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S2.V249 : « Puis, lorsque Saül fut en marche avec les troupes, il déclara : « En vérité, Dieu va vous éprouver au moyen d’une rivière : qui en boira ne sera pas des miens et qui point n’en goûtera sera mien, sauf qui en puiserait un creux de main. » Tous y burent, mis à part quelques-uns d’entre eux, et quand ils l’eurent traversée, lui et ceux qui avaient cru, ceux-là prétextèrent : « Nous ne serons pas de taille, ce jour, contre Goliath et ses armées ! » Ceux qui pensaient rencontrer Dieu répondirent : « Que de fois une troupe peu nombreuse triompha d’une troupe plus imposante, Dieu l’ayant permis ! Dieu, certes, est avec ceux qui persévèrent. »

– L’ellipse coranique laisse à comprendre, à partir du v248, qu’après la restitution effective du « Coffre/Arche » les israélites, à la suite du « Conseil», v246, acceptèrent l’onction du premier « roi » d’Israël, Saül/ṭâlût, par le dernier de leurs prophètes, Samuel, v248. En fonction de leurs objectifs premiers, ils entreprirent donc une campagne militaire contre l’ennemi : « lorsque Saül fut en marche avec les troupes ».[1] En confirmation de la prophétie initiale de Samuel : « Ne se pourrait-il pas s’il vous était ordonné le combat que vous ne combattiez point ? » v246, la sincérité et les motivations cachées des Fils d’Israël vont être mises à l’épreuve : « Dieu va vous éprouver au moyen d’une rivière ». Notons que ce n’est point Saül qui décide de tester ses troupes, mais il annonce une épreuve venant de Dieu : « Dieu va vous éprouver » ; Saül est donc un roi-inspiré. Si l’obéissance au pouvoir politique est mise à l’épreuve de la foi et que seuls « ceux qui avaient cru » en triompheront, c’est le statut très particulier de roi-inspiré[2] qui justifie cette particularité et il ne faudrait pas en conclure que le pouvoir politique ici-bas devrait être adoubé et exercé au nom de Dieu. Nous avions discuté au v247 des difficultés résultant de la transition d’une guidance par la prophétie à la gouvernance politique, ici la royauté, et notre verset illustrera parfaitement une des faiblesses principales du pouvoir politique, car « qui en boira ne sera pas des miens » indique que l’intérêt personnel l’emporte généralement sur le bien collectif. À l’opposé, dans le modèle prophétique, le désintéressement prime : « qui point n’en goûtera sera mien ». Pour autant, il ne s’agit pas d’un sacrifice absolu, irréaliste, comme l’indique la réserve émise : « sauf qui en puiserait un creux de main ». En cette épreuve, maîtriser sa soif est symboliquement limpide, le croyant est celui qui triomphe de l’âpreté de son âme et, pour ce faire, il ne dispose que de la sincérité de sa foi : « ceux qui avaient cru », la foi est donc en cette perspective conçue comme un dépassement de soi au service des autres. Malgré tout, l’appétit des hommes pour ce bas-monde l’emporte : « tous y burent, mis à part quelques-uns d’entre eux » et la prédiction de Samuel quant aux conséquences de la mise en place d’un pouvoir temporel s’avéra. La foi fut éprouvée par l’eau, mais aussi par le feu, celui du combat que ceux qui avaient préféré s’abreuver avaient de fait refusé. Étant resté sur la berge, ils « prétextèrent : Nous ne serons pas de taille, ce jour, contre Goliath et ses armées »,[3] cette fuite face à l’adversité était déjà le sujet principal du § 1 de ce chapitre. Quant à eux, les croyants, « quand ils l’eurent traversée », ils atteignirent l’autre berge de la rivière[4] sans avoir fauté et, conformément au message du §1 : « combattez pour la cause de Dieu », v244, « ceux qui pensaient rencontrer Dieu », désignation qui se comprend en fonction de « Dieu saisit et relâche, et vers Lui vous retournez », v245, témoignèrent de leur engagement face au danger qui les attendait : « que de fois une troupe peu nombreuse triompha d’une troupe plus imposante ».[5] Cet assentiment est entièrement dicté par leur foi, leur confiance en Dieu : « Dieu l’ayant permis. Dieu, certes, est avec ceux qui persévèrent ».

Finalement, ceux qui avaient désiré un pouvoir politique pour les mener à la victoire ont abandonné leur roi pour sauvegarder ce qu’ils estimaient être leurs intérêts propres, confirmant ainsi la critique fondamentale que Samuel avait émise à l’encontre  des pouvoirs terrestres. Par ailleurs, cet épisode coranique est très différent de celui qui dans la Bible fait suite à l’onction de Saül.[6] Il a donc été supposé par l’orientalisme que le Coran aurait attribué à Saül un évènement relatif à Gédéon. Rien de plus inexact, car si Dieu soumit effectivement les armées de Gédéon à une épreuve, le but visé comme la méthodologie suivie étaient exactement inverses.[7]  Encore une fois, il serait parfaitement incongru qu’un auteur, fin connaisseur de la Bible malgré tout, puisse commettre de telles confusions d’attribution et de sens, et pour quelle crédibilité ? La cohérence coranique est interne, « l’épreuve de l’eau » est l’épreuve de la foi et de la détermination, résister à la soif sur ordre du chef et au nom de Dieu est la preuve d’un engagement sincère et d’une motivation transcendée. La victoire contre un ennemi supérieur en nombre est à ce prix, le pouvoir politique n’a de valeur que lorsque la foi le dépasse.

Dr al Ajamî  

[1] Contrairement à la Bible, le Coran ne nomme pas l’ennemi en question, dans la logique coranique seule la signification des évènements a de l’importance. Nous l’avons déjà signalé, la « dématérialisation » contribue à centrer le sujet sur la philosophie du propos.

[2] Nous verrons qu’il en sera de même pour David.

[3] Notre traduction tente de préciser une certaine ambiguïté du texte, la syntaxe arabe ne permettant pas ici réellement d’indiquer qui serait sujet du pluriel du verbe qâlû/ils dirent, l’on pourrait penser qu’il s’agirait là soit d’une partie de ceux qui ont traversé la rivière, soit de ceux-là plus Saül. Or, tous savaient avant cela quel rude combat ils devraient mener, il n’est donc pas cohérent qu’une partie de ces croyants fidèles à Saül puissent par la suite sembler dire qu’ils regrettent leur engagement. Ainsi, est-il plus logique de supposer que les locuteurs soient ceux qui refusèrent le test de la rivière en utilisant comme argument que nul ne pourrait vaincre Goliath et ses troupes : « nous ne serons pas de taille, ce jour, contre Goliath et ses armées », d’où notre traduction indicative du verbe qâlû par : ils prétextèrent.

[4] La rivière est donc un isthme…

[5] La formulation est générale, mais elle reflète aussi la situation : l’effectif réduit après la défection de la majorité des Fils d’Israël qui refusèrent de suivre Saül en ne se soumettant pas à “l’épreuve de la rivière”, elle indique de mêmeque l’armée adverse était supérieure en nombre.

[6] I Samuel XI, Saül y lève une armée de 330.000 hommes qui écrasèrent sans coup férir les Ammonites. Le Coran, loin de cette vision-fiction triomphaliste de l’Histoire, étudie au contraire les difficultés inhérentes aux pouvoirs temporels.

[7] Livres des Juges VII, 4-7. Les trois cents hommes qu’il retint furent ceux qui “lapèrent” l’eau au creux de leur main. Le verbe hébreu laqaq signifie bien laper, en dehors de ce contexte précis il n’est employé dans la Bible que pour désigner la façon de boire des chiens. L’on comprend mal qu’il soit attendu que des hommes s’abreuvent ainsi et que, de même, les 9700 autres guerriers s’agenouillèrent pour boire directement à l’eau à la manière du bétail, pratique très étrange…