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S2.V233 : « Les mères allaiteront leurs enfants deux années entières pour qui souhaite parachever l’allaitement. Au père, lui incombe de les nourrir et vêtir convenablement. Nulle âme ne s’imposera plus qu’elle ne peut, une mère n’a pas à être dommagée à cause de son enfant ni le père du fait de son enfant, et à l’héritier échoit de même. Mais, si tous deux veulent sevrage, après accord mutuel et consultation, alors point de tort aux deux. Et si vous désirez prendre nourrice pour vos enfants, point de tort à condition de vous acquitter de ce que vous avez convenu selon l’usage. Craignez pieusement Dieu et sachez que Dieu de ce que vous œuvrez est parfaitement clairvoyant. »

– Du point de vue de la composition et en fonction de l’absence de marqueurs syntaxiques de séparation, ce verset s’inscrit dans les suites du précédent, il faut donc entendre par : « les mères allaiteront leurs enfants », les mères répudiées. Pour preuve complémentaire, le fait que le passage référent  S65.V1-7 reprenant le sujet du statut des répudiées se conclut lui aussi sur des mesures concernant l’allaitement de l’enfant né dans le cadre d’une répudiation : « …et si elles sont enceintes, prenez-les en charge jusqu’à l’accouchement. Si elles allaitent pour vous, donnez-leur une pension[1]… », v6. Il s’agit donc d’une épouse qui s’est avérée être enceinte durant le délai de viduité/‘idda lié à sa répudiation et que son mari répudie malgré tout en prononçant la deuxième énonciation de la répudiation conformément au v228. Il est alors demandé au géniteur d’assumer sa paternité et de faire en sorte s’il « souhaite parachever l’allaitement »[2] de pourvoir aux besoins de la mère « deux années entières ». Toutefois, « si tous deux veulent sevrage », avant deux ans par conséquent, le père et la mère peuvent en convenir « après accord mutuel et consultation », en ce cas « point de tort aux deux ». Ainsi, le segment « les mères allaiteront leurs enfants » détermine-t-il une durée plafond de la prise en charge de la répudiée-mère allaitante par le père de l’enfant, période durant laquelle il « lui incombe de les nourrir et vêtir convenablement ».[3] Rien n’indique là une durée préconisée d’allaitement contrairement à ce que l’on affirme généralement à partir de ce verset. Cela est heureux, car les possibilités physiologiques pour les femmes en matière d’allaitement étant extrêmement variables toute législation aurait été un non-sens. Notre compréhension explique aussi qu’il puisse être dit en S46.V15 que l’allaitement dure 22 mois : « grossesse plus sevrage durent trente mois [31-9 = 22] » et qu’en S31.V14 dans un contexte d’énonciation similaire « le sevrage a lieu dans les deux ans [fî ‘âmayn] ». L’expression « dans les deux ans » est compatible avec celle indiquant par calcul 22 mois, et les deux années entières de notre verset sont seulement une indication de délai de prise en charge par le père de l’enfant né de son ex-épouse lorsqu’il l’a répudiée. L’ensemble de ces trois versets est ainsi cohérent. Les hypothèses classiquement proposées pour résoudre la contradiction que l’Exégèse avait engendrée en soutenant que le v233 déterminait la durée de l’allaitement à deux années complètes sont parfaitement irrecevables du point de vue embryologique et logique.

Quoi qu’il en soit, telle est la règle pour un couple séparé, mais pour lesquels est né un enfant durant le délai de viduité. Ceci est par la suite modulé puisque les réalités sont multiples et que, par conséquent, « nulle âme ne s’imposera plus qu’elle ne peut ».[4] Dans les faits « une mère n’a pas à être dommagée à cause de son enfant », c’est-à-dire ici subir des contraintes de la part de son ex-mari ou, à l’inverse, être mise en difficulté par la négligence de son ex-mari. Pareillement, « le père » ne peut être mis en situation financière intolérable pour lui « du fait » de la prise en charge de « son enfant » ou des exigences de son ex-épouse. À noter, l’objectif du Coran est avant tout la protection de la mère et de l’enfant, puisqu’à « l’héritier échoit de même ». Il n’est pas précisé quel « héritier » est désigné, là encore les cas de figure sont trop nombreux pour être restreint par un énoncé ou, au contraire, tous envisagés. L’on en déduit que « l’héritier » est celui qui hérite de la responsabilité morale de cette mère et de cet enfant, en conséquence il lui échoira les obligations du père décédé. Cet exemple atteste que le but du Coran n’est pas juridique, il indique seulement les principes de bienséance et de bienfaisance. Par ailleurs, du point de vue pratique, il est considéré le cas où « vous désirez prendre nourrice pour vos enfants », le passage au pluriel du verbe confirme qu’il ne s’agit pas uniquement en ce contexte d’une décision prise entre le père et la mère,[5] mais aussi d’une solution pour la mère comme nous le signalons en note 2 ainsi que d’une possibilité pour les pères, pour une raison ou une autre,[6] de « prendre nourrice » pour allaiter l’enfant né de la mère répudiée. Leur incombe alors d’« acquitter » à la nourrice ce qu’ils ont « convenu selon l’usage » avec elle. Enfin, comme en ces chapitres de réforme sociale en faveur de la protection des femmes et des enfants, le Coran en appelle à la foi : « craignez pieusement Dieu et sachez que Dieu de ce que vous œuvrez est parfaitement clairvoyant ».

Dr al Ajamî

[1] L’intratextualité est circulaire, et le sens de « donnez leur salaire » est explicité par ce v233.

[2] Le verbe arâda, forme IV de râda : souhaiter, vouloir, désirer, est ici au singulier, c’est donc le père qui est responsable de cette décision. Cela n’empêche en rien la mère de poursuivre au-delà l’allaitement ou de préférer mettre l’enfant en nourrice, cette décision nécessitant l’accord du père. Si la mère ne veut ou ne peut allaiter l’enfant durant deux années, alors ils peuvent prendre une nourrice en application du cas envisagé à la fin de ce verset.

[3] Le texte arabe précise pronominalement qu’il s’agit ainsi d’entretenir les mères allaitantes, ce que le français le cas présent ne permet pas.

[4] Il ne s’agit pas ici du principe théologique exprimé au v286, mais d’une remarque pragmatique commentée par le verset correspondant : S65.V7. Elle concerne aussi bien le père que la mère.

[5] Contrairement au cas précédent relatif à la détermination de la durée de l’allaitement.

[6] Étant donné que nous sommes dans le cas d’une répudiation, les raisons en jeu peuvent être liées à diverses mésententes entre l’ex-mari et la mère, cf. S65.V6. Cela peut aussi par exemple supposer que la mère souhaite se remarier, il existe de nombreux tabous culturels en rapport avec l’allaitement et les rapports sexuels. Le fait qu’il ne soit en ce verset évoqué que la question de la décision du père indique qu’il ne s’agit pas d’une mesure coutumière. Ce verset ne prescrit, pas plus qu’il ne proscrit, le recours aux nourrices. Nous rappellerons que l’usage de l’allaitement dit mercenaire était répandu chez les Arabes qui recouraient, surtout dans les familles dominantes, au service des nourrices. Il en était de même au demeurant en Occident jusque vers la fin du XIXe siècle.