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S2.V265-266 : « Mais, la parabole de ceux qui aumônent leurs biens par désir de l’agrément de Dieu et en tant que ferme engagement d’eux-mêmes est à l’image d’un jardin à flanc de coteau. Une averse l’arrose et voilà qu’il donne ses fruits en abondance et, si ce n’est l’averse, la rosée. Dieu, de ce que vous œuvrez, est parfaitement Clairvoyant. [265] L’un de vous aurait-il aimé posséder une plantation de palmes et de vignes au pied duquel courent ruisseaux et en lequel il aurait toutes sortes de fruits. Mais, alors que la vieillesse le rattrape, ses enfants encore en bas âge, voilà que la frapperait une tempête de poussières brûlantes, la desséchant. C’est ainsi que Dieu explicite pour vous les versets, puissiez-vous méditer ! [266] »

– Le v265 est l’antithèse allégorique de la fausse charité ostentatoire développée au v264. Les croyants « qui aumônent leurs biens par désir de l’agrément de Dieu » étant l’opposé de « qui dépense son bien ostentatoirement », le segment « par désir de l’agrément de Dieu » celui de « sans croire en Dieu et au Jour Dernier », v264, et la locution « en tant que ferme engagement d’eux-mêmes »[1] celui de : « par le mépris et l’humiliation », l’ensemble décrivant la sincérité versus hypocrisie. Du point de vue de la symbolique, au rocher stérile du don par ostentation du v264 répond « l’image d’un jardin à flanc de coteau », notons qu’ainsi situé il ne peut prospérer que par les effets de l’eau généreuse. Cette parabole de la multiplication du bien, tel « un grain donnant sept épis, en chaque épi cent grains », v261, amplifie la fertilité spirituelle du don généreux qui, comme l’eau d’une « averse », offre en retour « ses fruits en abondance ».[2] Non point pour cela que l’eau ait à être quantitativement importante, la sincérité est purement qualitative et une simple « rosée » y suffit.[3] Aussi, l’aumône est-elle avant tout un geste pleinement désintéressé par « désir de l’agrément de Dieu », l’expression de la sincérité, ce qui en ce verset ne s’entend que pour l’Ici-bas, le don en tant que perspective spirituelle, cf. v263, et c’est en cela que « Dieu, de ce que vous œuvrez, est parfaitement Clairvoyant ».

Ceci est du reste confirmé par le v266, lequel pour être compris doit être lu contextuellement. En effet, à la différence du v265, rien n’indique textuellement que les mots : « l’un de vous aurait-il aimé posséder une plantation de palmes et de vignes… », soient constitutifs d’une parabole. Cette « plantation » n’est donc pas l’antinomie de la roche stérile du v264, il est un verger irrigué dû au travail de l’homme, il exemplifie l’amour que l’homme porte aux biens de ce bas-monde et la non-question : « l’un de vous aurait-il aimé posséder une plantation », ne nécessite pas même ici de réponse, il a été toutefois stipulé que l’Homme porte « aux biens, un amour ardent ».[4] Mais les biens de ce monde sont passagers, le temps passe et l’homme est rattrapé par « la vieillesse » et, au crépuscule de sa vie, alors qu’il pensait avoir œuvré pour son bien et pour assurer le devenir de descendants, ni lui ni « ses enfants encore en bas âge » n’ont la force de poursuivre cet effort. Ce qu’il croyait être en sa possession, s’avère n’être qu’éphémère, qu’une « tempête de poussières brûlantes » vient à frapper son luxuriant jardin et le voilà totalement desséché, sans fruit aucun.[5] La finale : « c’est ainsi que Dieu explicite pour vous les versets,[6] puissiez-vous méditer » signifie qu’en fonction de la philosophie de ce paragraphe notre v266 enseigne qu’il est conseillé de ne pas surinvestir ici-bas en omettant de partager et d’être solidaire. L’homme ne doit pas se perdre à la poursuite effrénée des biens à son seul bénéfice, la richesse n’est pas une fin en soi, mais elle doit être le « jardin » et la « plantation » dépensés « en vue de Dieu » dont le partage sera l’eau généreuse que l’on offre et, la sincérité, le pouvoir qui lui permet de fructifier notre mission humaniste et spirituelle.

– L’Exégèse a beaucoup divergé sur le sens du v266, essentiellement du fait qu’elle y a vu une parabole plus ou moins identique aux précédentes. Nous avons souligné qu’il ne s’agissait pas d’une parabole. Une de ces interprétations a été rapportée sous l’autorité de Ubayd ibn ‘Umayr par al Bukhârî en son Chapitre consacré au tafsîr : « Un jour, ‘Umar demanda aux compagnons du Prophète qu’elle était leur opinion sur le verset : {L’un de vous aimerait-il posséder un jardin de palmes et de vignes, etc.} Ils répondirent : Dieu en est le plus savant ! À ces mots, Umar s’empourpra et s’écria : “Dites : Je sais, ou bien dites : Je ne sais pas !” Alors, Ibn ‘Abbâs dit : Je sais à son sujet quelque chose, ô Prince des croyants. Alors, dis-le, mon frère, et sans fausse modestie. Ibn ‘Abbâs répondit : C’est une parabole au sujet d’une œuvre. Et de quelle œuvre demanda ‘Umar ? Ibn ‘Abbâs dit : D’une œuvre. Alors ‘Umar dit : c’est au sujet d’un homme riche qui agit dans l’obéissance à Dieu. Puis, Dieu lui envoie le Satan et il agit alors dans la désobéissance jusqu’à que toutes ces œuvres soient ruinées. » Au-delà de l’aspect surinterprété du propos, commentaire qui n’éclaire guère le sens au demeurant, ce qui retiendra notre attention est la critique finement glissée d’une attitude courante chez les exégètes et les juristes ayant tendance à ponctuer, conclure et dédouaner leurs avis, pourtant péremptoires, par la formule consacrée : allâhu a‘lam/Dieu en est le plus savant ! Notons que le règlement de compte d’École exégétique qui transparaît en ce hadîth atteste en soi de l’anachronisme y présidant. Ceci traduit aussi le fait que dans les premiers siècles de l’élaboration de l’Islam l’exercice de la raison avait encore droit de citer. Du point de vue paradigmatique, ‘Umar est ici la figure de la raison pure et Ibn ‘Abbâs celle du bigot empêtré dans le littéralisme[7] et une science qui ne serait faite que de connaissances transmises.

Dr al Ajamî

[1] Cette symétrie de construction permet de résoudre les spéculations théoriquement possibles autour du sens de la locution « wa tathbîtan min anfusi-him » que nous avons donc rendue par : « et en tant que ferme engagement d’eux-mêmes ».

[2] « en abondance » pour deux fois le double, à mettre en lien avec « Dieu accordera le double à qui veut » au v261.

[3] Nous signalerons que le mot rosée/ṭâll est directement emprunté à l’araméen et qu’il semble avoir été omis des listes classiques et contemporaines recensant le vocabulaire coranique dit non-arabe.

[4] S100.V8.

[5] Cette image est fréquente dans le Coran, quoiqu’utilisée selon diverses perspectives, ex. : S39.V21.

[6] C’est-à-dire les versets précédents de ce § 1.

[7] Cf. Sens littéral et littéralisme.