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S2.V260 : « Et, aussi, lorsque Abraham demanda : « Seigneur ! Montre-moi comment tu feras revivre les morts ! » Il répondit : « Ne le croirais-tu donc pas ! » – « Si ! Mais c’est afin de rassurer mon esprit. » Il dit : « Prends donc quatre oiseaux, et “tourne-les” vers toi. Ensuite, disperses-en sur chaque montagne un morceau. Puis, appelle-les, ils viendront à toi à tire-d’aile. Sache que Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage. »

– Le lien intertextuel pourrait paraître ici encore plus tenu qu’au v259 et au v258, pour autant il est tout aussi déconstructif. En effet, dans la Genèse,[1] Dieu ordonne à Abraham de partager par le milieu une génisse, une chèvre, un bélier, une tourterelle et un jeune pigeon. Ce bestiaire est visiblement sacrifié à titre d’oracle, même si la suite du texte biblique demeure assez obscure. Or, en ce passage de la Bible, Abraham demandait à Dieu comment savoir qu’il possédera le pays des Chaldéens qu’Il venait de lui promettre. Comme au v259, l’on observe un plan de glissement et, à partir de la réécriture théologico-politique clanique de la Bible, le Coran détourne à nouveau le propos vers la Résurrection, unique perspective eschatologique de l’Homme.

En réalité, la prétention au pouvoir des hommes est inscrite au cœur de ce Chapitre 8, ce à quoi le Coran répond que nul ne doit se targuer de dominer la terre, car la seule finalité de leur présence ici-bas est le retour vers Lui, la Résurrection en étant le moyen, en somme, le téléologique contre le politique ! Tel est donc le sens de la question que posa Abraham : « Seigneur ! Montre-moi comment tu feras revivre les morts », c’est-à-dire : au Jour du Jugement, question qui s’entend alors au futur et non point au présent.[2] Aussi, Dieu l’interroge-t-il : « ne le croirais-tu donc pas », il ne s’agit pas pour autant d’une remise en cause de la foi d’Abraham,[3] Dieu connaît le tréfonds des êtres, mais Il l’interpelle sur son incrédulité rationnelle comme le confirme la réponse d’Abraham : « Si ! Mais c’est afin de rassurer mon esprit » où il est clair qu’il atteste de sa foi : « Si ! » Selon cette logique de propos, le mot qalb doit se comprendre comme signifiant esprit et non pas cœur.[4] Au sens où l’Occidental entend ces termes, l’esprit est le siège du doute rationnel, le cœur celui du doute spirituel. Pour le Sémite, al–qalb est tout d’abord l’intellect, bien nommé anatomiquement à partir de la racine qalaba[5] et c’est par comparaison que le cœur sera le lieu de la raison[6] puis, parce qu’il est essentiellement l’organe de la vie, il devint métaphoriquement celui des sentiments et, enfin, de l’âme.[7]

Ce n’est donc pas la foi d’Abraham qui a besoin d’être confortée, mais sa raison, laquelle se demande en saine logique comment le phénomène de la résurrection peut avoir lieu alors même que les morts sont nécessairement dispersés depuis des siècles aux quatre coins de la Terre. Cette attitude est rationnelle et Dieu l’agrée, puisqu’il y répond ainsi : « prends donc quatre oiseaux, et “tourne-les vers toi” ». Le verbe ṣâra signifie aussi bien incliner, tourner, réunir, que découper, trancher, séparer, et cette polysémie antinomique a permis quelques spéculations exégétiques, voir note 10. Mais, lorsque ce verbe est accompagné de la préposition « ilâ/vers » le sens en est sans conteste tourner vers.[8]  Toutefois, l’expression est ici euphémique, car plus avant il s’agira d’un « morceau »[9] de ces oiseaux, et l’on doit donc comprendre : tourne-les vers toi pour les tuer.[10] Cette réflexion allégorique proposée par Dieu fait ainsi allusion à l’étape précédant le processus de résurrection : la mort après la vie. Il est alors demandé à Abraham d’en déposer « sur chaque montagne un morceau », ce qui représente la dégradation des corps et leur dispersion à la surface de la Terre. Puis, le segment « appelle-les, ils viendront à toi à tire-d’aile » évoque en ce Jour eschatologique l’ordre de Dieu, le retour à la vie après la mort,[11] et le rassemblement soudain de tous les ressuscités. Tout comme à partir de quelques restes ce sont des oiseaux vivants recréés[12] par Dieu qui reviennent vers Abraham, les ressuscités seront tous vers Lui ramenés.[13]

Du reste, il est fort possible que ce récit ne soit qu’un apologue, puisque rien n’y dit qu’Abraham ait mis à exécution ce que Dieu lui avait inspiré. Par ailleurs, l’incise : « sache que Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage » vient rappeler que la Résurrection est un phénomène échappant à l’ordre du rationnel et relevant, d’une part, de l’infinie Sagesse de Dieu concernant son projet à l’égard des hommes et, d’autre part, du point de vue de la réalisation, de Sa Toute-puissance. En ce sens, l’expérience proposée à Abraham s’avère inutile, car la raison ici est dans l’impératif, du fait de ces conditions ontologiques, d’abdiquer devant la foi et de se contenter de la métaphore.

– L’Exégèse a voulu justifier ce qui lui avait semblé être le « doute d’Abraham ».[14] À cette fin, elle forgea divers récits autour de Genèse XV, 9-11. Par exemple, celui mettant en scène Abraham qui a la vue d’un cadavre animal dépecé par des rapaces demanda à Dieu, sur une suggestion de Satan, comment Il ferait revivre ce cadavre dont les restes étaient ingérés et dispersés par les bêtes de proie. L’on note que ce propos réalise plutôt un commentaire du v259 où l’âne malgré tout était reconstitué à partir d’un squelette cohérent et complet. Il s’agit aussi d’un développement de Genèse XV, 9-11 et, sur ce point, les exégètes ont suivi la méthode midrashique en imaginant un récit qui compléterait les silences apparents du texte biblique. D’autres, alors en prolongement du v258, ont controuvé des fables mettant en scène la suite de l’entrevue entre Nemrod et Abraham. D’aucuns, plus sobres, ont supposé sans toutefois l’ombre d’une preuve que par « pour que mon cœur soit rassuré » l’on devait comprendre qu’Abraham disait : « pour que ma foi augmente ». Certains, s’agissant des quatre oiseaux, ont pensé qu’Abraham les avait disposés aux quatre points cardinaux, mais le texte coranique ne dit rien d’autre que : « sur chaque montagne un morceau ». Enfin, quelques esprits curieux cherchèrent à identifier la nature des oiseaux sacrifiés, un certain consensus se dégagea autour de la liste suivante : un pigeon, un coq, un paon, un corbeau, choix reposant sans doute sur des critères symboliques plus qu’ornithologiques, car l’on voit mal un coq, et dans une moindre mesure un paon, voler à tire-d’aile sur une longue distance…

Dr al Ajamî  

 [1] Genèse XV, 7-21.

[2] La traduction standard dit : « Montre-moi comment Tu ressuscites les morts ». Par ailleurs, même si le verbe aḥyâ/faire revivre, donner la vie, a pris le sens de ressusciter, il serait abusif ici de le traduire ainsi puisque la résurrection des morts ne concerne que la période eschatologique et non point celui où Abraham s’exprime.

[3] Ce serait un non-sens textuel puisque Abraham s’adresse présentement à Dieu en tant que croyant. Là encore, la plupart des traductions égarent le sens, cf. traduction standard : « Ne crois-tu pas encore ! », formulation qui a pour effet de mettre en doute la foi d’Abraham.

[4] Nombre de traductions de ce verset traduisent pourtant qalb par cœur.

[5] La racine qalaba signifie tourner et retourner, c’est bien l’image anatomique du cœur palpitant qui fit qu’on le nomma qalb. De là, ce verbe pris le sens de frapper au cœur et l’organe de la vie devient aussi celui de la raison du fait que penser revient à changer de position de tourner et retourner ses idées, c’est-à-dire réfléchir d’où qalb valut pour intellect ou esprit.

[6] Exemple non ambigu : S50.V37.

[7] En cette anatomie sémite, les sentiments et l’âme sont plutôt localisés dans la poitrine/ṣadr ou le tréfonds/fu’âd de l’être.

[8] Les lexiques donnent l’exemple suivant : ṣur wajha-ka ilayya : tourne ton visage vers moi.

[9] Dans le contexte, le mot juz’ ne souffre d’aucune ambiguïté et signifie part, portion, morceau. Il peut aussi désigner la part femelle d’une chose, mais ici il faudrait plus que solliciter le texte pour imaginer qu’il serait demandé à Abraham de n’utiliser que les femelles parmi ces quatre oiseaux.

[10] L’Exégèse a proposé une autre solution en donnant au verbe ṣâr directement le sens de découper et en supposant que la préposition pronominale « ilayka/vers toi » soit syntaxiquement déplacée et doive être comprise comme placée avant le verbe, on lirait en ce cas : « Prends donc quatre oiseaux vers toi et découpe-les ». Si le procédé n’est pas impossible, il est par trop spéculatif que de l’affirmer, il est donc préférable de retenir la solution obvie que nous avons présentée.

[11] « C’est Lui qui vous a donné vie, puis vous fera mourir, puis vous fera revivre… », S22.V66. Pour l’analyse, voir S2.V28.

[12] Le fait que cela s’accomplisse à partir d’un morceau écarte toute idée de réveil ou de reconstruction, il s’agit bien d’une autre création [an-nasha’ata al–ukhrâ, S53.V47].

[13] S6.V36.

[14] Voir en note 3 les erreurs de traduction citées, lesquelles sont fidèles aux commentaires.