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S2.V153-154 : « Ô vous qui croyez ! Cherchez assistance en la persévérance et la prière, car Dieu est avec ceux qui supportent patiemment, [153] et ne dites point que ceux qui ont été tués sur le Chemin de Dieu sont morts. Bien au contraire, ils sont vivants, mais sans que vous le puissiez percevoir. »

– Au v152 il est fait allusion à la prière en référence avec la Qibla, la prière en tant que vecteur de rapprochement spirituel et la Qibla en tant que symbole de la direction vers Dieu. À présent, le vocatif yâ’ayyuhâ/Ô vous le confirme, il s’agit d’un autre paragraphe et la prière est ici associée à la résistance morale qu’elle procure aux « croyants », en quelque sorte un cas appliqué de la démarche spirituelle qui présidait au verset précédent. Par ailleurs, il est à noter que la prière est toujours corrélée à l’appellatif croyant et non pas à celui de musulman.[1] Les croyants sont ceux qui peuvent chercher par « la prière » « de l’assistance » et ainsi « supportent patiemment/aṣ–ṣâbirîn ». Le croyant ne prie donc pas pour se mettre en conformité avec une orthopraxie, mais pour chercher la présence et le soutient de Dieu, niveau de proximité que la préposition ma‘a/avec souligne : « Dieu est avec ceux qui supportent patiemment ». La « prière » est donc ici décrite comme une démarche que le v45 explicitait par : « ceux qui pensent rencontrer leur Seigneur et qui vers Lui reviennent ». Aussi, « ceux qui supportent patiemment » sont-ils ceux qui persistent en cette recherche morale et spirituelle de rapprochement avec Dieu.

Ceci étant, la phrase complémentaire : « et ne dites point que ceux qui ont été tués sur le Chemin de Dieu sont morts », v154, indique que cette remarque coranique sur la persévérance des croyants intervient dans un contexte bien plus tendu que tout ce qui précède dans le texte. Il s’agit donc d’un évènement particulier semblant avoir affecté les musulmans et où il y eut des « morts ».  Mais, l’on ne peut supposer qu’il soit fait là allusion à une bataille ou une campagne militaire, auquel cas ne transparaîtrait pas dans ce propos une certaine incompréhension de la part des musulmans, car le combat leur était familier tout autant que la mort. Du reste, en notre v154, la réflexion : « bien au contraire, ils sont vivants, mais sans que vous le puissiez percevoir » vise à rappeler aux musulmans que ces morts « sur le Chemin de Dieu » ne le sont que pour la vie présente et qu’ils ne doivent pas s’en attrister, mais ceci étant parfaitement connu des musulmans avant cette révélation, nous supposons alors que ces « morts » n’avaient pas été tués au combat. D’autre part, qu’il s’agisse de la bataille de Badr ou autres, il n’est jamais retranscrit dans le Coran que les musulmans aient éprouvé quelques affres face à la mort au combat, nous en déduisons à nouveau que notre verset allude à un évènement où les musulmans eurent à souffrir de pertes humaines en dehors de toute situation de guerre. L’expression « sur le Chemin de Dieu »[2] n’est donc pas présentement synonyme de voie du jihâd, que nous rendons par : Cause de Dieu, mais indique qu’il s’agit de morts innocents tombés sous le coup d’une agression injuste et unilatérale. Dans le contexte, cette locution suppose que ces musulmans soient morts du fait de leur foi.[3] Or, il semble acquis que dans la période ayant suivi la bataille de Uḥûd, le Prophète envoya des délégations de “missionnaires” pour tenter de convertir des tribus bédouines.[4] Deux épisodes notables, mais il y en a eu probablement plusieurs de moindre importance, sont restés dans les annales : les massacres de ar–Rajî’et de Bi’r Ma‘ûnah qui eurent lieu tous deux au début de l’an IV.[5] En cette hypothèse, nous observerons que la locution  « ceux qui ont été tués sur le Chemin de Dieu » se comprendrait aussi au sens propre.

– L’Exégèse par  « Et ne considère point que ceux qui ont été tués pour la cause de Dieu sont morts. Au contraire, ils sont vivants auprès de leur Seigneur, ils reçoivent subsistance.» a ici présumé un lien avec un verset relatif à la bataille de Uḥûd.[6] En dehors de l’apparente similitude de propos, textuellement les contextes sont différents et, en ce verset cité en référence, il ne s’agissait pas de consoler les musulmans de leurs pertes en vies humaines, mais de stigmatiser les hypocrites qui avaient refusé de participer au combat et qui à présent essayaient de justifier leur manquement en arguant que si on les avait écoutés il n’y aurait pas eu ces morts. Il leur est alors répondu qu’ils ne sont point morts, « mais vivants auprès de leur Seigneur ». Ce rapport approximatif validé par les commentateurs eut pour conséquence d’égarer le sens de notre verset qui pour autant n’a pas été reconnu comme se référant à cette fameuse bataille de Uḥûd.

Dr al Ajamî

[1] Nous avons abordé ce point en l’obligation de la prière selon le Coran. Nous avons déjà rencontré la locution : « cherchez assistance en la persévérance et la prière » au v45, mais elle interpellait alors « ceux qui font preuve d’humilité/al khâshi‘în ».

[2] Il s’agit de la première occurrence de cette célèbre locution. Nous ne traduisons pas le syntagme sabîlu–llâhi par Voie de Dieu, nous réservons préférentiellement le terme « Voie » pour rendre le mot-clef ṣirâta, cf. S1.V6. Le sabîl sera donc « chemin » au sens propre et au sens figuré, en ce dernier cas nanti d’une majuscule « le Chemin ». Pour d’autres significations de cette locution clef, voir v190, v195, v218.

[3] À ne pas confondre, à cause du lien faussé avec S3.V169 imposé par l’Exégèse, avec le statut de martyrs/shuhadâ’u, c’est-à-dire mort en combattant pour la Cause de Dieu conformément à la martyrologie jihadiste islamique post-coranique, voir aussi S3.V141.

[4] Plus exactement, ces musulmans furent missionnés auprès des chefs de ces tribus, et ce, à leur demande. La tradition clanique arabe voulait que le clan adoptât la tradition cultuelle/dîn du chef de la tribu.

[5] Les sources traditionnelles divergent quant au nombre de musulmans tués par les Bédouins des tribus censées les accueillir pour les écouter, quelques dizaines peut-être. Il n’en demeure pas moins que cette activité missionnaire fut sans doute aussi réelle que périlleuse, l’on peut lire à ce sujet S9.V122.

[6] S3.V169.