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S2.V285 : « Le Messager a foi en ce qui lui a été révélé de la part de Son Seigneur – et les croyants, chacun, croit en Dieu et Ses Anges, en Ses Livres et Ses Messagers – Il n’établit aucune distinction entre Ses Messagers. Et ils disent : « Nous entendons et nous obéissons. Accorde-nous ton pardon, ô Seigneur, car vers Toi est le Devenir ! »

– Comme si en fin cette longue sourate se refermait symétriquement sur elle-même,[1] il est ici repris le credo coranique que nous avions qualifié de credo universel et qui avait été synthétisé ainsi : « ceux qui croient en ce qui t’a été révélé et en ce qui a été révélé avant toi »,[2] tels sont les croyants « ceux-là suivent une direction de leur Seigneur ».[3] Le premier à en attester est donc ici le réceptionnaire de cette révélation, le Prophète Muhammad : « le Messager a foi en ce qui lui a été révélé de la part de Son Seigneur ». Par suite, « les croyants » ne sont point uniquement les musulmans, mais tout croyant, nous l’avions montré aux vs 4-5 et notre v285 le confirme : « les croyants, chacun » ont la même croyance, à savoir :

– Premièrement, le croyant « croit »[4] en « Dieu, Ses Anges ». Ces deux éléments appartiennent au non perceptible par les êtres pensants, ce qui correspond au segment : « ceux qui croient en l’Inapparent/al–ghayb », v3. Ceci représente la part de l’acte de foi pur, la raison n’ayant là aucune part.[5]

-Deuxièmement, « chacun croit » en « Ses Livres et Ses Messagers ». Ces deux points ne sont pas du seul ressort de la foi, les « Livres » ont une existence tangible et les « Messagers »[6] peuvent s’inscrire dans l’Histoire, ce qui relève du rationnel. Foi et raison peuvent et doivent donc coopérer, la réflexion et l’étude critique sont possibles et même souhaitables : « Mais n’examineraient-ils donc point attentivement le Coran ? Car, s’il provenait d’un autre que Dieu, ils y trouveraient de nombreuses contradictions ! ».[7]

Concernant tous les prophètes, nous citerons l’insistance rationnalisante du Coran quant à leur simple nature humaine : « Nous ne les avions point fait corps ne se nourrissant pas et ils n’étaient pas pour demeurer. », S21.V8, et il en est de même pour Muhammad : « N’est-ce point un homme comme vous ! », S21.V3. Le Coran rationalise donc la fonction prophétique et le contenu de la Révélation. L’emploi du pluriel : « Ses Livres et Ses Messagers » renvoie lui aussi au segment parallèle : « ceux qui croient en ce qui t’a été révélé et en ce qui a été révélé avant toi », v4, dont nous avons démontré in situ le caractère universel. À nouveau, comme au v4, il se vérifie que les croyants ne sont pas ici que les musulmans, mais tous les croyants inscrits dans la révélation monothéiste, situation logique quant à l’énoncé d’un credo universel. L’on note qu’il ne leur est pas demandé de croire particulièrement en Muhammad, mais de porter foi à tous les « Livres » et tous les « Messagers ». Ce qui revient à dire que « chacun » croira de manière spécifique au livre sacré de sa religion, soit un des « Livres » résultant de la Révélation opérée par Dieu, et à son prophète référent parmi les « Messagers » mais, aussi, que tous croiront à la véracité de la croyance des autres, soit de manière générale à tous les « Livres »[8] et tous les « Messagers ».[9] Différences et points communs s’articulent alors nécessairement et avec cohérence en fonction d’un principe essentiel : ne pas établir de « distinction entre Ses Messagers ». Cette inter-reconnaissance permet à tous les croyants d’être fidèles à leur religion tout en respectant celles des autres. Sous cet aspect, les prophètes sont équivalents, mais les religions issues de leur message [unique quant au fond] sont multiples, les hommes ne constituent pas une seule communauté religieuse et non pas vocation à en former une, ils inscrivent donc obligatoirement leur foi dans la diversité, contrairement à ce que soutient le discours des théologies, et pour preuve coranique : « …Toutefois, à chacun d’entre vous Nous avons indiqué une voie générale et une voie spécifique. Et si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté religieuse, mais il en est ainsi afin que vous puissiez exprimer ce qu’Il vous a donné. Rivalisez donc en bonnes œuvres, c’est vers Dieu que vous retournerez tous ensemble, et Il vous informera quant à ce sur quoi vous divergiez»[10]

Par ailleurs, notre traduction présente une particularité puisque le segment « il n’établit aucune distinction entre Ses Messagers », comme la traduction standard en témoigne est habituellement lu de la sorte : « Nous ne faisons aucune distinction entre Ses messagers. En cela, nous suivons la variante de récitation selon laquelle l’on récite yufarriqu/il n’établit pas de distinction au lieu de nufarriqu/nous n’établissons pas de distinction.[11] Selon la variante que nous suivons, le sujet masculin singulier du verbe ne peut être que le Prophète Muhammad, l’énoncé se construit donc ainsi : « le Messager a foi en ce qui lui a été révélé de la part de Son Seigneur […] il n’établit aucune distinction entre Ses Messagers », d’où notre mention graphique entre deux tirets de ce qui est alors une proposition incidente[12]  : «  et les croyants, chacun, croit en Dieu et Ses Anges, en Ses Livres et Ses Messagers – ». Aussi, est-ce le Prophète Muhammad dont il est dit qu’« il n’établit aucune distinction entre Ses Messagers », ce qui souligne alors que le Prophète lui-même en n’établissant aucune « distinction » ne revendique aucune prérogative ou supériorité quant à la lignée prophétique, position parfaitement inscrite dans la logique coranique, mais ayant comme inconvénient de saper à la base les prétentions apologétiques de la théologie musulmane. Cette position est conforme aux attendus du credo coranique réellement universel,[13] il est donc cohérent que la lecture initiale ait été yufarriqu[14] plutôt que nufarriqu. Enfin, en dehors même de ces considérations, pour valider la variante nufarriqu majoritairement retenue il nous faudrait admettre que ce seraient les « croyants» qui s’expriment en supposant en ce cas dans l’ordre d’énoncé l’existence d’un verbe « dire » sous-entendu : « [ils disent] : Nous n’établissons pas de distinction entre, etc. » Mais, si le verbe « ils disent/qâlû » avait été sous-entendu, il n’y aurait peu de raison à ce qu’il apparaisse dans la suite immédiate : « Et ils disent : Nous entendons et nous obéissons ».

Ceci étant précisé, et sans équivoque aucune, ce sont donc bien tous les croyants monothéistes unis par leur foi commune à la Révélation en tant que vecteur du Message de Dieu transmis par leurs prophètes respectifs qui « disent » en guise d’attestation : « nous entendons et nous obéissons », c’est-à-dire en ce contexte : nous sommes témoins par l’intermédiaire de notre Livre de la révélation faite à notre prophète et nous obéissons autant que nous le pouvons à son Message lequel, en ce qu’il a de commun à toutes les révélations, professe du Jour du Jugement : « car vers Toi est le Devenir » comme cela a été explicitement postulé au verset correspondant : « et qui de la Fin dernière sont convaincus », v4.[15] Aussi, « chacun », c.-à-d. tous, implorent-ils la Miséricorde divine : « accorde-nous ton pardon, ô Seigneur ! »

Dr al Ajamî

[1] Pour la symétrie axiale qui régit cette sourate et donc ce repliement, voir : Introduction à sourate al–baqara : La Génisse.

[2] S2.V4.

[3] S2.V5.

[4] Notons que s’agissant de la position du Prophète Muhammad vis-à-vis de la Révélation dont il est le réceptionnaire, le verbe âmana se traduit préférentiellement par avoir foi : « le Messager a foi… », cf. v41. Par contre, le même verbe concernant l’ensemble des croyants se comprendra comme signifiant croire. Nous rappelons que l’emploi d’une forme passée, ici âmana, n’implique pas, à la différence du français, un temps passé. De même, si le deuxième verbe est au singulier : âmana, c’est du fait qu’il est accordé à l’adverbe kullun/chacun, ayant du reste ici valeur de collectif.

[5] Ce positionnement coranique quant à l’Inapparent/al–ghayb court-circuite un des plus anciens débats théologiques. De fait, la raison procède fondamentalement par mesure et comparaison, d’où son étymologie ratio. Elle ne peut donc exercer son magistère en un domaine où la totalité des termes échapperait à sa préhension, c’est-à-dire sans aucun élément de comparaison ou de mesure possible, tel est l’Inapparent/al–ghayb. Il n’y a donc aucune possibilité rationnelle de démontrer l’existence de Dieu ou des Anges, l’affirmation de leur existence ne relève que de la foi et il est tout aussi impossible de prouver leur existence. Se vérifie ici, encore une fois, le postulat coranique de Foi innée, c’est cette connaissance de Dieu ontologique à l’Homme qui, seule, est à la base du mouvement de foi, phénomène ne mettant pas en jeu la raison, cf. Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam ; S7.V172. Par ailleurs, lorsque l’expérience de Dieu se produit, il est erroné de supposer que ladite expérience ferait alors de la connaissance de Dieu un phénomène appréhendable par la raison, ce n’est point par le regard de la raison que l’on perçoit Dieu, mais par l’œil de la foi. En retour, toute tentative de formulation de l’évènement mystique trahit ce vécu en le traduisant systématiquement selon les modalités de la raison, l’Inapparent est l’Impensable.

[6] La majuscule à Messager s’agissant des prophètes se justifie du fait que le pluriel mursalîn peut dans le Coran désigner aussi les Anges, voire les vents annonciateurs de pluie, nous différencierons ces autres messagers par l’emploi d’une minuscule.

[7] S4.V82. Notons que ce verset postule de même de la rationalité de la Révélation, elle est donc nécessairement conçue pour être soumise à la raison critique, son message ne relève alors pas du mystère.

[8] Signalons l’existence d’une variante qui en lieu et place du pluriel kutub/livres donne le singulier kitâb/livre. Ceci a pour but d’influencer le texte afin que ledit livre soit ici le Coran et que le credo soit ainsi uniquement celui des musulmans, mais, plus encore, étant alors le seul credo admis par le Coran, que les autres “croyants” soient dans l’obligation de le suivre pour être dans le vrai.

[9] Pour plus de détails sur le concept sous-entendu en « Ses Livres », voir : Le terme kitâb selon le Coran, Chapitre A, point 3.

[10] S5.V48. Pour l’analyse littérale de ce verset, voir : Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[11] Cette variante mettant en jeu du point de vue technique une simple modification de points diacritiques a été transmise par Yaqûb al–Ḥaḍramî est validée par le codificateur Ibn al–Jazarî et l’ensemble des Écoles de lecture. L’Exégèse a préférentiellement retenu et imposé la variante nufarriqu qui exprime son point de vue exclusiviste, voir suite de l’analyse. Pour la problématique des variantes de ces qirâ’ât, voir notre analyse critique : Variantes de récitation ou qirâ’ât.

[12] C’est la préposition « wa » qui en arabe signale cette incise qui, lorsqu’elle n’est pas prise en compte, confère à ce verset une curieuse structure syntaxique que la présentation classique a tenté de rééquilibrer par des arrêts de lecture.

[13] Nous avons démontré la portée universelle du credo coranique aux vs4-5 ; 41 ; 121 ; 136. Voir aussi S3.V84 ; S4.V136 ; S4.V162 ; S28.V51-55 ; et Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[14] La variante yufarriqu est bien connue et Tabari le reconnaît volontiers. Pour autant, il tente d’homogénéiser le sens de ces deux variantes en supposant comme sujet non plus le Prophète, mais kullun/chacun. Il conserve ainsi l’orientation exégétique défendue par la variante nuffariqu, à savoir : seuls les musulmans possèdent ce credo et les Gens du Livre étant alors jugé incapables de soutenir cette position, c’est plaider l’exclusivisme par l’exclusivisme ! Notons que pour justifier de son interprétation il fait recours la notion de verbe « dire » sous-entendu réellement peu défendable mais que l’on retrouve mis entre deux parenthèses dans la traduction standard.

[15] Il s’agit effectivement du cinquième point du credo universel coranique, il est cité obvie dans le credo formulé en S4.V136 et S4.V162.