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 S2.V253 : « Tels sont les messagers : Nous les avons distingués les uns des autres, parmi eux il en fut à qui Dieu communiqua et qu’Il éleva entre eux en degrés. Et, Nous donnâmes à Jésus fils de Marie les prodiges et l’assistâmes de l’Esprit-Saint. Or, si Dieu l’avait voulu, ne se seraient pas combattus ceux qui vinrent après eux après que leur fussent parvenues les preuves, mais ils divergèrent et, parmi eux, celui qui croit et celui qui dénie. Si Dieu l’avait voulu, ils ne se seraient pas combattus, mais Dieu accomplit ce qu’Il décide. »

 – Ce verset débute par le pronom démonstratif tilka/celle-là[1] qui normalement a une fonction anaphorique, or pour le syntagme tilka–r–rusulu, litt. : ces messagers-là, il n’est antérieurement mentionné aucun « messagers ». Nous avions montré en S2.V2 qu’il en était de même pour le pronom dhâlika placé en tête du Coran, cette particularité lui conférant valeur de pronom adjectival,[2] nous traduirons donc par : « tels sont les messagers », formulation qui précède alors logiquement la caractérisation desdits messagers. Par ailleurs, ce segment est aussi probablement en lien avec le verset précédent qui définissait le Prophète en tant que transmetteur de la vérité, comme tous les envoyés de Dieu/al–mursalîn. Le segment « tels sont les messagers », du fait même qu’il est antéposé, suppose que les messagers ou envoyés aient une caractéristique commune, laquelle est par définition le fait de transmettre la Révélation opérée par Dieu par leur intermédiaire. Or, selon l’idée que se font les Gens du Livre[3] de leur religion et de leur lien avec une révélation, cet attribut commun et constant aurait théoriquement pour conséquence une homogénéité religieuse, ce qui n’est visiblement pas le cas. Notre verset va donc expliquer, en rapport avec la critique du pouvoir établie au § 2, les raisons justifiant de la différence entre l’unité du Message et la diversité des religions. Par ailleurs, l’anonymat des « messagers » et la thématique en question impliquent qu’il faille entendre par là tous les messagers et non pas une liste déterminée, cf. – Exégèse.

Ces messagers, Dieu les a « distingués les uns des autres », c’est-à-dire qu’en fonction des nécessités de leurs époques, Il a conféré à chacun une spécificité modale, et ce, alors même que tous ont en commun d’avoir été inspirés par Dieu et d’avoir fonction et message fondamentalement identiques. Puis, comme illustration du fait de les avoir « distingués/faḍḍala », il est expressément cité que « parmi eux, il en fut avec qui Dieu communiqua », sans que l’usage pronominal[4] nous permette a priori de déterminer s’il s’agit d’un ou de plusieurs prophètes. Il serait donc délicat d’affirmer que cela ne concernerait que le cas de Moïse en référence à la remarque suivante : « et Dieu communiqua avec Moïse intelligiblement ».[5] Il serait plus hasardeux encore de prétendre, d’après certains exégètes, que cette remarque se rapporterait uniquement à Moïse[6] et Muhammad, puisque le Coran ne fait nul état d’une communication de type oral entre Dieu et Muhammad. Le segment « et qu’Il éleva entre eux en degrés »[7] indique tout autant le fait que Dieu a « distingué » les prophètes « les uns des autres » que l’existence d’une hiérarchie prophétique.[8] En effet, l’expression « élever en degrés » est retrouvée à quatre autres reprises dans le Coran[9] et l’analyse de ces occurrences dégage en fait une hiérarchisation de la Connaissance/‘ilm. En fonction de quoi, la Connaissance se distribue selon un gradient précis,[10] Dieu en est la cime,[11] puis vient l’Esprit/ar-rûh,[12] puis les prophètes,[13] eux-mêmes de degré différent comme le confirme notre v253 et, enfin, les croyants qui puiseront auprès d’eux.[14] Le Coran souligne alors la place particulière occupée par Jésus dans la hiérarchie prophétique : « et, Nous donnâmes à Jésus fils de Marie les prodiges et l’assistâmes de l’Esprit-Saint » syntagme que nous avons rencontré mot à mot au v87 où nous l’avons explicité.[15] Ceci s’inscrivait dans un contexte déterminé : la relation des hommes à la Révélation, il est donc cohérent que nous le retrouvions en articulation d’une discussion très proche. Par ailleurs, l’histoire complexe des faits religieux postérieurs à Jésus est particulièrement illustrative du point de vue coranique qui va être exposé. En effet, la diversité des prophètes est destinée à rendre le Message explicite à tous selon les époques, mais, néanmoins, après « que leur fussent parvenues les preuves[16] », c’est-à-dire après que les prophètes eussent délivré le Message, il est indiqué que « ceux qui vinrent après eux »[17] se sont « combattus ». Le sens du verbe combattre est donné : « mais ils divergèrent », il ne s’agit donc pas ici de luttes armées, mais de conflits théologiques, car l’Homme en tant que créature douée de raison critique possède cette extraordinaire propension à la discussion et, conséquemment à la divergence d’opinions.[18]

Ainsi, cette situation était-elle obligatoire, d’où la réserve par deux fois énoncée : « si Dieu l’avait voulu » ils ne l’auraient pas fait, autrement dit : Dieu l’a voulu ainsi dès lors qu’Il a créé l’Homme en lui conférant ses trois spécificités ontologiques et, comme le stipule la conclusion, c’est ainsi que : « Dieu accomplit ce qu’Il décide ». Aussi, la diversité des positions théologiques, laquelle aboutit à la fabrique de nombreuses religions à partir du Message d’un même prophète, fait-elle partie du plan de Dieu à l’égard des hommes de par ses caractéristiques elles-mêmes qui lui permettent de l’avérer. En ces conditions, la pluralité des religions est un phénomène obligatoire. Il en découle que toutes les religions sont nécessairement équivalentes, ce qui ne signifie pas égales, puisque toutes relatives, mais toutes fondamentalement tournées vers Dieu en une diversité s’originant en la volonté de Dieu. Sous cet aspect, la multiplicité des religions est plus adaptée à la variété culturelle des êtres, cœur et raison, l’objectif essentiel fixé à l’Homme par Dieu étant la reconnaissance de la Foi, ce en fonction du véhicule religieux le plus approprié à chacun, ce qui de plus n’exclut nullement le déni de cette Foi : « parmi eux celui qui croit et celui qui dénie ». Nous pouvons à présent saisir l’ensemble du plan divin en rappelant le verset complémentaire suivant : « Les hommes étaient une unique communauté… alors, Dieu suscita les prophètes, annonciateurs et avertisseurs, et Il révéla par eux le Livre en toute vérité afin qu’il arbitrât entre les gens quant à ce en quoi ils divergeaient. Or, ceux à qui il fut donné divergèrent à son sujet après que leur fussent parvenues les preuves, ce par esprit de controverse. Mais Dieu guida les croyants à propos de ce sur quoi ils divergeaient quant à la vérité, avec Sa permission. Dieu guide qui veut sur un chemin droit.»,[19] cf. De manière synthétique, nous en déduirons que les notions de Religion révélée et, subséquemment, de Religion de référence, ou de dîn al–qayyim/Religion immuable, ou de vraie Religion, n’ont aucun fondement coranique. Le projet de Dieu à l’égard de Sa créature concilie l’unité de la Foi et la multiplicité des religions, c’est-à-dire la pluralité des expressions de la foi. Il est en cela bien différent de celui des théologiens, toutes religions confondues, qui réduit la foi à l’unicité d’une religion. Selon le Coran, les religions sont donc nécessairement élaborées par les hommes, ce qui, du moment où la foi qu’elles dogmatisent et ritualisent respecte l’Unité divine, leur confère de principe, aux yeux de Dieu, une légitimité et une égalité intrinsèques. Pour ce développement, voir : La pluralité religieuse selon le Coran et l’Islam et Le salut universel selon le Coran et en Islam.

– L’Exégèse a horreur de l’anonymat, elle chercha ainsi à établir la liste des messagers/rusul concernés par ce verset, elle proposa : tous les prophètes mentionnés antérieurement en S2, ou en la totalité de S2, parfois ceux cités en S4.V163. Plus aventureux encore : tous les prophètes de Adam jusqu’à Muhammad. Rappelons que nous avons montré qu’Adam ne put être un prophète.[20] De même, apologétique oblige, elle voulut que Muhammad soit le plus distingué et élevé en degré des prophètes et elle produisit donc plusieurs hadîths dont celui transmis par Jâbir ibn Abdullah selon qui le Prophète aurait dit : « Il m’a été donné cinq choses qui ne le furent à personne avant moi : J’ai été envoyé pour les races rouge et noire ; J’emporte la victoire par la crainte, car l’ennemi s’effraie de moi au bout d’un mois ; La terre est pour moi mosquée et moyen de purification ; le butin m’est rendu licite et il ne l’avait pas été pour quiconque avant moi ; Il m’a été dit : « Demande, tu seras exaucé ! », j’ai donc choisi l’intercession envers ma communauté et elle sera accordée, si Dieu le veut, à celui d’entre vous qui n’associera rien à Dieu. »[21] En autres aberrations énoncées par ce hadîth,[22] nous avons montré que la shafâ‘a ou intercession était rejetée par le Coran[23] et les vs254-255 vont le confirmer. Outre que ce hadîth est sans réel rapport avec le propos de notre verset, cette contradiction d’avec la position coranique suffit donc à le déclasser. La hiérarchie des prophètes effectivement posée en ce v253 est clairement d’ordre spirituel et, par conséquent, n’implique pas la supériorité de l’un sur l’autre et, encore moins, celle d’une religion sur l’autre, nous avons fourni à titre de preuve complémentaire les versets référents principaux.

 Dr al Ajamî

[1] En arabe, l’accord d’un pluriel collectif, ici ar–rusul/les messagers, peut être du féminin singulier, d’où le recours au pronom démonstratif féminin singulier « tilka/celle-là », et ce, d’autant plus qu’il est antéposé.

[2] Le cas n’est pas rare dans le Coran. Pour tilka/celle-là en tête de sourate et en référence aux versets [pluriel dont l’accord est féminin singulier] qui vont suivre, citons : S10.V1 ; S12.V1 ; S13.V1 ; S15.V1 ; S26.V2 ; S27.V1 ; S28.V2 ; S31.V2.

[3] En cette locution le Livre est synonyme de Révélation, voir : Le terme kitâb selon le Coran.

[4] En « man kallama » le pronom relatif « man » est indéfini : ce qui, celui qui, ceux qui, celles qui, quiconque, etc.

[5] En effet, en ce passage il est dressé une liste de messagers de Dieu et la mention expresse de Moïse s’inscrit plus que probablement en une logique nominative : « En vérité, Nous t’avons inspiré comme Nous inspirâmes Noé et les prophètes après lui. Nous avons aussi inspiré Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, les Tribus, Jésus, Job, Jonas, Aaron, Salomon et Nous avons donné à David des psaumes. [163] Il y a des messagers dont Nous t’avons conté le récit précédemment et des messagers dont Nous ne t’avons pas fait le récit, et Dieu communiqua avec Moïse intelligiblement. [164] », S4.V163-164. Pour l’analyse littérale de ces versets et notre spécificité de sens et de traduction, voir : S4.V164.

[6] Une part de l’Exégèse se réfère ici à l’épisode dit du “Buisson ardent” : « Lorsqu’il y fut parvenu, on appela de la rive droite de la ravine, en la contrée bénie, depuis le Buisson : Ô Moïse !  Je suis Dieu, le Seigneur des mondes », S28.V30. L’emploi de la forme III nâdâ : nûdiyâ/on appela, ainsi que pour les deux autres évocations de l’épisode similaire en S20.V11-12 et S79.V16, implique que ce fut réellement un appel lancé de “vive voix” ou, tout du moins, une voix entendue par Moïse. Pour autant, parler en paroles/kallama taklîman n’implique pas nécessairement que Dieu se soit exprimé de sa “propre bouche”, mais qu’Il se soit fait entendre de Moïse par le truchement de paroles audibles et intelligibles par lui, d’où notre « communiqua intelligiblement. Un autre passage où Dieu s’adresse/kallama à Moïse est plus pertinent, S7.V143, et il est précisé au v144 que c’est en référence à cette expérience mystique d’anéantissement que Dieu à élu Moïse. En fonction des spécificités de la scène décrite, le verbe kallama ne peut, plus encore que précédemment, se comprendre au sens propre.

[7] La plupart des traductions s’égarent et proposent un : « Il en a élevé d’autres en degré », traduction standard, mais le déterminant ba‘ḍa, qui n’est pas ici redoublé, signifie en ce cas « entre eux » et non pas d’autres ou certains parmi eux. L’on dit qâla ba‘ḍa-hum : un d’entre eux a dit, d’où notre : « Il les éleva entre eux en degrés ».

[8] Le fait que “Dieu parla” à certains est un exemple de cette hiérarchisation, sans que le libellé du verset permette d’affirmer que ce serait là le sommet hiérarchique dans la prophétie.

[9] S12.V76 ; S40.V15 ; S6.V83 ; S58.V11. Ces quatre références sont citées ci-dessous.

[10] « Au-dessus de chaque détenteur de connaissance est un savant », S12.V76.

[11] « Dieu est le plus élevé en degrés », S40.V15.

[12] « Dieu envoie l’Esprit de par Son ordre sur qui Il veut de Ses serviteurs pour avertir du Jour de la Rencontre. », S40.V15.

[13] « Tel fut l’argument que Nous fournîmes à Abraham contre son peuple, Nous élevons en degrés qui Nous voulons… », S6.V83.

[14] « …Dieu élève en degrés ceux d’entre vous qui ont cru [les croyants] et ceux à qui a été donnée la connaissance [les prophètes] », S58.V11.

[15] Pour mémoire : « Nous avions donné à Moïse l’écrit et Nous fîmes se succéder après lui les prophètes-messagers et Nous octroyâmes à Jésus fils de Marie les Miracles et Nous l’assistâmes de l’Esprit-Saint : « Fallait-il donc, chaque fois qu’il vous vint un prophète-messager porteur de ce que ne désiraient point vos âmes que vous vous enorgueillissiez et que certains vous récusiez et d’autres assassiniez ? » S2.V87.

[16] Le pluriel bayyinât qui désignait les prodiges ou miracles opérés par Jésus s’entend dans ce nouveau contexte par : preuves évidentes de Dieu.

[17] Notons qu’il est dit « ceux qui vinrent après eux » et non pas « ceux qui les suivirent ». Ceci exprime un certain hiatus entre l’action des prophètes et la prise en charge par les hommes de leur message, appropriation qui aboutit au cours de l’histoire à la construction des religions.

[18] Du point de vue structurel, nous observerons que ce paragraphe est le parallèle de celui qui faisait justement état de l’apparition ontologique de la raison critique chez l’Archétype Adam/Elle, à savoir Chapitre 3 § 3 vs34-36–|

[19] Pour l’analyse littérale de ce verset, voir: La théorie de l’involution selon le Coran ; S2.V213.

[20] Ceci se déduit du fait que, selon le Coran, Adam n’est pas le père de l’Humanité, cf. : – Adam et l’Homme selon le Coran et en Islam ; S2.V30.

[21] Hadîth rapporté par al Bukhârî, Muslim, Ibn Ḥanbal et d’autres selon une unique voie de transmission dite authentique.

[22] L’on pourrait pareillement en critiquer d’autres propositions : Que signifie race rouge et race noire ? Le Prophète aurait-il été de race blanche ! Les prophètes d’Israël ont tous mené combat et ont bien souvent terrorisé l’ennemi.  Juifs ou chrétiens prient en dehors des synagogues ou des églises. David garda pour lui une part du butin : I Samuel XXX 18-26.

[23] Cf. S2.V47-48 et idem au v123.