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S2.V139-141 : « Dis : « Controverseriez-vous avec nous au sujet de Dieu alors qu’Il est notre Seigneur et le vôtre et que nos actes nous incombent comme à vous les vôtres et que nous Lui sommes sincères ? [139] Ou bien soutiendrez-vous qu’Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les Tribus étaient Juifs ou Chrétiens ? » Dis : « Êtes-vous les plus savants ou est-ce Dieu ! » Qui de plus injuste que celui qui dissimule devers lui un témoignage venant de Dieu ! Or, Dieu n’est point sans savoir ce que vous œuvrez. [140] Cette communauté a passé ; à elle ce qu’elle a acquis, et à vous ce que vous aurez acquis. Vous ne serez point interrogés quant à ce qu’ils œuvrèrent. »

–v139-140 : Après l’appel vibrant au « Baptême de Dieu » au nom de l’unité monothéiste du credo et de l’Alliance d’Abraham, le Coran revient sur les termes de la pseudo polémique des vs135-136 qui avait introduit ce paragraphe. Ainsi, Muhammad est-il donc à nouveau le locuteur théorique : « Dis : Controverseriez-vous avec nous ». Dans ce contexte long, controverser « au sujet de Dieu » signifie que les uns comme les autres prétendent à ce que Dieu aurait passé avec eux une Alliance/millah qu’Il aurait refusée à d’autres, alors que tous croient au même « Dieu » et que chacun l’adore en fonction de sa propre religion, puisqu’Il « est notre Seigneur et le vôtre ».[1] Pour le Coran, la Seigneurialité de Dieu exprime le rapport d’adoration librement consentie de la part du serviteur-adorateur/abd.[2] Il n’y a de ce fait aucune élection et le Salut ne dépend que de la vertu des actes : « nos actes nous incombent comme à vous les vôtres », nous sommes donc de ce point de vue tous égaux vis-à-vis de Dieu, cf. le Salut universel.

– Ceci n’est rien d’autre qu’un rappel du credo d’Abraham : croire « en Dieu et au Jour Dernier », v126, ce Jour étant celui où les hommes seront jugés par leur « Seigneur » en fonction de leurs « actes », principe axiomatique posé dès le v112 et maintenu en filigrane tout au long de ce Chapitre 5. Pourquoi donc nous opposer puisque nous ne détenons pas les clefs du Salut autrement que par la valeur de nos « actes » et « que nous Lui sommes sincères », c’est-à-dire que tous nous croyons sincèrement[3] en Dieu. En reprenant en sa conclusion le thème du v135, le Coran porte l’estocade : « ou bien soutiendrez-vous qu’Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les Tribus étaient juifs ou chrétiens ». Autrement dit, qu’il s’agisse du judaïsme ou du christianisme, peut-on se prétendre de l’Alliance d’Abraham, alliance universelle à titre exclusif sans être dans l’obligation d’affirmer qu’Abraham était juif ou bien chrétien ? Raisonnement aporétique insoutenable, à moins de vouloir réécrire l’histoire et « Êtes-vous les plus savants ou est-ce Dieu » [4]  sur ce que fut Sa volonté le jour où Il fit d’Abraham le patriarche des monothéismes, cf. v124. Aussi, qui veut s’approprier l’Alliance abrahamique à son unique bénéfice est des « plus injuste » puisqu’à cette fin « il dissimule devers lui un témoignage » attestant de la non-exclusive du Salut qui lui était parvenue de la part « de Dieu » par l’intermédiaire des prophètes du lignage du Patriarche Abraham. L’ensemble de ces positions et totalement vain et inutile, il n’est d’aucune utilité en matière de foi et ne retire rien au fait qu’au Jour Dernier seuls nos actes seront pris en ligne de compte : « or, Dieu n’est point sans savoir ce que vous œuvrez ».

– v141 : Ce verset est en apparence identique au v134, mais, présentement, c’est la transposition de contexte qui élargit la portée de ce verset. Aussi, au delà des allocutaires du v134 : les Fils d’Israël médinois, ce sont tous les juifs et chrétiens ainsi que les musulmans qui sont à présent concernés. Le message est clair : nul n’aura à rendre compte, qu’il s’agisse de bien ou de mal, de ce qu’auront réalisé ces premières générations de l’Alliance d’Abraham, c’est-à-dire Abraham, ses fils dont Ismaël et Isaac, Jacob fils d’Isaac et tous les fils de Jacob. Nous l’avions dit en conclusion au v134, il est vain, que l’on soit juif, chrétien ou musulman, de se réclamer de l’Alliance d’Abraham pour en tirer une quelconque suprématie, c’est à l’œuvre que se juge l’excellence, non au lignage, fût-il spirituel. Telle est la conclusion apportée à ce cinquième et dernier chapitre de la Partie I de Sourate « La Génisse ».

Dr al Ajamî

[1] Litt. « Il est notre Seigneur et Il est votre Seigneur ».

[2] Cf. S1.V5. Contextuellement, ce rappel du rapport de seigneurialité éclaire le sens de l’incise du v138 : « C’est Lui que nous adorons ».

[3] L’arabe mukhliṣ signifie pur, sans mélange, d’où en matière de sentiment : sincère. De même sincère est un dérivé au sens figuré du latin sinceritas : pureté, intégrité.

[4] Il s’agit de la troisième question posée en ces deux versets. Syntaxiquement, il est possible de segmenter le texte différemment, arguments et questions étant mêlés, procédé fréquent en arabe et peu usuel en français, mais cela ne modifie rien au sens global du propos.