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S2.V159-162 : « En vérité, ceux qui dissimulent ce que Nous avons inspiré comme arguments formels et de guidée après que Nous l’ayons exposé aux gens en l’écrit, ceux-là, Dieu les damne et les maudissent les maudisseurs, [159] sauf ceux qui se repentent, s’amendent et sont sans équivoque, alors, de ceux-là, J’accueille le repentir, car Je suis Celui qui accueille la repentance, le Tout Miséricorde. [160] En vérité, ceux qui auront dénié et seront morts dénégateurs, ceux-là seront en la damnation de Dieu, des Anges et de tous les hommes, [161] en laquelle ils demeureront, il ne leur sera pas allégé le tourment et ils ne seront pas regardés. »

– Selon notre lecture contextuelle et en fonction du lien aux événements ayant trait à la ‘Umra compensatoire effectuée par le Prophète et les musulmans en tant que clause prévue par la signature du traité de Ḥudaybiyya, cf. v158, le v159 dénonce un non respect de cet accord. Comme nous l’avons mis en évidence au v158, c’est cette situation qui justifia que l’on ait craint pour la vie du Prophète lors de l’accomplissement du parcours à découvert entre Ṣafâ et Marwa. Il y eut donc bien une intention de trahison : « ceux qui dissimulent »[1] de ce qui fut « exposé aux gens en l’écrit » du traité de Ḥudaybiya.[2] Il est à signaler que le fait que son contenu soit qualifié d’« arguments formels et de guidée »[3] indique que Dieu intervint en cette affaire terrestre, ce traité est alors considéré comme « inspiré »[4] et Dieu en est le véritable contractant comme l’indique le segment « après que Nous l’ayons ».[5] Ceci explique la réaction divine indiquée : « Dieu les damne »,[6] tandis que le segment « les maudissent les maudisseurs »[7] reflète la réaction des musulmans et des hommes dignes de confiance selon la tradition d’honneur des Arabes.

– Le propos se poursuit au v160 afin d’en préciser la portée, puisque les circonstances en délimitent le cadre : des signataires du traité de Ḥudaybiya ont sans aucun doute l’intention de tendre un guet-apens au Prophète lors de sa ‘Umra de compensation, mais, au final, y renoncent, « s’amendent », et reviennent sur leur position : « ceux qui se repentent »[8], c’est-à-dire s’attachent par suite à respecter le traité et donc à « être sans équivoque »[9] dans leur comportement pacifique quand les musulmans entrèrent à La Mecque. Même en ces conditions délicates, Dieu, qui pour mieux en souligner l’importance est ici le Locuteur direct, annonce à « ceux qui se repentent » de ce projet qu’« alors » Il leur pardonne : « J’accueille le repentir », car Il est par essence « Celui qui accueille la repentance, le Tout Miséricorde ». Il ne s’agit pas en réalité d’une invitation au repentir, comme cela est fréquent pour un pareil énoncé, mais bien d’un constat de fait, puisque si l’on se fie aux sources ici vraisemblables, le Prophète et les musulmans n’eurent pas à souffrir d’une quelconque agression lors de leur séjour de trois jours à La Mecque à l’occasion de cette ‘Umra. Malgré tout, la formulation employée étant identique à celle utilisée dans le Coran pour exprimer le cas général, il semble que soit ainsi mis en évidence que tout être sera tenté de trahir sa parole ou son engagement, mais qu’il possède aussi la capacité à lutter contre ses penchants négatifs, c’est à cela qu’appelle l’ouverture divine : « Je suis Celui qui accueille la repentance, le Tout Miséricorde ». Par contre, le v161 paraît venir en contrepoint afin de préciser la limite apparente de la Miséricorde divine et de Son accueil de la repentance, car « en vérité, ceux qui auront dénié et seront morts dénégateurs » n’en bénéficieront pas, puisque tel est le sens de « ceux-là seront en la damnation de Dieu », c’est dire en fonction du sens du verbe la‘ana[10] que ces dénégateurs entêtés et opposés à la Foi jusqu’à ce que la mort les emporte seront tenus à l’écart de Sa Miséricorde.[11] Ce texte est encore restreint en portée par l’emploi du pluriel kuffâr/dénégateurs[12] désigne spécifiquement les polythéistes arabes, Quraysh d’une certaine manière. Concernant la damnation par les « Anges et tous les hommes », sachant que seul Dieu est en mesure de damner, c’est-à-dire de repousser les hommes hors de Sa miséricorde, ce syntagme ne peut faire sens qu’au Jour du Jugement. Effectivement, ce n’est qu’en ce Jour-là que l’on peut comprendre que les « Anges et tous les hommes » “maudiront” les « dénégateurs »,[13] puisque c’est à ce moment qu’il y aura consensus entre « tous les hommes », qu’ils soient croyants ou non, quant au devenir des « dénégateurs » ou des croyants, tous, Anges et hommes, l’approuveront, car tel était la teneur de Son avertissement. C’est en ce sens que ces damnés recevront la damnation de tous, autrement dit la validation par tous de la « damnation de Dieu ». Nous remarquerons qu’il n’est pas ici employé comme au v159 le verbe la‘ana, mais le substantif la‘natun/damnation qui, en fonction de ce qui précède et du v162, signifie éloignement. Cette « damnation de Dieu » est un état ou station et le v162 indique que les dénégateurs ainsi repoussés y « demeureront »,[14] c’est-à-dire, comme nous l’avons souligné, qu’ils resteront en l’éloignement de la Miséricorde divine ou éloignement de Dieu. Quel pire « tourment » que celui-ci et « il ne leur sera pas allégé » puisque conséquence de leur déni, déni de Dieu qui les poursuit après leur mort. Enfin, du fait de cet éloignement, à moins que ce ne soit la définition même de cet éloignement, « ils ne seront pas regardés »[15] et il s’agit là de l’absence au regard de Dieu comme le confirme S3.V77. L’inverse pourrait en être la contemplation de Dieu comme le suggère S83.V15. Au final, l’ensemble de ce paragraphe aura été consacré à l’abnégation face aux épreuves et vicissitudes de la vie. Les multiples allusions coraniques couvrent ici une période historique de quatre années, mais le traitement extrêmement sibyllin de cette historicité indique et impose au lecteur de n’en puiser que le message intemporel et universel, lequel avait été résumé en la citation suivante : « Nous sommes à Dieu, et à Lui nous retournons » v156.[16]

– L’Exégèse, fidèle à sa forte segmentation du Coran, a proposé pour les derniers versets de ce paragraphe une quatrième thématique indépendante de ce qui a précédé. Parmi les stéréotypes entretenus, dès lors qu’apparaît le mot kitâb en apparence dans un contexte négatif ou critique il est automatiquement assimilé au livre sans que l’on sache vraiment s’il s’agit de la Thora de l’Évangile ou de la Bible. Par suite, l’on ressasse les accusations classiques, ici v159 : les savants juifs et/ou chrétiens « cachent » la vérité que Dieu avait « révélée» dans la Bible au sujet de la véracité de la mission prophétique de Muhammad, furieuse et curieuse quête pathologique de légitimation par ceux-là mêmes que l’on taxe de falsificateurs et de dissimulateurs. Pour l’Exégèse, ces éternels comploteurs contre la vérité de Dieu sont donc les « maudits ». De même, les « maudisseurs » exècrent les doctes juifs et chrétiens et cette catégorie de « maudisseurs » s’étend, selon les commentateurs, des animaux venimeux comme le scorpion jusqu’aux Anges en passant par les Djinns et les croyants musulmans ! Suivant cette logique autonome, le v160 poserait donc que Dieu accepterait le repentir de ceux qui parmi ces gens de mauvaise foi se repentent/tâbû et reconnaissent la mission de Muhammad puis se corrigent/aṣlaḥû et enseignent la vérité quant à la mention du Prophète dans leur livre ou, mieux, déclarent/bayyanû leur Islam. À vrai dire, l’Exégèse n’était pas sans savoir, quoi qu’elle ait prétendu officiellement, que ni juifs ni chrétiens n’ont trouvé dans la Bible de versets annonçant la venue de Muhammad,[17] aussi certains ont-ils fait une lecture très restreinte de ce verset et affirmé qu’il ne s’agissait là que d’honorer le cas de Abdullâh ibn Salâm, ce rabbin médinois converti à l’Islam étant fréquemment mis en scène en ce type de situation.[18] Quoi qu’il en soit, tous « demeureront éternellement » en Enfer « sans répit » et sans que « nul ne les regarde », c’est-à-dire ne les prenne en considération. Le simplisme le dispute ici au mépris banalisé !

Dr al Ajamî

 

[1] Le verbe katama signifie dissimuler, cacher une chose à quelqu’un, c’est-à-dire ignorer volontairement ce que l’on sait être, ici la clause du traité à Ḥudaybiya stipulant que Quraysh devait garantir la sécurité du Prophète et des musulmans lors de leur ‘Umra compensatoire prévue un an après, année VII de l’Hégire.

[2] L’Exégèse a compris le syntagme fî–l–kitâb, comme signifiant « dans le Livre », c’est-à-dire selon elle dans la Bible, nous y reviendrons en fin d’analyse. En fonction de notre approche, le mot kitâb indique sans difficulté ce qui est mis par écrit, bien évidemment le traité de Ḥudaybiya.

[3] « al–bayyinât » ou « arguments formels », c’est-à-dire la formulation non ambiguë des clauses du traité de Ḥudaybiyya que vous ne pouvez interpréter afin de ne pas les respecter. Il n’y a donc aucune excuse textuelle possible et il s’agira d’une trahison indiscutable. Le terme « Guidée » fait sans doute allusion au fait que le Prophète ait été inspiré par Dieu en cette affaire. Au demeurant, l’on retrouve peut-être trace de cela dans les récits où l’on rapporte que les musulmans ne comprirent pas ces décisions qu’ils jugèrent humiliantes et défavorables et que de même Quraysh ne mesura pas les conséquences de cet accord qu’ils pensaient lui être avantageux et qui en réalité s’avérera être malgré les apparences totalement favorables au Prophète et à l’expansion de sa mission.

[4] Il s’agit du verbe anzala qui en ce type de circonstances peut avoir comme signification « inspirer » tout comme le verbe awḥâ. L’Exégèse lui a ici donné le sens de « révéler », ce faisant elle renforce l’idée que kitâb désignait ici selon elle la Bible, sauf qu’il est une évidence pour les Gens du Livre que la Bible n’est pas révélée par Dieu, mais inspirée aux prophètes d’Israël et aux hommes.

[5] À ce sujet, on lira en S48 les vs10 et 18 mettant en évidence que prêter serment ou prendre engagement avec le Prophète revient à avoir contracté avec Dieu, versets au demeurant relatifs à Ḥudaybiya.

[6] Il est parfaitement établi que le sens du verbe la‘ana est éloigner, repousser, rejeter. Tabari en donne comme synonyme le verbe ṭarada : écarter, chasser. De plus, s’agissant de Dieu, il est inacceptable qu’Il puisse maudire Sa créature, nous retiendrons donc comme significations pour le verbe la‘ana damner, réprouver, condamner. Le sens de ce verbe, tout comme la signification de l’expression « Dieu les damne », seront confirmés aux vs161-162.

[7] Pour le même verbe la‘ana, s’agissant des hommes, il est tout à fait possible de retenir le sens de maudire afin de marquer la différence de niveau d’expression, car si Dieu ne maudit pas, les hommes en sont coutumiers, car ils ont la fâcheuse croyance d’implorer Dieu contre leurs congénères. Contextuellement, une trahison éventuelle de la clause de protection des musulmans par Quraysh lors de cette ‘Umra ne pourrait qu’entraîner l’imprécation des musulmans contre ces derniers. Le sens de la locution « les maudissent les maudisseurs » est donc : un tel comportement traîtreux aura comme conséquence immédiate ici-bas de recevoir les imprécations/la‘natun de ceux qui auront été ainsi trahis.

[8] L’on se souviendra que le verbe tâba, surtout lorsqu’il n’est pas suivi de la préposition « ilâ », comme c’est présentement le cas, signifie tout aussi bien revenir sur ses pas, ses positions, que revenir sur ses fautes, se repentir.

[9] Le verbe de forme II bayyana traduit par exposer [clairement] au v159 est ici repris, mais dans le contexte il signifie sans difficulté désambiguïser, être sans équivoque, c’est-à-dire présentement renoncer à dissimuler/katama le texte par une interprétation équivoque pour ne pas respecter les clauses du traité. Certains exégètes propagandistes comprendront le verbe aṣlaḥa/se réformer, s’amender, comme signifiant “se convertir” à l’Islam, le verbe bayyanu signifiant alors pour eux déclarer ouvertement [sa conversion] !

[10] Cf. notes 6 et 7.

[11] C’est notion d’éloignement de la Miséricorde divine résout une difficulté théologique. En effet, puisque Dieu est Tout Miséricorde, si l’on suppose que les états de Dieu lui sont ontologiques et donc immuables, l’on ne peut alors admettre que Sa Miséricorde puisse, d’une manière ou d’une autre, s’interrompre. Ainsi, si Sa « Miséricorde embrasse toutes choses », cf. S40.V7, Il peut aussi en tenir à l’écart tout dénégateur mort en cette posture de rejet de Dieu.

[12] Nous l’avions signalé au v109, mais les 19 occurrences du pluriel intensif kuffâr ne désignent dans le Coran que lesdits polythéistes [excepté S57.V20 ou kuffâr signifie conformément à son sens premier, semeurs, cultivateurs]. Le pluriel qui a sens général est kâfîrûn, il qualifie tout type de dénégateurs de la Foi, mais les usages du français ne nous permettent pas de préciser cette nuance et ces deux pluriels seront donc traduits par dénégateurs.

[13] Le v161 précise bien que nous sommes situés après que les « dénégateurs » soient « morts ».

[14] « ils demeureront », nous rappellerons que la racine khalada indique à l’origine le fait pour le nomade de rester dans un campement, ce qui n’est donc pas synonyme de demeurer éternellement. Pareillement, la locution khâlidîna fî-hâ abadan [ex. : S4.V57] ne signifie rien d’autre que : demeurer pour toujours, ce qui n’est pas synonyme d’éternité. Les Arabes avaient une conscience aiguë du temps présent et du temps passé, et donc de la finitude du temps. Ils ne projetaient donc aucun avenir après la mort, aucune infinité par conséquent. Ceci permet de comprendre que le Coran ne traite pas de l’éternité du Paradis ou de l’Enfer et puisse relativiser la durée de ces séjours, cf. S11.V106-108. C’est la théologie qui conférera à ce verbe et à son participe pluriel coranique khâlidîna un champ lexical évoquant l’éternité. De fait, contrairement à l’usage, lorsque nous le traduisons par « demeurer, séjourner » et ses équivalents nous n’y adjoignons pas l’adverbe éternellement, adverbe qui textuellement ne figure pas en ces versets.

[15] La racine naẓara signifie regarder, examiner, considérer, l’on ne doit pas confondre avec ses formes IV et VIII qui elles signifient aussi attendre, faire attendre.

[16] Nous sommes donc bien là en la situation inverse du procédé d’historisation tant goûté par les modernes.

[17] S’il en était réellement ainsi, puisque par ailleurs l’on suppose que ces scripturaires ont altéré leurs textes, ce qui est historiquement vrai, il n’y aurait aucune raison à ce qu’ils n’aient pas effacé de tels versets. Une pareille hypothèse pour être plausible imposerait que Thora et Évangiles aient été conservés et transmis à la lettre, ce que les Gens du Livre eux-mêmes ne soutiennent guère et que ladite lettre soit pleinement explicite et hors herméneutique, ce qui n’est à l’évidence pas le cas. Ce faux débat est un des poncifs tenaces de l’apologétique musulmane. Nous rappelons qu’il repose sur un système de croyances basé sur la surinterprétation de trois versets : S7.V157 ; S3.V81 ; S61.V6 et la mise en référence plus que hasardeuse de versets de la Thora et des Évangiles. Nous avons montré que ces affirmations sont erronées, voir : L’Annonce de Muhammad dans la Bible.

[18] Voir v97.