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S2.V158 : « En vérité, Ṣafâ et Marwa font partie des sacralisations de Dieu et, quiconque pèlerine à la Demeure ou en accomplit la visite, point d’empêchement à ce qu’il processionne entre les deux. Et qui de plein gré agit en bien… Dieu est pleinement remerciant et parfaitement savant. »

– Ce verset, si l’on en retenait l’apparence, traiterait d’un point de rituel relatif au Pèlerinage et à la Visite pieuse et apparaîtrait en ce cas curieusement isolé de son contexte immédiat. Cette observation intrigua tout autant l’Exégèse[1] que l’islamologie et, si les exégètes n’ont nullement été gênés de l’intégrer en leurs commentaires dudit Pèlerinage et à cette fin forgèrent des circonstances de révélation justifiant leur approche, cf. infra, l’islamologue vit là un verset intercalé sans rime ni raison, preuve selon lui de la piètre qualité de composition du Coran ou, plus pragmatiquement, des divers ajouts et strates constitutifs du texte coranique. En fonction de notre lecture contextuelle de ce paragraphe, nous rappelons que le v154 évoquait probablement les malheureuses tueries de ar–Rajî’et de Bi’r Ma‘ûnah ayant eu lieu en l’an IV, que le v155 était vraisemblablement lié à la Bataille dite du fossé en l’an V, et que nous avions supposé que les vs156-157 alludaient au traité de Ḥudaybiya en l’an VI. Aussi, suivant cette progression chronologique du récit nous serions à présent en l’an VII et l’événement marquant de cette année-là, en dehors de la prise de Khaybar, fut la Visite pieuse ou ‘umra de compensation prévue jour pour jour par les clauses du traité de Ḥudaybiya conclu un an auparavant. Ce paragraphe serait ainsi construit de manière cohérente autour de la thématique de l’abnégation dans l’adversité et évoquerait pour cela une série d’épisodes douloureux ayant marqué les primo-musulmans allocutaires de la Révélation durant les quatre années situées entre la défaite de Uḥûd et la conquête triomphante de La Mecque.[2] En cette perspective, la mention de « Ṣafâ et Marwa »[3] indique que pour celui qui « pèlerine à la Demeure »[4] ou « en accomplit la visite »[5] il y a obligation rituelle à ce « qu’il processionne entre les deux », c’est-à-dire entre « Ṣafâ et Marwa » du fait qu’il s’agit là de « sacralisations de Dieu ». L’Exégèse avait observé qu’il y avait contradiction à dire : « Ṣafâ et Marwa font partie des sacralisations de Dieu » et à poser ensuite qu’il n’y avait « point d’empêchement à ce qu’il processionne entre les deux » étant entendu que la procession entre ces deux monticules était connue de tous. Elle y répondit par une astucieuse “circonstance de révélation”, cf. infra. Pour notre part, dans la logique de propos de ce paragraphe, les récits autour de cette ‘Umra de compensation témoignent du risque à entrer désarmé au sein de La Mecque. C’étaient se jeter dans la gueule du loup, alors même que les Mecquois ne s’étaient retirés que sur les hauteurs surplombant la Kaaba tout en guettant les agissements du Prophète et de ses hommes. Une fois n’est pas coutume, un hadîth retiendra notre attention : Abdullah ibn Abî Awfâ a dit : « Le Messager de Dieu fit la ‘Umra et nous la fîmes avec lui. Lorsqu’il pénétra dans La Mecque, il accomplit les tournées processionnelles et nous le fîmes avec lui. Il alla ensuite à Ṣafâ et Marwa et nous de même, et nous le protégions de notre corps contre les gens de La Mecque par crainte que l’un d’entre eux ne lui décoche une flèche. »[6] Ce texte est vraisemblable, cette prudence se comprend fort bien, la situation était critique, des pèlerins désarmés et des qurayshites prêts à tout pour éliminer le Prophète. Ensuite, il faut savoir, comme le hadîth le laisse entendre, qu’à cette époque, et durant quelques siècles encore, les maisons de la cité comme les échoppes des marchands jouxtaient le long parcours entre Ṣafâ et Marwa, ce qui justifie que l’on ait alors craint qu’un archer n’atteignît le Prophète. C’est en ces difficiles conditions qu’il il est rappelé en notre verset que « Ṣafâ et Marwa font partie des sacralisations de Dieu »[7] et qu’il est donc obligatoire malgré tout d’accomplir le septuple trajet entre ces deux monticules, et ce, qu’il s’agisse du pèlerinage à la « Demeure » ou de la « visite » pieuse ou ‘Umra. Malgré le danger, il est demandé au Prophète de ne pas déroger à la règle, car il n’y aura « point d’empêchement à ce qu’il processionne entre les deux ».[8] Ainsi, ceci avait-il pour fonction de le rassurer pour cette première ‘Umra accomplie en terre ennemie et, pour l’encourager lui et les siens, il est ajouté : « et qui de plein gré agit en bien, Dieu est pleinement remerciant et parfaitement savant ». Notre analyse propose donc une solution de sens mettant en évidence la cohérence de ce passage et justifiant parfaitement la place de ce v158, le thème de ce paragraphe étant, rappelons-le, l’abnégation dans l’adversité en tant que fruit de l’abandon confiant en Dieu au nom de l’Alliance d’Abraham.

– L’Exégèse a suivi une voie bien différente puisqu’il lui est coutumier de ne pas examiner le texte en son contexte, mais, idéalement, d’isoler chaque verset, chaque péricope de la sorte obtenue pouvant ensuite être intégrée aisément en tel ou tel chapitre de ses propres constructions thématiques et intellectuelles. Cette démarche a-contextuelle est clairement illustrée par le traitement de ce paragraphe selon l’Exégèse. Ainsi, le v153 a-t-il été lu par les commentateurs comme célébrant la persévérance en tant que qualité morale nécessaire aux croyants pour supporter la charge des commandements de Dieu quant aux actes d’adoration dont en premier chef la prière, prière conçue aussi comme refuge dans l’adversité. Le v154 a été assimilé à S3.V169 pris alors comme traitant des martyrs tombés au combat pour la cause de Dieu, et nous avons montré que cela était erroné. Les vs155-156 ont été inclus par assimilation forcée à S2.V214 à une conception générale de la souffrance et du malheur, véritable théodicée musulmane qui n’appartient pas au v214. Le v157 a été lu comme les vs43 et 56 de S33 qui selon l’interprétation qui en est faite supposent que Dieu puisse bénir ses créatures ou leur délivrer des indulgences, en l’occurrence et de manière sélective aux seuls musulmans. Enfin, le v158 a donc été envisagé isolément comme fournissant des indications quant au rituel du Pèlerinage et de la Visite pieuse. Comme nous l’avions signalé, l’Exégèse, selon la lecture hors contexte qu’elle avait ici opérée, souleva une difficulté textuelle : comment comprendre qu’il soit rappelé dans un premier temps que Ṣafâ et Marwa appartiennent au rituel : « en vérité, Ṣafâ et Marwa font partie des sacralisations de Dieu », puis indiquer apparemment qu’il n y aurait « pas de péché à faire le parcours entre ces deux monts » ? Pour lever cette difficulté engendrée par la décontextualisation du verset, il a donc été produit une “circonstance de révélation” qui renverse astucieusement le sens du texte. En effet, et il en existe plusieurs variantes parfois opposées,[9] il a été rapporté[10] que certains musulmans se refusaient à accomplir la course entre Ṣafâ et Marwa du fait que l’on y adorait des idoles, en fonction de quoi Dieu aurait répondu que « Ṣafâ et Marwa faisaient partie des rites de Dieu et qu’il n’y avait pas de péché à faire le parcours entre les deux », sens en ce cas de notre v158. Sur la forme, le renversement de situation, et donc de sens, est élégant,[11] mais, sur le fond, ces propos sont irrecevables puisqu’en réalité c’est tout le rituel du Pèlerinage qui est entaché de paganisme. Concrètement, il n’y a aucune raison que des primo-musulmans aient eu ce genre de scrupules concernant Ṣafâ et Marwa alors même que la totalité de l’enceinte de la Kaaba était emplie d’idoles de pierre et était le lieu dédié à leur adoration. De fait, le pèlerinage fut mixte[12] jusqu’à l’an X et, à l’époque supposée de ce hadîth et de la ‘Umra compensatoire de l’an VII, il en était toujours ainsi. Par ailleurs, si l’on se fiait à la tradition, ce ne serait que lors de la conquête de La Mecque en l’an VIII que le Prophète abattit les idoles encombrant le pourtour de la Kaaba. En ces conditions, comment penser que des musulmans aient pu s’offusquer d’une légende idolâtre relative à Ṣafâ et Marwa, si tant est que l’ensemble de ces informations ait eu un quelconque fondement historique et ne soit pas qu’une construction hagiographique postérieure.

Dr al Ajamî

[1] Cf. notamment ar- Râzî.

[2] La révélation de sourate « La Génisse » s’est ainsi étalée sur une période médinoise plus longue que ce que sous-entend l’affirmation classique situant sa révélation durant les deux premières années de l’Hégire.

[3] Ṣafâ et Marwa sont les noms donnés à deux monticules, à présent fort rabotés, à proximité de la Kaaba entre lesquels le pèlerin réalise un septuple parcours. L’islamisation de cette antique pratique païenne a engendré une autre mythologie mettant en scène la détresse de Hâjar.

[4] « ḥajja–l–bayt », l’ancien verbe « pèleriner » est l’équivalent de l’arabe ḥajja. Pour al–bayt/la Demeure, voir v125.

[5] Le verbe employé est i‘tamara qui signifie séjourner, prolonger son séjour, sens sous-entendant que l’ancien rite de ‘umra/visite consistait en un séjour auprès de la Kaaba. Il en est encore plus ou moins ainsi lorsque la Umra ou Visite est pratiquée indépendamment du ḥajj/pèlerinage proprement dit.

[6] Hadîth rapporté par al Bukhârî et avec des variantes par Ibn Ḥanbal, Ibn Mâjah et al Bayhaqî.

[7] Les « sacralisations » pour rendre le pluriel sha‘â’ir qui étymologiquement qualifie ce qui est perceptible, apparent, d’où : signes de reconnaissance, repères, symboles. Par ailleurs, il est clair qu’en S5.V1-2 le Coran emploie ce terme comme désignant des pratiques rituelles antonymes de la vie profane, d’où choses sacrées et notre : « sacralisations de Dieu », c’est-à-dire les résultats de l’action de sacralisation validée par Dieu. Voir aussi au v197.

[8] Nous avons rendu le mot junâḥa par « empêchement », il est d’ordinaire traduit par péché, faute, mal, en ce cas il s’agit d’un calque ancien du perse gunâh. La lecture des occurrences coraniques de ce terme a été résolument juridique, ce qui explique le choix terminologique de l’Exégèse. Toutefois, si l’on se réfère à la racine arabe janaḥa signifiant casser une aile, puis de là se pencher, s’incliner, l’on retiendra contextuellement la notion d’empêchement, d’entrave.

[9] Cet état de fait prouve l’aspect construit de ces récits. Pour notre critique méthodologique, voir : Circonstances de révélation ou révélations de circonstance : asbâb an–nuzûl.

[10] Al Bukhârî, Muslim, Ibn Ḥanbal et d’autres.

[11] Suivant une logique équivalente, mais inversée, il a même été soutenu que ce segment litigieux du verset devait se réciter : fa-lâ junaḥa an yaṭṭawwafa bi-hima, soit selon la lecture retenue par l’Exégèse : « il n’y a pas de péché à ce qu’ils n’accomplissent pas le parcours entre les deux » au lieu de : « il n’y a pas de péché à ce qu’ils accomplissent le parcours entre les deux ».

[12] C’est-à-dire que polythéistes et musulmans accomplissaient le pèlerinage en même temps et sur les mêmes lieux. La tradition nous apprend que c’est après le pèlerinage dirigé par Abû Bakr en l’an IX, auquel le Prophète ne participa point, qu’Ali fut chargé d’annoncer qu’à partir de l’année suivante le pèlerinage serait interdit aux polythéistes. Nous noterons, qu’indirectement, cela suppose que l’histoire fortement symbolique de la destruction des idoles de la Kaaba par le Prophète le jour de la prise de La Mecque n’ait aucun fondement historique probable. En effet, une telle agression du culte des anciens aurait dû susciter un immense tollé, ce qui n’a été nulle part mentionné, et de même provoquer une réaction qurayshite qui aurait pu compromettre la conquête pacifique de La Mecque menée par le Prophète.