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 S2.V|–272-274 : «  |– Tout ce que vous aumônez comme bien est à votre avantage, tout ce vous aurez dépensé en vue de la Face de Dieu et tout ce que vous aumônerez comme bien vous sera restitué, vous ne serez pas lésés. [272] Pour les pauvres, ceux qui sont dans le besoin sur le chemin de Dieu et ne trouvent aucune issue sur terre – celui qui l’ignore les pense au large de par leur dignité, mais tu les reconnais à leur aspect et à ce qu’ils ne sollicitent pas les gens avec insistance – tout ce que vous aumônerez comme bien, Dieu en est parfaitement Savant. [273] Ceux qui aumônent leurs biens de nuit comme de jour, en secret ou ouvertement, auront leur récompense auprès de leur Seigneur et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. [274] »

– Il s’agit là de la conclusion des deux paragraphes précédents entièrement dédiés à la charité, la troisième des vertus théologales coraniques.[1] Il précise à nouveau que « tout ce que vous aumônez » a une double finalité à condition que ce soit « en vue de la Face de Dieu ». Premièrement : ici-bas ; la charité soulage la souffrance des « pauvres », ceux que le Coran qualifie comme étant « dans le besoin sur le chemin de Dieu », c’est-à-dire en difficultés en leur vie, difficultés que l’expression même « sur le chemin de Dieu »[2] sous-entend comme passagères et non tel un état définitif, la description des « pauvres » qui va être donnée par la suite le confirmera. Deuxièmement, il s’agit d’un investissement pour l’Au-delà : « tout ce que vous aumônerez comme bien vous sera restitué » et « ceux qui aumônent leurs biens », sans aucun doute, « auront leur récompense auprès de leur Seigneur ». L’on note une triple répétition du fait d’aumôner ainsi que du mot « bien » par les termes khayr et amwâl, ce qui semble recouvrir le don de toutes les catégories de biens qui ont été mentionnées dans les paragraphes précédents.[3] En parallèle à la définition du croyant sincèrement charitable qui a été développée tout au long de ces deux paragraphes, nous est ici donnée celle des véritables pauvres/al–fuqarâ’,[4] v273. Ils sont, certes, « dans le besoin », mais la cause en est indiquée : ils « ne trouvent aucune issue sur terre »,[5] ce qui suppose a contrario qu’ils cherchent une solution à leur situation. De ce fait, ils conservent en leur attitude de la « dignité », c’est-à-dire celle de toute personne vivant de son travail et « tu les reconnais à leur aspect »,[6] car il n’affecte pas l’air désespéré et dépenaillé des mendiants de métier[7] et, à la différence de ces miséreux professionnalisés, ils « ne sollicitent pas les gens avec insistance », leur décence les retient de se conduire ainsi. En conséquence de quoi, « celui qui l’ignore/al–jâhil »[8] ne reconnaît pas leur situation réelle et « les pense au large » et non pas « dans le besoin ». Bel éloge de la dignité humaine, même au cœur des pires difficultés et, en miroir, exaltation de l’entraide positive, une charité conçue et destinée non point uniquement pour aider les nécessiteux à subsister, mais, plus encore, pour permettre de redonner ou maintenir la dignité des plus pauvres. En cette perspective, « tout ce que vous aumônerez comme bien, Dieu en est parfaitement Savant » et, l’ostentation précédemment décriée n’est plus à envisager, car ce genre de donateur hypocrite évite ce genre de “pauvres”. Ainsi, toutes les occasions et manières de donner sont-elles agrées et peu importe qu’ils « aumônent leurs biens de nuit comme de jour, en secret ou ouvertement », v274, puisque cela émane de bienfaiteurs sincères qui savent reconnaître « à leur aspect »[9] ces tout aussi honnêtes pauvres. In fine, il est rappelé que le mérite attendu de la charité ne saurait être pour le croyant qu’en l’Au-delà : « récompense auprès de leur Seigneur et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés ».

– L’Exégèse, nous l’avons signalé, n’a pas lié au v271 le segment « ne t’incombe point leur guidée » s’adressant réellement au Prophète. De ce fait, il ne constituait plus une critique envers les musulmans, mais cela obscurcissait conséquemment le sens plus qu’il ne l’éclairait. L’on a donc imaginé qu’il s’agissait là de dire : « Ô Muhammad il ne t’incombe pas de guider les juifs, les chrétiens et les polythéistes ». Pour faire avouer entre les lignes au Coran cette curieuse affirmation totalement hors contexte, il faudrait plus que l’avis maïeutique d’un Ibn ‘Abbâs.[10] Cette idée ne repose en réalité que sur un paradigme cher aux exégètes : les musulmans étant bien guidés ce sont les autres qui méritent de l’être, mais l’on ne voit pas en cette approche le rapport avec les aumônes. C’est alors encore Ibn Abbâs qui est chargé de nous apprend alors que les musulmans se refusaient à faire des aumônes aux polythéistes et ce verset condamnerait cela. Plus subtil, toujours selon Ibn ‘Abbas, décidément bien versatile, ce verset indiquerait au Prophète qu’il doit priver les juifs et les chrétiens d’aumônes afin de les obliger de rentrer en Islam pour en bénéficier. Il est grave de supposer que le Prophète puisse avoir eu comme calcul de laisser dans la misère les nécessiteux parmi les Gens du Livre pour les contraindre à s’islamiser ! De manière contradictoire, l’on a aussi affirmé que les aumônes devaient être à « votre avantage »,[11] c’est-à-dire à l’unique bénéfice de votre communauté. À titre d’illustration restrictive, l’on rapporta que les « pauvres » cités en ce verset étaient une fraction de musulmans déjà sans fondement mis en scène au v267, les ahlu–ṣ–ṣaffa, résidant dans l’arrière-salle de la Mosquée du Prophète et qui, voués à Dieu, vivaient de la charité des gens. Contre tous ces avis émis en dépit du Coran, nous aurons largement démontré que la signification comme la portée de cette conclusion coranique était parfaitement générale, tout comme le sont l’élan et l’acte de charité sincère, la générosité n’est pas fonction des destinataires, mais de l’intention du donateur et « Dieu en est parfaitement Savant ».

Dr al Ajamî

[1] À savoir : la foi, l’espérance, le bien. Voir v25 et v277.

[2] Locution se comprenant donc en un sens concret. Pour les différentes significations de la locution fî sabîli–llâhi, voir note v195.

[3] Pour mémoire : numéraire, matériel, en nature.

[4] Cette idée est renforcée par le choix ici du terme fuqarâ’, pluriel de faqîr, qui évoque l’homme dont le dos est brisé par les circonstances, mais qui est potentiellement capable. En degré, il s’agirait du pauvre, alors que le miséreux, le pauvre dénué de tout, serait désigné par le terme miskîn, mot qui ne dérive pas de la racine sakana, mais provient de l’arabisation d’un schème d’origine syriaque.

[5] L’expression arabe lâ yastaṭî‘ûna ḍarban fî–l–arḍi peut être traduite de diverses manières, mais le sens en est clair : c’est ne pas avoir la possibilité de subvenir à ses besoins.

[6] Le tutoiement est ici propre à la rhétorique arabe du discours direct, il ne s’adresse en rien au Prophète comme d’aucuns l’ont supposé.

[7] Nous rappelons que dans l’antique Monde, mais encore aujourd’hui dans certains pays, y compris les pays dits musulmans, il existe de véritables castes de mendiants faisant profession et mode de vie de la mendicité.

[8] Le terme jâhil est ici constamment traduit par ignorant, terme ambigu qu’il faudrait en ce cas entendre au sens premier qu’il a en français : celui qui ne sait pas, qui ignore, sens qu’il possède de même en arabe, d’où notre : celui qui l’ignore.

[9] Pour sîmâ/aspect et non pas marque distinctive.

[10] Lui sont prêtés divers commentaires de ce type, dont un difficilement authentifié par al–Ḥâkim et an–Nasâ’î.

[11] En arabe, il s’agit de la locution li-anfusi-kum qui signifie aussi : pour vous-mêmes.