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S2.V284 : « À Dieu ce qui est en les Cieux et sur Terre. Que vous laissiez apparaître ce qui est en vous-mêmes ou que vous le cachiez, Dieu vous en demandera compte et Il pardonnera à qui veut et châtiera qui veut ; Dieu a sur toute chose pouvoir. »

– Contrairement aux positions de l’Exégèse, voir infra, ce verset traite de l’intentionnalité de manière inverse à l’opinion de la doxa et ne considère les actions que sous l’angle de l’acte réalisé : « que vous laissiez apparaître ce qui est en vous-mêmes », ou de l’acte envisagé, bon ou mauvais, mais non mis en œuvre : « ou que vous le cachiez [en vous-mêmes] ». En ces deux cas, « Dieu vous en demandera compte », ce qui revient à dire que les intentions, bonnes ou mauvaises, seront jugées, nous reverrons cela au v286. En effet, la crainte révérencieuse, calice de la piété vraie, n’a de sens et valeur que si l’on a intimement saisi qu’il est égal « que vous laissiez apparaître ce qui est en vous-mêmes ou que vous le cachiez, Dieu vous en demandera compte » du fait même qu’Il détient tout « ce qui est en les Cieux et sur Terre ». L’on ne peut donc rien dissimuler à Dieu : « Dieu est parfaitement Savant de ce que recèlent les cœurs ».[1] Nus et seuls face à Lui, la sincérité et la véridicité sont mises à l’épreuve, elles sont la seule protection contre les mauvaises suggestions de notre âme. Si nous sommes portés à dérober le mal que nous commettons aux yeux des hommes, les « Craignants-Dieu », eux, savent que rien ne peut échapper au regard de Dieu et que de tout Il « demandera compte ». Ainsi, en son âme et conscience, chacun est responsable de ses intentions comme de ses actes et de leurs conséquences en l’Ici-bas et en l’Au-delà, comme le rappelle le segment : « et Il pardonnera à qui veut et châtiera qui veut ». La situation de l’Homme est donc extrêmement délicate, et nous verrons au v286 qu’il ne devra in fine son salut que de par la Toute-miséricorde divine. Aussi, au delà même de la problématique de l’intention, et contrairement à la compréhension classique de la locution, c’est-à-dire comme le transcrit la traduction standard : « Il pardonnera à qui Il veut, et châtiera qui Il veut », ce n’est point Dieu qui décide unilatéralement du sort de chacun, car cela serait contradictoire d’avec le principe de responsabilité absolue qui vient d’être énoncé et ajouterait à la difficulté de la condition humaine l’iniquité de l’arbitraire divin. Ceci justifie notre traduction dudit segment : « Il pardonnera à qui veut et châtiera qui veut », car nous devons comprendre que c’est celui « qui veut » bénéficier de Son pardon qu’ « Il pardonnera » ou celui « qui veut » par son comportement s’exposer à Son courroux qu’Il « châtiera ».[2]  Autrement formulé, c’est dire que celui qui s’applique au Bien obtiendra de par cela même l’Absolution de Dieu, et que celui qui commet le mal s’offrira ainsi de lui-même à la condamnation divine, le v286 le vérifiera.

– Cette lecture du Coran renverse le point de vue de l’orthodoxie et ouvre des perspectives théologiques radicalement différentes. Aussi, l’homme apparaît-il libre d’agir, ce qui justifie fondamentalement la notion de justice divine et donne au Jour du Jugement une cohérence éthique que les apories classiques n’ont jamais réellement pu résoudre.[3] Pour autant, la Toute-puissance de Dieu n’est pas remise en cause, elle est d’ailleurs immédiatement spécifiée : « Dieu a sur toute chose pouvoir », car l’on ne peut envisager que l’ipséité divine soit conditionnée par Sa création ou Ses créatures dont il est le Seigneur et Maître : « à Dieu ce qui est en les Cieux et sur la Terre ».  Mais, Il ne peut non plus châtier le bienfaisant ou récompenser le malfaisant, cela serait contraire à Ses attributs de justice et d’équité. Contextuellement, la locution « Dieu a sur toute chose pouvoir » peut, d’une part, signifier que Lui seul détient le Pouvoir au Jour du Jugement et, d’autre part, qu’Il est aussi en mesure de pardonner aux pécheurs dès lors qu’ils se repentent, rien n’est donc rédhibitoire, et ceci est confirmé par un verset équivalent : « Quiconque se repent après avoir causé du tort et s’amende, alors Dieu accueille son repentir, car Dieu est Tout de pardon et de miséricorde. Ne sais-tu pas que Dieu à l’empire sur les cieux et la terre, Il pardonnera à qui veut et châtiera qui veut ; Dieu a sur toute chose pouvoir. ».[4] La raison ontologique de cette possibilité offerte par Dieu est la prééminence de Sa Miséricorde : « Dis : À qui appartient ce qui est en les Cieux et sur la Terre ? Dis : à Dieu, et Il s’est imposé la Miséricorde comme un devoir à Lui-même et, certes, Il vous rassemblera tous au Jour de la Résurrection, point de doute à cela. Ceux qui se seront perdus eux-mêmes sont ceux qui n’auront point cru. ».[5] Il appert donc que si Dieu ne peut être de par Son Essence tributaire de Sa création et a par conséquent « sur toute chose pouvoir », notamment celui de tout pardonner, Il a toutefois conditionné l’octroi de Sa Miséricorde au repentir comme mentionné aux deux versets ci-dessus et confirmé par le suivant : « Dis : Ô Mes serviteurs, vous qui avez été outranciers contre vous-mêmes, ne désespérez point de la Miséricorde de Dieu. Dieu peut pardonner tous les péchés, car Il est, certes, le Tout pardon, le Tout Miséricorde. Revenez repentant à votre Seigneur ! Abandonnez-vous pleinement à Lui avant que ne vous rattrape le Châtiment et que vous n’ayez aucun recours. » [6] D’autres aspects de cette problématique seront mis en lumière au v286, en particulier la notion de Miséricorde divine à l’égard de tous ceux qui agissent vertueusement.

– L’Exégèse rattacha généralement le v284 à ce qui le précède : le témoignage en matière de reconnaissance de dette à terme échu, vs282-283. Elle comprit donc le segment : « que vous laissiez apparaître ce qui est en vous-mêmes ou que vous le cachiez » comme mentionnant la dissimulation du témoignage lors de la mise par écrit d’une dette à terme échu, cf. L’ensemble du v284 représentant alors une mise en garde contre une telle malversation. Cependant, pour que cette compréhension fût possible, il fallut passer sous silence la répétition inutile que cela aurait représenté puisqu’il a été dit au v283 : « …et ne taisez point le témoignage, car qui le tairait, certes, inique est son cœur, mais Dieu de ce que vous œuvrez est parfaitement Savant. » Par ailleurs, et contradictoirement, l’Exégèse s’appuiera sur de nombreuses « circonstances de révélation » en lien avec les vs285-286 afin de réduire, voire de l’abroger, la portée du segment : « que vous laissiez apparaître ce qui est en vous-mêmes ou que vous le cachiez, Dieu vous en demandera compte » et, ainsi, imposer le principe « d’intention/an–niyya » si important en théologie juridique.

Par ailleurs, l’Exégèse a travaillé la surinterprétation du v284 par une série de hadîths avançant le thème de “l’intentionnalité de l’acte”, pilier de la réflexion juridique en Islam. Nous citerons le hadîth suivant : « Selon le Messager de Dieu, Dieu a dit : Lorsque mon serviteur ne fait que songer à une chose mauvaise, elle ne lui sera pas comptée. S’il l’a met en œuvre, elle lui sera seulement comptée comme une mauvaise action. Lorsqu’il songe[7] à faire un bien sans le mettre en œuvre, il lui sera compté comme une seule bonne action. Mais, s’il le met en œuvre, il lui sera compté comme dix bonnes actions. »[8] Au delà de cette logique comptable sans doute primitive, la notion d’intentionnalité apparaît, ainsi, selon un hadîth rapporté par Muslim d’après Abû Hurayra « Le Messager de Dieu a dit : Dieu a passé outre pour ma Communauté de ce qui adviendra[9] en chacun sans qu’il l’ait prononcé ou mis à exécution. » Enfin, lorsque le concept devient essentiel à la jurisprudence, le terme intention/niyya est institutionnalisé et la formule est établie définitivement : « Les actes valent par l’intention ».[10] Or, l’analyse littérale du v284 a montré, qu’au contraire, ce verset postulait de la prise en compte de la totalité des intentions, bonnes ou mauvaises, mise à exécution ou non. Plus encore, aucun verset n’atteste, d’une manière ou d’une autre, du principe d’intentionnalité[11] tel que l’Islam l’a conceptualisé, seul le Hadîth fournit les arguments qui furent nécessaires. Ceci, alors que nous l’avons maintes fois souligné, selon un postulat admis de tous en Islam les principes fondamentaux ou directeurs de l’Islam doivent avoir une base coranique, le Hadîth ne peut venir qu’à titre secondaire dès lors qu’il ne contredit pas les énoncés du Coran en la matière. L’Exégèse dut donc abroger le v284 et mettre en avant le premier segment du v286 : « Dieu n’exige d’une âme que selon sa capacité. En sa faveur, ce qu’elle aura acquis et, contre elle, ce qu’elle aura commis » qui ainsi découplé de son antécédent du v284 : « que vous laissiez apparaître ce qui est en vous-mêmes ou que vous le cachiez, Dieu vous en demandera compte » pourrait sembler affirmer que seuls les actes effectivement accomplis seront pris en compte par Dieu, et ce, ajoute alors l’Islam, en fonction des intentions qui y président.

Dr al Ajamî

 

[1] S3.V154.

[2] « Il pardonnera à qui veut et châtiera qui veut ». Syntaxiquement, si l’on considère que Dieu est le sujet du verbe yashâ’u/Il veut le sens est alors Dieu pardonne à qui Il veut, mais si le sujet de ce même verbe est celui qui/man veut/yashâ’u, alors le sens est Dieu pardonne à celui qui veut être pardonné. Nous avions rencontré la formulation allâhu yahdî man yashâ’ signifiant classiquement « Dieu guide qui Il veut » mais que la “théologie coranique” globale que nous avons mise en évidence impose au nom de la négation de l’injustice et de l’arbitre divin de comprendre tout aussi régulièrement par : « Dieu guide qui veut », c’est-à-dire être guidé par Lui. Nous avons justifié de même notre compréhension de ce type de formulation coranique en Destin et Libre arbitre selon le Coran et en Islam. Voir aussi notre discussion en S2.V286.

[3] Cf. Destin et Libre arbitre selon le Coran et en Islam.

[4] S5.V39-40.

[5] S6.V12.

[6] S39.V53-54.

[7] L’on note l’emploi du verbe hamma/songer, usage ne relevant pas la terminologie juridique, ce hadîth est donc probablement antérieur à ceux sur la niyya/intention.

[8] Rapporté par Muslim selon Ibn Abbâs.

[9] L’expression employée est ici survenir, advenir en soi-même. Cf. note supra.

[10] Selon Umar ibn al Khattâb, rapporté sous cette forme par Al Bukhârî et Muslim et selon de nombreuses variantes par les principaux grands compilateurs de hadîths.

[11] Le Coran, bien évidemment, souligne l’importance capitale de la sincérité dans l’acte, mais il ne fait aucune allusion à la détermination de la valeur de l’acte en fonction de l’intention. Ce principe dérive fondamentalement d’une logique juridique, la différence par exemple entre l’homicide volontaire ou l’homicide sans avoir l’intention de donner la mort, comme en témoignent encore les usages. Ce postulat de l’Islam a été, sans guère de doute, emprunté au judaïsme qui en avait fait la clé intérieure des 613 mitzvot ou prescriptions de la Loi à l’époque du Talmud babylonien, citons le célèbre aphorisme talmudique source de nos juristes : « mitzvot tzerikhot kavana/les mitzvot requièrent l’intention [kavana] ». En réalité, l’Islam élargira ce principe à toute forme d’action selon, cette fois, une approche éthique conforme à l’enseignement chrétien….