Print Friendly, PDF & Email

S2.V267-269 : « Ô vous qui croyez ! Aumônez des bonnes choses que vous avez acquises et de celles que Nous avons pour vous fait sortir de terre. Et ne choisissez pas intentionnellement ce qui en est le plus mauvais pour en faire l’obole alors que vous ne le prendriez vous-mêmes que les yeux fermés. Sachez que Dieu Se suffit et qu’Il est Digne de louanges. [267] Le Shaytân vous fait craindre la pauvreté et vous incite ainsi à l’immoralité, alors que Dieu vous promet indulgence de sa part et surcroît de grâce ; Dieu est Infini, parfaitement Savant. [268] Il donne la sagesse à qui veut, et celui à qui aura été accordé la sagesse aura reçu un bien abondant, mais n’en ont conscience que les doués de raison. [269] »

– Sont à présent envisagées les aumônes autres qu’en numéraires/amwâl et par « bonnes choses/ṭayyibât[1] que vous avez acquises » l’on entend les produits de l’élevage étant donné que « celles » que Dieu a « fait sortir de terre » sont nécessairement les récoltes. Tout comme donner de l’argent pouvait être accompagné de mauvais comportements : mépris du pauvre et/ou ostentation, cf. v262-264, donner de ses biens en nature peut-être corrompu par le fait de choisir « intentionnellement ce qui en est le plus mauvais pour en faire l’obole ». Cet irrespect du nécessiteux, qu’un tel geste humilie, avilit aussi celui qui agit ainsi et altère sa foi : « Vous n’atteindrez point la piété tant que vous ne ferez pas largesse de ce que vous aimez ».[2]  Ce n’est là qu’une tromperie mal intentionnée, puisque « vous ne le prendriez vous-mêmes que les yeux fermés » et cet acte est assimilé à du déni de Foi de par le parallélisme structurel et parce qu’il revient à suivre nos propres suggestions sataniques : « le Shaytân vous fait ainsi craindre la pauvreté et vous incite à l’immoralité », v268. L’on retrouve là un classique argument faussement rationnel spécifique de la corruption par l’homme de sa propre conscience : donner pourrait faire « craindre la pauvreté », argument d’hypocrisie que le Coran balaie du revers : « sachez que Dieu Se suffit et qu’Il est Digne de louanges ».[3] Dieu « Se suffit », c’est dire qu’Il n’attend pas après les hommes pour nourrir les êtres et y pourvoit Lui-même, et Il est « Digne de louanges », car en réalité il subvient largement aux besoins,[4] qualité divine qui appelle gratitude et générosité, la générosité étant la manifestation de la gratitude sincère. Sous le régime de cette abondance sur-naturelle, ce ne sont donc que les hommes qui organisent la pénurie et la pauvreté, le plus souvent par âpreté aux gains et pour des raisons politiques ou spéculatrices. L’ensemble de ces comportements mauvais est ce par quoi ici le penchant satanique de l’Homme l’« incite à l’immoralité ».[5]

À l’inverse, la foi, la sincérité, l’altruisme sont ce par quoi « Dieu vous promet [6] indulgence de sa part et surcroît de grâce[7] ». La relation désintéressée aux biens de ce monde, la sincère et probe générosité, la saine empathie à l’égard des nécessiteux et la juste répartition des richesses sont qualifiées de « sagesse »,[8] car si tous les hommes savaient partager les biens immenses que Dieu leur octroie, il n’y aurait plus de misère sur Terre, voilà pourquoi il est dit : « et celui à qui aura été accordé la sagesse aura reçu un bien abondant », v269. De fait, il est précisé que Dieu « donne la sagesse à qui veut », indication classiquement commentée et traduite par : « Dieu donne la sagesse à qui Il veut ». Or, si tel était le cas, Dieu en ne choisissant d’offrir cette sagesse qu’à « qui Il veut » au lieu de l’attribuer à tous les hommes serait alors personnellement responsable de la misère par gabegie et malversation des biens qu’Il a par ailleurs Lui-même généreusement dispensés !  En ce segment, il nous faut donc comprendre différemment la construction syntaxique, ce dont notre traduction témoigne, car en « Il donne la sagesse à qui veut » ce n’est plus Dieu le sujet de il veut/yashâ’, mais l’homme de bonne volonté qui demande à Dieu de lui donner la sagesse, octroi que Dieu ne lui refuse jamais.[9] Ainsi, comme le rappelle la conclusion de ce verset : puisque « n’en ont conscience[10] que les doués de raison », il est attendu que l’irresponsabilité et la tyrannie matérielle dominent. Le constat est amer, mais réaliste. Il implique la responsabilité directe de l’homme et non point celle de Dieu.

– L’Exégèse a fortement limité la dimension sociale de ces versets et, bien que l’on proposa de nombreuses interprétations, la tendance globale fut de réduire le champ d’action de cet humanisme au simple aspect canonique et légaliste du don institutionnalisé par l’islam : la zakât. Il n’est pourtant nullement fait mention de zakât en ces versets et le verbe anfiqû/dépensez, que nous traduisons aussi par « aumônez », ne prête pas à confusion. L’on a donc produit plusieurs circonstances de révélation, multiplicité qui en soi trahit la forgerie,[11] et dont une a pu néanmoins être nantie d’une chaîne de transmission dite authentique : « Ce verset [S2.V67] a été révélé à notre sujet, les Ansâr. Nous possédions des dattiers et certains d’entre nous amenaient un ou deux régimes de dattes qu’ils suspendaient à la Mosquée. Il arriva qu’un des occupants de l’arrière-salle [aṣ–ṣaffa], lesquels n’avaient pas de quoi se nourrir, frappât de son bâton un de ces régimes et fit tomber les dattes, mûres ou pas, et en mangea. Après quoi, un homme qui n’avait guère d’inclination au bien apporta des régimes de dattes desséchées de très mauvaise qualité et les suspendit. C’est alors que Dieu révéla {Ô vous qui croyez ! Aumônez des bonnes choses que vous avez acquises et de celles que Nous avons pour vous fait sortir de terre. Et ne choisissez pas intentionnellement le plus mauvais pour en faire l’obole alors que vous ne le prendriez vous-mêmes que les yeux fermés.} Le Prophète dit : Si l’on offrait la même chose à l’un de vous il ne le prendrait qu’à contre-cœur et honteux. Par suite, nous n’apportions que le meilleur de ce que nous avions. »[12]  Cette paraphrase imagée a pour fonction d’illustrer le Coran, rendre concret ce qui était conceptuel. Cependant, notre verset ne mettant en avant que l’aumône et la charité, il ne pouvait y être fait mention directe de la zakât. L’on procéda donc à la deuxième étape : interpréter ce commentaire, c’est Ali qui en sera chargé par la Tradition : « Ce verset a été révélé au sujet de la zakât obligatoire, car certains triaient les régimes de dattes et mettaient de côté les bons de sorte que lorsque le collecteur de la zakât passait, ils lui donnaient les plus mauvais. » Généralement, ce type de propos est alors non authentifié, c’est le cas. Troisième étape, le glissement de sens ainsi produit permet par suite de s’affranchir totalement de la réalité textuelle et d’opérer à l’interprétation de l’interprétation. De la sorte, notre verset devient virtuellement une [pseudo] référence scripturaire concernant la zakât et, plus encore, la base d’un raisonnement analogique rendant illicite le fait de donner pour la zakât des produits de mauvaise qualité. Ces manipulations exégétiques surinterprétatives témoignent de la démarche suivie par l’Islam pour parvenir à transformer la charité en impôt obligatoire… Sur ce point, l’on se reportera à notre étude critique du concept de zakât en tant qu’impôt non-coranique.[13]

Dr al Ajamî

[1] Lorsque le Coran emploie le féminin pluriel ṭayyibât, il désigne par là les comestibles, ṭayyib signifiant bon, agréable il est logique de traduire ce pluriel par bonnes choses, cf. par exemple v57 & v172. Il en est de même pour les vingt-cinq occurrences du terme, excepté en S24.V26 où il qualifie à l’évidence les bonnes personnes.

[2] S3.V92. L’on parvient à donner ce que l’on aime le plus lorsque qu’on le fait pour l’amour de Dieu comme l’indique le verset complémentaire : « La vertu ne consiste point à ce que vous orientez vos faces vers le Levant et le Couchant. Mais la piété est de croire en Dieu, […] tout en donnant de son bien par amour pour Lui… », v177.

[3] A l’identique du v263 : « Bonne parole et bienveillance valent mieux qu’aumône suivie de mépris, car Dieu Se suffit et est Longanime. »

[4] Cf. S34.V24 : Dieu en tant qu’unique nourricier ; S 40.V64 : Dieu en tant que pourvoyeur des bonnes choses ; S16.V18 : les bienfaits de Dieu sont innombrables.

[5] Selon la rhétorique coranique, le Shaytân représente les penchants négatifs de l’Homme, cf. notamment : Adam et l’Homme selon le Coran et en Islam, S2.V30 et le v208. Le Shaytân n’est pas une entité maléfique ordonnant à l’homme de mal agir, il est ce qui de notre propre conscience susurre le mal, nous y incite. L’on se doit donc de traduire le verbe amara par inciter et non pas ordonner, commander, ou autres équivalents. L’on pourra lire S14.V22 : « [le Shaytân dit] : Je n’avais sur vous aucune autorité, je n’ai fait que vous appeler et vous m’avez répondu, ne vous en prenez qu’à vous-mêmes… »

[6] Il s’agit du verbe wa‘ada qui signifie aussi bien promettre le bien que promettre le mal, menacer. En ce verset, le Coran l’a utilisé pour la promesse de Shaytân, nous l’avons alors traduit par : « le Shaytân vous fait craindre la pauvreté ». Concernant la promesse de Dieu, nous avons gardé le premier sens : « Dieu vous promet l’indulgence », voir au v271 les conséquences de sens.

[7] En ce verset l’ordre syntaxique des termes est inversé, car on devrait écrire logiquement : « Dieu vous promet grâce et indulgence de sa part » cette inversion se justifie de par la symétrie recherchée vis-à-vis de la double action de Shaytân : pauvreté et immoralité.  Par ailleurs, nous avons traduit contextuellement le mot faḍl, qui d’ordinaire signifie grâce, par : « surcroît de grâce », l’idée étant : n’ayez pas de crainte à donner, Dieu vous donnera un surcroît de bien, c’est-à-dire plus que vous n’avez donné.

[8] L’on notera donc que le mot « sagesse » doit être le cas présent être nanti d’une minuscule, alors que nous l’écrivons “Sagesse” lorsque ce terme désigne la Sagesse intrinsèque à la Révélation et aux révélations.

[9] Cette solution est grammaticalement correcte. La locution employée en ce verset : yu’tî–l–ḥikmata man yashâ’u peut littéralement soit signifier : « Il [Dieu] donne la sagesse à qui Il veut » soit : « Il donne la sagesse à qui veut [qu’Il la lui donne] ». C’est le contexte et l’aporie mise à jour qui, présentement, oriente vers le deuxième choix.

[10] De ces mots : « en ont conscience ». La locution ûlû–l-albâb/doués de raison est ici associée au verbe tadhakkara qui dépasse alors les notions de se rappeler, se souvenir, penser à.

[11] Pour notre critique méthodologique, voir : Circonstances de révélation ou révélations de circonstance : asbâb an–nuzûl ?

[12] Hadîth difficilement authentifié. Il a été rapporté selon al–Barrâ’ par at–Thirmidhî qui le classifie ṣaḥîḥ gharîb, ainsi que par Ibn Mâjah et al–Ḥâkim, et ce, par cette unique chaîne de transmission.

[13] Cf. La Zakât selon le Coran et en Islam.