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S2.V250-252 : « Et, lorsqu’ils firent face à Goliath et ses armées, ils s’écrièrent : « Seigneur ! Arme-nous de patience ! Affermis nos pas et accorde-nous la victoire sur les gens en armes !» [250] C’est ainsi qu’ils les mirent en déroute, de par la permission de Dieu, et David tua Goliath. Dieu lui avait donné la royauté et la sagesse et enseigné ce qu’Il avait voulu. Si Dieu ne repoussait pas les hommes les uns par d’autres, la Terre serait entièrement corrompue, mais Dieu est Tout de grâce envers les hommes. [251] Ce sont là les versets de Dieu, Nous te les transmettons en toute vérité et, certes, tu es au nombre des envoyés. [252] »  

– Les hommes qui avaient fait corps autour du roi Saül partirent donc au combat tout en sachant leur infériorité numérique, v249. Nous l’avons précédemment explicité, leur engagement relevait de la foi et non du calcul politique ou nationaliste, aussi est-ce à Dieu qu’en dernier ressort ils s’adressent : « Seigneur ! Arme-nous de patience ! Affermis nos pas et accorde-nous la victoire sur les gens en armes ». Cela ne signifie pas pour autant qu’ils allaient combattre les “infidèles/kâfirîn et mener un jihâd au non de la foi, notion absente du Coran et quelque peu anachronique s’agissant des israélites de cette période qui ne combattaient pas pour Dieu mais pour qui Dieu combattait pour eux.[1] Le sens du pluriel kâfirîn, que nous traduisons d’ordinaire par dénégateurs, ne serait donc pas ici aussi évident qu’il y paraît et, dans le contexte, il est plus cohérent de lui donner une autre de ses significations connues : armés de pied en cap,[2] d’où notre : « gens en armes »,[3] nous aurions pu aussi traduire contextuellement par : accorde-nous la victoire contre l’agresseur. À bien lire, le segment « lorsqu’ils firent face à Goliath et ses armées » ne fait pas de Goliath le champion des Philistins, mais le chef des armées adverses.[4] Le récit biblique est en quelque sorte ramené à la normale, le Coran ne perpétuera pas la légende de « Goliath »,[5] le géant invincible, mais en fera seulement le chef des troupes ennemies. Puis, toujours selon le Coran, la petite troupe de Saül combattit vaillamment et, s’ils « les mirent en déroute », il est précisé que cela fut « de par la permission de Dieu ». Par ailleurs, le fait que « David tua Goliath » n’apparaît pas dans le fil de l’énoncé comme l’élément principal de cette victoire, mais comme le dernier coup fatal porté à l’adversaire en déroute. Le Coran ne respecte donc ni la mythologie ni la chronologie des récits bibliques auxquels il serait censé alluder[6] et propose une reconstruction critique de l’ordre des évènements selon une ligne simple et rationnelle.  Ce faisant, contrairement à la Bible,[7] il n’oppose pas le roi Saül à David[8] pas plus qu’il ne décrit les erreurs de Saül ou la haine qu’il aurait vouée à David.[9] Au contraire, il est confirmé par cette victoire que Saül avait bien été élu par Dieu pour répondre aux attentes des Fils d’Israël et que « Dieu lui avait donné la royauté et la sagesse et enseigné ce qu’Il avait voulu ». Nous noterons que l’élection divine s’accompagne de sagesse,[10] complément indispensable à l’exercice juste du pouvoir sous la houlette de Dieu. Nous pouvons donc qualifier Saül de roi-inspiré. Nous signalerons que le segment « Dieu lui avait donné la royauté et la sagesse et enseigné ce qu’Il avait voulu » est d’ordinaire compris comme s’appliquant à David,[11] mais, dans le contexte et selon l’enchaînement des faits dans le Coran, il concerne logiquement Saül dont le sort était suspendu à la réussite au combat. Au v247, Dieu avait dès l’origine affirmé qu’Il allait donner à Saül royauté et connaissance : « Dieu l’a choisi pour vous et l’a amplement comblé en savoir et en corpulence et Dieu attribue Son autorité/mulk à qui Il veut ». À présent que Saül a triomphé de l’ennemi et des réticences du « Conseil » à son égard, cf. v247, il est confirmé que la parole de Dieu est accomplie : « Dieu lui avait [ donc bien ] donné la royauté et la sagesse et enseigné ce qu’Il avait voulu ».[12] De plus, le Coran indique que David succéda à Saül,[13] ce qui suppose que ce dernier dut régner et cela n’aurait pas réellement été le cas si David était devenu roi du fait même d’avoir terrassé Goliath. Si une telle chose s’était produite, il nous faudrait alors considérer que la promesse de Dieu au v247 était fausse ou qu’Il aurait changé d’avis ! Notre analyse conserve la cohérence du propos coranique : passage du prophétique au politique, description de l’accession au pouvoir de Saül, premier roi d’Israël, enjeu de pouvoirs, difficultés et luttes politiques, accession à la légitimité.

– La conclusion de ce récit coranique totalement revisité dans le sens d’une grande rationalité apporte un éclairage théologique essentiel : « si Dieu ne repoussait pas les hommes, les uns par d’autres, la Terre serait entièrement corrompue ». Cette affirmation n’est pas une légitimation coranique du politique, des passions et des luttes pour le pouvoir ou, pire, de l’existence de la guerre comme résultant d’une volonté divine poussant les hommes les uns contre les autres. De plus, il n’y aurait qu’un pas à supposer que les guerres de religion soient les meilleures guerres, certains l’ont franchi et, de ce fait, la locution ba‘ḍa-hum bi-ba‘ḍin est alors comprise et traduite par : « les uns contre les autres ». Or, elle a précisément pour sens : « une partie [des hommes] contre une partie des autres », d’où notre littéral « les uns par d’autres ». En fonction du contexte, cela signifie que Dieu suscite des hommes prêts à combattre pour le bien et la vérité, « la cause de Dieu »,[14]  contre ceux qui mènent des guerres d’agression, quel qu’en soit au demeurant le motif,[15] action de fait nécessaire afin d’endiguer l’expansion de ces forces du désordre. Il ne s’agit donc pas de dire que Dieu oppose les hommes les uns aux autres pour maintenir ainsi un certain équilibre, car, en ce cas, Il serait le responsable des guerres ou de l’état de guerre entre les hommes. Au contraire, Dieu permet en soutenant l’armée du bien que le mal ne l’emporte pas définitivement, aussi est-Il Celui qui assiste la justice. Ce n’est point Dieu qui fait la guerre, mais les hommes et, sans Son intervention pour réguler leurs ardeurs guerrières, « la Terre serait entièrement corrompue ».

Présentement, l’engagement de Saül et des croyants sincères qui le suivirent illustre cette conception générale tout comme l’appétit de l’ennemi militaire de ces israélites et la soif de pouvoir d’une partie des Fils d’Israël eux-mêmes en représentent le front négatif. L’on peut aussi en conclure que selon ce point de vue coranique le fondement de la guerre est jugé défavorablement. Ainsi, face à ce mal, est-il parfois un remède nécessaire à ce que les gens de bien combattent pour la justice et la paix « les gens en armes ». L’ambivalence et l’ambiguïté de l’Homme s’expriment donc directement dans l’Histoire et, Dieu, par l’intermédiaire des hommes de bonne volonté, est actif sur le versant positif.[16] Nous verrons à partir du v253 que l’histoire des religions selon le Coran s’inscrit exactement dans le même cadre. Au final, selon la remarque coranique : « si Dieu ne repoussait pas les hommes, les uns par d’autres, la Terre serait entièrement corrompue », cette volonté divine est le modulateur salutaire des forces destructives, autrement formulé : « mais Dieu est Tout de grâce envers les hommes[17] ». Il apparaît de ce qui précède que cette « grâce » n’est point une intervention divine directe, mais une action médiée par les hommes, lesquels sont capables du pire comme du meilleur. Ainsi, si rien n’échappe à Dieu, l’Homme en son libre arbitre reste au cœur du dispositif.

– Enfin, le v252 : « ce sont là les versets de Dieu… » est adressé directement au Prophète : « Nous te les transmettons »[18] et il nous rappelle par cette apostrophe qu’en fonction de l’approche très déconstructive de ce paragraphe les « versets de Dieu » qui viennent d’être présentement révélés[19] l’ont été « en toute vérité » et constituent sous cet angle le rectificatif des Écritures dites sacrées concernées. En la matière, la légitimité du Prophète provient du fait qu’il est « au nombre des envoyés », c’est-à-dire messager d’une révélation qui exerce ici une mission de rectification sans pour autant procéder elle-même par un simple lien d’intertextualité, mais en fonction d’un lien interne à la Révélation fondamentale, c’est-à-dire à la source unique de la communication de Dieu. Ce faisant, la démarche première du Coran n’est pas la critique des autres Livres dits saints, mais de mettre en lumière la philosophie des évènements qu’il remet en question. De fait, ce paragraphe nous invite à réfléchir sur les enjeux des pouvoirs temporels au travers d’un récit présentant l’évolution de divers systèmes de gouvernance : prophétat versus royauté et rois temporels versus rois inspirés. Ce sont donc nos propres relations avec le pouvoir qui sont mises en cause. D’un point de vue méthodologique, ce paragraphe illustre parfaitement le type de rapports intertextuels établis par le Coran, nous pouvons qualifier cette approche coranique de construction hypercritique. En effet, cette démarche techniquement hypercritique n’a pas en soi de visées déconstructives strictes, mais, par le recours à des allusions non référencées, elle a pour fonction de mettre en avant un propos critique. De fait, ce paragraphe peut être lu sans en connaître les sources bibliques que pourtant il déconstruit et le récit qu’il présente fournit suffisamment d’indications pour être compris de manière autonome. Il est ainsi par lui-même en mesure d’apporter un message construit effaçant la nécessité des références intertextuelles auxquelles néanmoins il allude, d’où notre notion de construction hypercritique. Plus encore, toute erreur de référencement égarerait le sens. Encore une fois, le Coran ne se départit pas de son explicité et, une fois déconstruites à leur tour les herméneutiques engendrées par l’Exégèse et/ou l’islamologie, une lecture directe est à même de délivrer le signifiant. Enfin, l’évocation de la figure du Prophète en cette conclusion : « ce sont là les versets de Dieu, Nous te les transmettons en toute vérité et, certes, tu es au nombre des envoyés » peut être considérée comme une articulation introductive à la thématique du paragraphe 3 à venir.

– L’Exégèse, nous l’avons régulièrement mentionné en notre analyse, a cherché conformément à son habitude à combler ce qu’elle estimait être des silences ou des omissions. Selon son parti-pris méthodologique, cela nécessitait que les doctes réintroduisent les informations supposées manquantes, et ce, au détriment de la ligne claire du Coran. Pour ce faire, elle mit le récit coranique principalement en rapport avec le 1er Livre de Samuel, sans tenir compte de l’hypercritique coranique. De manière plus pragmatique, l’on peut considérer que la plupart des erreurs, approximations et faits légendaires qui ont été greffés sur ce paragraphe ont quasiment tous été attribués à un unique rapporteur : Wahb ibn Munabbih [vers 35-110 H.] Ses ascendances juives plus ou moins fondées ont fait de lui un prête-nom idéal s’agissant de l’introduction de données d’origine rabbiniques par les premiers exégètes eux-mêmes.

Dr al Ajamî

[1] Dans la Haute antiquité, les dieux combattaient auprès des hommes pour leur assurer la victoire. Au sujet de cette conception et des Fils d’Israël, cf. S5.V24.

[2] Ceci du fait que le verbe kafara veut dire couvrir, être recouvert. L’on dit kaffara fî–ṣ–ṣilâḥ : il s’arma jusqu’aux dents et le kâfir est alors celui qui est armé de pied en cap.

[3] À l’appui de ce choix, le fait que l’expression « accorde-nous victoire sur al–qawmi al–kâfirîn » ne connaît que deux autres occurrences : en S3.V147, là aussi dans un contexte de combat à mener et au décours d’une invocation quasi identique, et en S2.V286 où l’esprit de l’invocation adressée à Dieu dans un paragraphe très universaliste n’est guère compatible avec une demande de victoire contre les dénégateurs et amène encore une autre traduction, cf.

[4] La locution « Goliath et ses armées » était déjà employée à l’identique au v249 : « Nous ne serons pas de taille, ce jour, contre Goliath et ses armées ».

[5] Le nom jâlût/Goliath n’est pas arabe, il dérive directement de l’hébreu. Mais, ce terme hébreu est lui-même d’origine non hébraïque et non sémite, comme l’étaient les peuples de la mer dont descendraient entre autres les Philistins.

[6] Il ne s’agit pas pour autant « d’omissions », voire de sous-entendus que nous serions chargés de décoder en puisant les informations manquantes dans la Bible, la littérature intertestamentaire, ou rabbinique. C’est ce type d’erreur d’appréciation de la méthodologie suivie par le Coran qui a mené les exégètes, tout comme les orientalistes, à réintroduire lors de leurs commentaires les détails légendaires et talmudiques traditionnels. Selon la logique déconstructive du Coran, la non-mention n’est donc pas une omission ou une validation par allusion, mais une critique et une infirmation des ajouts et interprétations que l’activité humaine a déposés sur les lignes originelles.

[7] Ier Livre de Samuel XIII et sq. Le dernier chapitre, XXI, se termine sur le suicide de Saül lors d’un ultime combat perdu.

[8] De fait, David appartenait à la troupe de Saül ayant réussi « l’épreuve de la rivière ».

[9] Le Coran ne valide pas les propos de la Bible quant à Saül, pas plus que sa relation aussi douteuse que houleuse avec David, cf. I Samuel XIII ; XIV-XXI.

[10] Pour les sens du mot ḥikma, voir v129. Cette attribution en lien avec l’exercice temporel du pouvoir est retrouvée concernant David et sa royauté, S38.V20.

[11] En ce cas, les traductions formulent au passé simple ce segment, comme si cela était la conséquence du coup d’éclat de David : « et Dieu lui donna la royauté et la sagesse et lui enseigna ce qu’Il voulut », et ce, alors même que le mode employé pour les deux verbes est le passé accompli, construction que par contre notre lecture au plus-que-parfait respecte.

[12] De ces mots : « ce qu’Il avait voulu ». Dans le contexte court, il s’agit de dire que Dieu avait enseigné à Saül « l’épreuve de la rivière » et le fait qu’il triompherait de ses ennemis.

[13] « Ô David ! Nous t’avons institué successeur/khalîfa sur terre, juge donc entre les hommes avec justice… », S38.V26.

[14] Tel était le thème du § 1.

[15] Du point de vue taxinomique, les guerres sont de trois ordres : politiques, économiques, religieuses. Ces trois motifs sont souvent conjoints et alliés, les motivations des Fils d’Israël dont il ici question en témoignent, l’actualité aussi.

[16] Nous pouvons, à tire de commentaire complémentaire, signaler que cette assertion coranique telle que nous l’avons explicitée résout sans difficulté la classique problématique de la théodicée. C’est l’Homme qui est l’unique source du mal, et l’Agir de Dieu peut s’y opposer et s’y oppose de facto. L’homme peut agir pareillement pour le bien, auquel cas Dieu l’assiste tout comme il peut orienter ses intentions bénéfiques à œuvrer pour la paix quand bien même ce serait en menant bataille. Nous retrouvons ici le subtil équilibre entre le Destin et le Libre arbitre.

[17] Entendre « les mondes » pour le pluriel al–‘âlamîn, ne fait guère sens en ce contexte. Il est plus cohérent de retenir le sens « les hommes ». Pour les différents sens possibles de al–‘âlamîn voir S1.V2.

[18] Le verbe employé est talâ qui signifie à l’origine suivre, c’est-à-dire s’agissant de la Révélation et de Muhammad : suivre ce qui t’est transmis par voie de révélation en matière de Coran, d’où notre « transmettre » seul sens convenant au processus révélatoire.

[19] C’est-à-dire l’ensemble des versets des § 1 et 2.