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 S2.V258 : « Que sais-tu de celui qui disputait contre Abraham au sujet de son Seigneur, car Dieu lui avait donné le pouvoir ? Quand Abraham dit : « Mon Seigneur est Celui qui fait vivre et mourir. » Il répondit : « C’est moi qui fais vivre et mourir ! » Abraham rétorqua: « Dieu fait apparaître le soleil au Levant, fais le donc se lever au Couchant !» C’est ainsi que fut confondu celui qui déniait, et Dieu ne guide pas les gens iniques. »

– Nous retrouvons le marqueur a-lam tara/que sais-tu signant un lien d’intertextualité, cf. v243, lien qui le cas présent est encore plus distendu que pour les § 1 et 2 de ce chapitre VIII. Il est en effet impossible de relier ce récit à la Bible et les ressemblances forcées d’avec le Midrash sont en réalité anachroniques.[1] Plus que précédemment, le Prophète ne devait connaître que peu de choses du propos auquel le Coran allude, peu importe, puisque ce verset constitue une unité délivrant suffisamment d’informations pour faire sens par elle-même. De plus, nous constaterons que ce verset s’explique aussi et surtout en intratextualité. De fait, les deux autres paragraphes sont clairement dédiés à la Résurrection et la coordination « ou encore » au v259 prouve qu’il en est de même pour notre v258.

Ainsi, le syntagme « qui disputait contre Abraham au sujet de son Seigneur » est-il a priori relatif à une affirmation d’Abraham quant à la capacité de Dieu à ressusciter les morts, et ce, dans la logique coranique, sans doute au Jour du Jugement. Ceci suffit à infirmer les légendes relatant la rencontre entre Abraham et Nemrod toutes construites autour du culte de la personne de ce tyran mythologique. Par ailleurs, ce verset semble évoquer un passage antérieur mettant Abraham aux prises avec son père et son peuple : « [le Seigneur de l’univers] est Celui qui me fera mourir, puis me redonnera vie, et dont j’aspire à ce qu’il pardonne mes fautes le Jour de la Rétribution ».[2] D’autres controverses opposent Abraham à son père et son peuple,[3] et l’association systématique entre « son père et son peuple » laisse entendre que le père d’Abraham était sans doute celui à qui Dieu « avait donné le pouvoir » sur son peuple. Pour autant, si le contradicteur représenté par le pronom relatif « celui » n’est pas nommé, il est qualifié par la phrase suivante : « Dieu lui avait donné le pouvoir »,[4] information suffisante pour comprendre le propos coranique. Notons que cela ne fait pas de ce personnage nécessairement un roi, le mot mulk précédé d’un article désignant la possession ou le pouvoir,[5] comme le confirment les mots que notre autocrate imbu de sa puissance prononce : « c’est moi qui fais vivre et mourir ».

En cette controverse d’ordre théologique, Abraham justifie la réalité de la Résurrection du fait que Dieu « est Celui qui fait vivre et mourir ». Puisqu’il emploie l’expression « mon Seigneur est Celui qui », ceci indique que son interlocuteur ne reconnaît pas l’existence du dieu d’Abraham comme l’assure au demeurant la conclusion : « C’est ainsi que fut confondu celui qui déniait ». La réponse de son contradicteur est rationnelle : « c’est moi qui fais vivre et mourir »,[6] autrement dit : parce que je détiens l’autorité/mulk je peux décider de la mort d’un être comme du fait de lui laisser la vie sauve. Abraham aurait pu lui objecter que s’il était en mesure de détruire la vie ou de la respecter, il n’était pas en capacité de la donner ou même de la retenir lorsque Dieu la reprend. Le pouvoir des hommes ne concerne que l’apparence, mais point l’essence. Cependant, il préfère tactiquement poursuivre sur le terrain de son adversaire, il lui répond alors : « Dieu fait apparaître le soleil au Levant, fais le donc se lever au Couchant », argument défaisant la pseudo logique de ce César et sa prétention à la puissance sur terre. C’est fréquemment que le Coran met en scène des tyrans qui justifient leur déni de Dieu par une argumentation rationnalisante, Pharaon en est l’archétype.[7] Plus l’homme acquiert de pouvoir ici-bas et plus il dénie l’existence de la seule vraie autorité : Dieu, au profit de l’adoration de fausses idoles matérielles et matérialistes dont il garde le contrôle et désire tirer jouissance. Nous avons vu au verset précédent, v256, que les ṭâghûṭ/idoles ne sont que l’expression de la rébellion de l’Homme contre son Seigneur sur la voie de l’adoration de soi, la controverse d’Abraham et de cet autocrate infatué en témoigne, mais « Dieu ne guide pas les gens iniques ».

– L’Exégèse a puisé au midrash dit bereshit rabbah [8] afin de lever l’anonymat du détracteur et faire surgir du texte le tyrannique Nemrod premier roi sur terre selon le Talmud. Ce faisant, au détriment du pur message coranique, elle a greffé à ce récit du Coran les nombreuses légendes forgées par la pédagogie rabbinique des midrashim. Nos commentateurs iront jusqu’à donner le nom du moustique qui sur ordre de Dieu aurait infarci le cerveau de Nemrod, moucheron joliment baptisé sukayna

Dr al Ajamî

[1] La Bible ne contient aucun récit contant les démêlés théologiques d’Abraham avec son peuple et l’islamologie est fort insoucieuse lorsqu’elle met ce verset en référence avec Genèse X, 8-9, qui ne fait rien d’autre que de citer brièvement l’existence de Nemrod. Aussi, l’Exégèse relia-t-elle notre verset à diverses sources midrashiques mettant en scène Abraham et le roi Nemrod, l’islamologie fait de même. Or, le midrash bereshit rabbah auquel on se réfère a été composé du VIe au IXe siècle et rien n’exclut qu’il puisse être postérieur au Coran, du moins dans ces chapitres alors visiblement inspirés des textes coraniques relatifs à Abraham. En retour, l’Exégèse a puisé en ces midrashim les détails de ses propres commentaires. L’on pourrait donc admettre que ces textes juifs furent rédigés entre le premier et le deuxième siècle hégirien au premier contact du texte coranique et de l’apparition de l’exégèse traditionnelle avec les écoles talmudiques du Moyen-Orient afin de compenser le manque d’épaisseur théologique de la Thora. Il n’y a réellement aucun argument scripturaire fondé permettant d’affirmer que le Coran fasse ici allusion au roi Nemrod.

[2] S26.V69-89, vs81-82.

[3] S21.V51-69 ; S37-V83-97 ; S6.V74-83.

[4] Signalons une ambiguïté textuelle qui fut classiquement discutée, car ce segment pouvant en arabe être compris comme signifiant : « du fait que Dieu lui avait donné le pouvoir », l’on pouvait supposer que cette attribution divine était l’objet de la discussion entre ce contradicteur et Abraham. Mais, puisque nous avons contextuellement mis en évidence le sujet de cette controverse : la possibilité de la Résurrection, cette hypothèse ne fait pas sens. Notre traduction littérale : « car Dieu lui avait donné le pouvoir » lève l’ambiguïté textuelle en question et c’est du fait que ce personnage était parfaitement imbu de sa puissance terrestre qu’il se pensait nanti d’attributs divins, maladie chronique de tous les potentats.

[5] Cf. v251. L’École mutazilite ayant ici pris mulk pour royauté n’admet pas pour autant que Dieu puisse donner la royauté à un être injuste. Elle supposa donc que le pronom « hu/lui » en « lui avait donné le pouvoir » représentait Abraham et non pas le supposé tyran Nemrod. Notre analyse montre que ces spéculations sont inutiles.

[6] L’on ne peut toutefois pas exclure de cette réponse comme une menace de mort sous-entendue adressée par ce despote à Abraham. Le Coran nous apprenant par ailleurs qu’il fut effectivement tenté d’éliminer physiquement Abraham, cf. S37.V97.

[7] Mais aussi le peuple de Noé, son fils, Thamûd, Coré et d’autres.

[8] Il s’agit là d’un bel exemple de double boucle herméneutique, puisque le Midrash avait initialement emprunté au Coran son thème comme nous l’avons précédemment indiqué en note 1.