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S2.V261 : « La parabole de ceux qui dépensent leurs biens en vue de Dieu est à l’image d’un grain donnant sept épis, en chaque épi cent grains. Et Dieu accordera le double à qui veut, car Dieu est Infini, parfaitement Savant. »

– Ce verset donne le ton de ce nouveau Chapitre dédié à « ceux qui dépensent de leurs biens en vue de Dieu », c’est-à-dire ceux qui pratiquent la charité et l’aumône. En cette introduction, il faut sans doute entendre le terme biens/amwâl[1] en son sens général : toutes choses matérielles utiles que l’on possède. Par contre, il désignera aux vs262-264 suite les biens numéraires, l’argent, et au v267 spécifiquement les biens en nature, graduation de sens qui rythme et justifie le développement de cette thématique sur deux paragraphes. Il s’agit obvie d’une « parabole/mathal » et les chiffres « sept » et « cent » dont le produit est sept cents ont à l’évidence valeur symbolique d’abondance et ne représentent pas une surcapacité des céréales. L’on notera que « l’image », comme celles qui vont suivre, contrairement aux idées reçues quant aux Arabes d’alors, relève du registre de l’agriculture sédentaire et non point de la vie nomade. Du reste, il s’agit d’une constante : le Coran ne célèbre guère le nomadisme.[2]

Ce type d’allégorie devait être fréquent dans le monde sémitique[3] et, le grain étant synonyme de vie, s’il symbolisait effectivement la Bonne Parole dans l’Évangile,[4] il signifie en notre verset l’aumône en tant que manifestation de la foi, d’où l’accroissement spirituel qui en résulte : « un grain donnant sept épis, en chaque épi cent grains » lequel est logiquement et nécessairement induit par la charité « en vue de Dieu ».[5] Du point de vue structurel, ce paragraphe répond au § 1 du Chapitre 2 qui évoquait l’hypocrisie du dénégateur de la Foi en ces termes : « ne semez point la corruption sur terre », v11. Le croyant sème donc par l’aumône la sincérité de sa foi et fructifie spirituellement ici-bas, alors que l’hypocrisie corrompt en cette vie ceux qui disent : « nous ne sommes que vertueux », v11, alors que ce sont « eux les corrupteurs », v12. D’autres aspects de cette dégénérescence spirituelle seront abordés par la suite en ce chapitre. La foi, la sincérité et la charité sont intrinsèquement liées, notion fondamentale et récurrente de vertus théologales déjà exprimées dès l’incipit de cette sourate[6] et que l’on retrouve présentement au v277 : « En vérité, ceux qui croient et œuvrent en bien, accomplissent la prière et font la charité auront leur récompense auprès de leur Seigneur et, nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés»

Par ailleurs, si la réussite spirituelle concerne la réalisation de la foi en l’Ici-bas, il en est aussi attendu un bénéfice en l’Au-delà : « et Dieu accordera le double à qui veut ». Or, ce qui est d’ordre spirituel ne peut être arithmétiquement multiplié, l’on en déduit que Dieu accordera en l’Au-delà une chose deux fois plus éminente que le gain spirituel d’ici-bas, ce bienfait est donc d’ordre mystique « car Dieu est Infini, parfaitement Savant ». Il est à noter que le segment « et Dieu accordera le double à qui veut » ne peut être entendu selon la lecture classique : « Dieu accordera le double à qui Il veut », car ce serait admettre que certaines âmes généreuses et pieuses puissent ne pas bénéficier de cet accroissement de par un arbitraire divin aussi injuste qu’indéfendable, la récompense du bien se doit d’être équitable.[7] Or, syntaxiquement, il n’y a aucune difficulté à ce que le syntagme li-man yashâ’u soit traduit par : pour qui veut plutôt que par : pour qui Il veut.[8] Nous reverrons et expliciterons les importantes conséquences théologiques de ce renversement capital aux vs272|– et v284  ainsi qu’au v286.

Dr al Ajamî

[1] Le mot mâl, pl. amwâl, est ambivalent et désigne aussi bien les biens matériels que numéraires.

[2] Une exception notable en S16.V6, encore que ce verset ne soit pas dénué d’une pointe de critique de l’orgueil pastoral bédouin.

[3] L’on en retrouve plusieurs exemples dans le Nouveau Testament [ex. : Matthieu XIII, 8] et dans le Coran [ex. : S36.V33].

[4] Évangile selon Marc IV, 8.

[5] Pour cette traduction de la locution figée fî sabîli–llâhi, cf. note v195.

[6] Cf. v3 : S2.V2-5. Pour rappel, les trois vertus théologales coraniques sont : la foi, l’espérance, le bien.

[7] Pour notre démonstration littérale, voir: Destin et Libre arbitre. Parfois consciente de cette difficulté, l’Exégèse a alors proposé ici la signification suivante : Dieu ne permettrait qu’à certains [qui Il veut] de pouvoir faire le bien, hypothèse irrecevable en l’état, mais qui reste cohérente avec la reconnaissance de l’arbitraire liée à la doctrine islamique de la prédestination divine absolue. Pour notre critique de cette croyance non coranique, voir : Destin et Libre arbitre selon le Coran et en Islam.

[8]  Pour mémoire, dans le premier cas c’est Dieu qui est le sujet du verbe yashâ’u alors que dans le second c’est celui qui fait du bien en espérant de Dieu récompense. Cette situation syntaxique est parfaitement justifiée du point de vue de la langue arabe, le français, plus précis, ne permet pas ici ce type d’ambivalence.