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S2.V246 : « Que sais-tu du Conseil des Fils d’Israël, après Moïse, lorsqu’ils demandèrent à celui qui était leur prophète : « Élis pour nous un roi, que nous combattions pour la cause de Dieu ! » Il dit : « Ne se pourrait-il pas s’il vous était ordonné le combat que vous ne combattiez point ? » Ils répondirent : « Qu’aurions-nous à ne point combattre pour la cause de Dieu alors que nous avons été dépossédés de nos demeures et de nos fils ! »  Mais, lorsqu’il leur fut prescrit le combat, ils tournèrent le dos, sauf quelques-uns parmi eux ; et Dieu connaît parfaitement les iniques ! »

 – Du point de vue structurel, ce long paragraphe est le parallèle du § 2 du Chapitre 3, vs30-33, qui constituait un important contre-récit déconstruisant la mythologie biblique et présentant au travers de la création de l’Archétype de Adam/Elle l’acquisition de la première des trois caractéristiques ontologiques à l’Homme : le langage, la raison, la conscience. Nous retrouverons présentement la dialectique des hommes à l’œuvre. Tout comme l’Homme devait être le Représentant de Adam/Elle sur Terre, nous voyons ici paraître une succession temporelle entre le prophétat de Samuel et la royauté de Saül. Du point de vue intertextuel, les emprunts bibliques opérés en ce passage sont aussi divers que partiels, il ne s’agit pas pour autant d’un résumé, serait-il même erroné, mais d’une approche déconstructive des récits romancés proposés par la Bible. Ceci étant, la concision coranique s’oppose ici à la prolixité biblique, l’on constate alors que le lien de sens aux références auxquelles le Coran allude est faible, la “version” coranique procède par déconstruction-réappropriation. Aussi, le Coran propose-t-il une tout autre trame narrative et, de par son dépouillement historique et scénique, met-il en valeur la réflexion coranique : le rapport hommes/Dieu au travers des relations à divers systèmes de gouvernance Prophétat/Royauté/Rois inspirés. Le premier relève strictement de Dieu, le second uniquement de la volonté politique des hommes et le troisième représente la quintessence du second du fait même de l’intervention de Dieu. D’évidence, l’intertextualité tout comme l’historicité des faits n’ont en ce type de procédés déconstructifs coraniques que très peu d’importance.

 – L’introduction prend soin de préciser que nous sommes « après Moïse » et qu’ainsi les « Fils d’Israël » dont il est question appartiennent à des générations postérieures à la geste prophétique de Moïse. Par là même, la mention d’un « Conseil des Fils d’Israël » renvoie assez facilement à la période dite des Juges d’Israël, d’autant plus qu’il est fait allusion à « celui qui était leur prophète ».[1] Bien que son nom ne soit pas cité, il s’agit de Samuel comme l’indique le segment « élis pour nous un roi »[2] et comme la suite du récit le confirmera. Samuel était selon la Bible le dernier des prophètes de cette période de l’histoire religieuse d’Israël[3] et l’énoncé coranique laisse comprendre que cette rupture provient du fait que les « fils d’Israël » souhaitèrent être dirigés par un roi plutôt que par un prophète.[4] S’ils demandent à Samuel : « élis pour nous un roi », c’est pour sacraliser et légitimer la royauté qu’ils désirent, et ce, en fonction d’une antique conception d’un pouvoir terrestre légitimé par une association avec le divin, le motif allégué « que nous combattions pour la cause de Dieu » illustre parfaitement cette accointance. Le « prophète » va souligner la faiblesse de ce raisonnement en leur répondant : « ne se pourrait-il pas s’il vous était ordonné le combat que vous ne combattiez point ? ». Autrement dit, l’ordre de combattre donné par l’un d’entre vous, fût-il roi, aura-t-il autant de valeur à vos yeux que celui émanant d’un prophète. Cette réponse prêtée par le Coran à Samuel pourrait laisser comprendre que la demande des israélites était plus pressante et elle dévoile leur intention.[5] Ce à quoi ils alléguèrent : « qu’aurions-nous à ne point combattre pour la cause de Dieu alors que nous avons été dépossédés de nos demeures et de nos fils ! ». Autrement dit, la guerre est une affaire d’Ici-bas et les opprimés sont le plus en droit à vouloir se battre. La « cause de Dieu » est donc pour eux un mobile purement politique permettant de mobiliser le peuple d’Israël pour reconquérir ce qu’ils considèrent être leur territoire comme l’indique le segment « nous avons été dépossédés de nos demeures et de nos fils ». Les craintes ou observations de Samuel s’avéreront exactes : « mais, lorsqu’il leur fut prescrit le combat, ils tournèrent le dos », ceci, tout comme la remarque additive : « sauf quelques-uns parmi eux » anticipe sur la suite des évènements, v249-251. La conclusion : « Dieu connaît parfaitement les injustes » vise ceux qui après avoir réclamé à être dirigés par un roi, prétendument selon eux au nom d’un motif religieux, montreront par leur désertion la fausseté de leur exigence.

Dr al Ajamî

[1] La traduction n’arrive pas ici à rendre la particularité de la formulation coranique, laquelle pourrait sous-entendre que ce prophète fut le premier que connut Israël après Moïse, c’est-à-dire lors de la période dite des « Juges ». Selon la Bible, Samuel fut effectivement le dernier des Juges et le premier des prophètes donnés à Israël. Par ailleurs, elle tend à anonymiser la situation, ce ne sont pas les personnages et les faits qui ont de la valeur, répétons-le, mais la philosophie du propos.

[2] Ier Livre de Samuel, VIII, 4-5 : « Tous les anciens d’Israël se réunirent et dirent à Samuel : Tu es devenu vieux […] établis donc sur nous un roi… »

[3] Pour le Coran Samuel est prophète, mais il ne mentionne pas qu’il ait été un leader tribal comme l’étaient les Juges ou Sages.

[4] Il est ici intéressant de noter que le texte coranique ne reprend pas l’argument biblique selon lequel les fils de Samuel n’étaient pas compétents pour lui succéder, car cette affirmation romprait la logique des évènements tels que le Coran les conçoit.

[5] À comparer à I Samuel, VIII, 7 :   « Obéis à la voix du peuple en tout ce qu’ils te diront, car ce n’est pas toi qu’ils ont rejeté, mais c’est Moi qu’ils ont rejeté, afin que Je ne règne point sur eux. »