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S2.V247 : « Et leur prophète leur dit : « C’est ainsi, Dieu vous a envoyé Saül comme roi. » Ils s’étonnèrent : « Comment aurait-il autorité sur nous alors que nous sommes plus en droit que lui quant à la royauté et qu’il ne lui a point été donné largesse de biens ? » Il répondit : « Dieu l’a choisi pour vous et l’a amplement comblé en savoir et en corpulence et Dieu attribue son autorité à qui Il veut, Dieu est Infini, parfaitement Savant. »

– Bien qu’il y fut réticent, le Prophète Samuel annonce qu’un roi a été choisi pour les Fils d’Israël : « c’est ainsi, Dieu vous a envoyé Saül comme roi ».[1] L’on note que contrairement à leur demande, v246, ce choix vient de Dieu et non de lui. Le nom ṭâlût est morphologiquement caractéristique et évoque étymologiquement une grande taille. [2] Nous pouvons sans difficulté identifier ce « roi » nommé ṭâlût à Saül, car aux vs250-251 nous le voyons combattre les troupes de Goliath au côté de David, faisceaux d’éléments correspondants au Saül biblique[3] donné comme premier rois des israélites. Ce que Samuel avait pressenti se confirma et, à cette nomination, la réponse du « Conseil des Fils d’Israël »[4] fut : « comment aurait-il autorité sur nous alors que nous sommes plus en droit que lui quant à la royauté ». Le pouvoir, ici la royauté, ne peut-être que le théâtre des passions et des ambitions humaines, le Coran semble y opposer une idée : suivre l’autorité de Dieu par l’intermédiaire d’un de Ses prophètes est plus sage et pourrait éloigner de la lutte pour le pouvoir que les hommes se livrent, un idéal de “Cité prophétique” où les hommes seraient unis par la foi et non pas déchirés par leurs appétits d’ici-bas, l’Ici-bas n’est qu’une illusion de pouvoir. Il ne s’agit pas d’une surinterprétation, mais du sens obtenu en fonction du différentiel entre les énoncés coraniques et bibliques.[5]  Par ailleurs, si le « Conseil » cherche à justifier sa position c’est sans doute parce que le choix de Saül est présenté comme étant celui de Dieu, et ils allèguent : « il ne lui a point été donné largesse de biens ». C’est dire qu’un roi, surtout lorsqu’il s’agit comme présentement de préparer la guerre, se doit d’être riche pour lever une armée. C’est aussi poser que la royauté est une affaire de puissants dont la force est la principale légitimation politique, position qui explique l’intention profonde de leur refus : « nous sommes plus en droit que lui quant à la royauté ».[6]  Ce à quoi le Coran répond : « Dieu l’a choisi pour vous », comment donc osez vous contester le choix de Dieu[7] alors que, nécessairement, « Dieu attribue son autorité à qui Il veut » ! Dans la logique du propos, ceci signifie clairement que Dieu décide librement de qui obtiendra du pouvoir ici-bas et que le segment « son autorité »[8] ne saurait se comprendre comme le transfert de l’Autorité de Dieu à une créature divine, mais comme désignant le pouvoir terrestre que pourra acquérir un roi par exemple. Il serait ainsi parfaitement erroné de voir en cette phrase la reconnaissance par le Coran d’un pouvoir temporel légitimé par l’Autorité de Dieu.  Il en sera de même concernant la royauté de David, cf. v251. Du point de vue purement démonstratif, il est ajouté que Dieu « l’a comblé amplement en savoir », richesse sans doute plus utile que la folie des hommes de pouvoir. Enfin, il est précisé que Saül était d’une forte « corpulence », ce qui ne le rend donc pas aussi inapte à diriger le combat que vous le prétendez, et ce, en fonction de vos propres critères. Cette réponse pourrait indiquer que lorsque les membres du Conseil demandèrent à Samuel de leur choisir un roi, ils pensaient que ce ne pouvait être qu’un des leurs. Du point de vue des rapports structurels, nous vérifions ici le parallélisme d’avec le § 2 du Chapitre 3 : le passage du prophétat à la royauté, de Samuel à Saül, est comparable à la transition entre le statut ontologique de l’Homme en tant que Représentant d’Adam/Elle et l’histoire des hommes atteste d’un glissement significatif : l’apparition du concept politique faisant des hommes de pouvoir les représentants de Dieu sur Terre. Cette critique du pouvoir, plus particulièrement du lien entre pouvoir et religion, est importante, elle ne sera pas entendue après le décès du Prophète. Enfin, signalons qu’en fonction de la réappropriation déconstructive du propos biblique par le Coran, il serait tout à fait faux de supposer un parallèle d’avec le rejet de Muhammad par Quraysh. Celui-ci était prophète et ne prétendit jamais à la royauté, même au faîte de sa renommée. Le magistère de Muhammad a été uniquement prophétique, seuls, du fait même des fronts d’opposition, les aléas politiques et militaires l’ont amené à prendre part aux affaires temporelles. Il restera jusqu’à son souffle un prophète, un représentant de Dieu transmetteur de la Révélation et, s’il revêtit l’armure, il ne revendiqua ni le titre ni la fonction d’un leader militaire ou politique. Il ne laissera d’ailleurs aucune indication en ce sens à la veille de sa mort.

Dr al Ajamî

[1] I Samuel X, 24 : « Voyez celui que Yahweh vous a choisi… et tout le peuple cria : Vive le roi ! »

[2] Ce passage coranique porte quatre diptotes construits selon le même schème nominal : tâbût, jâlût, dâwûd ṭâlût alors que les termes originaux sont très probablement d’origines linguistiques différentes, dans l’ordre : guèze ou copte, non sémite, hébreu, et arabe. Cette uniformisation morphologique selon un schème hébraïco-araméen pourrait signer une unique source textuelle non arabe, mais le mot ṭâlût, à l’inverse, est une racine arabe : ṭâla, qui a été morphologiquement et irrégulièrement accordée, ce qui indique que les Arabes avaient linguistiquement intégré un large pan de cultures religieuses différentes. Le polythéisme arabe, loin d’être dominant et exclusif, était intégrateur et il n’est pas étonnant que par la périphérie de son territoire, mais aussi de manière plus indigène, il ait assimilé un fond religieux, pour lui plus ou moins légendaire. Le Coran en témoigne, puisque ceux à qu’il s’adressait en premier chef connaissaient logiquement ce à quoi ces noms faisaient référence. La racine ṭâla connote les notions d’allongement, de longueur, de grande taille, l’on est en droit de supposer que ce nom fait allusion à I Samuel IX, 2 : « il avait un fils du nom de Saül […] et il dépassait de la tête tout le peuple » et ceci va être par la suite confirmé en ce v247. Le fait que le Coran recoure à cet arabisme plutôt qu’au nom biblique shâ’ûl, pourtant de même schème, atteste que le personnage était anciennement connu des Arabes, du moins légendairement, et donc par des sources probablement non bibliques.

[3] Nous disons Saül biblique, car l’historicité du personnage est discutée, même s’il n’est pas difficile de supposer que le règne de ce dernier n’aura pas laissé de traces archéologiques du fait même qu’il s’agissait des débuts de la royauté pour les israélites et qu’il dut être rapidement éclipsé par celui de son successeur David, cf. S38.V26.

[4] Le fil du récit l’indique clairement, ceux qui ici prennent la parole ne peuvent qu’être les membres du Conseil des Fils d’Israël, cf. v246. Ce point diffère de la Bible, car en I Samuel X c’est tout le peuple qui acclame le roi Saül élu par Dieu sauf quelques individus qualifiés alors de « fils du Diable ».

[5] En effet, en I Samuel X, 25 et XII, 1-17, le prophète Samuel intronise Saül au nom de Dieu et du respect qu’il devra à la Loi mosaïque et aux révélations des prophètes. Il s’agit bien en cette réécriture de l’histoire sainte d’Israël de l’introduction dans le texte de ce que fut par la suite la royauté chez les Juifs, mais aussi tous les pouvoirs théocratiques de manière générale, à savoir : une accointance entre le pouvoir temporel et le pouvoir religieux. Le Coran en écartant cette thématique essentielle en la construction des religions, met en saillie une position tout autre : Dans le jeu des pouvoirs au nom de Dieu ce n’est point l’homme qui est soumis à Dieu, mais Dieu qui est assujetti à l’Homme afin de mieux asservir les hommes.

[6] Ce propos, comme nous le montrons par la suite, déconstruit ce que la Bible prête à Saül lorsque Samuel lui annonce qu’il sera roi d’Israël : « Je ne suis qu’un benjamite, de la plus petite tribu d’Israël, et ma famille est la plus petite de toutes les familles de Benjamin » I Samuel IX, 21. Ce type de réflexion vise en réalité à légitimer le pouvoir comme revenant de droit aux puissants de ce monde, position inique que le Coran ne valide donc pas.

[7] Ceci allude sans doute encore à I Samuel, VIII, 7 :   « …ce n’est pas toi qu’ils ont rejeté, mais c’est Moi qu’ils ont rejeté, afin que Je ne règne point sur eux. »

[8] Nous avons traduit la polysémie du terme mulk en fonction de contextes chaque fois différents : en ce v247 : autorité, royauté, au v248 : règne, et au v251 : pouvoir.