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S2.V243 : « Que sais-tu de ceux qui quittèrent leurs demeures par milliers, craignant la mort ? Alors Dieu leur dit : « Mourez ! ». Puis, Il leur rendit la vie. Dieu, certes, est Tout de grâce envers les hommes, mais la plupart des hommes point ne remercient. »

– L’introducteur a-lam tara ilâ/que sais-tu de sera retrouvé de manière significative en-tête des § 1, 2, 4 de ce chapitre VIII, parallèle du chapitre III.  Il caractérisera un discours rapporté indirect et signera l’existence d’un rapport intertextuel pour chacun de ces paragraphes.[1] Ce marqueur est diversement traduit, et si la locution a-lam tara[2] lorsqu’elle est construite avec la particule « an » signifie dans le Coran « ne vois-tu pas que » ou « n’as-tu point vu que », etc., avec « ilâ », s’agissant d’évènements en lien d’intertextualité, elle prend logiquement le sens de « que sais-tu de ». Ceci sous-entend que le Prophète n’en ait su que peu de choses,[3] puisqu’il en sera instruit par voie de révélation comme le v254 le laissera entendre : « Ce sont là les versets de Dieu, Nous te les transmettons en toute vérité et, certes, tu es au nombre des envoyés. »

Nous verrons que le § 2 est clairement en lien avec le Livre Ier de Samuel et, du fait qu’aucune indication particulière dans le Coran ne permet une lecture particularisée de ce verset, nous pouvons sans difficulté relier ce propos au dit Livre, lequel décrit préalablement le cadre où se déroulera l’histoire du prophète Samuel et du roi Saül : « Israël sortit au-devant des Philistins pour combattre… et Israël fut battu par les Philistins qui tuèrent environ quatre mille hommes en bataille rangée. Le peuple rentra au camp et les Anciens d’Israël dirent : Pourquoi Yahweh nous a-t-il battus aujourd’hui devant les Philistins ? »[4]  Il en est alors de même pour notre verset et « ceux qui quittèrent leurs demeures par milliers » sont donc les « Fils d’Israël » ayant quitté leurs camps pour combattre l’ennemi, comme le confirme le v246. Toutefois, l’absence de détails suppose que le Coran ne valide pas nécessairement la version biblique, mais seulement l’existence de l’évènement.[5] Pour autant, les Fils d’Israël étaient à cette période un agrégats de tribus sans réelle force, ils étaient donc très inquiets de la situation, aussi est-il dit qu’ils allèrent au combat « craignant la mort », remarque se comprenant encore selon le Livre de Samuel.[6] La même source nous apprend que « Israël fut battu par les Philistins qui tuèrent environ quatre mille hommes », hécatombe sévère que le Coran exprime ainsi : « alors Dieu leur dit : Mourez ! »[7] En son extrême concision déconstructive, le Coran ajoute : « puis Il leur rendit la vie ». En fonction du contexte intertextuel avéré, cette phrase ne peut se comprendre au sens premier, c’est-à-dire : Dieu ressuscita tous les Fils d’Israël qui étaient tombés au combat. Or, la forme IV aḥyâ, faire vivre, ressusciter, s’entend couramment au sens figuré : restaurer, prospérer, retrouver de l’importance, ce qui signifie qu’après le temps de la défaite, de la désolation et de la mort, est venu celui de la victoire, restauration de la puissance de la prospérité et de la vie, le v251 atteste clairement ce retournement de situation en faveur des Fils d’Israël : « C’est ainsi qu’ils les mirent en déroute, de par la permission de Dieu, et David tua Goliath. Dieu lui donna pouvoir et sagesse et lui enseigna ce qu’Il voulut. » Ainsi, Dieu a permis qu’ils finissent par « vivre » c’est-à-dire à se libérer du joug de l’asservissement en gagnant la guerre contre les Philistins. C’est en ce sens qu’il est ajouté en guise de commentaire que « Dieu, certes, est Tout de grâce envers les hommes » non point que sa « grâce » soit de tous les ressusciter, mais qu’elle consiste à protéger les hommes de leur propres violences, comme l’indiquera le v251 : « Si Dieu ne repoussait pas les hommes les uns par les autres, la Terre serait entièrement corrompue, mais Dieu est Tout de grâce envers les hommes ». Dieu dirige le sort afin que les opprimés puissent triompher des oppresseurs :  « ces journées-là [défaites et victoires] Nous les faisons alterner entre les hommes, Dieu sachant[8] ceux qui croient et choisissant parmi vous des témoins,[9] Dieu n’aime point les iniques. »[10] Ce verset dépasse donc le particularisme de l’histoire des Fils d’Israël et ouvre ainsi des perspectives plus larges comme l’atteste la conclusion : « mais la plupart des hommes point ne remercient ». En fonction de ce qui précède, ceci indique que les hommes n’ont pas conscience de ces larges mouvements de l’Histoire destinés en quelque sorte par Dieu et désespèrent toujours de leur situation qu’ils ne perçoivent qu’à court terme. La référence à l’Ancien Testament, si riche en détails de conteurs, est ici très allusive et dépouillée. Cette démarche déconstructive du Coran a pour but d’induire des lignes de sens plus générales, cf. les deux versets à suivre.

– L’Exégèse, fidèle à sa mission commentaires de faits divers, a cherché à identifier « ceux qui quittèrent leurs demeures », le nombre exact de « milliers » de décédés et de quoi ils étaient morts lorsque Dieu leur dit : « Mourrez ! » Et, si l’on s’accorda sur le fait qu’il devait s’agir de Fils d’Israël, pour le reste les avis émis ne purent qu’être différents.[11] Toutefois, l’on peut considérer qu’il se dégagea une préférence en faveur d’une référence à Ezéchiel XXXVII, choix qui va égarer le sens et imposer au v243 un sens concret : Dieu a fait mourir des milliers de juifs, puis il les a ressuscités.  Choix paradoxal, puisque la Bible rapporte là une vision qu’eut Ezéchiel et non pas des évènements réels, le lien intertextuel s’en affaiblit d’autant.[12] Nous verrons par ailleurs que la « vision d’Ezéchiel » peut-être plus judicieusement mise en rapport avec le § 4. Nonobstant l’incongruité de la situation, l’Exégèse a développé à partir de ce verset une réflexion relative à la Toute-puissance divine : Dieu fait vivre et mourir, mais en l’axant principalement sur la contrainte exercée par le Destin. Nous aurons montré que cette discussion est ici hors sujet.

Dr al Ajamî

[1] Le § 3 fera logiquement exception et n’établira pas de connexion intertextuelle, Dieu y est alors le Locuteur direct puisqu’Il constitue le centre du discours autour duquel s’articulent en entrelacs les trois autres paragraphes.

[2] La forme « tara » est l’apocope du verbe ra’â signifiant voir, au sens propre comme au figuré.

[3] Sans doute ce qui correspondait au bagage culturel interreligieux d’un polythéiste qurayshite de bonne lignée, bagage qui ne peut avoir été que limité.

[4] 1er Livre de Samuel, Chap. IV, 2-3.

[5] Selon la Bible, la bataille aurait eu lieu à Aphec où les Philistins défirent en plaine les tribus israélites, le silence coranique ne permet pas de valider l’excès de précision de ces spéculations historiques postérieures de plusieurs siècles aux évènements qu’elles décrivent. L’archéologie atteste qu’il y eut une forte implantation et domination des Philistins sur la région cananéenne à partir du XIIe av. J.-C. et suggère qu’aux alentour du Xe siècle, soit la période supposée du roi David, il y eut de nombreux conflits avec les tribus d’Israël dont l’issue sera la fondation du royaume unifié d’Israël.

[6] En effet, le Chapitre 4 de I Samuel indique, sans que l’on en connaisse les raisons, que les Philistins, maîtres de la région dite de Canaan, s’étaient mis en marche contre les israélites, sans doute vers la partie orientale, il était donc logique que les Fils d’Israël, dominés par les Philistins, fussent très inquiets de la situation. Au chapitre VII, 7, l’on peut lire : « …et les princes des Philistins montèrent contre Israël. Les Fils d’Israël l’apprirent et eurent peur des Philistins. »

[7] Il pourrait tout aussi bien s’agir d’une allusion à une bataille faisant suite à la première où, selon la Bible, les israélites perdirent « trente mille hommes », Samuel IV, 10-11. Le chiffre est sans nul doute plus qu’exagéré, mais c’est lors de cette deuxième défaite que les Philistins s’emparèrent de l’Arche d’Alliance, fait dont il sera question au v248, ce qui incline à retenir préférentiellement ce deuxième évènement.

[8] « Dieu sachant ceux qui croient». Généralement ce segment est traduit par « afin que Dieu sache ceux qui ont cru ». Or, Dieu, en Sa Science, sait toute chose et n’a donc pas besoin de susciter des évènements afin de pouvoir discerner ce qu’Il aurait ignoré. Il s’agit donc ici d’un subjonctif dégradé typiquement coranique qui s’entend tel que nous l’avons mis en évidence.

[9] « témoins » pour shuhadâ’. Ce pluriel dérive de la racine shahada : témoigner et, comme le fait la traduction standard, le traduire par martyrs est un contresens coranique uniquement basé sur la martyrologie que l’Islam développa bien après le Coran.

[10] S3.V140.

[11] Signalons que pour beaucoup ils furent décimés par la peste, cette affirmation repose sur un passage d’Ezéchiel et aussi sur le Livre de Samuel, mais le châtiment par la peste en tant que punition de Dieu à l’égard des impies et déviants est très fréquent dans l’Ancien Testament. Le Dieu du Coran n’est pas un dieu vengeur, ce n’est point le Yahweh du judaïsme primitif et menacer par cette antique peur ne relève pas de sa logique de dialogue et de propos.

[12] De plus, du point de vue de la logique de récit une telle référence serait anachronique, car le Livre d’Ezéchiel est postérieur à l’époque de David et sa « vision » se comprend comme une prophétie du retour d’Israël après la première destruction du Temple.