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S2.V188-189 : « Et ne dilapidez pas vos biens entre vous en pure perte, comme si avec ceux-ci vous corrompiez les autorités afin de dévorer partie des biens des gens injustement, et ce, sciemment. [188] Et, ils t’interrogent quant aux nouvelles lunes, réponds : « Ce sont des repères temporels pour les gens et le pèlerinage. La piété ne consiste pas à ce que vous passiez par l’arrière des tentes, mais la piété est crainte pieuse. Passez donc par l’entrée avant des tentes ! Craignez pieusement Dieu, puissiez-vous prospérer ! »

– Le v188, tel qu’il est entendu par l’Exégèse apparaît singulièrement isolé entre un paragraphe traitant du mois de Ramadân et un autre relatif au Pèlerinage. De fait, l’islamologie a supposé ici une interpolation opérée en dépit de toute logique. Pour autant, l’approche contextuelle le relie au v189 et à la critique des traditions des Arabes du temps de l’anté-islam, patrimoine qui constituait aussi la culture des primo-musulmans et dont la remise en cause parcourt l’ensemble des chapitres consacrés aux linéaments du proto-islam.[1] En cette perspective, ce sous-chapitre ne concernera point le rituel du Pèlerinage, mais la réforme des mentalités arabes à la lumière de l’esprit coranique afin que les musulmans apprennent et comprennent en quoi consiste la véritable piété : « la piété est crainte pieuse », v189. Ainsi, le segment introductif « ne dilapidez pas vos biens entre vous en pure perte », quoique constitué des mêmes termes, n’est en rien comparable à celui de S4.V29.[2] Notre présente traduction est parfaitement littérale et se comprend comme une allusion aux comportements des Arabes qui pendant les pèlerinages faisaient assaut de rivalités par une générosité tapageuse destinée plus à renforcer le clientélisme tribal qu’à satisfaire les divinités par élan de piété. Cette compétition dans l’hospitalité offerte aux pèlerins appartenait au code d’honneur bédouin, la murû’a des Arabes et, tout comme au v177, lui est opposée la « piété », v189, en tant qu’acte pur désintéressé accompli par amour pour Dieu,[3] et tel devrait être le Pèlerinage. Aussi, cette tradition est-elle déclarée inutile : « ne dilapidez pas vos biens entre vous », elle n’est que « pure perte ». La locution « entre vous » condamne la concurrence ostentatoire qui animait « sciemment »[4] les Arabes durant les préparatifs et les festivités de leur pèlerinage.[5] De ceux qui s’adonnent à cette vaine activité de gaspillage, il est dit en mode conditionnel[6] : « [c’est comme] si avec ceux-ci [c.-à-d. vos biens] vous corrompiez les autorités afin de dévorer partie des biens des gens injustement, et ce, sciemment ». Autrement dit, cela est aussi coupable que de soudoyer les « autorités »[7] tribales pour voler « injustement » l’argent d’autrui. Par cette dépense, vous achetez le jugement des autres, mais en réalité vous « dilapidez vos biens entre vous en pure perte », car cela ne vous sera d’aucun secours auprès de Dieu et un pareil étalage ne vous procurera aucune « piété », votre pèlerinage ne sera qu’ostentation et affectation.

Le v189 vérifie le contexte d’énonciation : « et, ils t’interrogent quant aux nouvelles lunes, réponds : Ce sont des repères temporels pour les gens et le pèlerinage. » Il s’agit d’une question[8] posée réellement au Prophète par des musulmans, lequel en fonction de la réponse qu’il est chargé de transmettre indique que l’on s’interrogea, non pas sur la validité du “calendrier” lunaire : les « repères temporels » par « nouvelles lunes »,[9] mais sur la perpétuation du pèlerinage : « et le pèlerinage »[10] en des dates déterminées. En d’autres termes, la question fut : le Coran allait-il abolir l’ancien culte voué au Temple sacré et à la Kaaba ? Il appert donc que des musulmans avaient l’intention d’accomplir un « pèlerinage » et, tout comme il vient d’être sévèrement blâmé les surenchères traditionnellement de mise lors des préparatifs, il est ici critiqué une coutume de l’anté-islam ou jâhiliya : pénétrer « par l’arrière des tentes »[11] lorsque l’on est en état de sacralisation en s’interdisant, pour signifier son engagement, de passer par l’entrée habituelle. Bien qu’aucune des nombreuses sources à ce sujet ne soit authentifiée et qu’elles soient assez labiles, l’on peut valider à partir de l’indication littérale cette compréhension, car en toutes les cultures anciennes les processus d’inversion ont toujours fait partie des rituels de sacralisation et/ou de magie.[12] Ce comportement est donc rationnellement rejeté par le Coran qui pose que « la piété ne consiste pas » en un tel acte ostentatoire, fût-il symbolique, mais que la piété est une disposition spirituelle : « la piété est crainte pieuse ». Ce type de pratique est sans fondement et l’homme pieux et sincère s’inscrit dans la normalité, il passe « par l’entrée avant des tentes », ce n’est pas le paraître qu’il travaillera, mais l’être. Le pèlerin se mettra en quête de Dieu en cultivant en lui cette relation d’humble soumission à Son Seigneur : « craignez pieusement Dieu », ainsi sa démarche lui permettra-t-elle de croître en piété : « puissiez-vous prospérer », c’est-à-dire spirituellement.

– L’Exégèse ne semble avoir eu aucune difficulté à lire ce verset en tant qu’unité totalement indépendante. Ce faisant, elle put utiliser le v188 comme argument coranique interdisant la corruption des juges, nous avons montré qu’il ne s’agissait que d’une comparaison allégorique. Nonobstant, il a été annexé à ce verset un hadîth entérinant définitivement cette lecture erronée ; d’après Abdu–llâh ibn ‘Umar : « Le messager de Dieu a maudit celui qui verse un pot-de-vin et celui qui l’accepte. » Bien que l’on ne puisse que valider cette réprobation de la corruption, il n’est pas si sûr que cette parole soit du Prophète.[13] Quoi qu’il en soit, la citation de ce hadîth en référence à ce verset est un contresens textuel que l’on ne peut raisonnablement attribuer au récepteur de ladite révélation. Nous noterons que la mésinterprétation de ce verset a pour effet direct d’isoler ce verset de son contexte d’insertion et ainsi de créer le fameux “effet catalogue” dont souffre le Coran, non pas par nature, mais en tant que conséquence de ce séquençage exégétique.

Dr al Ajamî

[1] Tout comme son symétrique [c.-à-d. le Chapitre 4 de la Partie I] ce Chapitre 7 sera le plus long de la Partie II et couvrira des vs 168 au 242. Ainsi, si le Chapitre 4 correspondant traitait de la genèse historique du judaïsme selon une approche critique intertextuelle, ce Chapitre 7 est consacré aux linéaments du proto-islam.  Pareillement, il est constitué de quatre sous-chapitres dont le premier, vs168-187 est composé parallèlement de 4 paragraphes que nous nommerons selon leurs thématiques : § 1. De l’Interdit et du Tabou : vs168-173 ; § 2. Du Livre et de la Coutume : vs174-182 ; § 3. Du Jeûne et de la piété universelle : v183 ; § 4. De la fidélité à l’Alliance : vs184-187.

[2] En ce v29 l’on traduit : « Ne dévorez pas mutuellement vos biens injustement… », verset qui effectivement vise à moraliser les rapports d’argent. Ce verset au demeurant sera adressé spécialement aux croyants alors que notre v188 concerne aussi les Arabes polythéistes.

[3] Pour la définition coranique de la piété/al–birr, cf. v177.

[4] Litt. « et vous le savez », ce qui dans le contexte signifie que vous savez parfaitement que par la manifestation de votre générosité intéressée vous achetez le jugement des autres.

[5] Sous un autre aspect, l’on retrouve trace de cette critique en S9.V19.

[6] Grammaticalement, il nous faut constater que si le premier verbe ta’kulû/manger, dévorer, dilapider » est un impératif précédé de la particule de négation «  », le second « tudlû » est dit tronqué et peut correspondre à un subjonctif ou à un conditionnel. Sur cette particularité de la langue coranique, cf. S47.V35. Nous avons détaillé la bataille grammaticale et exégétique autour de ce verset en : http://oumma.com/Que-dit-vraiment-le-Coran-Guerre,4775

[7] Le terme ḥukkâm est le pluriel de ḥâkim, mot qui à l’époque de la Révélation qualifiait le sayyid, le maître de la tribu, celui qui détenait l’autorité, qui arbitrait les litiges, d’où notre « autorités ». Le sens de juge est anachronique, il n’apparaîtra qu’après que le monde musulman se soit doté d’un système judiciaire. Il est donc faux de citer ce verset pour condamner la corruption de la justice, le principe général de cette condamnation est plutôt formulé en S5.V2.

[8] Nous avons montré au v186 que l’absence de marqueur de réponse, en l’occurrence l’impératif qul/dis ou réponds, signalait que la question supposée n’était que rhétorique. À présent, la présence de ce marqueur indique formellement qu’il s’agit d’une question réellement posée, elle inaugure une série de sept questions qui structureront les chapitres consacrés aux linéaments du proto-islam.

[9] « nouvelles lunes » mis pour le pluriel ahilla et valant tant pour les premiers jours du mois que pour les derniers.

[10] Le terme ḥajj, même ici grammaticalement déterminé par l’article : al–ḥajj, a en arabe coranique une signification moins spécifique que celle que lui conférera l’Islam et il désigne tout pèlerinage y compris celui nommé ‘umra.

[11] Le contexte : un voyage de pèlerinage et la tradition bédouine, indique que le pluriel buyût/sing.bayt signifie tentes et non pas maisons. De même, le mot bâb vaut à l’origine pour portière et ne prit le sens de porte que lorsque la langue arabe sortit de son berceau bédouin. En certains récits exégétiques, l’on voit des hommes percer l’arrière ou le dessus de leur maison pour ne plus passer par la porte d’entrée. Ces histoires ne peuvent être retenues, elles trahissent seulement la culture urbaine de leurs auteurs, culture à l’évidence post-coranique. Pareillement, l’on ne peut valider les propos, contradictoires, qui attribueraient ces curieuses pratiques aux aḥmas, dont on ne connaît ni la définition précise ni la réalité historique.

[12] Retourner son manteau lors de la prière de demande de pluie ou istisqâ’ est une survivance de ces pratiques païennes introduites en l’Islam.

[13] Ce hadîth est rapporté par Ibn Ḥanbal, Abû Dâwûd, at–Tirmidhî et d’autres, la présence du transmetteur al Ḥârith ibn Abder-Raḥmân dans la chaîne de transmission, l’isnâd, ne lui permet pas d’être classifié ṣaḥîḥ, authentifié. De plus, il serait délicat d’admettre que le Prophète ait pu maudire des créatures, aussi viles fussent-elles.