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S2.V43-46 : « Et accomplissez la prière, faites l’aumône, inclinez-vous avec ceux qui s’inclinent. [43] Exigeriez-vous des gens la piété, le négligeant vous-mêmes, et ce, alors que vous récitez le Livre ? Ne raisonnez-vous donc pas ! [44] Cherchez assistance en la persévérance et la prière, et cela est bien lourd, sauf à ceux qui font preuve d’humilité, [45] ceux qui pensent rencontrer leur Seigneur et qui vers Lui reviennent. »

-v43 : De prime abord, le v43 contiendrait une répétition puisque « accomplissez la prière » et « inclinez-vous avec ceux qui s’inclinent » pourraient être synonymes. De plus, il y aurait un anachronisme à considérer que le mot zakât traduit ici par « aumône » désignerait présentement le troisième pilier de l’Islam[1] puisque ce n’est pas aux musulmans que ce verset s’adresse. Aussi, dans la logique d’un appel au respect de leur alliance avec Dieu, est-il dit aux « Fils d’Israël », v40 : « accomplissez la prière », c’est-à-dire votre prière rituelle conformément à vos enseignements et, ainsi, « inclinez-vous avec ceux qui s’inclinent », c’est-à-dire soyez au nombre de tous les croyants qui prient. Le verbe raka‘a que le vocabulaire technique de l’Islam s’est approprié a pour sens à l’origine incliner la tête et le buste, cette attitude en prière est entre autres commune aux juifs, aux chrétiens d’Orient et aux musulmans. L’expression idiomatique « inclinez-vous avec ceux qui s’inclinent »[2] signifie donc : « soyez au nombre de tous ceux qui prient ».[3] Elle a pour fonction de souligner que tous les croyants de la Révélation ont en commun de s’adresser à Dieu par la prière, chacun selon son rite. Cette locution n’indique donc pas la participation physique ou réelle à une prière en particulier. Bien évidemment, au segment faites l’aumône/âtû–z–zakât la seule mention du mot zakât permit d’affirmer qu’il était là intimé aux juifs de se convertir à l’Islam ! Toutefois, en ce paragraphe, tout comme il est demandé aux juifs de respecter leur alliance, de reconnaître l’universalité de la Révélation et d’être assidus à leur prière, il leur est à présent rappelé de pratiquer la charité, vertu de tous les croyants et valeur constitutive de toutes les communautés religieuses. Foi en la Révélation, prière et charité constituent un triptyque commun aux craignants-Dieu, notion trans-religieuse et universaliste qui avait été mise en exergue dès l’introduction de cette sourate, cf. vs2-5.  Ainsi, ce rappel : « accomplissez la prière, faites la charité, inclinez-vous avec ceux qui s’inclinent » a-t-il de toute évidence une signification équivalente pour les musulmans au nom de leur propre alliance et pour les non-musulmans au nom de la leur.

-v44 : De même, si ce rappel est contextuellement adressé aux juifs contemporains de la révélation du Coran, le v44 qui fait suite « exigeriez-vous des gens la piété, le négligeant vous-mêmes…» s’entend aisément en une perspective universelle et intemporelle, à savoir : la « piété »[4] est affaire de comportement personnel, elle est l’expression de la foi, d’une relation intime à Dieu, en fonction de quoi elle ne peut être exigée de l’autre, mais uniquement de soi. Selon le contexte textuel, en « et ce, alors que vous récitez le Livre » le terme Livre/kitâb, désigne la Thora, mais la portée générale du propos renvoie chacun à sa sincérité quant aux engagements qu’il contracte à la lecture de son propre livre. Un croyant véridique se doit d’être cohérent et de chercher en sa vie à être conforme à l’éthique du Message de Dieu qu’il place au cœur de sa foi et par « ne raisonnez-vous donc pas » l’on comprend : prétendrez-vous à la foi alors que vous êtes en totale contradiction avec la révélation que vous lisez !  La « piété/al–birr » a ici une définition précise et limitée[5] puisqu’elle correspond à ce qui a été précédemment souligné : « prière » et « aumône ».

-v45-46 : Ceci étant, s’il est à nouveau mis l’accent sur la prière au v45 : « cherchez assistance en la persévérance et la prière », c’est qu’il ne s’agit plus de mentionner la prière en tant qu’acte liturgique manifestant la piété, mais en tant que source de piété « cherchez assistance en… la prière », investissement qui relève de la dimension intérieure ou spirituelle de la prière.[6] Il est de plus indiqué que la voie de la piété passe par celle de la « persévérance ».[7]  Sans la haute valeur morale de la « persévérance », nous ne pratiquerions la charité qu’en période d’aisance, la prière lorsque cela nous serait facile ou quand l’angoisse nous y pousserait. La voie de la piété par la persévérance et la prière est donc éthique et spirituelle. Il s’agit d’un objectif élevé, et le Coran l’indique : « et cela est bien lourd ». En l’expression coranique wa inna-hâ la-kabîratun, qui signifie littéralement : c’est une chose bien grande, le pronom affixe féminin «  » peut soit représenter la prière/aṣ-ṣalât, soit être grammaticalement un pronom neutre et être référé à la fois à la persévérance et à la prière. Cependant, comme nous avons montré que la voie de la piété était double et qu’elle corrélait persévérance et prière, nous avons retenu la deuxième solution d’où notre anaphorique « cela » mis pour persévérance et prière.[8] Il n’y a donc pas de vertus opératives qui seraient intrinsèques à la prière, ses mérites proviennent uniquement de la sincérité et de l’engagement de celui qui prie.[9] Cette voie de persévérance et de prière est difficile, elle demande une grande humilité : « sauf à ceux qui font preuve d’humilité/al–khâshi‘în ». Le terme khâshi‘ connote l’humilité, la soumission, l’abaissement, l’effacement, ce qui en ce contexte de progression spirituelle est à rapprocher de l’abnégation au sens de renoncement de soi-même. Ces gens d’humilité : al–khâshi‘însont définis comme étant « ceux qui pensent rencontrer leur Seigneur », v46, ceci confirme la portée spirituelle du propos et l’on aurait pu traduire par « ceux qui espèrent rencontrer leur Seigneur ». En ce parcours, il est dit qu’ils « vers Lui reviennent », traduction du syntagme wa ilayhi râji‘ûn : littéralement « ceux qui sont en train de revenir », où le participe actif râji‘ûn indique que l’action se déroule au présent et se continue, un mouvement de retour à Dieu jusqu’à la rencontre : al–liqâ’.

– L’Exégèse, en nette opposition avec la portée universaliste de ce propos coranique, a majoritairement lu ce paragraphe selon une ligne apologétique à charge contre les juifs. Ainsi le rappel : « accomplissez la prière, faites l’aumône, inclinez-vous avec ceux qui s’inclinent » est-il compris comme un appel à la conversion adressé aux juifs ! Le segment « exigeriez-vous des gens la piété, négligeant vous-mêmes » est-il interprété comme signifiant : vous ordonnez aux autres de suivre Muhammad, mais vous vous ne le faites pas vous-mêmes. Par « et ce, alors que vous récitez le Livre ? Ne raisonnez-vous donc pas », l’on entend alors : vous refusez de reconnaître Muhammad et de vous convertir alors que dans votre Livre il a été annoncé ![10]

Dr al Ajamî

[1] Sur notre analyse littérale critique de ce point précis, voir : La Zakât selon le Coran et en Islam.

[2] Cette locution n’est retrouvée dans le Coran qu’à une seule autre reprise. L’on y demande pareillement à Marie de prier et de « s’incliner avec ceux qui s’inclinent », c’est-à-dire avec les juifs qui priaient dans le Temple de Jérusalem. cf. S3.V43.

[3] Il n’y a donc pas de répétition par rapport au segment « accomplissez la prière ».

[4] Dans le contexte, le mot birr, qui signifie aussi vertu, prend le sens de piété, voir pour ce terme v177.

[5] Le mot-clef birr, piété, sera plus largement défini dans le contexte musulman en S2.V177.

[6] À ce sujet, voir v153.

[7] Nous traduisons ainsi le mot ṣabr qui connote tout à la fois les notions de patience, endurance, constance, mais sans passivité, en se maintenant et en résistant activement. La persévérance désigne la qualité morale de celui qui demeure ferme dans ses résolutions et ses actions, même dans l’adversité. Persévérer c’est pour rester ferme en sa résolution mettre en œuvre sa volonté et user de patience pour poursuivre une action malgré les difficultés.

[8] Signalons les interprétations-traductions de ce segment telles que : « Certes la prière est une lourde obligation », ici selon les termes de la traduction standard. Elles n’ont rien de littérales et sont totalement hors contexte, mais elles reflètent parfaitement l’emprise exégétique du juridisme post-coranique. Sur le caractère non-obligatoire du Coran, voir : La prière obligatoire selon le Coran et en Islam.

[9] Sur ce point, voir : la Prière selon le Coran. Quoi qu’il en soit, il existe toute une littérature exégétique et hadistique soutenant que la prière aurait des vertus propres. Citons les deux faits les plus représentatifs mentionnés par exemple par Tabari : Selon Ḥudhayfa ibn Yamân : « Lorsque le Prophète était préoccupé, il cherchait secours dans la prière. » D’après Mujâhid, alors que Abû Hurayra était malade du ventre le Prophète lui dit : « Lève-toi et prie, car il y a dans la prière une guérison. » De tous ceux proposés par l’Exégèse, ces deux commentaires attribués au Prophète sont les mieux assurés en transmission, ils ont été classés ḍa’îf, inauthentiques, par Shaykh al Arnaût.

[10] Affirmation apologétique sans fondement coranique, voir : L’Annonce de Muhammad dans la Bible selon le Coran et en Islam.