Print Friendly, PDF & Email

S2.V270-272|– : « Quoi que vous dépensiez en aumônes ou quelque soit le vœu que vous contractiez, Dieu le sait parfaitement, et les iniques n’auront point de défenseurs. [270] Si vous laissez paraître vos aumônes, elles n’en sont pas moins excellentes, mais, si vous les tenez discrètes et les donnez aux pauvres, cela est meilleur pour vous, Il rachètera ainsi de vos mauvaises actions ; Dieu, de ce que vous œuvrez, est parfaitement informé. [271] Ne t’incombe point leur guidée, mais Dieu guide qui veut. [272|– »

 – Au delà de la charité en tant qu’acte de bonté, ces deux versets, à la différence des précédents, font allusion aux offrandes rituelles données « en aumônes » et auxquelles l’on s’est engagé par vœu/nadhr,[1] la suite confirmera qu’il s’agit de vœu à titre expiatoire. La pratique votive et sacrificielle était fréquente chez les Arabes polythéistes et il semble qu’elle ait été conservée par les primo-musulmans, mais uniquement en leur relation à Dieu. La finale : « et les iniques n’auront point de défenseurs » ne concerne pas a priori l’irrespect desdits vœux par les primo-musulmans qui les auraient contractés, car les termes employés seraient alors trop sévères. Il est donc plus logique de supposer qu’il est fait allusion à la situation des Arabes polythéistes qui suivaient cette antique tradition des vœux conjuratoires ou propitiatoires en consacrant ces vœux à leurs divinités. Si ces pratiques sont malgré tout tolérées par le Coran elles devront être exclusivement tournées vers Dieu seul, aussi est-il précisé avec vigueur l’inexistence de tout intercesseur tout comme adressé une mise en garde tant aux polythéistes qu’aux musulmans qui, d’une manière ou d’une autre, persisteraient à invoquer de la sorte des intermédiaires : « et les iniques n’auront point de défenseurs ». Les défenseurs/al–anṣâr étant les intercesseurs implorés : «  [au Jour du Jugement Dieu leur dira] Nous ne voyons point avec vous vos intercesseurs, ceux dont vous prétendiez qu’ils étaient vos associés !… ».[2] Dans le contexte des paragraphes 1 et 2, le Coran ne retient de ces coutumes arabes que l’aspect sacrificiel puisque les bêtes ainsi sacrifiées devront être distribuées en aumônes aux nécessiteux : « et les donnez aux pauvres ». Cela revient à dire que le Coran désacralise totalement l’archaïque relation à Dieu établie par les sacrifices sanglants comme le confirme le verset suivant : « ne parviennent à Dieu ni leurs chairs ni leurs sangs, mais c’est votre crainte pieuse qui Lui parvient ».[3] Le segment « si vous laissez paraître vos aumônes » rappelle que ce type de sacrifice votif se faisait publiquement au pied des bétyles et que, selon l’usage, les pauvres savaient y assister pour avoir leur part, il n’y a donc pas ostentation cette fois à la distribution au vu et au su de tous,[4] d’où le sens de la locution « elles n’en sont pas moins excellentes » posant que, pour autant, votre offrande pieuse en sera valide. Toutefois, de même que pour les aumônes en numéraire ou en nature aux versets précédents, il est malgré tout conseillé d’être le plus discret possible lors du partage de ces oblations : « mais, si vous les tenez discrètes et les donnez aux pauvres, cela est meilleur pour vous ».

Ce type d’aumône liée à un vœu semble pour le Coran n’être permis qu’à titre expiatoire, puisqu’il est dit en contrepoint : « et Il rachètera ainsi de vos mauvaises actions ». D’une part, ce rachat est partiel puisqu’il est dit « de vos mauvaises actions », d’autre part, il n’est pas directement corrélé au fait d’être fidèle à son vœu et de réaliser et distribuer ledit sacrifice, mais à la volonté de Dieu[5] en fonction de la sincérité de celui qui aura fait un tel vœu, car il est précisé qu’en la matière « Dieu, de ce que vous œuvrez, est parfaitement informé ». Il est donc erroné de conclure de ces versets que de manière principielle les sadaqât/aumônes effaceraient les péchés, et aucun autre verset du Coran ne l’atteste. Le résultat de la charité est au demeurant indiqué en la conclusion de ce chapitre : « récompense auprès de leur Seigneur », v274, ce qui n’est en rien le pardon des péchés.[6]

Par ailleurs, nous avons relié le segment s’adressant sans conteste au Prophète : « ne t’incombe point leur guidée » à ce passage, car si la découpe phonétique par verset le place en tête du v272 cela ne fait guère sens avec la suite dudit verset, cf. Par contre, ainsi reconnecté à ce qui précède, ceci vérifie implicitement que le Coran ne valide les pratiques de nadhr/vœux de piété que si l’intention de charité y préside, intention relevant de la « guidée » et, en la matière, « Dieu guide qui veut ». Il est ainsi souligné que concernant les pratiques votives la limite d’avec des formes cachées de polythéisme est tenue et, s’il n’y a pas condamnation coranique, il y a bel et bien mise en garde. Ceci étant, le segment « ne t’incombe point leur guidée, mais Dieu guide qui veut » est adressé en premier lieu au Prophète, ce qui, dans le contexte, nous apprend qu’il aurait aimé que les primo-musulmans cessent ces pratiques votives sans doute du fait, comme nous l’avons montré, qu’elles pouvaient être des portes d’entrée à des formes résiduelles de polythéisme. À ses légitimes craintes, la réponse est double, d’une part « Dieu guide qui veut », formulation aux grands enjeux théologiques[7] et, d’autre part, il est rappelé au Prophète que sa seule fonction est de délivrer le Message de Dieu : « Ô Messager ! Transmets ce qui t’a été révélé… »[8] En conséquence de quoi « ne t’incombe point leur guidée », et ce, selon les modalités que nous avons précédemment exposées. L’on devine aussi la sensibilité et l’empathie du Prophète à l’égard de ses contemporains, le Coran en atteste à plusieurs reprises : « Nous savons que ce qu’ils disent vraiment t’afflige… ».[9] Mais, la fonction prophétique est strictement limitée à la transmission de la Révélation, et Muhammad, malgré le désir qu’il en a, et sans doute tous les autres messagers de Dieu, ne possède aucune capacité propre lui permettant de guider les gens : « Certes, tu ne peux guider qui tu aimes, mais c’est Dieu qui guide qui veut et Il est parfaitement connaisseur de ceux qui veulent se bien-guider ».[10] Nous constaterons une dernière fois que la guidée de Dieu vaut pour ceux qui « veulent se bien-guider ».

Dr al Ajamî  

[1] De manière générale, un nadhr est un vœu que l’on faisait au nom d’une divinité. Le Coran le prend en considération uniquement en tant que vœu fait au nom de Dieu et/ou pour Dieu. Il n’y a pas de logique contextuelle à supposer que ce verset traite à la fois des aumônes au sens précédent et des vœux compris en tant que serment à respecter, il s’agit donc des « aumônes » auxquelles l’on s’est astreint par « vœu » expiatoire.

[2] S6.V94. Pour ces pratiques, cf. S6.V126 et, en parallèle, le v165.

[3] S22.V37. Voir à ce sujet S2.V200.

[4] Ce contexte particulier permet d’expliquer qu’il n’y a pas répétition d’avec le v264 qui traitait déjà de l’ostentation et, surtout, la condamnait.

[5] Signalons que cette absolution des fautes interpella l’Exégèse, puisqu’il existe trois variantes reconnues affectant le verbe kaffara/expier, absoudre, et selon les cas grammaticaux ainsi induits, soit ce sera le fait de donner en toute discrétion qui entraînera de facto l’absolution, soit la promesse de Dieu ici faite et, alors, que l’on donne publiquement ou pas. Notre solution respecte théologiquement l’autonomie de la décision divine et implique le bel agir nécessaire de l’Homme.

[6] Voir aussi : vs261-262 et 277. Le v268 ne fait pas exception, nous y avons signalé que le terme maghfira signifiait indulgence et non pas pardon comme trop de traductions à tort en témoignent.

[7] En l’occurrence, si nous suivions la lecture officielle de ce segment : « Dieu guide qui Il veut », cette affirmation ne ferait présentement pas sens. En effet, comment supposer qu’en la totalité de ce paragraphe, en lequel Dieu Lui-même appelle les croyants à faire la charité autant qu’il leur est possible et avec le plus de sincérité au nom de l’amour de Dieu, il serait conclu qu’au final ces croyants ne pourraient faire le bien que parce que Dieu l’aurait voulu ainsi ! L’on ne peut d’une part appeler à la conscience et à la responsabilité individuelle et, d’autre part, affirmer que nous n’agirions en ce sens que si Dieu le veut ! Notre traduction syntaxiquement correcte : « Dieu guide qui veut [c.-à-d. celui qui désiré être guidé par Lui] » ne génère pas une telle incohérence. Pour la démonstration tant linguistique que théologique de ce segment-clef maintes fois retrouvé dans le Coran, voir : Destin et Libre arbitre selon le Coran et en Islam. Voir aussi notre discussion en S2.V286.

[8] S5.V67.

[9] S6.V33. Voir aussi S10.V65 ; S20.V2 ; S27.V70 ; S31.V23.

[10] S28.V56.