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S2.V262-264 : « Ceux qui dépensent leurs biens en vue de Dieu et ne font point suivre ce qu’ils aumônent de mépris ou d’humiliation auront leur récompense auprès de leur Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. [262] Bonne parole et bienveillance valent mieux qu’aumône suivie de mépris, car Dieu Se suffit et est Longanime. [263] Ô vous qui croyez ! N’annulez pas vos aumônes par le mépris et l’humiliation comme celui qui dépense son bien ostentatoirement sans croire en Dieu et au Jour Dernier. Allégoriquement, il est tel un rocher recouvert de terre : qu’une averse l’atteigne, et elle le met à nu. Ils n’auront aucun droit sur ce qu’ils auront acquis, Dieu ne guide pas le peuple des dénégateurs. [264] »

– Le verset précédent avait un caractère général, il exposait le concept de charité, cf. v261. À présent, le Coran s’adresse plus particulièrement aux croyants[1] : « ô vous qui croyez », v264, afin de leur préciser que l’aumône est un acte de foi et que, conséquemment, elle doit être accompagnée d’un comportement irréprochable : « ceux qui dépensent leurs biens[2] en vue de Dieu et ne font point suivre ce qu’’ils aumônent de mépris ou d’humiliation auront leur récompense auprès de leur Seigneur », v262. Si cette générosité vraie est l’expression de la foi sincère, elle entraîne alors nécessairement le respect dû à celui que l’on aide et les vrais croyants sont donc ceux qui : « ne font point suivre ce qu’ils aumônent de mépris ou d’humiliation ». Donner n’a de valeur que par pure empathie, cet humanisme qui maintient le respect envers notre frère en difficulté et ceci est si juste que pour le croyant lui-même désargenté « bonne parole et bienveillance[3] valent mieux qu’aumône suivie de mépris ». Aussi, l’aumône doit-elle être faite par désintéressement, altruisme, condition impérative pour qu’elle participe à l’élévation spirituelle, cf. v261.

Plus encore, la réalisation spirituelle que l’on peut en attendre impose de percevoir la charité selon une autre dimension puisque sa justification finale est fournie par la remarque suivante : « car Dieu Se suffit et est Longanime ».[4] En effet, le croyant œuvre à soulager la misère humaine tout en sachant que si Dieu l’avait voulu[5] il n’en serait pas ainsi et, plutôt que de porter un jugement de valeur qui serait tout aussi erroné que déplacé, il se contente d’agir comme saisissant l’opportunité d’aider autrui. Ailleurs, le Coran éclaire cela par son antithèse : « Lorsqu’on leur dit : Aumônez de ce que Dieu vous a attribué ! Les dénégateurs répondent aux croyants : Nourririons-nous ceux que Dieu aurait nourris s’Il l’avait voulu ! Vous n’êtes qu’en un égarement manifeste ! »[6]

 Mais, l’injonction complémentaire : « n’annulez pas vos aumônes par le mépris et l’humiliation », v264, concerne aussi les croyants, mépris et humiliation, non plus en ce cas en tant que comportements directs, mais en tant que conséquences du don ostentatoire, comme l’indique le segment : « comme celui qui dépense son bien ostentatoirement ». C’est dire que l’ostentation est une forme de dédain du nécessiteux, ce don étant dénué de toute générosité et de toute commisération. Ainsi, « celui qui dépense son bien ostentatoirement » n’exprime par là que son hypocrisie et, en réalité, il est comme « sans croire en Dieu et au Jour Dernier ».[7] Celui dont le cœur est rongé par ce mal est « allégoriquement »[8] décrit, il n’est qu’apparence, il semble généreux, fertile, « recouvert de terre [fertile] », mais, à vrai dire, il est stérile « tel un rocher », car quand l’« averse » de ces charités ostentatoires l’atteint « elle le met à nu »[9] au lieu de le faire fructifier, il apparaît alors tel qu’en lui-même. L’ostentation est un symptôme particulièrement révélateur : « Certes, les opposants-hypocrites cherchent à tromper Dieu, mais Il se joue d’eux. Et quand ils se lèvent pour la prière, ils se lèvent passivement, cherchant seulement à se faire voir des gens, ils ne célèbrent Dieu que bien peu. »[10] Ces actes, ici les aumônes, accomplis uniquement par ostentation ne leur seront donc ici-bas d’aucun profit spirituel et, en l’Au-delà, « ils n’auront aucun droit sur ce qu’ils auront acquis ». Les acquis étant les biens qu’ils avaient accumulés en ce Bas-monde et qu’ils n’auront pas su transformer par l’aumône sincère et altruiste en capital pour l’Autre monde, car « Dieu ne guide pas le peuple des dénégateurs ».[11]

Dr al Ajamî

[1] L’on retrouvera cette même apostrophe à chacun des quatre paragraphes de ce chapitre. La définition du croyant y sera plus ou moins élargie : primo-musulmans, tous les musulmans, croyants de toutes obédiences.

[2] « biens/amwâl », le contexte de ces trois versets laisse à penser que par biens il faille ici comprendre biens numéraires, l’argent, cf. note1, v261.

[3] « bienveillance » pour le terme maghfira qui au féminin et dans le contexte signifie conformément à son étymologie bien plus clémence ou bienveillance que pardon. La plupart des traductions ne notent pas la nuance et emploient le mot pardon, ce qui, à bien lire, ne fait guère sens.

[4] Voir aussi v267.

[5] Ce n’est point Dieu qui veut la misère, car celle-ci ne résulte que de l’accaparation des biens qu’Il a mis à la disposition des hommes par une minorité ainsi que de sa non redistribution équitable. Ce que Dieu a voulu est la capacité humaine à être charitable afin que l’Homme puisse s’opposer lui-même à son propre penchant égoïstement avide des biens de ce monde.

[6] S36.V47.

[7] Nous renvoyons au paragraphe parallèle qui décrivait parfaitement les mécanismes intimes de l’hypocrisie, cf. Chapitre II, § 1 : De la relation à Dieu, vs6-15.

[8] Littéralement : sa parabole est à l’image de/mathalu-hu ka-mathali, cf. v19, l’image fournie étant développée il s’agit bien d’une allégorie, d’où notre : « allégoriquement ».

[9] Littéralement : elle le laisse au dur. Le terme ṣald qualifie un sol aride dur ou rocheux et qui ne peut donc rien produire.

[10] S4.V142.

[11] Pour le rapport entre dénégation et hypocrisie, cf.  Chapitre II, § 1 et 2.