage rituel selon le Coran et en Islam. En fonction du contenu, et donc pas nécessairement des chronologies classiques, les trois autres segments traitant de ce sujet, tous médinois probablement, seraient dans l’ordre : S2.V168-173, car ce passage ne fait pas encore allusion aux intrications de la problématique avec les interdits alimentaires des juifs de Médine ; puis S16.V114-119 qui rappelle sèchement aux musulmans que seul Dieu est en mesure de définir ce qui est interdit cultuellement et qu’en la matière ni leurs traditions arabes ni celles des juifs ne font autorité, cf. 5 – Le halal selon le Coran et en Islam ; enfin, S5.V1-5 qui visiblement appartient à un train de précisions très tardives, cf. 6– Le halal : l’abattage rituel selon le Coran et en Islam.

[4] L’abandon des tabous païens demanda donc quatre interventions de la Révélation réparties sur plus de dix années.

[5] Littéralement : ce qui est sur la terre, car les interdits coraniques ne concernent que les animaux.

[6] Ceci est confirmé très clairement par le passage correspondant de S6.V135-149 et, en particulier, le v140 : « Ils se sont perdus ceux qui ont tués leurs enfants [allusion à la pratique de sacrifices rituels d’enfants] par folie, sans aucun savoir, et ont sacralisé ce que Dieu leur avait attribué [tabous rituels] inventant cela contre Dieu [c’est-à-dire en soutenant que cela provenait de Dieu ou était en son Nom]. Ils se sont vraiment égarés, ils n’étaient point bien-guidés. », cf.

[7] Rappelons que “le Shaytân” dans le Coran n’est pas une entité réelle, il signifie le versant négatif de l’être, nos mauvais penchants, nos démons, il représente ce qui confère à l’homme son aptitude au mal. Mais l’homme est aussi porté au bien, cette ambivalence provient de l’acquisition par l’Homme des trois caractéristiques ontologiques mises en évidence au niveau de l’Archétype Adam/Elle : 1– Adam et l’Homme selon le Coran et en Islam, S2.V30 ; 2– Adam et le langage selon le Coran et en Islam, S2.V31-33 ; 3– Adam et Elle/Ève, Iblîs et le Shaytân : raison et conscience selon le Coran et en Islam, S2.V34-36 ; 4– La “Chute” d’Adam/Elle, l’Homme, Iblîs et le Shaytân selon le Coran et en Islam, S2.V36-39.

[8] S16.V116, voir : 5 – Le halal selon le Coran et en Islam.

[9] Voir par exemple S20.V27 : « Dénoue/uḥlul le nœud qui est sur ma langue »

[10] Il est alors synonyme de ḥillun, cf. S90.V2.

[11] Ce sens est univoque en S3.V93 : « Toute nourriture était permise/ḥillan aux Fils d’Israël sauf ce qu’Israël/Jacob s’était interdit/ḥarrama à lui-même avant que ne soit révélée la Thora…», cf. Il n’est effectivement pas possible de parler de sacré/profane ou pire de licite/illicite avant la révélation de la Thora puisqu’en fonction des versets que nous avons cités il est rejeté le fait que les hommes puissent sacraliser ce que Dieu a créé par essence libre d’accès sur le principe du don généreux et de la permission non réglementée.

[12] S10.V59. Voir : 5 – Le halal selon le Coran et en Islam.

[13] Ce point de vue coranique est opposé au postulat premier du Droit musulman en matière de licite et d’illicite selon lequel : la licéité est le statut originel de toute chose avant d’être rendue illicite par Dieu, Son prophète et/ou les ulémas. Le concept de ḥalâl est donc une fiction juridique. Pour le Coran n’a de sens que l’interdiction ciblée qu’il a édictée.

[14] Sur ce point terminologique important, voir : 3– Le haram : les interdits moraux selon le Coran, at–taḥrîmât.

[15] Le verbe est akala/manger mais, s’agissant de butin au sens large, nous le traduisons par profiter, user de, jouir de.

[16] Bien sûr la plupart des traducteurs traduisent ici ḥalâlan par licitement, mais en quoi un butin de marchandises devrait-il être rendu licite ! Quand bien même les caravanes mecquoises auraient transporté des porcs et des jarres de sang qu’il aurait alors fallu dire : n’en consommez que ce qui est licite, ce qui ne peut être ici grammaticalement le cas pour l’emploi adverbial de ḥalâlan.

[17] Il est fait allusion en cette Sourate 8 aux polémiques quant à la répartition du butin, ainsi l’usage adverbial de ṭayyiban signifie-t-il préférentiellement : de manière correcte, correctement.

[18] S8.V69. Pour ce verset, voir : 5 – Le halal selon le Coran et en Islam.

[19] Ici, la manipulation herméneutique est complète. Ce type de traduction est par ailleurs obligée pour faire sens de ne pas respecter le cas grammatical coranique et d’ajouter des articles et une préposition de coordination : « mangez le licite et le pur », tel est bien le cas de la traduction standard. Le Coran ne répartit pas ce que Dieu a octroyé comme subsistance aux hommes entre pur et impur, ces deux concepts n’existant pas dans la Révélation, voir : L’impureté et l’impureté des femmes selon le Coran et en Islam.

[20] Faisons observer à nouveau qu’il n’y a pas de préposition de coordination entre ḥalâlan et ṭayyiban, ce qui interdit de comprendre cette juxtaposition adverbiale comme signifiant : licite et bon. Au demeurant, si l’on admettait cette proposition, il faudrait alors supposer qu’il y ait du licite mauvais, ce qui est paradoxalement contraire à la cause principale justifiant l’illicite selon le Droit islamique.

[21] Le Coran condamne les tabous les plus marquants des Arabes : S5.V103 ; S6.V136, 138-140.

[22] Pour mémoire : S6.V135-149 ; S2.V168-173 ; S16.V114-119 ; S5.V1-5.

[23] Nous verrons au v222 que, de même, la notion d’impureté/impureté n’est pas coranique, mais judaïque. Elle sera importée en l’interprétation du Coran par l’exégèse juridique.